‹ Naufrage de la frégate la MéduseChapitre 3 sur 7 · SI O · texte numérisé non relu

SI O

refuses. Le gouverneur aima mieux traiter avec une seule maison., que d’avoir des comptes à régler avec une partie des négocians de 3a colonie, qui cependant voulurent mettre à sa disposition tout ee qui était en leur pouvoir. M. Durecur fut le commerçant favorisé (i) : il fit au gouverneur , en vivres et en argent , de fortes avances , qui se sont élevées à 5o,ooofr. ; il eut continuellement dans sa maison M. Sclimaîz, sa famille et une suite nombreuse. L’opinion générale étaitque ceM. Durecur avait tiré de ses actes de générosité un bénéfice honnête de ioo pour ioo; il fut d’ailleurs récompensé, à la demande du gouverneur, par cette décoration qu’une action d’éclat ( et non un coup de commerce très-lucratif) semble seule devoir mériter; mais revenons à notre goélette. Quel fut l’étonnement de ceux qui la montaient de retrouver encore à bord de la Méduse trois infortunés à la veille d’expirer! Bien certainement on était loin de s’attendre à cette rencontre ; mais , comme nous Lavons dit, il y en eut dix-sept d’abandonnés. Que sont devenus les quatorze qui manquaient ?

(i) Cette maison fait tout le commerce du Sénégal ; sa raison y a remplacé la Compagnie d’Afrique.

Essayons de retracer l’histoire de leur triste sort.

Dès que les embarcations et le radeau furent débordés de la frégate , ces dix-sept malheureux cherchèrent à se procurer des moyens de subsistance , en attendant qu’on vint à, leur secours; iis fouillèrent tous les lieux ou l’eau n’avait pas encore pénétré , et parvinrent à rassembler assez de biscuit, de vin , d’eau-de-vie et de lard salé pour exister pendant un certain tems. Tant que les vivres durèrent, la paix régna parmi eux; mais quarante-deux jours s’écoulèrent sans qu’ils vissent paraître les secours qu’on leur avait promis. Alors douze des plus décidés , se voyant à la veille de manquer de tout, résolurent de gagner la terre. Pour y parvenir , ils construisirent un radeau avec les différentes pièces qui restaient sur la frégate , le tout maintenu , comme le premier , par des amarrages solides. Ils s’y embarquèrent , et dirigèrent leur route sur la côte,* mais comment pouvoir manœuvrer sur une machine dépourvue , sans doute , des rames et des voiles nécessaires ? Il est indubitable que ces malheureux qui n’avaient pris qu’une très-petite quantité de vivres , n’auront pu long-tems résister , et qu’accablés de désespoir et de besoin , ils auront été victimes de

leur témérité. On a dû être convaincu , que tel aura été le résultat de leur funeste tentative , par les restes de leur radeau , qui furent trouvés sur la côte du désert de Sahara , par les Maures sujets du Roi Zaïde , lesquels vinrent a Andar annoncer cette nouvelle. Ces infortunés auront été la proie des monstres marins , qui sont en très - grande quantité sur ces rivages de l’Afrique.

Victimes malheureuses ! nous déplorons la rigueur de votre sort ! Comme nous, vous avez été en butte aux plus affreux tourmens ! comme nous , livrés au hasard sur un radeau , vous avez eu a lutter contre ces besoins si pressans que l’homme ne peut maîtriser , la faim et la soif poussées à l’extrême ! Notre imagination nous reporte sur votre funeste machine ; nous y voyons votre désespoir , vos fureurs ; nous apprécions enfin toute l’étendue de vos souffrances , et vos malheurs nous arrachent des larmes. Il est donc vrai que l’infortune d’autrui frappe plus vivement celui qui a déjà eu à combattre 3a rigueur d’un sort pareil ! L’homme heureux croit à peine au malheur, et souvent accuse celui dont il a causé les désastres.

Un matelot qui s’était refusé à s’embarquer sur ce radeau ? voulut aussi gagner la terre ,

quelques jours après les premiers ; il se mît dans une cage à poules, mais à une demi encabiure de la frégate il fut submergé.

Quatre hommes se décidèrent à ne pas abandonner la Méduse , alléguant qu'ils aimaient mieux mourir à bord que d’aller affronter de nouveaux dangers, qu’il leur paraissait impossible de surmonter. Un de ces quatre venait de mourir, quand la goélette arriva ; son corps avait été jeté à la mer. Les trois autres étaient très-faibles, et deux jours plus tard, on n’aurait trouvé que leurs cadavres. Ces malheureux occupaient chacun un endroit séparé, et n’eu sortaient que pour aller chercher des vivres qui , dans les derniers jours , ne consistaient qu’en un peu d’eau-de-vie, du suif et du lard salé. Quand ils se rencontraient, ils couraient les uns sur les autres , et se menaçaient de coups de couteau. Tant que le vin avait duré avec les autres provisions, ils s’étaient parfaitement soutenus; mais dès qu’ils furent réduits à l’eau-de-vie pour boisson, ils s’affaiblirent de jour en jour (i).

(i) Ces abandons ne sont malheureusement pas trèsrares dans les fastes de la marine. Le St. - Jean - Baptiste échoua en 1760 à file aux Sables, et 87 malheureux.

On prodigua à ces trois hommes 3es soins qu’exigeait leur état , et tous les trois sont maintenant en pleine santé.

furent abandonnés malgré les promesses de venir les chercher , que leur firent les 5so naufragés qui se sauvèrent presque tous à Madagascar. Quatre - vingts noirs ou négresses périrent faute de secours ,les uns de misère, les autres en essayant de se sauver sur des radeaux ; sept né* gresses et un enfani qui restèrent pendant quinze années dans file aux Sables , furent exposés à toutes les rigueurs de la plus cruelle position, et ont été sauvés en 1776 par monsieur deTroinelin, commandant la corvette la Dauphine, .

Le bot le Favori , commandé par le capitaine Moreau y en 1757 , rencontra , le 26 mars de la même année , fiîle Âdu, il envoya un canot, monté par huit hommes , commandé par M. Rivière , officier de marine ; mais Moreau les abandonna , parce que les courans le drossaient sur fiîle , et revint à celle de France , ou il ne fit aucune démarche auprès du gouvernement, pour qu’on leur portât du secours. Le brave Rivière et tous ses matelots parvinrent à se sauver à la côte du Malabar, au moyen d’un radeau et de son canot. Il débarqua à Cranganor , près Calicut.

On conçoit que , dans un premier moment , la présence subite d’un danger inévitable puisse égarer la raison, et faire abandonner du monde sur un navire j mais ne pas aile r au secours des siens , lorsqu’on est soi-même hors de danger , ou mettre du retard à y voler , c’est ce qui ne se conçoit pas.

Âpi rès avoir donné les secours nécessaires aux malheureux dont nous venons de parîer> on s’occupa de retirer du corps de la ‘frégate, tous les objets susceptibles d’être saisis. On la saborda, et au moyen de cette vaste ouverture, on put sauver des farines, du vin et plusieurs autres objets. M. Corréard a eu la bonhomie de penser que les naufragés allaient recouvrer au moins quelques-uns de leurs effets , puisqu’un bâtiment du R.oi était parvenu jusqu’à la frégate. Mais qu’on se détrompe ! ceux qui le montaient , se déclarèrent corsaires , et mirent , pour ainsi dire , au pillage , tous les effets qu’ils purent rattrapper. Un d’eux , M***. enleva plusieurs malles pleines et quatre hamacs contenant toutes sortes d’objets , le tout à son profit.

Ayant completté l’entière cargaison de la goélette , et les tentatives pour retrouver les cent mille francs , dont nous avons déjà parlée ayant été inutiles , l’on cingla vers le Sénégal. Nous vîmes arriver ce petit bâtiment , et nos coeurs palpitèrent de joie ; nous comptions tous revoir nos infortunés compatriotes , qui avaient été abandonnés sur la frégate , et en outre recouvrer quelques bardes , dont nous manquions entièrement, La goélette franchit la barre , et

en moins de quelques heures , elle eut parcouru J'espace qui la séparait de nous. Courir au port , aborder le bâtiment et demander com- Li en il y avait d’infortunés de sauvés , fut l’affaire d’un instant. On nous répondit que trois existaient encore , et que quatorze étaient morts depuis notre départ : cette réponse nous attéra. Nous nous informâmes ensuite s’il avait été possible de sauver des effets; on nous répondit que oui , mais qu’ils étaient de bonne prise . Nous ne concevions pas cette réponse, mais on nous la répéta ; et nous apprîmes , pour la première fois, que nous étions en guerre avec des Français, parce que nous avions été excessivement malheureux.

Dès le lendemain , la ville fut transformée en une foire publique qui dura pendant au moins huit jours. Là , on vendait des objets appartenant à 1 Etat , et à ceux des malheureux naufragés qui avaient péri ; ici , c’étaient les liabillemens de ceux qui vivaient encore ; plus loin , c’était l’ameublement de la chambre du commandant lui-même ; ailleurs 3 on voyait les pavillons du bord (série de signaux composée de pavillons de diverses couleurs ) que des nègres achetaient pour se faire des pagnes ou des manteaux ; autre part , on vendait lt

gréement et la voilure de la frégate ; puis ve~ riaient des draps de lit , des cadres , des hamacs , des couvertures, des livres, des instrumens , etc. , etc.

Mais une chose sacrée, respectée de tout homme qui sert avec honneur , ce signe de ralliement sous lequel on doit trouver la victoire ou la mort , le pavillon enfin qu’est- il devenu? .... Il a été sauvé .... Est -il tombé entre les mains d’un Français ? .... Non ! . . . Celui qui avilit un signe respectable qui représente une nation celui-là ne peut appartenir à cette même nation. Eh bien ! ce signe fut employé à des usages domestiques (i). Des vases qui appartenaient au commandant de la frégate même , furent également sauvés et passèrent de son buffet sur la table du gouverneur, o îi M. de Chaumareys les y reconnut , et c’est de lui que nous tenons ces détails ; il est vrai que les dames du gouverneur les avaient eus à

(i) Entre diverses personnes que nous pourrions nom¬

mer , lesquelles divisèrent le grand pavillon , en firent des serviettes, des draps, etc. citons, avec la distinction qu’elles méritent , les nommées Sophie , négresse du gou¬

verneur, et Marguerite, domestique blanche.

titre de cadeau de la part d’un de ceux qui allé** lent à bord de la goélette.

