À. CORRÉARD
Poussé par les conseils d’un grand nombre de personnes qui , par leurs lumières , ainsi que par leurs nobles et généreux senlimens , lui commandaient la plus entière confiance , il prit le parti de remonter aux sources memes des grâces , de porter dans le palais des rois le spectacle de son étrange infortune d’appeler sur lui cette bonté héréditaire , bel apanage de la famille des Bourbons , et que tant d’autres malheureux n’ont pas sollicitée en vain. Mais l’influence maligne de l’astre ennemi qui , depuis si long-tems , poursuivait M. Corréard, continua sans doute encore ici de se manifester. Ni lui ni personne n’en accusera le cœur des augustes personnages auxquels il adressa ses vœux; mais soit que la timidité, compagne ordinaire du malheur , ou une certaine délicatesse l’aient empêché de multiplier des instances qu’il craignait de rendre importunes; soit que , comme dans la foule de solliciteurs qui assiègent les princes , il est humainement impossible qu’il n’y en ait pas quelques-uns d’oubliés ou de moins remarqués , son mauvais sort ait placé M. Corréard dans cette cathégorie moins favorisée ; soit l’effet de toute autre cause malfai* santé inconnue , il ne recueillit encore de ce côté que de vaines espérances , ainsi qu’un©
juste idée des obstacles de toute nature dont les meilleurs princes sont comme enveloppés à leur insu , et qui repoussent ou détournent le bienfait, toujours prononcé dans leur cœur, au moment où il est près de s’en échapper.
11 présenta une première demande à S. A. R. Monsieur. 11 y sollicitait la décoration de cet ordre, institué pour récompenser tous les genres de mérite civil ou militaire , pour répandre , dans toutes les classes de la société , les nobles flammes de l’émula tion ; de cet ordre qui fut offert à Goflin , dont la fermeté sut forcer ses compagnons abattus à espérer au secours qu’on leur préparait , qui vient d’être décerné à plusieurs des naufragés de la Caravane ( i ) qui se sont montrés dans leur désastre , aussi généreux qu’intrépides , mais qui , d’ailleurs , ne peuvent se plaindre que des élémens , n’ont eu à combattre que la tempête.
(i) La flûte la Caravane , commandée par M. Le Normand de Kergrist , a péri dans le terrible coup de vent qui s’est fait sentir à la Martinique et à quelques autres îles, du 2i au 22 octobre dernier. MM. Fournier, lieutenant de vaisseau -, Legrandais et Lespert, enseignes , Paulin, contre-maître, ont recula décoration de la Légion d’Honneur pour leur conduite dans cette circonstance.
(V . le Moniteur du 12 janvier.)
11 a tout lieu de croira que Monsieur eut la bonté d’apostiller sa demande; mais il n’a pu découvrir où, ni comment elle s’était égarée en chemin , sans parvenir à sa destination. Les recherches qu’il fit au secrétariat du prince , ne lui firent rencontrer qu’un jeune homme de 1 8 à 20 ans , déjà décoré de cette même marque de mérite que M. Corréard réclamait, et qui ne lui montra qu’un étonnement plus que désobligeant sur l’objet de cette réclamation , en lui demandant s’il comptait 25 ans de service. A cette réception , M. Corréard , éprouvant de son côté quelque chose déplus que de l’étonement , crut devoir se retirer, non sans avoir fait observer à ce très-jeune homme que lui , qui paraissait si difficile sur les titres des autres, avait dû , selon les apparences , pour entrer dans la légion d’honneur, se faire compter les années de service de ses ayeux.
Ses amis lui persuadèrent encore de réclamer auprès de M»1. le Duc d’Angoulême, duquel , en sa qualité de Grand Amiral de France , ces mêmes amis pensaient que M. Corréard pouvait attendre une intervention plus efficace pour le succès de ses demandes au ministère de la marine. Il se rendit donc aux Tuileries le 8 mai , et il eut le bonheur , malgré la difficulté
• le marcher que lui causaient ses blessures , <te joindre Je prince au sortir d’une revue, et de lui présent er un mémoire à son passage. S. À. R. l’accueillit avec intérêt, témoigna sa satisfaction de voir un des réchappes du funeste radeau^ et lui serrant la main de la manière la plus affable : « Vous avez, mon ami, lui dit-il 9 éprouvé de bien grands malheurs. 11 paraît qu’au milieu de ces désastres , vous vous êtes bien comporté». Après avoir parcouru le mémoire, le prince voulut bien ajouter encore : « Voilà comme on doit servir le Roi ; je vous recommanderai à S. M. , et je lui ferai connaître votre conduite et votre position ».
Ces marques de bonté ont été , jusqu'à ce jour, pour M. Corréard , le seul résultat de ce mémoire. Cependant S. A. R. le fit passer au ministère de la marine ; mais il J a tout lieu de croire qu’il s’y sera englouti dans le gouffre des cartons ce qui pourrait faire présumer que les recommandations des princes sont assez négligemment accueillies des commis des ministères , et que leurs boréaux sont l’écueil ou viennent échouer tes suppliques des malheureux : aussi un homme de beaucoup d’expérience à qui M. Corréard faisait part de celle mésaventure , lui disait qu’il aimerait mieux,
in pareille affaire , avoir la protection du plus mince commis que celle du premier prince du sang.
Nous croyons superflu d’arrêter plus longîems le lecteur sur deux ou trois autres teutaiives encore plus malheureuses et qui 11e réveilleraient que des souvenirs pénibles dans lame de M. Gorréard.
Sur ces entrefaites , il reçut enfin une lettre du Ministre delà Marine, en date du 4 juin* C’était un coup de foudre , car on lui faisait à-peu-près comprendre que toutes ses démarches devaient rester sans succès.
Cependant le 20 juillet , il reçut un billet de M. Jubelin , par lequel 011 l’invitait à passer à la Marine , de la part de M. le baron Portai. Son cœur s’ouvrit à cette lueur d’espérance. C’était simplement pour savoir « s’il était vrai » qu’il eût reçu une conduite pour se rendre » de Rocbefort dans ses foyers.» Il répondit affirmativement, et l’on en parut fort étonné ^ car on venait d'en refuser une à M. Richefort , qui la sollicita en vain, quoiqu’étant également un des naufragés. Il profita de l’occasion pour s’informer si l’expédition de Cayenne était sur le point de partir. Aux réponses vagues qu’on
lui lit, ii représenta combien lui et les autres naufragés du radeau étaient malheureux de ne pouvoir rien obtenir, tandis que quelques officiers de la frégate avaient été nommés à des commandemens. M. Jubelin lui répondit que le Ministère ne leur devait rien , à lui particulièrement ; qu’il était parti de sa propre volonté, et s’était engagé à ne demander au Ministre rien autre chose sinon les objets convenus et portés sur îc traité du 16 mai 1816, par lequel Son Excellence faisait aux explorateurs une foule de concessions , qu’il serait trop long de rapporter ici , aux conditions qu’ils correspondraient avec Son Excellence par l’intermédiaire du gouverneur du Sénégal, qu’ils seraient placés sous les ordres de ce même gouverneur, et qu’ils 11e pourraient rien entreprendre sans sa volonté.