L’on ne voyait plus dans la ville que des nègres affublés , les uns de vestes et de pantalons , les autres de grandes capottes grises; d’autres portaient des chemises , des gilets , des bonnets de police , etc. . tout enfin rappelait le désordre et la confusion. Tel fut en partie le produit de F expédition de la goélette. Les vivres qu’elle rapporta furent d’ailleurs du plus grand secours au gouverneur Français , qui était à la veille d’en manquer.

Quelques jours après , les commerçans de Saint-Louis furent autorisés à se rendre à bord de la Méduse avec leurs navires , aux condi-* lions suivantes : ils devaient faire les arméniens de leurs bâti mens à leurs frais et tous les objets qu’ils parviendraient à sauver de la frégate devaient être partagés en deux portions égales, l’une pour le gouvernement et l’autre pour les armateurs. Quatre goélettes partirent de Saint-Louis, et, en peu de jours , parvinrent à leur destination. Elles rapportèrent dans la colonie une grande quantité de barils de farine, de viandes salées, de vin, d’eau-de-vie, de cordages, dévoilés , etc., etc. Cette expédition

fut terminée en moins de vingt jours (i). A mesure que les goélettes arrivaient dans le Sénégal , il était naturel de les décharger et de mettre les objets en magasin ^ en attendant l’arrivée du gouverneur Français , qui était absent p il nous semble en effet que,, dans les partages qui devaient avoir lieu, sa présence, ou celle de toute autre autorité , était nécessaire. Mais soit que les armateurs ne voulussent pas attendre le retour du gouverneur , soit qu’ils fussent pressés de posséder ce qui leur revenait dans les cargaisons des navires , ils se présentèrent chez M. Potin , agent ou associé de la maison Durecur, et le prièrent de vouloir bien, faire le partage des objets sauvés de la frégate. Nous ignorons si M. Potin fut autorisé à faire ces partages ; mais qu’il y ait été autorisé ou

(i) Il fut recueilli encore une autre pièce de la frégate: ce fut le mât d’artimon qui arriva à St. -Louis le 24 octobre. Il avait été coupé clans une des expéditions qui allèrent à bord de la Méduse ; mais on ne put réussir à l’embarquer, et on l’abandonna. La mer , à la longue , ayant fait considérablement rouler le bâtiment, en detaclia ce niât et le poussa sur la côte vis-à-vis de l’île St.-Louis. Les habitans de Guétandar le tirèrent de la mer et le ramenèrent clans l’île.

non , nous croyons qu'il ne pouvait les faire sans la c oopération d’un ou de plusieurs employés de l’administration , puisqu’il était luimême l'un des armateurs. Il eût éfé d’autant plus facile de faire surveiller ces partages par un agent du gouvernement , qu’il y en avait alors quatre ou cinq à Saint-Louis, entr’autres le greffier et le payeur; mais aucun d’eux ne fut appelé pour assister à ces diverses opérations , qui durèrent cependant plusieurs jours. Quoiqu’il en soit, ceux auxquels appartenaient les navires se montrèrent Lien plus généreux envers les naufragés que les hommes qui allèrent à bord de la frégate, sur la première goélette : le peu de livres et d’effets divers qu’ils purent sauver, furent restitués à ceux des naufragés qui les réclamèrent.

Peu après que ces déprédations furent terminées , quelques officiers et soldats Français de terre et de mer qui étaient encore à Saint- Louis , reçurent ordre du gouverneur Anglais de se rendre de suite au camp de Daccard ; c’était vers le premier octobre. À cette époque, M C orréard resta seul de Français à l’hôpital de Saint-Louis, ou il attendait son entier rétablissement. Nous ignorons absolument quelles furent les raisons qui engagèrent ce g ou ver-

near a employer des mesures aussi sévères, pour une vingtaine de malheureux naufragés , dont trois officiers avaient fait partie du triste radeau. Cependant il permit aux employés de l’administration de demeurer dans la ville.

Jetions ici encore un coup- d’oeil rapide sur les nouveaux malheurs auxquels furent en proie quelques infortunés échappés au radeau et au désert, et qui restèrent plongés dans un hôpital affreux , sans secours , sans consolation , avant dépassera l’histoire du camp de Daccard, qui terminera ce tableau. On peut se rappeler que ce fut le 23 juillet, que se trouvèrent réunis les hommes du radeau et les soixante -trois qui furent débarqués par la chaloupe près des môles d’Angel.

M. Coudin ^ commandant du radeau et M. Savigny furent d’abord accueillis au Sénégal par M. Lasalle , négociant Français , qui dans toutes les circonstances , leur prodigua les soins les plus généreux , et qui leur épargna les nouvelles souffrances qu’éprouvèrent leurs compagnons d infortune ; aussi M. Lasalie a-t-il des titres éternels à leur reconnaissance.

Quant à M. Corréard , dès qu’il fut rendu à File Saint-Louis , lui et quelques autres de nos compagnons, tout couverts de blessures, ne

tenant plus à la vie que par un fil , furent couchés sur des lits de sangle, dont les matelats n’étaient que des couvertures de laine P] oyéts en quatre , et garnis de draps d’une malpropreté dégoûtante • les quatre officiers de troupe furent aussi placés dans une des salles de l’hôpital, et les soldats et matelots dans une autre salle voisine de la première et couchés de la même manière que les officiers. Le soir de leur arrivée, le gouverneur , accompagné du commandant de la frégate et d’une nombreuse suite , vint leur rendre visite : l’air compatissant avec lequel il les aborda , les toucha vivement. Dans ce premier moment, on leur promit des toiles de Guinée pour les vêtir, du vin pour rétablir leurs forces , des armes et des munitions pour les distraire, lorsqu’ils seraient en état de sortir. Promesses frivoles : ce 11e fut qu’à la pitié des étrangers que , pendant cinq mois , ils durent leur existence. Le gouverneur annonça sou départ pour le camp de Daccard , en disant à ces tristes délaissés qu’il avait donné des ordres pour que rien ne leur manquât pondant son absence. Tous les Français , en état de s’embarquer , venaient de partir avec le gouverneur.

Livrés à eux-mêmes dans Faffreux séjour

qn’lîs habitaient; entourés d’hommes auxquels leur cruelle position n’inspirait aucune pitié , nos compatriotes, encore une fois abandonnés, gémissaient et se répandaient en plaintes inutiles. En vain ils représentèrent au médecin Anglais que la ration ordinaire de simple soldat qu’on leur avait donnée jusques-Ià , ne leur convenait sous aucun rapport , d’abord en ce que leur santé altérée exigeait, si toutefois on voulait les rétablir , une nourriture moins grossière que celle qu’on donne a un soldat bien portant dans sa caserne ; qu’ensuite les officiers dans tous les pays jouissaient de quelques distinctions , et qu’en conséquence , il était prié d’avoir égard à la juste réclamation de ses malades.

Le docteur fut impitoyable ; il répondit qu’il n’avait pas reçu d’ordre et qu’il ne changerait rien. Alors il adressèrent leurs plaintes au gouverneur anglais, qui y fut aussi peu sensible. Il est cependant probable que le gouverneur français, avant son départ, avait invité cet officier a procurer tous les secours qu’exigeait la position de ceux qu’il laissait à la garde de sa loyauté. Si cette prière lui a été faite , il faut convenir que ce M. Beurthomie a un cœur bien peu accessible aux sentimens d’humanité.

Quel contraste entre la conduite de ce lieutenant-colonel et celle des autres officiers de sa nation faisant partie de l’expédition de l’intérieur de l’Afrique , auxquels se joignirent ceux de la garnison ! C’est a leurs soins généreux que les officiers provenant du radeau , durent des soulagemens, et la vie peut-être. Au reste ^ il n’est pas rare de voir les mêmes circonstances donner lieu à la même observation. Dans ces sortes d’occasions un grand nombre de simples particuliers anglais étonnent par l’excès de leur générosité envers leurs ennemis, tandis qu’au contraire les agens du Gouvernement et les individus qui croient sans doute entrer dans ses vues , semblent faire gloire dffine conduite diamétralement opposée.

Ces messieurs , quelques jours après l’arrivée des naufragés , ayant appris leur cruelle position , vinrent dans l’hôpital , et emmenèrent avec eux les quatre officiers qui déjà étaient en état de sortir; ils les invitèrent à partager leurs repas en attendant la remise de la colonie (i).

(i) Presque tous les jours ils mangeaient avec les officiers anglais*, mais le soir il fallait rentrer dans le funeste hôpital, ou gémissaient une infinité de victimes. S'ilarri-

Quarante jours s’étalent passés , depuis que les eompâtissans Anglais étaient venus au secours de ses quatre compagnons d’infortune ? sans que l’affligé Corréard en eût personnelle” ment ressenti les effets. Sa santé était fortement ébranlée , par suite des souffrances inouïes qu’il avait éprouvées sur le radeau. Ses blessures lui occasionnaient des douleurs très-vives , et il était obligé de garder l’infirmerie; d’ailleurs il manquait absolument de vêtemens , n’ayant rien autre chose pour se couvrir que le drap de son lit dans lequel il s’enveloppait. Depuis le départ du gouverneur , il n’avait point entendu parier des Français , ce qui l’inquiétait sur-tout et redoublait l’envie qu’il avait de se rapprocher de ses compatriotes., dans l’espérance de trouver près d’eux des consolations et quelques adoucissemens ; car il comptait des amis parmi les officiers et passagers qui étaient au camp de Daccard. Il étaitdans cette disposition , et dans la triste situation qu’il vient de dépeindre , réduit à la ration de simple soldat, pendant les quarante jours qui venaient de s’écouler, lors-

vait qu’un cle ces convalescens manquât de venir ; leurs liotes généreux et bénévoles envoyaient à l’hôpital s’informer avec sollicitude de la cause de son absence.

qinl fit demander à un capitaine de la marine marchande américaine, s’il voulait lui faire lô plaisir de le conduire au Cap- Vert , lieu ou il devait se rendre. La réponse du capitaine fut a f* fîrmative , et le départ fixé à deux jours. Dans cet intervalle , le naturaliste Kummer eut occasion d'exprimer en présence du raajorPeddy, commandant en chef l’expédition anglaise pour l’intérieur de l’Afrique, les craintes que lui fai-* sait concevoir le départ de son ami , et les inquiétudes que lui donnait pour une santé aussi délabrée que Fêtait celle de M. Corréard, Finsalubrité du camp de Daccard où il devait se rendre. A peine le sensible M. Kummer eut-il cessé de parler , que le major Peddy partit précipitamment , rentra dans son appartement, y prépara de suite du linge , des vêtemens et de Fargent. Pendant qu’il arrangeait ces différées objets , ce vrai philantrope versait des larmes sur le sort du malheureux qu’il ne connaissait pas , maudissant ceux qui l’avaient impitoyablement abandonné. Son indignation venait de ce qu’on lui avait assuré que depuis le départ du gouverneur français , M. Corréard n’avait plus entendu parler de lui ni de ses compatriotes. Respectable major ! digne ami de l’humanité! en partant pour l’intérieur de l’Afrique , vous

avez emporté les regrets et la reconnaissance d’un cœur où sont gravés vos nobles bienfaits.

Pendant ces apprêtée secours inattendus , assis sur le pied de son grabat , M. Corréard était accablé par la pense'e de sa misère et livré aux plus déchirantes réflexions. Tout ce quil voyait l’affectait plus profondément que les scènes affreuses qui s’étaient passées sur le radeau. Dans la plus grande chaleur des combats , se disait-il, la douleur de mes blessures n’était point accompagnée de ce sombre découragement qui m’abat , et qui , par une marche lente , mais sûre , me conduit à la mort ! Il y a deux mois, j etais un homme intrépide , capable de résister à toutes les fatigues ; aujourd’hui , renfermé dans cet affreux séjour , mon courage s’est évanoui; toutm’abandonne.J’ai en vain demandé quelques secours à ceux qui sont venus me voir, non par humanité , mais par une froide curiosité : c’est ainsi qu’on allait voir , à Liège , le brave Goffin , après que , par son courage, il se fut tiré des éboulemens des mines de houille où il avait été enseveli. Mais lui , plus heureux que moi, fut récompensé de la décoration de la légion d’honneur et d’une pension qui lui

assura Inexistence (i ) Si j’étais en France, se disait-il eneore. , mes pareils , mes compatriotes

(1) L’événement de la Houillière de Beaujon, ainsi que l’a fort bien dit un journaliste , (Annales du 29 décembre 1817) « assure une longue célébrité au nom du brave Goffin, dont T Académie française par un prix de poésie , et la ville de Liège par un grand tableau historique exposé au salon, ont consacré la mémoire. )> Ah ! sans doute le dévouement de Goffin fut sublime, mais d’ailleurs Goffin n’était victime que d’un accident de la nature ; aucun sentiment d’honneur et de devoir ne l’avait précipité volon „ tairement, comme quelques-uns des naufragés du radeau , dans un danger imminent, et que plusieurs d’entre eux auraient pu éviter. Goffin n’accusant que le sort et ces loix physiques qui entourent l’homme, dans toutes les positions, de causes permanentes de destructoin , n’avait point à défendre son âme de tout ce que peuvent offrir d’odieux et de terrible toutes les passions déchaînées du cœur humain-, la haine, la trahison, la vengeance, le désespoir , le fratricide, toutes les furies enfin ne prome-

naient pas autour de lui leurs spectres hideux et menaçans-. Combien celte différence dans la nature de leurs souffrances comparées, n’en suppose-t-elle pas dans les âmes de ceux qui eurent à triompher de ces dernières? et cependant quel contraste dans les résultats! Goffin fut honoré et dut l’être, les naufragés du radeau proscrits une première fois , semblent abandonnés sans retour. D’où vient donc cette fidélité du malheur à les persér enter? Est-ce que quand la puissance a été une fois

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adouciraient mes peines. Mais ici, sous un ciel brûlant , oii tout m’est étranger , entouré de ces Africains endurcis par le spectacle habituel des maux qu’occasionne la traite des nègres , rien ne me soulage ; au contraire , la longueur des nuits, la continuité de mes souffrances , la vue de celle de mes compagnons d’infortune , la malpropreté dégoûtante à laquelle je suis livré, les mauvais soins d’un soldat infirmier , continuellement ivre et négligent, l’insupportable dureté d’un mauvais lit a peine abrité des injures de l’air ; tout m’anonce une fin inévitable 11 faut donc m’y résigner et l’attendre avec courage ! J’étais moins à plaindre sur le radeau ; là , l’imagination exaltée , à peine je jouissais de mes facultés intellectuelles ! Mais ici , je ne suis plus qu’un homme ordinaire, un homme avec toute la faiblesse de l’humanité. Mon esprit se perd dans de mornes réflexions ; mon âme se fond dans de continuelles souffrances, et je vois chaque jour ceux qui partagèrent mon sort malheureux me, précéder dans la tombe ( i ).

injuste, il n’est pour elle d’autre moyen d’effacer son injustice, que d’y persister, d’autre secret pour réparer ses torts que de les aggraver ?

(i) Trois malheureux provenant du radeau moururent

C’est au moment même où ce soliloque désespérant l’absorbait en entier, qu’il vit entrer dans la salle où il était deux jeunes officiers accompagnés de trois ou quatre esclaves chargés de différens effets. Ces deux militaires s’approchèrent avec un air de bonté du triste et immo" bile Corréard. .Recevez , lui dirent-ils, ces faibles dons; c’est le major Peddy et le capitaine Campbell qui vous les envoient; et nous, Monsieur, nous avons voulu jouir du bonheur de vous apporter les premiers secours. Nous avons la mission de la part de tous nos camarades d’obtenir de vous la vérité sur les besoins que vous pouvez avoir; en outre > vous êtes invité à partager notre table > pendant tout le terns que nous passerons ensemble. Le major et tous les officiers vous engagent à rester ici , et à ne point vous rendre au camp pestiféré de Daccard , où une maladie mortelle vous enlèverait en peu de jours. » Il y aurait de l’ingratitude a ne pas nommer ici ces deux jeunes gens; l’un porte le nom de Beurtbonne , sans être le parent

en fort peu de tems ; ceux qui ont traversé le désert, s’étant trouvés trop malades pour se rendre à Daccard, riaient en assez grand nombre dans cet hôpital et y périssaient successivement.

du gouVefneur de ce nom , l’autre se nommt Àddam.

Tandis que ces généreux officiers remplissaient avec tant de politesse et de prévénance ces actes d’humanité, M. le major Peddj entra dans la salle, suivi d’autres esclaves, chargés également d’effets qtTil venait encore offrir à l’ami du naturaliste Kmnmer, dont il était accompagné. Le major s’approcha de l’infortuné Corréard, qui semblait sortir d’un rêve; il le serra dans ses bras en versant des larmes et lui jurant une amitié qui ne s’est pas démentie pendant tout le tems qu’il resta avec lui. Quelle image sublime qu’un bel homme, de près de deux mètres de hauleur, qui verse des larmes d’at tendrissement à l’aspect d’un malheureux qui if était pas moins vivementému, et qui en répandaitaussi d’abondantes, mais que rendaient bien douces la reconnaissance et l’admiration dont il étaft pénétré. Après s’être remis du trouble que lui avait occasionné le spectacle de la triste situation de l’étranger qu’il venait d’arracher à la détresse , M. le major lui fit les offres les plus obligeantes; et pour que M. Corréard ne les refusât pas , il lui protesta d’avance qu’il avait trouvé, ainsi que plusieurs de ses camarades* de semblables secours auprès des Français *

et que leur compatriote lui devait l’honneur de lui permettre de s’acquitter ^ si toutefois cela était possible , envers leur nation , des soins généreux qu’il en avait reçus (i). Des offres aussi noblement faites ne pouvaient qu’être acceptées , en témoignant au bienfaiteur combien on s’estimerait heureux de pouvoir mériter l’amitié qu’il venait d’offrir, et que l’on ne désirait rien tant que d’être un jour à même d’en prouver sa reconnaissance d’une manière digne de lui-même et d’un Français. A partir de là , M. Corréard reçut tous les secours imaginables de la part du major et de ses officiers , et on peut dire avec vérité qu’il leur doit la vie , ainsi que les quatre officiers français qui étaient avec 1 u i .

Le 24 du mois d’août, M. Clairet paya son tribut à la nature. Il y avait trente-cinq jours que nous étions arrivés à File Saint-Louis. M. Corréard eut la douleur de le voir mourir à ses

(1) Le major Peddy avait combattu contre les Français aux Antilles et en Espagne j la bravoure de nos soldats, et l’accueil qu’on lui avait fait en France , lors de nos désastres , lui avaient inspiré une très-grande vénération pour nos compatriotes, qui, dans plus d’une circonstance? s’étaient montrés généreux à son égard.

cotés; ce malheureux jeune homme lui dit avant sa mort, qu’il mourait satisfait, puisqu’il avait eu le tems de recommander à son père, un fils naturel qu’il chérissait. À cette époque, les secours de M. Peddy n’avaient pas encore soulagé M. Corréard; il était nu , de manière qu’il ne put assister aux funérailles de son infortuné camarade qui venait de succomber , extenué par les souffrances qu’il avait éprouvées sur le radeau.

Les restes de ce jeune officier reçurent les honneurs qui lui étaient dûs. MM. les officiers Anglais , et particulièrement le major Peddy , dans cette circonstance , se comportèrent d’une manière digne d’éloges. Peut-être les lecteur!, ne seront-ils pas fâchés de retrouver ici quelques détails de cette lugubre cérémonie. C’est M. Corréard qui les a tracés,, et qui trouve encore un douloureux plaisir à se rappeler ces momens , qui durent lui faire , et lui firent en effet une si profonde impression.

Le corps du malheureux Clairet fut exposé dans une salle souterraine de l’hôpital où se portait une foule immense , pour voir encore une fois la dépouille mortelle de celui qu’on regardait presque comme un homme extraordinaire et qui devait en ce moment à nos cruel-

les aventures , l’mtérct puissant dont la faveur publique entourait ceux qui avaient si miraculeusement échappé à tous les fléaux réunis contre eux sur l’affreux radeau,

« Vers quatre heures du soir , dit M. Corréard , que nous laissons ici parler lui-même , j’entendis les sons lugubres d’une musique guerrière sous les fenêtres de la pharmacie. L@ coup fut terrible pour moi , non pas tant à cause qu’il m’avertissait du sort prochain qui m’était infailliblement destiné * mais parce que ce signal funèbre m’annonçait le moment delà séparation éternelle qui m’ôtait le compagnon de nos souffrances et l’ami que m’avait donné la société du malheur , lorsque je passai avec lui les raomens les plus affreux de ma vie. A ce bruit , je m’enveloppai de mon drap de lit 9 et me traînai jusqu’au balcon de ma fenêtre pour lui faire mes derniers adieux elle conduire des jeux aussi loin qu’il me serait possible. Je ne sais quel effet mon apparition put produire; mais quand j’y pense moi-même aujourd’hui , je m’imagine qu’on dût croire que c’était un spectre qui faisait à un cadavre les honneurs du séjour des tombeaux.