Le public impartial jugera si , après de pareilles conventions , après avoir reçu des gratifications et des conduites de la part du Gouvernement , il était présumable que Eon répondrait à celui qui a été traité ainsi , qu’on ne lui devait rien, pas même des secours.
11 apprit dans les bureaux , que M. le conseiller-d’État baron Portai, avait eu l’intention
de lui faire obtenir la décoration de îa Légiond’Honneur ; qu’a cet effet il avait fait rédiger un rapprot en sa faveur ; mais que le ministre écrivit en marge : Je ne pais faire cette demande au Roi . Ainsi la voix de l'infortuné Corréard ne put parvenir jusqu’au trône j le ministre ne le voulut pas. Oh ! sans doute , si Sa Majesté eût été instruite que de malheureux français échappés au radeau de la Méduse , sollicitaient en vain son ministre depuis long-tems , sa bonté paternelle leur aurait donné des preuves de sa justice et de sa bienveillance. Sa main sécourable , qui s’ouvre meme pour des coupables, en répandant ses bienfaits sur nous , ses fidèles sujets , nous eut fait oublier nos malheurs et nos blessures. Mais non ; un pouvoir désoblL géant élevait entre le trône et nous , une barrière inflexible où venaient s'arrêter nos suppliques.
M. Corréard , persuadé de l’inutilité de faire de nouvelles pétitions , renonça , pour le moment , à continuer de solliciter ce qu’il avait si bien mérité par son courage et ses services. Il attendit un moment plus favorable. Le changement de ministre ht renaître ses espérances : une lettre reçue de ce département lui aiinor>fa
que Son Excellence saisirait volontiers F occasion de lui être utile (i).
Un Ministre, quand il le veut bien, trouve facilement l’occasion d’employer un malheureux qui demande peu.
Telles sont les disgrâces que nous avons éprouvées depuis notre retour en France.
Maintenant rentrés dans la classe des citoyens, réduits à l’inaction , après avoir épuisé nos ressources au service , dégoûtés , oubliés , nous n’en sommes pas moins toujours dévoués à notre patrie et à notre roi : Français , nous savons que nous leur devons et notre fortune et notre sang. C’est par l’expression sincère de ces sentimens que nous terminerons Fhistoire de nos aventures.
Mais avant d’abanonner la plume, nous pen-
[i) Paris, le 1 8 septembre 1817.
Monsieur, les Mémoires que vous avez adressés le 10 juin dernier au Roi et à Son Altesse royale Monseigneur le duc d’Angoulême , ont été renvoyés à mon département. J’ai pris connaissance de ces Mémoires ainsi que des lettres que vous avez écrites pour le même objet à mes prédécesseurs. S’il se présentait quelque occasion où je pusse vous être favorable , je la saisirai volontiers.
Recevez, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.
Le Ministre Secrétaire d’Etat de la Marine et des Colonies*
Comte Molé.
sons que le lecteur ne sera pas fâché de rencontrer ici quelques données sur les établissemens français de la côté d’Afrique. Gomme ces étabîissemens nous ont paru d’ujn grand intérêt , nous allons examiner d’une manière rapide cependant , et les lieux et les avantages qu’on pourrait en retirer.
Ces détails feront une heureuse diversion aux tristes récits de nos infortunes , et comme ils ont un grand but d’utilité publique ^ ils ne seront point déplacés à la fin d’un ouvrage où moins encore pour notre intérêt que pour celui du service de l’Etat nous avons cru devoir consacrer nos faibles moyens à la manifestation de la vérité.
La partie de la côte , à commencer du cap Blanc , jusqu’au bras du fleuve Sénégal ^ nommé Marigot des Maringouins, est d’une aridité telle, qu elle n’est propre à aucun genre de culture ; mais depuis ce même Marigot , j usqu’à l’embou- , chure de la Gambie , espace qui peut avoir en» viron cent lieues de longueur , sur une profondeur de plus de deux cents , on rencontre un vaste pays que les géographes nomment Sénégambie.
Remarquons cependant , avant d’aller plus loin , que nonobstant toute la stérilité des
cotes de celle partie , elles ne sont pas sans importance par rapport à la fécondité delà mer qui les baigne. IJ agriculture des eaux , comme Fa dit un naturaliste célèbre 3 promet trop d’avantages pour que les lieux propres à cette sorte d’exploitation ne soient pas remarqués. Cette parti ede la mer connue sous le nom de Golfed’Arguin est surtout notable par Fimmense quantité de poissons qui s’y rendent dans diverses saisons , ou qui habitent continuellement ces parages. Ce golfe compris entre les caps Blanc et Mirick et la côte du Sahara , sur laquelle , outre File d’Arguin , jadis occupée, on en voit plusieurs autres à l’embouchure de ce que l’on appelle la rivière Saint-Jean , se trouve comme, fermé au couchant dans toute son ouverture , par le banc qui porte son nom. Ce banc qui rompt l’impétuosité des vagues soulevées par les vents du large , contribue , en assurant la tranquillité ordinaire des eaux, à enfaire comme un lieu de retraite pour les poissons , en même tems qu’il devient ainsi favorable aux pêcheurs. C’est en effet de ce golfe que sortent toutes les salaisons qui font la principale nourriture des habitans des Canaries , et qu’ils viennent y faire tous les ans , au printemps , sur des embarca" lions d’une centaine de tonneaux environ et
montes de trente à quarante hommes d’équipage , en complétant leur cargaison avec une telle rapidité, qu’ils y mettent rarement plus d’un mois. Les pêcheurs de Marseille et de Bayonne pourraient tenter ces expéditions. Enfin , quel que soit le parti que l’on cherche aujourd’hui à tirer de ce golfe si poissonneux, on peut le considérer comme le vivier ou le banc de Terre-N euve africain , lequel pourra contribuer un jour à alimenter les aiieliers de la Sénégambie, si les Européens parviennent à la mettre en rapport. Parmi les espèces de poissons qui s’y trouvent , il en est une qui lui paraît particulière; c’est celle que l’on prenait à bord de la Méduse et qui forme l’objet principal de la pêche de ces parages. On en avait fait une description exacte , et M. Kummer Pavait soi-
gneusement dessinée ; mais tout cela a été perdu avec la frégate. Tout ce qu’on se rappelle de cette description , c’est que ces poissons qui ont de deux à trois pieds de long sont du genre gade ou morue ; que leurs caractères ne les rapportent à aucune des espèces citées dans M. Lacépède , et qu’ils appartiennent à la section dans laquelle le merlan est placé.