« Quanta moi, malgré ma vive émotion, 3e sacrifice que j’avais fait de ma vie me permit

de contempler et de suivre en détail le triste spectacle dont mes regards presqu’éteints se repaissaient. Je distinguai une foule d’esclaves empressés , qui avaient obtenu de leur maître la permission d’assister à la cérémonie. Un peloton de soldats Anglais était placé en ligne ; après eux venaient deux lignes de soldats et de matelots Français qui formaient la haie. Immédiatement après , quatre soldats européens portaientle cercueil sur leurs épaules , à la manière des anciens. Un pavillon national le recouvrait et retombait jusqu’à terre; quatre officiers dont deux Français et deux Anglais placés aux angles diagonalement opposés , en soutenaient les coins ; sur le cercueil on avoir placé l’uniforme et les armes du jeune guerrier et les signes distinctifs de son grade. A droite et à gauche., des officiers Français de terre et de mer et tous les officiers de l’administration rangés sur deux files j formaient le cortège. Le corps de musique était placé à leur suite; après, venait l’étatmajor Anglais ayant à sa tête le respectable major Peddy , et le corps des bourgeois conduits parle maire de la ville; enfin les officiers du régiment et un détachement commandé par l’un d’eux > fermait la marche. Ainsi fut cou-

duite au champ du repos cette autre victime du funeste radeau, enlevé à la fleur de l’âge à ses amis et à la patrie, par la mort la plus funeste , et digne , par ses belles qualités et son courage, d’un moins déplorable sort. »

Ce brave militaire , qui n’était âgé que de vingt-huit ans , comptait huit années de service; il avait été décoré de la légion d’honneur au Champ de mai , en récompense des services qu’il avait rendus aux journées de Ta lavera de la Reina , de la Siera-Morena , de Saragosse , de Mon Un ira il , de Champ-Aubert et de Mon» tereau : il s’était aussi trouvé à la trop déplorable journée de Waterloo, et il était alors officier porte-drapeau de son régiment.

Tels étaient les événemens qui se passaient à l’ile Saint-Louis. La mauvaise saison qui , dans ces contrées, est si fatale aux Européens , commençait à répandre cette foule d’affections terribles dont la mort est fréquemment la compagne. Portons maintenant nos regards sur les malheureux rassemblés au camp de Daccard , non loin du village de ce nom , situé sur la presqu’île du Cap-Verd.

Le gouverneur français, comme nous Pavons déjà dit , ne pouvant entrer en possession

de la colonie , s était décidé à aller camper sur le Cap-Verd, dont la propriété était reconnue à la France. Le 26 juillet , le brik l’ Argus , et un Trois mâts appartenant à MM. Potin etDurecur , se chargèrent des restes de l’équipage de la Méduse : c’étaient les hommes qui étaient débarqués près de Portendic et quelques personnes du radeau ; les plus malades étaient restés à l’hôpital de Saint-Louis. Ces deux navires mirent sous voile; le gouverneur s’était embarqué sur le Trois-mâts. Ils arrivèrent en la rade de Gorée , le soir à la nuit. Le lendemain , les hommes furent transportés sur le Cap-Verd. Déjà plusieurs militaires et matelots y étaient arrivés ; c’étaient ceux qui les premiers avaient traversé le désert : la flûte la Loire les y avait transportés, depuis quelques jours, avec le commandant de la frégate. Elle avait également mis à terre les troupes de débarquement quVlle avait à son bord , et qui consistaient en une compagnie de soldats coloniaux. Le commandement du camp fut confié à M. deFonsain, respectable vieillard , qui y mourut victime de son zèle. Ce qui lui valut cette fatale distinction , ce fut la résolution que prit le gouverneur d’habiter l’île de Gorée pour être , disait-il ? à

portée de surveiller le camp et les navires, et sans doute pour ménager sa santé, ^i)

(i) M. le gouverneur , qui n’aimait pas, à ce qu’il paraît , Papproclie des malheureux, devait cependant ne pas craindre d’affecter trop vivement sa sensibilité. Il s’était élevé sur les petites misères de la vie , du moins quand elles ne le touchaient pas, à une hauteur d’impassibilité qui aurait honoré le plus rude stoïcien, et qui indique sans doute la tête de l’homme d’état , dans laquelle les plus grands intérêts et la pensée du bien public ne laissent plus de place aux intérêts vulgaires , aux détails bourgeois , à des soins à accordera la conservation d’un chétif individu. Aussi , quand on venait lui annoncer la mort d’un malheureux Français , tout ce que cette nouvelle lui causait de distraction se réduisait a dire à son secrétaire , sans interrompre autrement ses grandes méditations : Ecrivez que M. un tel est mort.

M. le gouverneur n’est sans doute pas, au fond, un homme insensible ; car, par exemple, il ne passait jamais devant le portrait du roi, qu’il ne versât, quand il était en présence dJétrangers, des larmes d’attendrissement. Mais la grande application aux affaires , les occupations sans nombre, les entreprises diverses qui ont agité sa vie, ont , si l’on peut le dire, dissipé si long-tems sa pensée , qu’il aura fini par sentir la nécessité de la concentrer tout entière sur lui-même.

Nous ne pouvons ici nous faire les historiographes de M. le gouverneur j nous ne savons même si jamais sa modestie

Le naufrage de ia frégate ayant diminué de beaucoup le nombre de la garnison , et occasionné la perte d une grande quantité de vivres dont elle était chargée , il fallut expédier un navire pour France, afin d'obtenir des secours ainsi que de nouveaux ordres , d’après les difficultés survenues de la part du gouverneur Anglais. Le choix tomba sur la corv eîte V JE cho , qui mit sous voile le ag juillet au soir. Elle avait à son bord cinquante- trois naufragés , dont trois officiers de marine, le chirurgien-

lui permettra cîe livrer au public les mémoires de sa vie ; mais ce public qui sait ou qui peut aisément savoir qu’apothicaire au Bengale, médecin à Madagascar , passementier et arpenteur à Java , commis de boutique à l’île de France et en Hollande, Ingénieur au camp de Batavia , commandant à la Guadeloupe, chef de bfsreau à Paris, il est parvenu, en passant par toutes ces filières, à obtenir les décorations des ordres de St. -Louis et de la Légion d’Homieur, le grade de colonel, le commandement d’une colonie ; ce même public, disons-nous, en conclura trèspertinemment que M. le gouverneur est , sans contredit, un homme universel , et qu’il est tout naturel qu’un génie si supérieur se soit mis au - dessus de bien des petites faibleses qui auraient arrêté son essor , et qui ne conviennent qu’aux esprits faibles, aux bonnes gens faits pour se traîner dans la route commune et ramper terreà-terre.

major, l’agent comptable , trois élèves de marine et un chirurgien en sous -ordre. Après trente -cinq jours de traversée , cette corvette mouilla sur la rade de Erest. M. Savigny dit que s depuis six ans qu’il est dans la marine , il n’a jamais vu un bâtiment aussi bien tenu , et oii le service se fît avec autant de régularité qu’à bord de la corvette Y Echo. Revenons au nouvel établissement qui rassemblait nos débris sur le Cap-V erd .

Un camp y fut assis pour les recevoir, près d’un village habité par des nègres et nommé Daccard, ainsi qu’il a été dit ci - dessus. Les naturels du pays parurent voir avec plaisir les Français s’établir sur cette côte. Peu de jours après , les soldats et les matelots ayant eu quel» que mésintelligence, on rappela les derniers, et ils furent distribués sur la flûte la Loire et le brick V Argus.

Les hommes que renfermait le camp furent bientôt assaillis par les maladies du pays. Us étaient mal nourris , et beaucoup venaient de supporter de longues fatigues. Quelques poissons , du rhum très-mauvais , un peu de pain ou du riz , tels étaient leurs vivres : la chasse pourvoyait aussi à leurs besoins ; mais les courses qu’ils faisaient pour se procurer du gibier ,

devenaient souvent de nouvelles causes deFaîlération de leur santé. Dès les premiers jours de juillet , la mauvaise saison avait commencé à se faire sentir. Des maladies cruelles attaquèrent les malheureux Français , et avec quels progrès ces affections terribles ne marchèrentelles pas, lorsqu’elles assaillirent des infortunés exténués par de longues privations ! Les deux tiers furent terrassés par des fièvres putrides; la marche rapide de l’invasion laissait à peine aux médecins le tems de faire usage de ce médicament précieux, présent du Pérou, dont* par un vice d’administration , les hôpitaux se trouvèrent presque dénués. Ce fut dans ces pénibles circonstances que M. de Chaumareys vint prendre le commandement du camp. De nouvelles mesures y furent ordonnées ,, et le quinquina ne fut plus soustrait des hôpitaux; mais des dyssenteries souvent mortelles se répandaient partout. De tous côtés , ce n’était que des malheureux qui se livraient au désespoir et qui soupiraient après leur patrie ; à peine pouvait-on trouver du monde pour le service du camp. Ce qu’il y a d’extraordinaire , c’est que les équipages des navires qui étaient sur la rade de Gorée , ne se ressentirent presque pas de Finfluence de la mauvaise saison. Il est

Vrai que ces équipages étaient mieux nourris 9 mieux habillés et abrités des injures de l’air; il est d’ailleurs assez constant que cette rade est saine , tandis que les maladies du pays régnent à terre. Telle était la situation du camp de Daccard , lorsque, le 20 novembre, le gouverneur Français fut autorisé par le gouverneurgénéral des établissemens anglais M.Macarty) a habiter, sur la côte des ex-possessions françaises , le lieu qui lui conviendrait le mieux» M. Schmalz choisit Saint-Louis (i).

IN’étant restés ni Fun ni l’autre au camp de Daccard , nous n’avons pu rendre un compte détaillé de tousles événemens qui s’y passèrent, et pour ne parler que des choses dont nous avons une parfaite connaissance , nous avons été obligés de glisser un peu légèrement sur cette partie de notre relation.

M. Corréard , qui était resté à Fîle Saint- Louis , s’empressa de rendre ses devoirs au gouverneur, lorsque celui-ci fut venu , eu vertu de l’autorisation de M. Macarty, habiter cette ville. Il rapporte, à cette occasion, que ce chef

(1) La remise de la colonie n’eut lieu que six mois après notre naufrage Ce fut le 26 janvier 1817 que nous prîmes possession de nos établissemens de la côte d’Afrique.

Supérieur f accueillit très -bien , le plaignit beaucoup et lui protesta que s'il n’avait pas été mieux soigné, ce n’était point sa faute. M. Sehmalz convint qu’il avait été le plus mal traité de tous les naufragés , chose qu’il savait depuis long-tems; « mais , ajoutait-il , vos mal- » heurs sont terminés, et désormais vous neman- » quercz de rien. Je vous enverrai tous les jours

» de très-bonnes rations de riz , de viande , » de bon vin et d’excellent pain : d’ailleurs sous » peu, je vous mettrai en pension chezM. Mon- » brun , ou vous serez parfaitement » . Ces dernières promesses riront pas eu plus d’effet que les premières. Cependant un jour, dans un accès de lièvre , M, Corréard céda à l’idée d’envoyer son domestique porter au gouverneur un billet , dans lequel il demandait une bouteille de vin et une d’eau de-vie : il reçut effectivement ce qu’il avait demandé ; mais revenu de son délire, il voulut renvoyer ces liqueurs; cependant, après avoir réfléchi , il jugea que Je procédé serait inconvenant, et il se décida à les garder. Voilà tout ce qu’il put obtenir des autorités françaises, en cinq mois de tems qu’il resia malade à St.- Louis. Il est même probable qu’il serait revenu en France sans avoir coulé la moindre chose à json gouvernement , s’il ne lui était pas survenu

cet accès de fièvre qui lui fit perdre la raison $ et pendant lequel il fit cette demande qui lui parut ensuite indiscrète et inopportune.

Le 25 ou le 24 novembre , il revit ses deux bienfaiteurs , 'le major Feddy et le capitaine Campbell ; ils partaient pour leur grand voyage de Y intérieur de l’Afrique. Au moment de leur séparation le respectable major Peddy s'empressa encore de donner à M. Corréard les dernières marques d’un véritable intérêt, non-seulement par son inépuisable générosité mais encore par des conseils que l’événement a rendus tiès-remarquabies pour nous , et que , par cette

raison , nous croyons devoir consigner ici. Voici donc à-peu-près le discours que tînt à M. Corréard, le bon major , à leur dernière entrevue. « Puisque votre intention , lui dit-il , est de retourner en France , veuillez bien , avant tout y me permettre de vous donner un conseil; je suis persuadé que si vous voulez le suivre , vous pourrez un jour vous en féliciter. Je connais les hommes, et sans prétendre à deviner au juste quelle sera la conduite de votre ministre de la marine à votre égard , je ne 111’en crois pas moins bien fondé à présumer que très-probablement vous n’obtiendrez aucun secours de lui : car rappelez-vous bien qu’un ministre qui

a fait une faute et surtout une faute grave , ne veut jamais qu’on lui en parle ni même qu’on lui présente les individus et les objets qui pourraient lui rappeler son impéritie (i). Ainsi

(?) Qu’aurait dit notre bon major s’il eût su que notre ministre de la marine,, M. Dubouctiage, s’était bien autrement exposé à l’embarras de cette espèce de boute qu'on, lui suppose ici , en confiant sept ou huit expéditions à des officiers qui ne font pas moins d’honneur à son choix et à son discernement , que ne lui en a fait l’expédition du Sénégal,

Outre la Méduse qui fut conduite si droit sur le banc d’Arguin par M. le vicomte de Chaumareys , chevalier de St.- Louis et de la Légion d’Honneur, et , dans l’intervalle de ses campagnes 7 receveur des Droits Réunis à Eelîac; ( Haute-Aienne ) , tout le monde sait que le Goto , partant de Toulon pour Pondichéry , a manqué de périr sur la côte par l’ineptie de son capitaine , M. le chevalier d’Amblard , chevalier de St.- Louis et de la Légion d’Honneur , et qui , pour ne pas perdre de vue les choses de la mer , s’etait fait marchand de sel, près de Toulon. On se rappelle aussi le début de M. le vicomte de Cheffontaine , qui, à la sortie de Rochefort , d’où il devait faire voile pour File Bourbon, alla relâcher à Plimoutli pour y refaire sa mâture qu’il avait perdue au bout de trois ou quatre jours de mer. Qui ne sait enfin qu’il ne tiendrait qu’à nous de multiplier ces citations?

Nous épargnons au lecteur français ces souvenirs toujours pénibles j d’ailleurs 7 que pourrait ajouter notre

croyez-moi , mon ami ; au lieu de prendre la route de Paris , prenez celle de Londres. Là

faible voix aux accens éloquents dont a retenti, dans la session précédente, la tribune de la chambre des députés, lorsqu’un membre , ami de la patrie et de sa gloire , y signala les aberrations du ministère de la marine, et s’éleva contre ces ombres d officiers que la faveur portait aux postes les plus importuns. il représenta , avec raison , Combien il était préjudiciable au gouvernement que le commandement des vaisseaux et des colonies fut distribué au gré du caprice et pour satisfaire les prétentions d’un vain orgueil , tandis que les officiers expérimentés étaient ou méconnus ou dédaigneusement repoussés, condamnés à ne plus figurer que sur les états des demi -soldes , des réformes, des retraites, même avant que le tems les eût appelés à un repos nécessaire ou du moins légal. Combien, en effet , ne sont pas onéreuses à l’état ces retraites qui rendent inutiles des hommes a qui leur zèle et leurs talens n’en devaient assurer d’autre que leur bord , qui n’ambitionnaient que d’y consacrer leur vie à un service sans relâche, qui s’en seraient fait un tombeau, le seul digne d’ un marin français, plutôt que d’y rien souffrir contre le devoir et l’honneur. Au lieu de cela , on a vu les titres tenir lieu de savoir , le repos d’expérience , et la protection de mérite. Des hommes, tout glorieux de trente ans d’obscurité, les font figurer sur les états comme tems de présence sous des drapeaux imaginaires, et ce service de nouvelle nature fonde pour eux le droit d’ancienneté. Ces hommes tatoués de rubans de toutes couleurs, qui comptaient trèsbien le nombre de leurs ayeux , mais auxquels il eut été

vous trouverez une foule de philanthropes qui viendront à votre secours3 et je puis vous assurer que désormais vous ne manquerez de rien. Vos malheurs ont été portés à un si haut degré qu’il n’est pas d’Anglais qui ne se fasse un véritable plaisir de venir à votre secours. Tenez , monsieur, voila 3oo francs pour faire votre voyage, ou que vous vous rendiez à Paris ou à Londres. D’ailleurs réfléchissez un instant au parti que je vous propose , et si votre détermination est telle que je voudrais vous la voir prendre , faites m’en part sur-le-champ, afin que je puisse

inutile de demander compte de leurs études 7 appelés aux comrnandemens supérieurs , n’ont su qu’y montrer leurs décorations et leur inpéritie. Ils ont fait plus : ils ont eu le privilège de perdre les vaisseaux et les hommes de l'état , sans qu’il ait été possible aux lois de les atteindre. Et comment , après tout , un tribunal les aurait - il condamnés? Ils auraient pu répondre à leurs juges , qu’ils ne s’étaient pas amusés à étudier les règles du service , ni les lois de la marine , et que s’ils avaient pécbé , ils l’avaient fait sans connaissance de cause et sans intention. En effet , il eut été difficile de leur supposer celle de se perdre eux-mêmes : ils ont trop bien prouvé qu’ils savaient pourvoir à leur propre salut. Et, enfin, qu’auraient on eu à leur répliquer , s’ils eussent borné leur défense à ces deux mots? Ce n’est pas nous qui nous sommes nommés: ce n’est pas nous qui sommes coupables.

vous donner des lettres de recommandation pour tons mes amis ainsi que pour mes protectours qui se feront un vrai plaisir de vous être utiles. »

M. Corréard était vivement pénétré de ce qu’il venait d’entendre ; la noble générosité de l’homme de bien auquel il devait déjà la vie et qui descendait avec une bonté si parfaite à tous les détails des moyens qu’il croyait les plus propres à achever son ouvrage et assurer le bonheur de son pauvre naufragé , remplissait le cœur de celui-ci d’attendrissement et de reconnaissance. Cependant , le dirons-nous ? Le conseil d’aller à Londres^ que vient de lui donner le major 3 avait eu quelque chose d’attristant pour son cœur : il ne l’avait pas entendu sans se souvenir aussitôt qu’il était français , et je ne sais quel confus murmure d’amour-propre et d’orgueil national lui disait qu’un français qui avait servi son pays , à qui un malheur inoui donnait tant de titres à la justice ainsi qu’à la bienfaisance de son propre gouvernement , ne pourrait , sans une sorte d’insulte à ses compatriotes , commencer par aller en Angleterre se mettre à la merci de la pitié publique. Ce furent donc ces sentimens , sur lesquels il s’en

rapporta bien plus à son coeur qu’à sa raison, qui lui dictèrent sa réponse au major.

Il ne lui en coula rien de lui exprimer avec feu toute la reconnaissance qu'il lui devait pour la manière noble et délicate avec laquelle il était venu chercher et soulager son infortune.

« Quant au secours pécuniaire que vous me destinez encore, poursuivit il , je l’accepte avec plaisir, parce que des bienfaits de votre part ne peuvent qu’honorer celui qui le reçoit et que j’espère pouvoir un jour acquitter cette dette et en payer les intérêts à vos compatriotes, si jamais j’en rencontre qui puissent avoir besoin de mon assistance. Mais quant à votre autre proprosition , M. le major, permettez moi de ne pas être de votre avis et d’avoir un peu plus de confiance dans la générosité de mon gouvernement ainsi que dans celle de mes compatriotes. Si j’en agissais autrement , ne serait-ce pas vous autoriser à mal penser du caractère français , et dês-lors , c’esl à vous-même que j’en appelle , généreux anglais , n’aurais-je pas perdu mes titres à votre estime ? Croyez , M. le major , que notre belle France s’énorgueillit aussi d’un grand nombre d’hommes dont le patriotisme et les sentimens d’humanité peuvent rivaliser ceux qu’on trouve si fréquemment dans la

Grande-Bretagne. Comme vous nous sommes libres; comme vous nous nous sommes formés aux sentimens , aux devoirs dont se compose le véritable amour de la patrie et de la liberté. En retournant en France , je crois fermement retourner au sein d’une grande famille. Mais si, contre mon attente, il était possible que je me visse un jour abandonné de mon gouvernement comme nous le fûmes de quelques hommes qui n’ont de français que l’habit ; si la France qui accueillit si souvent et si noblement l’infortune étrangère , pouvait refuser sa commisération et ses secours à ses propres enfants , alors , SI. le major , forcé d’aller chercher ailleurs un meilleur sort et une nouvelle patrie , il n’y a nul doute que ce serait celle de mes généreux bienfaiteurs que je choisirais de préférence à toute autre. »

Le major Peddy ne répondit h M. Corréard que par des larmes. L’élan patriotique auquel celui-ci s’était naturellement abandonné avait trouvé , comme on peut l’imaginer , le cœur du noble breton en harmonie avec celui de son protégé; il en éprouvait une satisfaction visible et une émotion qu’il ne cherchait point à dissimuler. Le major embrassa étroitement M. Corréard en lui faisant ses adieux pour toujours :

( aSr )

il semblait que ce digne homme prévoyait sa fin prochaine.