D’où vient le nom d’Àrguin? Qui i’a imposé à ce golfe ? En faisant attention à l’ardeur du
soleil qu’on éprouve, et au scintillement des dunes de sable qui en forment les côtes , on ne peut s’empêcher de remarquer qu ’Arguia, en phénicien , désigne ce qui est lumineux ou brillant et qu’en celte, Guin signifie ardent. Si ce nom vient des Carthaginois qui ont pu fréquenter ces parages , ils ont dû surtout être frappés de leur ressemblance avec les fameuses Syrtes de leur voisinage, que les navigateurs prenaient tant de soins d’éviter,
Exer citas aut petit Syrtes noto .
Quelque division de territoire ou de pâturages entre les hordes du désert a sans doute autrefois fait choisir par les Européens qui désiraient faire la traite de la gomme , la baie dangereuse de Portendic , entourée d’un vaste amphithéâtre de sables brûlans, plutôt que le cap Mirik. Les Trasars d’ouest ne pourraient peut-être s’avancer au nord de cette baie sans querelle avec les autres Maures qui fréquentent le cap Blanc. Ce cap Mirik paraît toutefois préférable pour ce commerce , soit comme comptoir avec les Maures, soit aussi comme lieu de protection pour les marchands et pour la pêche. Son relief et sa disposition présentent, pour s’y
défendre , des facilités que n’offre pas Portendic où il n’existe pas aujourd’hui la plus légère apparence de végétation.
L’Estuaire de la rivière Saint-Jean , placé au revers de ce cap , n’est jamais d’ailleurs entièrement privé de verdure et d’humidité , et le sel abonde dans ses environs.
Mais , c’est comme nous l’avons dit plus haut, en s’enfonçant un peu dans les terres qu’une immense contrée , riche des dons delà nature, appelle l’industrie européenne et offre les plus heureuses espérances aux cultures coloniales. Le sol y est généralement bon; tous les colons venus des Antilles, qui ont visité ces contrées, pensent qu’elles sont très-propres à la culture de toutes les espèces de denrées coloniales. Cet immense pays est arrosé par le Sénégal et la Gambie qui le bornent au nord et au sud , La rivière Falémé le traverse dans la partie de l’est , ainsi que beaucoup d’autres moins considérables , qui , coulant dans différons sens , arrosent principalement cette partie recouverte de montagnes , et qu’on appelle le haut pays , ou le pays de Galam. Toutes ces petites rivières retombent ensuite dans les deux principales y dont nous venons de parler.
Ces contrées sont habitées par des peuples
nombreux, en général doux et hospitaliers* Leurs villages sont en si grand nombre , qu’il est presqu’impossible de faire deux lieues sans en rencontrer de très-étendus et très-peuplés. Néanmoins nous n’avons plus que deux établissemens , ceux de Saint- Louis et de Gorée ; les autres , qui étaient au nombre de sept ou huit , ont été abandonnés , soit que les Français ou les Anglais, qui les ont occupés tour-à-tour , aient voulu concentrer le commerce dans les deux comptoirs qui existent encore , ou que les indigènes ne trouvassent plus le meme avantage en y apportant leurs marchandises et en y amenant leurs esclaves. Il est cependant vrai ( à ce qu’on nous a assuré ) que , par suite de l’abolition de ces comptoirs, le commerce considérable que la France faisait sur cette cote , avant la révolution , a été réduit au quart de ce qu’il était.
Saint-Louis , ville dans laquelle siège le gouvernement général , est située par les i 8° 48’ 3 5” de longitude et par les i6° 4’ io” de latitude. Llle est bâtie sur une petite lie formée par le fleuve Sénégal ^ et n’est éloignée de la nouvelle barre , produite par les débordement de i8i2, que de deux lieues seulement. Sa position , sous le rapport militaire , est assez avau-
tageuse, et si l’art ajoutait quelque chose à la nature , il n’y a nul doute qu’on pourrait faire de celte ville une place presqu’imprenable ; mais dans l’état où elle se trouve , on ne peut guéres la considérer que comme une ville ouverte , et que quatre cents hommes décidés et bien commandés pourraient facilement enlever. A l’embouchure du fleuve , se trouve une barre , qui est son plus fort rempart. On peut même assurer qu’il serait impossible de la franchir , si elle était bien gardée; mais la côte de la pointe de Berbérie , qui sépare le fleuve de la mer, est accessible : on pourrait même , sans beaucoup d’obstacles , à l’aide de chaloupes plates , y débarquer des hommes et de l’artillerie. Une fois cette descente effectuée. On peut attaquer cette place dans la partie du nord , qui se trouve entièrement dénuée de fortifications. 11 n’y a nul doute que , dans le cas où elle serait attaquée de cette manière , on la forcerait de se rendre à une première sommation. Cependant beaucoup de personnes Font jugée jusqu’à présent presqu’imprenable, croyant à l’impossibilité de débarquer sur la côte de Berbérie; mais comme nous sommes persuadés du* contraire , puisque les Anglais ont déjà exécuté cette manœuvre lors de la dernière prise de cette
place , nous osons engager le Gouvernement à jeter les yeux sur la situation de Saint-Louis , qui, bien certainement, deviendrait imprenable , si quelques fortifications nouvelles étaient élevées sur divers points.
Cette ville n’a du reste rien de bien intéressant; seulement ses rues sont droites , assez larges , les maisons passablement bâties et bien aérées. Son sol est un sable brûlant qui produit peu de végétaux : on y rencontre seulement huit ou dix petits jardins de deux ou quatre ares au plus , cultivés avec succès , oii Ton a planté depuis quelques années des orangers , des citronniers , qui font présumer qu’avec quelques soins ces arbres y réussiraient parfaitement. M. Corréard a vu un figuier et une treille d’Europe qui sont magnifiques , et portent une trèsgrande quantité de fruits. Depuis que la colonie a été remise aux Français , on y a planté plusieurs espèces d’arbres fruitiers , qui ont poussé avec une vigueur extraordinaire. On remarque cinq ou six palétuviers et une douzaine de palmiers dispersés dans l’étendue de cette ville.
La place d’armes est assez belle ; elle est située en face du château et de ce qu’on appelle le fort et la caserne ; à Y ouest , elle est bordée
d’une batterie de dix ou douze pièces de a/f eî deux mortiers : ce sont les forces principales de File. A F est se trouve le port, oii les navires sont très en sûreté. La population de cette ville s’élève à dix mille âmes, d’après ce qu’a dit le maire à M. Corréard. Les religions catholique et mahométane sont pratiquées dans l’île avec une égale liberté , mais la dernière est celle du plus grand nombre j néanmoins , tous les habitans vivent en paix et dans la plus parfaite union. Là , point de dî lierais pour opinions religieuses: chacun à sa manière adresse ses prières à Dieu ; mais on remarque que les hommes qui ont abjuré le mahométisme, conservent encore l’habitude d’avoir plusieurs femmes. Nous pensons qu’il ne serait pas trèsdifficile de convertir les noirs , sur lesquels la pompe de nos cérémonies religieuses fait une vive impression, ils seraient bien plus portés au catholicisme , s’il tolérait la polygamie , habitude devant laquelle échoueront infailliblement et de prime abord tous les efforts des missionnaires tant qu’ils commenceront leurs instructions par en exiger l’abolition.