Il ne devait pas en effet résister aux fatigues du voyage qu’il allait entreprendre.

Cette expédition était composée , outre le major, commandant en chef, et le capitaine, commandant en second et chargé des observations astronomiques , d’un jeune médecin commandant en troisième, du naturaliste Ruminer ( Saxon, naturalisé Français), d’un mulâtre servant d’interprète , de trente soldats blancs , presque tous ouvriers , de cent soldats noirs , et d’environ dix chameaux , de cent cinquante chevaux, d’autant d’ânes et de bœufs porteurs ; ce qui élevait à-peu-près à cent trente le nombre des hommes et à quatre cents celui des animaux. Tous les équipages furent embarqués sur six petits bâtimens qui remontèrent la rivière de Rio-Grande, à quarante lieues dans l’intérieur. Le respectable chef de cette expédition ne put résister à la rigueur du climat : il fut atteint d’une maladie cruelle qui termina son existence, peu de jours après son départ de Me Saint- Louis. De semblables hommes devraient être immortels, (i).

(i) En livrant cette feuille à l’impression , nous appr<§

Les médecins anglais voyant que la santé de M. C« rréard , loin de s’améliorer, semblait au

nous par les papiers publics , que cette expédition a écîioné ; qu’elle ira pu s’avancer à plus de 5o lieues dans l’intérieur , et qu’elle est revenue à Sierra-Leone , après avoir perdu plusieurs officiers et notamment son second chef, le capitaine Campbell , qui en avait pris le commandement après la mort du major Peddy. Ainsi les bons succombent et les The rsi tes vivent et même sont souvent honorés. Le capitaine Cambell fut un de nos bienfaiteurs; puissent ses mânes être sensibles à nos regrets , et que ses compatriotes et sa famille nous permettent de mêler à leur juste douleur ce faible tribut d’un hommage par lequel nous nous efforçons de paver, autant qu’il est en nous, la dette sacrée de la reconnaissance.

Parmi les pertes qu’a essuyées celte expédition, on craint qu’il ne faille compter celle de notre excellent compagnon, le naturaliste Kummer ; néanmoins , comme oo n’a pas encore de docnmens positifs sur son sort , ses nombreux amis, au milieu de leurs craintes, aiment à conserver quelcjues espérances. Puissent -elles n’être pas trompées.

Les nouvelles qui nous ont instruits de cet événement, attribuent le mauvais succès de l’expédition aux obstacles qu’y ont apportés les naturels de l’intérieur, mais n’entrent dans aucun détail. Ou voit dans les géographes, que dans le haut de Rio Grande, habile la nation belliqueuse des Sousouh y que quelques uns appellent Foullahs de Guinée . Leur capitale se nomme' Teembo ils sont mabométans et font la guerre aux peuplades idolâtres qui les euvironnent,

contraire s’affaiblir de plus en plus, le déterminèrent à retourner en France. Ces Messieurs lui donnèrent à cette fin un certificat tel que le gouverneur Français ne pouvait point s'opposer à son départ. En effet, il accueillit parlai» tement bien cette demande, et deux jours après le passage lui fut assuré .* mais on verra plus tard quel était le motif de cet accueil favorable.

Le 28 novembre au matin , il s’embarqua sur une cotre qui devait le conduire à bord de la flûte la Loire , destinée pour la France. Il ne fut pas plutôt embarqué, que la fièvre le prit, comme elle le faisait presque tous les jours. 11 était dans une situation affreuse , affaibli par cinq mois de maladie, dévoré par une fièvre brûlante, jointe à l’ardeur du soleil de midi ,

pour vendre les prisonniers. Une institution remarquable, nommée le Pouarh , paraît avoir un grand rapport avec l’ancien tribunal secret de l’Allemagne. Le Pouarh est formé d’initiés qui ne sont admis qu’après des épreuves terribles. L’association exerce le droit de vie et de mort j tout le monde abandonne celui dont elle a proscrit la tête, il pourrait se faire que ce fut par cette espèce de gouvernement , qui paraît ne pas manquer de force , qu’eût été arrêtée l’expédition anglaise.

qui lui tombait perpendiculairement sur la tête ; il crut qu’il allait mourir. îl éprouvait avec cela des vomissemens douloureux produits par la chaleur et par une indigestion de poisson dont il avait fait son déjeûné avant son départ. Le petit navire franchit la barre du fleuve ; mais le calme étant survenu au-delà, il ne put plus marcher. On s’en aperçut du bord de la Loire , et on expédia aussitôt un grand canot pour aller retirer les passagers de l’ardeur du soleil. Pendant que ce canot venait , M. Corréard s’endormit sur un tas de câbles placés sur le pont du cotre mais avant qu’il fût entièrement assoupi , il entendit quelqu’un qui disait : « En voilà un qui n’ira jamais jusques j) en France ». Le canot arriva,, après un petit quart-d'heure de route ; tous ceux qui entoura i e n t le malade , s’emba r q ue r e lit d a n s 1 e c a n o t , sans que personne eût eu la générosité de réveiller. Ils le laissèrent plongé dans le sommeil et exposé aux rayons du soleil et il passa cinq heures dans cet état , après le départ de l’embarcation. De sa vie , il n’avait autant souffert , si l’on en excepte les treize jours du radeau. Quand , à son réveil , il demanda ce qu’étaient devenus ses compagnons , on lui répondit qu’ils étaient partis., et que pas un d’eux n’avait ma*

nifesté l'intention de l’emmener. La brise s’étant élevée, le cotre arriva enfin à bord de la Loire , et là , sur le pont , en présence des matelots , il fit à ceux qui l’avaient abandonné les reproches les plus amers , en leur disant même des choses offensantes. Ces sorties , suites de son exaspération, le firent considérer comme fou , et personne ne se formalisa des dures vérités par lesquelles il venait d’exhaler hautement sa juste colère. La Loire mit sous voile le ier. décembre, et arriva en France le 27 du même mois.

Rendu à Roehefort , M. Corréard se présenta chez M. l'intendant delà marine, qui l’accueillit avec bonté, et l’autorisa à passer à l’hôpital , tout le tems qu’il jugerait convenable pour son rétablissement 11 fut placé dans une salle d’officiers , ou il reçut les soins les plus attentifs des officiers de santé en chef de cet hôpital , qui , outre les secours de leur art , lui témoignèrent tous les égards imaginables et allégèrent ses maux par de douces consolations. M. Savigny voyait tous les jouis son compagnon d’infortune , qui lui répétait souvent ; « Je suis » heureux, j’ai enfin trouvé des hommes sen- » sîbies à mes malheurs » . Après trente- trois jours , passés dans ce superbe hôpital , il crut

sa santé assez bien rétabiie , et il demanda à en sortir pour se rendre dans sa famille.

Nous terminerons ici l’histoire de notre relation nautique \ mais comme depuis notre retour en France , des circonstances particulières , et une série d’événemens que nous étions loin de prévoir, ont , pour ainsi dire, prolongé la chaîne de nos aventures , nous ne croyons pas qu’il soit mal-à-propos de terminer notre ouvrage par un récit succinct de ce qui nous est arrivé depuis que nous avons revu notre patrie.

M. Sa vigny crut qu’après avoir essuyé des malheurs sans exemple , il lui était bien permis de décrire toutes les souffrances auxquelles , pendant treize jours , lui et ses compagnons d'infortune ont été en proie. A-t-on jamais interdit la plainte aux malheureux ! Eh bien , les nouvelles épreuves qui l’ont attteint et qu’il va mettre sous les yeux des lecteurs, proviennent de ce qu’il n’a pu garder le silence sur ces événemens désastreux.

Pendant sa traversée sur la corvette Vj Echo , il écrivit le récit de nos tristes aventures j son intention était de déposer son narré au ministère de la marine. Arrivé en France au mois de septembre, on lui conseilla d’aller à Paris,

où y disait-on , a Vos malheurs vous attireront » la bienveillance du ministère » , et l’on regardait , comme chose certaine , que quelque récompense lui ferait oublier les pertes considérables qu’il venait de faire , les dangers auxquels il venait d’échapper , et les douleurs que lui occasionnaient ses blessures ; car il avait encore , à cette époque , le bras droit en écharpe. 11 écouta les conseils qu’on lui donnait, parce qu’ils venaient de personnes trèssensées, et il se mit en route pour la capitale, emportant avec lui son manuscrit. Il arriva à Paris Je ii septembre. Son premier soin fut de se présenter au ministère, où il déposa tous les écrits qu’il avait rédigés sur le naufrage de la Méduse. Mais quel fut son étonnement de voir le lendemain dans le journal des Débats du i5 septembre , un extrait de sa relation , copié presque littéralement. Il chercha alors d’où les rédacteurs de ce journal avaient pu tenir ces détails : il lui fallut peu de tems pour trouver le mot de cette énigme.

On n’exposera point ici par quel moyen son manuscrit a été connu du rédacteur de ce journal. On se borne à dire que M. Savigny étant encore à Brest, une personne, qui a des relations avec le ministère , dans l’intention de lui

être utile 3 lui demanda une copie de son Mémoire que, par la voie d’un homme en place, il ferait parvenir au Ministre de la Marine. Cette copie de nos aventures fut confiée à ce personnage, et par lui envoyée à Paris. M. Sayigny n’avait pris ce parti , que parce que son intention était alors de se rendre dans sa fa. mille , sans passer par la capitale. Il paraît que cette copie ne fut pas discrètement conservée , puisqu’elle parvint au rédacteur du Journal des Débats. Au reste., celui qui la reçut de Brest était loin de vouloir nuire à l’auteur de cet écrit. S’il avait eu la moindre idée de tous les désagrémens qu’occasionna la publicité qu’il donna à sa relation , en la montrant a plusieurs personnes , il l’eût plus soigneusement conservée, ou du moins il l’eût remise immédiatement au Ministre de la Marine, à qui elle était destinée. Cette publicité, par la voie du Journal des Débats , attira à M. Savigny les plus vives remontrances. Dès le jour même il fut appelé à la Marinee. On lui dit que Son Excellence était mécontente , et qu’il eût à prouver de suite qu’il était innocent de la publication de nos malheurs 3 dont toute la France s’affligeait en s’intéressant au sort des victimes. Mais tout avait changé pour celle-ci : au lieu

de l’intérêt que devait inspirer sa position % M. Savigny venait d’appeler sur lui la sévérité du Ministre , et il lui faliait se justifier d’avoir osé écrire qu’il avait été très-malheureux par la faute d’autrui. La réception qu’on lui fit au ministère l’affecta tellement que , sans les conseils de quelques personnes , il donnait sur-lechamp sa démission. Enfin il n’y avait qu’un moyen de prouver que ce n’était pas lui qui avait donné sa relation au rédacteur du Journal des Débats, c’était d’avoir l’aveu même de ce rédacteur. Fort de sa conscience , il alla le trouver , et sans hésiter cet écrivain rendit loyalement hommage à la vérité par le certificat transcrit ciaprès.