L’île Saint-Louis , par sa position importante , peut commander sur tout le fleuve , étant placée en tête d’un archipel d’îles assez
considérables et fécondes. Elle n’offre du reste qu’une très-petite surface. Sa longueur est de 2,5oo mètres du nord au sud , et sa largeur, dans la partie nord , en suivant la direction de Vest à V ouest , est de 5^0 mètres ; dans la partie du sud , et en suivant encore la même direction , elle n’a que i 70 mètres , et dans le milieu de sa longueur 280. L’élévation de son sol n’est pas de plus de 5o centimètres au-dessus du niveau de la rivière ; cependant son milieu est un peu plus exhaussé , ce qui facilite l’écoulement des eaux Le principal des deux bras du fleuve dont la division a formé File Saint-Louis, est situé ai’ est et présente une étendue de 1,000 mètres de largeur ; le bras à V ouest } n’a que 600 mètres. Les courans sont très-rapides à la mer descendante , et entraînent avec eux des sables que la mer repousse vers la côte : c’est ce qui forme une barre u l’ embouchure du ^ fleuve f mais ces memes courans se sont frayé un passage ? qu’011 nomme passage de la barre . Cette passe a environ 200 mètres de largeur et 5 à 6 mètres de profondeur. Très- sou vent ces dimensions varient en moins; mais dans tous les tems , on 11e peut y faire passer que des navires tirant 4 mètres d’eau au plus ; l’excédant est très* nécessaire pour le tangage , qui est tou-
jours assez fort sur cette barre. Les lames qui la couvrent continuellement sont très-grosses et fort courtes ; lorsque le tems est mauvais , elles brisent avec fureur et intimident les marins les plus intrépides.
Le bras occidental du fleuve est séparé de la mer par une pointe , nommée Pointe de Ber hérie . Il est inconcevable que cette langue de terre , qui n’a pas deux cent cinquante mètres dans sa plus gande largeur , et qui n’est que de sable ^ puisse résister aux efforts du fleuve qui tend toujours a la détruire , et à ceux de la mer qui brise dessus , quelquefois avec une fureur telle quelle la recouvre tout entière , et vient meme, après avoir traversé le bras de la rivière , expirer sur le rivage de File Saint-Louis. Presqu’en face du château , et sur la pointe de Berbérie , est une petite batterie de six pieds au plus , qu’on appelle Fort de Guétandar ; ce fort est sur le haut d’une butte de sable qui a été formée par lèvent et qui s’accroît journellement ; elle est même déjà assez haute , et se trouve entourée d’une grande quantité de cases de noirs qui forment un village assez étendu. Ces cases tendent à affermir les sables et empêchent leur éboulement, Les habitans de ce
village sont très. superstitieux , comme va 1# prouver l’anecdote suivante.
Dans le courant du mois de septembre , MM. Kummer et Corréard traversèrent le bras du fleuve pour aller visiter la côte de Berbérie et le village de Guétandar. Lorsqu’ils furent descendus sur la pointe, ils se dirigèrent au nord , et après avoir fait environ trois ou* quatre cents pas sur le rivage , ils rencontrèrent une tortue , dont le diamètre était d’un mètre au moins. Elle était renversée sur le dos et couverte d’une quantité prodigieuse de tourlouroux (î). M. Corréard s’arrêta un instant et remarqua que , lorsqu’avec sa canne il avait blessé un de ces animaux les autres le dévoraient à l’instant. Pendant qu’il examinait ces tourlouroux qui se nourrissaient de cette tortue, M. Kummer s’était dirigé vers le sud 9 et visitait les lieux consacrés à la sépulture des noirs. M. Corréard le rejoignit, et ils virent que les naturels élèvent au-dessus du tombeau de leurs pères, de leurs parensetde leurs amis , de petits mau-
(i) Espèce de crabes qui sont répendus sur le rivage
de la mer ; c’est le Cancer cursor de Linné ; et le mêm® qui se trouve sur le rivage des Antilles.
solëes , les uns faits en paille , d’autres avec de menus morceaux de bois et même avec des ossemeus. Tous ces fragiles monumens sont consacrés bien plus par la reconnaissance que par la vanité. Les noirs en défendent rapproche de la manière la plus rigoureuse. M. Kummer , que venait de quitter son compagnon pour retourner sur le rivage, examinait fort tranquillement ces rustiques tombeaux, quand tout à-coup un de ces Africains armé d’un sabre, s’avança vers lui, en se baissant et cherchant à le surprendre. M. Kummer ne douta pas que cette homme n’en voulût à ses jours s et il se retira du côté de M. Gorréard , qu’il retrouva observant encore les tourlouroux et la tortue. Sur 3e récit qu’il lui fit de ce qui venait de se passer , et comme ils étaient sans armes , ils prirent le parti de repasser promptement le fleuve , en se précipitant dans une barque. Ils eurent bientôt lieu de s’en féliciter, car ils apperçurent plusieurs hommes qui s’étaient attroupés aux cris du noir; et s’ils n’avaient pris la fuite , il est probable qu’ils auraient payé de leur vie leur innocente curio. site.
La rive gauche du fleuve qu’on appelle Grande-Terre , est couverte d’une verdure per-
pétuelle ; le sol en est fertile et ne demande que des bras pour le cultiver.
En face et à Y est de Saint-Louis , se trouve l’île de Sor , dont rétendue est d’environ quatre à cinq lieues de circuit , et qui n’est occupée que par un hameau de nègres ; sa forme est allongée et presque rectangulaire : on y remarque deux grandes plaines , ou l’on pourrait établir des habitations. Elles sont couvertes d’une herbe de deux mètres de hauteur , preuve certaine qu’on pourrait retirer quelques avantages du défrichement de cette île. Le coton et l'indigo y croissent naturellement ; et dès la première anneé il est hors de doute que sans beaucoup de travaux s le premier de ces végétaux y donnerait une récolte abondante et avantageuse. Le terrain , dans quelques parties, est bas et humide ; les cannes à sucre y réussiraient. On pourrait cependant le garantir des inondations qui ont lieu dans la saison des pluies, en construisant de petites chaussées d’un mètre au plus d’élévation. On trouve dans cette île , principalement du côté de l’e^des mangliers , des palituviers , une grande quantité de gommiers ou mimosas et de superbes baobabs (i).
(i) Ee baobab ou boabab , ( Adansonia des naturalistes).
Arrêtons-nous un instant devant ce colosse qui, par l’énorme diamètre auquel il parvient,
est placé dans le genre de plantes de la monade! pli ie polyandrie et de la famille des malvacées. Ses principaux caractères sont un calice d’une seule pièce à cinq divisons; une corolle composée de cinq pétales ; un grand nombre d’étamines réunies dans leur moitié inférieure ; un ovaire supérieure , conique , velu , surmonté d’un style contourné et couronné par dix stygmates velus ; une grosse capsule ovale , allongée , velue , partagée en dix loges contenant un grand nombre de semences.
Le boabab n’offre qu’une seule espèce.
Les premiers de ces arbres vus par Àdanson avaient 27 pieds de diamètre , environ 83 pieds de cieonférence. Ray dit qu’on en a trouvé de 3o pieds de diamètre , et Golberry dit en avoir vu un de 34 pieds. Le développement de ces énormes proportions exige une vie plus que patriacbale. Selon les calculs d’Àdanson , un arbre de 25 pieds de diamètre a dû employer 3760 ans à acquérir cette dimension; ce qui supposerait un pied de croissance pour i5o ans , ou un pouce tous les 12 ans l/2 ; mais une observation de Golberry dérangerait singulièrement ce calcul ; il a mesuré en effet un boabab , 36 ans après Adanson, et n’a trouvé son diamètre accru que d’à peu près 8 lig. Cette croissance n’est donc point uniformément progressive , et elle doit se ralentir à une certaine époque de l’âge du boabab 1 dans une proportion qu’il doit être impossible de déterminer. Autrement, si l’on admettait qu’il emploie 36 ans à augmenter en diamètre de 8 lignes seu-
a mérité le nom d 'Eléphant du règne végétal s et qui à d’autres titres encore est digne de fixer notre attention. Le Baobab devient souvent pour 3es nègres une demeure dont la construction n’exige d’autre travail que de pratiquer une ouverture dans sa circonférence pour servir de porte , et d’en ôter , sans beaucoup d’efforts , l’espèce de moelle extrêmement molle qui remplit l’intérieur du tronc. Ainsi vidé, l’arbre n’en subsiste pas moins , et le feu qu’on y allume d’abord pour en sécher l’aubier, en le charbonnant , paraît même donner une nouvelle vigueur à la plante. Dans cet état, il arrive presque toujours que l’écorce , au lieu de s’arrêter en bourrelet sur les bords de la plaie , comme cela a lieu dans quelques arbres d’Europe, continue à croître^ à s’étendre , et finit enfin par recouvrir ou tapisser tout l’intérieur , presque toujours alors sans rides ni gerçures, et offre ainsi le spectacle étonnant d’un arbre immense recompletté dans son organisation , mais ayant la forme d’un énorme cylindre creux ou plutôt d’une vaste paroi arborescente pliée en cercle
lement , il en mettrait 54 pour gagner un pouce , et 648 pour un pied ; ce qui donnerait 16,200 ans à un arbre de 2,5 pieds de diamètre.
et dont les cotés sont suffisamment écartés pour laisser pénétrer dans son enceinte. Si, en jetant les yeux sur le dôme immense de verdure qui forme le comble de cet agreste palais ? on voit se jouer dans son feuillage une foule d’oiseaux parés des plus riches couleurs , tels que des rolliers au plumage bleu de ciel, des sénégalis, couleur de carmin , des souï-mangas brillant d’or et d’azur; si en pénétrant sous cette voûte on y trouve de toutes parts suspendues sur sa tête des fleurs éblouissantes de blancheur , et qu’au centre de cet abri , un vieillard et sa famille , une jeune mère et ses enfants s’offrent enfin à vos regards , quel torrent d’idées délicieuses ne vous pénètre pas en ce moment ? qui ne resterait confondu de la prévoyance généreuse de la nature? et quel est l’homme qui , à ce spectacle ravissant , ne se sentirait transporté d’indignation, s’il voyait des Maures féroces violer cet asyle de la paix , et enlever à cette famille quelques-uns de ses membres pour les livrer à l’esclavage? 11 faudrait les pinceaux de l’auteur de la Chaumière indienne pour retracer convenablement un pareil tableau Cependant ce n’est pas là le seul service que les noirs , habitans de la Sénégambie , retirent de Y A dons onia ou Baobab, De ses feuilles
déssechées ils font une poudre quiîs appellent Lalo et qu’ils font entrer comme assaisonnement dans presque tous leurs mets. Ils se purgent avec ses racines ; ils boivent l’infusion chaude de son écorce gommeuse pour se guérir des affections de poitrine; ils tempèrent l’inflammation des éruptions cutanées auxquelles ils sont sujets , en appliquant sur les parties malades des cataplasmes faits avec le parenchyme du tronc ; ils composent une boisson astringente avec la pulpe de ses fruits ; ils se régalent de ses amandes ; ils fument , en place de tabac , le calice de ses fleurs ; et souvent , séparant en deux les capsules globuleuses et laissant leur long pédoncule ligneux fixé à lune de ses moitiés ainsi desséchée et durcie, ils en forment une large cuiller propre à puiser de l’eau- On a reconnu que la substance appeilée trèsimproprement Terre sigillée de Leshos , n’était autre chose que la poudre tirée de la pulpe du fruit du Baobab. Les Mandinges et les Maures portent ce fruit , comme objet de commerce , dans différentes parties de l’Afrique , notamment dans l’Egypte : de -là il passe dans le Levant. C’est là que cette pulpe est réduite en poudre et nous arrive par le commerce. On en allong-tems méconnu la nature ; c’est Prosper
Alpin qui le premier a reconnu que c’était une substance végétale.
Après l’ile de Sor , dans la partie du sud , se rencontre l’île de Babagué , séparée de la première et de celle de Safal , par deux petits bras du fleuve. Cette île 5 sous les rapports agricoles, présente déjà des résultats satisfaisans aux colons qui ont bien voulu renoncer à l’inhumain métier de la traite des nègres , pour devenir de paisibles cultivateurs. Plusieurs ont établi des plantations de coton , qu’ils appellent Lougans. M. Ar tique , négociant, est celui quia le mieux réussi jusqu’à ce jour. Sa petite plantation lui a rapporté 2400 fr. , en i8i5 ; ce qui a fait naître le désir à plusieurs habitans de Saint- Louis, d’y défricher des portions de terrain. A son exemple , l’on voit, de toutes parts , des commencemens d’habitations , qui déjà promettent des récoltes précieuses à ceux qui ont entrepris la culture de ces denrées coloniales. Le sol de Babagué est plus élevé que celui des autres îles environnantes. A son extrémité sud, qui est positivement en face de la nouvelle barre du fleuve, on apperçoit une infinité de cases de noirs , un poste militaire avec un observatoire , et deux ou trois petites maisons de plaisance»
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L’île de Safal , appartenant à M. Picard, présente les mêmes avantages. Son sol est aussi fertile que celui des îles dont nous venons de parler. Dans aucune on ne trouve d’eau potable; mais il serait facile de s’en procurer d’excellente , en faisant des puits d’environ deux mètres de profondeur.