« Je certifie que ce n’est point de M. Savigny » que je tiens les détails du naufrage de la j) Méduse 9 insérés sur la feuille du i5 sep- » tembre 1816. Signé , le Rédacteur du Journal » des Débats. »

Ce certificat fut remis entre les mains de M. . . , et par lui présenté à Son Excellence , qui ne parut cependant pas satisfaite, parce que cette pièce, tout en lui prouvant que ce n’était pas M. Savigny qui avait rendu publique l’histoire de nos aventures, n’apprenait nullement par quelle voie le manuscrit avait pu être connu

du rédacteur. Un des chefs du ministère lui ayant laissé entrevoir l’opinion de Son Excellence ? qui trouvait insuffisante cette justification , M. Savigny eut recours de nouveau au rédacteur du même journal qui ne lui refusa pas de lui délivrer un second certificat; il était ainsi conçu: « Je certifie que ce n’est point de » M. Savigny que je tiens les détails insérés sur » la feuille du i3 septembre, mais bien du mi- » nistère de la police. » Après celte nouvelle preuve , on ne douta plus que M. Savigny avait été victime d’une indiscrétion ; et on lui dit qu’il pouvait se rendre dans son port. Il quitta donc la capitale, après avoir éprouvé bien des contrariétés; mais toutes celles que devait lui occasionner la publication denos malheurs n’étaient pas encore a leur fin.

Les Anglais traduisirent les délais donnés par le i ournal du i5 septembre , et les insérèrent dans une de leurs gazettes qui parvint au Sénégal. Dans cette traduction amplifiée , il y avait des choses assez fortes qui furent loin de

plaire au gouverneur et à M . l’un des

officiers de la frégate. L’on sentit qu’il n’y avait qu’un moyen de combattre la relation; c’était de tâcher de persuader qu’elle était fausse en plusieurs points. On travailla donc à Saint-

Louis à un nouveau rapport ; on Fa] pour le signer à M. Gorréard , qui, après l’avoir parcouru , s’y refusa , parce qu’il le trouvait contraire à la vérité. Le secrétaire .du gouverneur revint plusieurs fois à l’hôpital , insistant pour obtenir sa signature; il fut toujours inébranlable. Le gouverneur lui-même le pressa vivement , un jour quil était allé sollicite^ son départ ; il lui répondit que jamais il ne consentirait à signer une relation toute opposée à la vérité , et il retourna à son hôpital. Le lendemain il vit entrer son ami M. Kummer, qui venait l’inviter à retourner chez le gouverneur et à signer enfin ce rapport, parce qu’on Favait averti que, s’il persistait dans son refus* il ne retournerait pas en France. Cette pièce était donc d’un bien grand intérêt aux veux de ces Messieurs, pour qu’ils fussent réduits à employer de semblables moyens envers un malheureux exténué par une longue maladie, et dont le rétablissement dépendait de son retour en Europe, puisque Fon prétendait ne lui en accorder la permission qu’au prix de sa signature apposée à une narration fausse et contraire a ce qu’il avait vu et éprouvé : un paragraphe, en effet, était employé à vouloir prouver que la remorque avait cassé » Pouvait-il le signer, lui, té-*

rnom oculaire, et qui tenait de plus de vingt personnes qu’elle avait été larguée. Outre ce mensonge , dans un autre endroit on disait que , lorsque le radeau fut délaissé , les mots : Nous les abandonnons , ne furent pas prononcés, et, clans un autre passage, queM. Savigriy, en publiant sa relation , s’était montré ingrat envers des chefs qui avaient tout fait pour le sauver personnellement ; il y avait d’ailleurs quelques personnalités inconvenantes M. Cor réard futsur-tout très-étonné devoir figurer au bas de cet écrit la signature d’un homme à qui M. Savigny , de sa propre main , avait sauvé la vie (i). La persévérance de M. Corréard à re»

(i) Cette remarque sur la conduite d’un de nos compagnons , que nous avions connu sous des rapports estimables, nous avait coûté quelque peine; aussi n’avions» nous pas désigné expressément dans la première édition celui qu’elle concernait. Aujourd’hui, en nommant M» Griffon , nous croyons remplir une obligation que ses sentimens actuels nous imposent.

Un homme d'honneur surtout dans l’état de faiblesse et de maladie morale et physique où nous étions tous plongés a pu être un moment égaré ; mais, quand il répare cette erreur, pour ainsi dire involontaire , avec la générosité qui a dicté la lettre suivante , nous le répétons , il n’y a plus de crime à avoir erré ainsi , et e’est une justice , c’esi

fuser sa signature , triompha de l’injustice , et son passage en Europe cessa d’être retardé.

pour nous un devoir bien doux de rendre hommage à la franchise, à la loyauté de M. Griffon, et de nous féliciter d’avoir retrouvé l’âme du compagnon de nos malheurs telle que nous l’avions connue , et avec tous ses titres à notre estime.

Voici donc la lettre qu’il vient d’adresser M. Savigny , et qui devient pour nous une preuve précieuse de la vérité de nos récits.

Extrait d’une lettre de M. Griffon, à M. Sdvighy.

Actuellement, monsieur, je vous dois un témoignage de reconnaissance pour votre attention à me prévenir. Je sais qu’à vos yeux je ne devais pas mériter autant de générosité de votre part ; il est beau d’oublier le mal qu’on nous a fait, et de faire du bienà ceux qui ont voulu nous nuire; votre conduite avec moi est admirable. Je confesse que , quoique mes réclamations fussent justes au premier abord, je nitt suis trop laissé aller au premier mouvement d’une imagination ‘aibîe et montée , qui me portait à décrier mon malheureux compagnon d’infortune , et cela , parceque je m’étais figuré que la relation qu’il avait faite de nos malheurs pouvait nous rendre odieux à tous nos parens et amis (*). Telles sont lés raisons que je vous ai alléguées à Rochefort , et vous dûtes alors vous appercevoir que je vous parlais avec franchise , puisque je ne vous ai rien caché. Je ne suis pas à présent sans me repentir de n’âvoir pas attendu à être mieux instruit pour agir contre quelqu’un , qui par sa fermeté n’a pas peu contribué à nous sauver la vie.

Gkïrf&K Düb'eï.la.y.

Bourgneuf, le y janvier 1818.

{*) On employa le* mêmes tnoyejas auprès d* M . Gorréard.

Mais les mêmes manœuvres eurent plus de succès d’un autre cote , et MM. Dupont , Lheureux } Chariot j Jean-Charles et Touche-Lavillette ne purent échapper au piège qui leur fut présenté. Ils étaient attaqués de cette lièvre terrible qui moissonnait les Français avec tant de rapidité , quand ils furent invités, de la part du gouverneur, à signer sa relation. Les uns cédèrent à la crainte qu’ils avaient de déplaire à S. Exc,; d’autres conçurent l’espoir d’obtenir par ce moyen sa protection, ce qui n’est pas un petit avantage dans les Colonies ; enfin les autres étaient si faibles , qu’ils ne purent pas même prendre connaissance de l’importance de la pièce à laquelle on leur demandait d’attacher leur nom. Ce fut ainsi que nos compagnons furent induits à témoigner contre euxmêmes , à certifier le contraire de ce qu’iis avaient vu , de tout ce qui s’était fait pour nous perdre. On vient de voir plus haut le noble désaveu fait par M. Griffon , des fausses impressions qui l’avaient abusé à noire égard j pour achever d’écîaircr l’opinion du lecteur sur le rapport dirigé contre nous , nous consignons ici une pièce non moins précise et non moins décisive: c’est une déclaration de M. Touche- Lavillette qui reconnaît avoir signé de con-

fiance une pièce dont il ignorait le contenu aussi bien que la fin qu’on s’était proposée en la récli géant, (j)

Ainsi appuyé d’autorités dont chacun peut maintenant apprécier la valeur, ce rapport % aussi tardif qu’inexact ^ fut adressé au Ministre de la Marine. M. Corréard , à son débarquement à Rochefort , en prévint M. Savigny , et lui donna un certificat de ce qui vient d’être dit. Ce dernier en recueillit deux autres , qui lui furent délivrés par ceux des naufragés du radeau qui se trouvaient en France. Voici ces

(i) Je soussigné chef d’atelier des ouvriers sous les ordres de M. Corréard , ingénieur- géographe , l’un des membres de la commission déléguée par* S. E. le Ministre de la Marine et des» Colonies , pour aller reconnaître le Cap - Vert et ses environs, certifie qu’il m’a été présenté , dans le mois de novembre 1816 , un mémoire à signer , par ordre du gouverneur du Sénégal ; qu’à cetto époque, étant à l’hôpital de lue de Ocrée , pour me faire traiter d’une fièvre épidémique qui régnait alors sur le Cap-Vert , elle m’occasionnait par fois des accès de folie -, qu’en conséquence , l’altération de mes facultés morales , et même l’état de démence dans lequel je me trouvais , a fait que j’ai signé cette pièce sans en prendre connaissance j il paraît qu’elle tendait en partie à désaprouver la conduite de M. Savigny , sur le radeau , et pour laquelle je ne lui dois que des éloges. Il paraît encore , d’après ce qui m’a été dit , qu’on m’a fait certifier que la remorque s’était cassée et n’avait point été larguée j je déclare que ma signature apposée au bas de ce mémoire, m’a été subtilisée comme nulle et non avenue, en foi de quoi j’ai délivré le présent certificat , pour servir à repousser toute attaque qui pourrait être divig4e contre M. Savigny , au moyen de ce mémoire.

Fait à Paris , le i novembre 1817.. Tousche Lavillette*.

attestations, placées ci-dessous en notes (1,2 3 3).