Le coton et Fîndigo croissent partout spontanément ; que manque-t-il donc à ces contrées , pour y récolter ce que produisent les autres colonies ? rien que quelcpies hommes capables de diriger les naturels dans leurs travaux , et de leur procurer les instrumens aratoires et les plantes dont ils manquent. Qu’on les trouve ces hommes, et Ton verra bientôt s’élever sur les bords de ce fleuve , une foule d’habitations qui rivaliseront avec celles des Antilles. Les noirs aiment la nation française plus que toute autre , et il serait facile de diriger leur esprit vers la culture. Une petite aventure arrivée à M. Corréard, fera sentir jusqu’à quel point ilspor- — tçnt la bienveillance pour les Français.
Dans le courant du mois de novembre , sa fièvre lui ayant laissé quelques jours de relâche, il fut invité par M. François Valentin à faire une partie de chasse dans les environs du village de Gandiolle , situé au sud -sud -est de
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Saint-Louis. De cette partie était M* Dupin , subrécargue d’un navire de Bordeaux , qui était alors dans le Sénégal ; M. Yonne , frère de M. Valentin, en faisait également partie. Leur intention était de prolonger les plaisirs de la chasse pendant plusieurs jours ; en conséquence ils empruntèrent une tente au respectable major Peddy , et ils allèrent s’établir sur les bords du golfe que forme le Sénégal, depuis que son ancienne embouchure s’est totalement fermée , et qu’il s’en est formé une nouvelle à trois ou quatre lieues plus haut que la première. Là , ils étaient à une petite lieue du village de Gandiolle. M. Corréard dirigeait sa course, ou pim tôt ses reconnaissances , un peu dans l’intérieur , car il avait conçu l’idée de lever le plan de la côte et des îles formées par le Sénégal. 11 se trouva bientôt près de Gandiolle , et il s’arrêta quelques instans à la vue d’un énorme baobab , dont la blancheur l’étonna singulièrement ; il s’apperçut qu’il était couvert d’une nuée d’oiseaux nommés aigrettes (i). Il s’avança à travers le
(i) Les aigrettes ou lierons blancs dont il est ici question, se montrent partout en grandes troupes dans cette partie de l’Afrique , et suivent surtout le bétail comme les piquebœufs , pour se nourrir des insectes qui s’attachent aux animaux domestiques.
village jusqu’au pied de cet arbre , et tira de suite ses deux coups de fusil , comptant bien abattre au moins une vingtaine de ces oiseaux. La curiosité le porta à mesurer l’arbre prodigieux sur lequel ils étaient perchés , et il trouva que sa circonférence était de 28 mètres. Tandis qu’il examinait ce monstrueux végétal ^ la détonation produite par les deux coups de fusiy avait fait sortir de leurs cases un grand nombre de noirs, qui s’avancèrent vers M. Corréard , dans l’espérance sans doute d’en obtenir un peu de poudre , du plomb ou du tabac. Pendant qu’il chargeait son arme , il fixait particulièrement un vieillard dont la figure respectable annonçait la bonté. Sa barbe et ses cheveux étaient blancs et sa taille colossale; il se nommait Sambadurand. Quand il vit que M. Corréardle regardait avec attention , il s’avança vers lui, et lui demanda s’il était Anglais ? « Non , lui répondit-il , je suis Français. — Quoi! mon ami , tu es Français ! cela me fait plaisir. ... — Oui , bon vieillard , je le suis ...» Alors le noir chercha à prendre un certain air de dignité pour prononcer le nom Français 3 et dit : « Ta nation est la plus puissante de l’Europe , et par le courage et par la supériorité de son génie; est-ce vrai?.. — Oui.- — Il est vrai
que vous autres Français vous n’êles pas des blancs comme ceux que j’ai vus des autres nations de l’Europe ; aussi cela ne m’étonne point ; et puis , vous êtes tout feu et aussi bons que nous autres noirs. Tiens , toi , tu ressembles à Durand par la vivacité et la taille: tu dois être aussi bon que lui. Es-tu son parent? — Non, bon vieillard , je ne suis point son parent , mais j’ai beaucoup entendu parler de lui. — Ah! tu ne le connais pas comme moi , vois-tu; il y a trente ans qu’il vintici conduire son ami Rubault, qui partait pour Galam. Ce Français , dont j'ai appris la langue à Saint-Louis , nous combla tous de présens ; je conserve encore un petit poignard qu’il me donna , et je t’assure que mon fils le conservera aussi long-tems que moi. Nous autres , vois -tu , nous nous rappelons toujours les blancs qui nous ont fait du bien , et surtout les Français que nous aimons beaucoup. — Eh bien ! lui répondit M. Corréard, je suis bien fâché de n’avoir rien qui puisse te convenir et se conserver long-tems, je te l’offrirais avec plaisir, et tu unirais mon souvenir à celui du philantrope Durand, qui avait conçu des plans qui , s’ils eussent été exécutés , auraient peut-être fait le bonheur de ton pays et la gloire du mien ; mais tiens , prends ma pou-
dre et mon plomb, si cela peut te faire plaisir. — Ali ! bon Français , je les prendrais bien ^ car je sais que tu en as tant que tu veux dans ton pays (i) ; mais dans ce moment cela te priverait du plaisir de la chasse. — INon : prends tout. — Crois -moi , Toubabe , partageons; cela vaudra mieux. » Effectivement ils partagèrent. Le noir invita ensuite M. Corréard à entrer dans sa case pour s’y rafraîchir : «Viens, Toubabe , lui dit-il , viens ; mes femmes vont te servir du lait et du cous-cous , et tu fumeras une pipe avec moi » .