Muni de ces trois certificats , M. Savigny sollicita une permission de se rendre à Paris* afin d’étre à portée de faire voir au Ministre de la Marine qu’on cherchait à le tromper. Deux mois se passèrent sans nouvelles. Sur ces entrefaites , M. Corréard partit pour la capitale,

(1) « Je soussigné , aspirant de première classe , nommé pour coray> mander le radeau de la frégate la Méduse , certifie que M. Savi- » gny chirurgien embarqué sur ledit radeau , a donné dans toutes » les circonstances malheureuses où nous nous sommes trouvés , des » preuves du plus grand courage et sang-froid, et que dans plu- » sieurs occasions sa prudence nous a été du plus grand secours , par » les moyens qu’elle lui suggérait pour maintenir le bon ordre et la » discipline , dont nous avions tant de besoin et qu’il nous était si » difficile d 'obtenir.

Signé Coudin.

(a) Je soussigné, certifie que M. Savigny, par son courage et soit sang-froid , est parvenu à maintenir le bon ordre sur le radeau , et que ses sages dispositions ont conservé la vie aux quinze infortunés qui ont été recueillis par le brick V Argus.

Signé Nicolas François.

(3) Je soussigné , certifie à qui de droit , avoir refusé signer un

mémoire rédigé par M . ; lequel était adressé à Son Excel*

ience le Ministre de la Marine , et tendait à désapprouver la conduite qu’a tenue M. Savigny à bord du radeau, ainsi que quelques points de la relation de notre naufrage , publiée par le Journal des Débats du i3septembre 1816; en outre tous les événemens exposés dans ce mémoire m’ayant paru de la plus grande fausseté et si contraires en tout à ce que nous devions à M. Savigny, qu’il m’a été impossible de lui accorder ma signature.

Signé ( ORRÉARIK .

chargé par son compagnon d’une lettre pour un employé du Ministère, à qui elle fut remise , et qui ne donna point de réponse décisive sur ce qu’on lui demandait. Enfin M. Savigny reçut une lettre de Paris , dans laquelle on lui annonçait que non seulement il n aurait pas la permission qu’il sollicitait , mais que tant que le Ministre actuel serait à la tête des affaires , il n aurait pas d’avancement. Cette lettre long-tems attendue , était datée du 10 mai 1817. M. Savigny dégoûté par tout ce qu’il venait d’éprouver, donna sa démission, après avoir servi pendant six ans, et fait autant de campagnes de mer. En se

retirant du service, cet officier de santé, qui

déjà avait manqué de périr plusieurs fois dans les flots, a emporté les regrets des chefs sous lesquels il a été employé, ce dont on peut juger par la copie du certificat ( 1 ) qu’ils lui

(1) Le Conseil de Santé certifie que M. Jean-Baptiste-Henri Savigny a été employé en qualité de chirurgien . entretenu de troisième classe , par concours , le i5 avril 1811 , jusqu’au 5 mai 1817 , et que dans son service, tant à terre qu'à la mer, il a fait preuve de zèle, d'émulation et de bonne conduite.

Ce n’est pas sans regret que le Conseil de Santé a vu se retirer du service, un sujet aussi distingué par ses talens que l’est M. Savigny.

Signé MM. Chaslon , Tuffet , R ru ou.

ont délivré , lorsqu’il s’est démis de son poste.

Tel fut pour M. Savigny le résultat de ses. démarches auprès des autorités. Voyons maintenant quel sort était réservé à M. Corréard , depuis sou départ de Rochefort , jusqu’au moment où il a pu se réunir à son compagnon d’infortune, pour écrire ensemble la relation de leur naufrage.

Le 4 février 1817 , se croyant totalement rétabli , il se décida à partir pour Paris , où des affaires d’intérêt l’appelaient ; mais comme ses moyens pécuniaires étaient faibles , et qu’il lui fallait faire des dépenses assez fortes pour s’habiller ( car il était presque nu , en descendant de la flûte la Loire ) il crut pouvoir faire la route à pied. La première journée de marche , il n’éprouva que de légères douleurs ; la seconde , le mal- aise augmenta , et à la troisième , la fièvre se déclara. Ü était alors à trois

lieues de Poitiers, très-près d’un petit village. Se trouvant exténué de fatigue et accablé par la fièvre , il résolut d’aller chez le maire, demander un billet de logement; ce fonctionnaire était absent , et son épouse répondit que dans tous les cas , il fallait avant tout obtenir l’agrément de M. le marquis de Fayolle , colonel de la garde nationale. Le voyageur languissant

ne vit aucun inconvient à se rendre auprès de M. le marquis : il fut trompé dans son attente. M 3e colonel lui lit un fort mauvais accueil , et resta insensible a ses prières : il eut beau lui montrer ses certificats, sa feuille de route , ses blessures , même lui présenter son bras trembl ant, qu’agitait la lièvre, rien ne put le fléchir. Désespéré , le malheureux malade se retira , en maudissant une inhumanité qu’il ne s’attendait pas à trouver dans un chef de la garde nationale, et se promettant de n’oublier jamais son illustre nom , et la manière impitoyable avec laquelle il avait répondu à ses prières. Tout épuisé qu’il était , il fut obligé de se traîner encore à pied pendant une mortelle lieue , pour atteindre une auberge oh il pût se reposer. Le lendemain, il gagna, avec peine , Poitiers. Il eut le bonheur de trouver une âme sensible dans M. le maire , qui prit un intérêt touchant à sa triste position. Elle était bien faite en effet pour intéresser, car, quelques minutes après son entrée dans l’Hôtel de Ville , il se trouva mai ; mais les secours les plus charitables lui furent prodigués par une dame respectable, et il revint bientôt de cet évanouissement. Un des commis ne tarda pas à lui donner un billet de logement, lui assurant qu’il l’avait destiné pour

une des meilleures maisons de la ville , ce qui était vrai; le pauvre malade est convenu que de sa vie il n’avait reçu de soins plus affectueux, que ceux qu’il éprouva chez M Maury, propriétaire de l’hôtel des Antiquités Romaines, Poitiers fut donc pour lui un lieu de bonheur. On sut bientôt dans la ville qu’un des naufragés du radeau était dans ses murs ; et pendant toute la journée , il ne fut question que de ce triste événement. Deux personnages connus par leurs talens et les fonctions éminentes qu’ils ont remplies, M. Eberard et Desbordes, vinrent au secours de M. Gorréard. L’un et l’autre avaient été autrefois exilés; ils connaissaient le malheur, et surent compatir à celui d’un infortuné qui venait d’en éprouver d’extraordinaires. Ils lui offrirent de passer toute la belle saison à leurs maisons de campagne ; mais désirant se rendre promptement à Paris , il refusa les offres généreuses qui lui furent faites, et après s’ètre reposé trois jours à Poitiers , il en partit par la diligence, et arriva eiilln dans la capitale.

À son arrivée, ses premières démarches furent dictées par la reconnaissance : il se rappelait les services signalés qu’il avait reçus des officiers anglais, pendant son séjour à Saint- Louis; et ce fut un besoin pour son cœur de

s’informer près de M. Fambassadeur de leur nation (i), s’il n’avait pas reçu de nouvelles

(1) A Son Excellence le Ministre d’Etat d’Angleterre , ambassadeur près la Cour de France .

Monseigneur ,

Un Français qui , dans un naufrage sans exemple , a été fraternellement secouru par des étrangers que des intérêts nationaux semblaient devoir éloigner de lui , se sent pressé d’épancher les sentimens de gratitude dont il est rempli.

Ce Français , Monseigneur, est Corréard ( Alexandre) , ingénieur , membre honoraire de la commission déléguée pour reconnaître le Cap- Vert et ses environs , 1 un des quinze réchappes sur les centcinquante individus naufragés du radeau de la frégate la Méduse , dont onze seulement respirent encore.

C’est ce besoin de mon cœur qui me porte à oser adresser à Votre Excellence , digne représentant dans ma patrie de celle de mes généreux bienfaiteurs , des noms à jamais mémorables dans les fastes de Fhumanité.

Oui , Monseigneur, mon cœur se fait un devoir délicieux de manifester que les droits les plus justes à la reconnaissance de tous le* Français sont acquis à M.le major Peddy , commandant l’expédition de l’intérieur de l’Afrique, chargé de continuer le grand voyage de Mun» go-Park , pour la générosité prévenante avec laquelle il a accueilli les infortunés échappés au fatal radeau , en leur prodiguant linge , vêtemens , argent , nourriture à sa table , etc. Ces soins ont été secondés par M. le capitaine Campbell , commandant en second , qui n’a cessé de me combler aussi de ses bienfaits j enfin , à leur imitation , tous les officiers anglais , tant de l’expédition que du régiment royal africain en garnison à Saint-Louis, se sont empressés, à l’envi, de nous soulager ; notamment le Capitaine Chemme , le lieutenant O’ Mera , l’adjudant - major Grey , les enseignes Beurthonne et Adams.

Puisse, Votre Excellence, agréer avec bonté l’expression sincère de

de ses bienfaiteurs. Après s’être acquitté de ce premier devoir, il s’occupa de former auprès du ministère de la Marine les demandes nécessaires pour obtenir un emploi dans la capitale. On lui répondit que la chose était impossible, et qu’on l’engageait à faire une demande pour les colonies , principalement pour Cayenne. Trois mois se passèrent en sollicitations inutiles, pour obtenir cet emploi, ainsi que la décoration de la légion d’honneur, quon lui avait fait espérer.

Pendant ce tems , il ne négligea rien de ce qui lui semblait devoir concourir à lui faire atteindre le but qu’il avait cru pouvoir se proposer, sans être accusé de prétendons exagérées.

la reconnaissance pour la Nation anglaise , d’un simple citoyen français ruiné par cet affreux désastre. Puisse sur-tout ce qu’il a éprouvé être un nouveau motif d’estime de leurs propres compatriotes pour ces braves officiers , en même tems qu’il est la preuve de la sagesse d’un Gouvernement qui , parmi tant de personnages éclairés , a su si bien choisir, pour achever une immense entreprise , des coopérateurs dont les talens distingués et les vertus sociales doivent garantir le succès qui promet les plus grands avantages à l’univers.

Confiant dans la générosité de Votre Excellence , le sieur Corréard la supplie de daigner lui faire transmettre des nouvelles de ses bien-* fait urs , et particulièrement de l’honorable major Peddy , a qui il a voué un attachement éternel.

Il a l’honneur d’être , etc. , etc.

Paris , le 5 mars 1817.

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