M. Corréard refusa pour continuer sa chasse , qui fut interrompue par les cris des noirs qui poursuivaient un jeune lion sortant du village de Mouit , et qui voulait entrer dans celui de Gandiolle. Cet animai n’avait fait aucun mal; mais les naturels le poursuivaient dans l’espérance de le tuer pour en vendre la peau. L’heure du dîner étant venue , tous les chasseurs blancs rentrèrent sous leur tente. Quelques momens après, ils virent un jeune noir , âgé de douze ans au plus , dont la figure douce et riante était
(t) Les noirs pensent que tous les blancs sont trèsriches dans leur pays.
loin d’annoncer le courage et la force qu’il venait de déployer. Il tenait dans ses mains un énorme lézard tout en vie, d’un mètre quatrevingts centimètres au moins de longueur. .Nos chasseurs furent étonnés de voir cet enfant possesseur d’un si terrible animai , qui ouvrait une gueule épouvantable. M. Corréard pria un des esclaves de M. Valentin de lui demander comment il était parvenu à le prendre et à le garotter de cette manière. Voici ce que répondit l’enfant en langue yoloffe : «J’ai vu sortir ce lézard » d’une haie ; je l’ai aussitôt pris par la queue - et près des pattes de derrière. Lui ayant en- » suite fait abandonner la terre en le soulevant 5 » je l’ai saisi par le col avec la main gauche, » et le tenant bien serré et éloigné de mon )) corps, je l’ai porté dans cette position jus- » qu’au village de Gandiolle , oh j’ai trouvé » un de mes camarades qui lui a attaché les » pattes avec du chiendent , et m’a engagé à 3) venir le présenter aux Toubabes qui sont » sous cette tente. Mon camarade m’a dit aussi » qu’ils étaient Français ; et comme nous les » aimons beaucoup , j’ai voulu venir les voir » et leur offrir ce lézard » . Après ces détails , M. Corréard présenta la crosse de son fusil à
l’animal qui , avec ses dents , la sillonna profondément. Lui ayant présenté le bout du canon, il le saisit à Finstant avec fureur et se brisa toutes les dents contre le fer , ce qui lui fît répandre une grande quantité de sang : néanmoins il ne faisait aucun effort pour se débarrasser des liens qui le retenaient (i).
Les environs de Gandiolle paraissent de la plus grande fertilité ; on y trouve une herbe de deux mètres de hauteur, des champs de maïs et de mil. Ce pays est rempli de ces grandes pièces d’eau que les naturels appellent marigots, dont la majeure partie occupe un espace immense ; mais il serait facile d’obtenir un dessèchement , au moyen de quelques petits canaux , principalement dans la partie voisine delà côte. Ces terres seraient d’un grand rapport et pro-
(i) Ce lézard était probablement un tupinambis. Cet animal qui n’est pas rare au Cap - Yerd , grimpe sur les arbres, frequente les marais, et fait, dit-on, des blessures cruelles lorsqu’on le saisit sans de grandes précautions. Les habitans des Mamelles assurent qu’il dévore les jeunes crocodiles. Cette espèce paraît être la même que celle qui fréquente les bords du Nil. Elle parvient à la longueur de quatre pieds , et se sert de sa queue latéralement comprimée pour nager.
près à la culture des cannes à sucre; c’est un limon mêlé d’un sable très- fin.
Après avoir examiné les environs de Saint- Louis , jetons un coup -d’oeil sur le rocher 9 nommé île de Gorée , et ses alentours Cette Ile n’est rien par elle -même; cependant sa position lui donne la plus grande importance. Elle est située par les 190 5’ de longitude et par les i4°4°’ 10” de latitude , et se trouve à une demi-lieue de la grande terre , a trente - six lieues de l’embouchure du Sénégal. Les îles du Cap -Verd sont à quatre-vingts lieues dans T ouest ; c’est cette position qui la rend maîtresse de tout le commerce de ces contrées. Son port est excellent ; aussi voit-on une si grande quantité de navires et de barques , que sa rade en est continuellement couverte; il s’y fait un mouvement si rapide et si continu , que beaucoup de personnes ont dit que l’ile de Gorée était peut-être le point du monde qui présentât le plus d’activité et de population. On évalue à cinq mille âmes le nombre de ses habitans , ce qui est hors de toute proportion avec son peu de surface , qui n’offre qu’environ neuf cent dix mètres de longueur sur une largeur de deux cent quarante-cinq. Son pourtour n’est
pas de plus de deux mille mètres. Ce n’est quun rocher fort élevé dont les côtes sont d’un abord extrêmement difficile. Les roches nombreuses qui rentourent de toutes parts lui ont fait donner par quelques voyageurs le nom de Petit Gibraltar ; et si l’art secondait la nature , il n’y a nul doute que , comme ce dernier, ce rocher serait imprenable. Cependant l’amiral d’Estrées s’en empara pour la première fois vers la fin de 1 677. Cette île gît sud-sud-est et nord-nord-ouest , et n’est éloignée du Cap-Verd que de deux mille cinq cents mètres environ. Elle est défendue par un fort et quelques petites batteries en très-mauvais état ; mais elle n’en est pas moins presqu’inexpugnable par sa position. Elle 11’esî réellement accessible que dans la partie de l’ est-nord-est , ou se trouve une anse assez large et profonde , susceptible de recevoir les plus gros navires. 8a rade est immense; les vaisseaux y sont en sûreté et assez bien abrités. A deux lieues de Gorée , se voit la baie de Ben , qui présente les plus grandes facilités pour le carénage des vaisseaux et toutes les réparations dont ils pourraient avoir besoin.
L’air de Gorée est frais pendant la soirée , la nuit et le matin; mais dans le cours de la joui née
ii règne dans l’îîe une chaleur insupportable produite par la réverbération des rayons du soleil qui frappent perpendiculairement les basaltes qui l’entourent. En joignant à cette cause, la non-circulation de l’air interrompue par les maisons très-resserrées , une population considérable dont les rues sont continuellement remplies et qui est hors de proportion avec l’étendue de la ville , on concevra facilement que toutes ces raisons contribuent puissamment à y concentrer une chaleur si accablante , qu’a peine peut-on respirer en plein midi. Au reste, tous les noirs qui , certes, se connaissent en fait de pays chauds, y trouvent la chaleur excessive et préféreraient habiter Saint- Louis.
L’îie de Gorée peut acquérir la plus grande importance, si le gouvernement veut un jour établir une puissante colonie , depuis le Cap- Vert jusqu’à la rivière de Gambie ; alors cette lie deviendrait le boulevard des étabiissemens de la côte d’Afrique. Mais on objectera que Gorée est bien petite et qu’on ne pourra jamais y former de grands étabiissemens : nous disons seulement quelle est susceptible d’en être le point central , en attendant qu’une co-
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Ionie plus vaste soit établie sur le Cap-Vert que la nature semble avoir disposé pour cela , et dont les avantages , uniquement sous les rapports militaires et maritimes , sont des plus importans. Des hommes, d’un jugement sain, qui l’ont examiné , l’ont jugé digne de pouvoir être un jour un second cap de Bonne-Espérance. Il est certain qu’avec le tems et quelques travaux , ce cap deviendrait un établissement du plus grand intérêt , et serait le dépôt d’acclimatement pour les européens qui voudraient s'établir dans les colonies projetées, soit dans celles qui pourraient être établies entre ce cap et la Gambie % ou dans celles qu’on pourrait fonder dans les îles de Todde , de Reffo , à Morphil , de Bilbas, et même dans le royaume de Galam.
La position et la configuration du Cap-Vert sont telles qu’il serait aisé d’y construire un excellent port , à peu de frais ; il ne serait peutêtre pas impossible de profiter pour cela du lac ou Marigot de Ben , qui n’est éloigné de la mer que de quelques dixaines de mètres. Du reste , sa rade , qui est la même que celle de Corée, telle qu’elle est actuellement, pourrait presque servir de port. Voici ce qu'écrivait à
M. Corréard , un médecin qui a parcouru le Cap-Vert en observateur.
« Ce Cap est bien different de ce que nous pensions , Sa surface n'est que de six ou huit lieues carrées ; sa population est très -nombreuse , et nullement en rapport avec la partie cultivable de cette presqu'île , qui n'est que du tiers de sa surface . Un autre tiers est consacré à servir de pâturage aux troupeaux des noirs , et la troisième partie est très- vole anisée ou trop remplie de rochers , pour pouvoir espérer d'en tirer parti , sous le rapport agricole. Mais sa position militaire est supérieure : tout semble concourir à en faire un lieu imprenable, et l'on pourrait meme l'isoler facilement du continent , et y établir plusieurs ports , que la nature semble avoir déjà préparés d'avance. »
On lui faisait également part dans cette lettre, des avantages que présentent les environs de Uufisque , qui sont déjà assez connus pour que nous puissions nous dispenser d'en parler iei. Kous ne le citerons que comme étant un des premiers à occuper, avec les mornes du Cap. Rouge , Portudal , Joal et Cahone ; ce dernier est sur la rivière de Salum près de la Gambie. Ce sont de forts villages , dont les environs
sont remplis de superbes forêts ^ et dont le sol est le plus fertile qu’il y ait peut-être en Afrique» Pour de plus amples ren-seignemens sur ces contrées , nous renvoyons aux exccllens ouvrages de MM. Durand et Geoffroy de Ville- Neuve , qui les ont parcourues en observateurs éclairés , et parfaitement décrites dans leurs voyages , sauf un peu trop d’exagération sur les avantages qu^ peut présenter le Cap-Vert 5 sous le rapport agricole.
Nous croyons avoir assez démontré les ressources que présente ce vaste pays , pour déterminer le gouvernement à favoriser les établissemens d'agriculture ^ dans cette partie du monde.
Nous n’au jons point la présomption d’entreprendre de tracer des projets , de proposer des systèmes pour faire prévaloir tels ou tels moyens d’exécution. Nous allons seulement terminer notre lâche par quelques considérations générales , propres à confirmer ce que déjà nombre d’habiles observateurs ont pensé de l’importance des établissemens d’Afrique , et de la nécessité d’adopter pour ces contrées un pian suivi de colonisation.
Quelqu’illusion que l’orgueil , les préjugés ,
l'intérêt personnel se fassent sur le rétablissement de nos colonies occidentales , personne ne pourra bientôt plus se dissimuler l’inutilité des efforts tentés pour se soutenir dans une fausse route. Les calculs finiront par triompher d’une opiniâtreté aveugle et des faux raisonnemens.
Il est déjà un certain nombre de données incontestables, et dont il faudra bien tôt ou tard admettre les conséquences. Et d’abord , bien que quelques-uns de ces gens , qui croyent que Je monde entier a dormi avec eux pendant ou 3o ans , rêvent encore la soumission de Saint-Domingue , les esprits sages reconnaissent aujourd’hui que quand bien même le succès final d’une telle entreprise serait possible , son résultal réel serait d'avoir dépensé , pour conquérir un désert et des ruines sanglantes , dix fois plus d’hommes et d’argent qu’il n’en faudrait pour coloniser l’Afrique. On sait aussi que la Martinique est un sol usé et que ses produits seront de plus en plus bornés ; que le peu d’étendue de la Guadeloupe restreint sa culture dans un cercle assez étroit , et ne lui permet pas de présenter une masse de productions qui ajoute un degré d’activité bien sensible dans le
mouvement qu’un pays tel que la France doit imprimer à toutes les parties de son industrie agricole et commerciale. 11 n’est pas douteux que la nature a placé dans la Guyane française les élémens d’une grande prospérité ; mais cet établissement est à créer en entier ; tout s’est constamment réuni pour en prolonger l’enfance. Il manque de bras ; et comment y porterez-vous le nombre nécessaire de cultivateurs, quand vous avez proclamé l’abolition de la traite ?
L’abolition de la traite. Voilà le principe fécond en conséquences qui doit commander à tout gouvernement éclairé de se hâter de changer tout son système colonial. Ce serait en vain que la contrebande s’efforcerait de prolonger un odieux commerce y et d’en arracher quelques ressources précaires. Ce triste avantage ne ferait qu’entretenir la plaie qui a frappé les colonies occidentales , sans pouvoir en procurer la restauration , telle que l’entendent ceux qui veulent absolument fonder leur prospérité sur l’exploitation , en coupe réglée , d’une des espèces du genre humain. Non seulement , la traite est abolie par la religion , par les traités, par le consentement de quelques puissances ,
par les calculs et l’intérêt de quelqu’autre qui ne souffrira point qu’elle soit rétablie; mais elle l’est encore parles lumières du siècle, par le vœu de tous les peuples civilisés , par l’opinion , cette reine du monde , qui triomphe de tous les obstacles et soumet toutes les résistances à ses loix. Sans la traite , vous ne pouvez plus transporter aux indes occidentales ces litières d’hommes dont les sueurs et le sang formaient l’engrais de vos terres ; d’un autre côté , vous voyez planer sur le nouveau monde le génie de l’indépendance qui vous forcera bientôt à chercher des amis , des alliés là où vous ne comptiez que des esclaves. Qu’attendez-vous donc pour préparer un nouvel ordre de choses , pour prévenir des événemens que le tems , dont vous ne pouvez arrêter la marche , rend tous les jours plus prochains ? La raison, votre jntérêt, la force des circonstances, les avantages de la nature , les richesses du sol ; tout ne vous dit-il pas que c’est en Afrique qu’il fout porter la culture et la civilisation?
Sans examiner ici la question de savoir si le gouvernement doit se réserver exclusivement le droit de fonderies colonies sur ce continent, ou s’il doit encourager des sociétés coloniales ,
et s’en rapporter aux efforts de l’intérêt particulier convenablement dirigé , qu’il nous soit seulement permis de présenter quelques vues sur la marche prudente et mesurée que l’on devra se prescrire pour arriver à un but satisfaisant , non seulement en ce qui concerne la civilisation des noirs , mais même relativement aux avantages commerciaux que les colons devront naturellement se proposer.
En proclamant l’abolition de l’esclavage , il convient cependant de ne conduire les esclaves actuels à la liberté que d’une manière progressive. Les blancs possesseurs de nègres ne pourraient prolonger leur possession et leur empire au-delà de dix ans , el sans que, pendant ce tems, il leur fût permis de les revendre. Pendant ces dix ans , les noirs seraient préparés à leur nouvel état, tant par l’instruction que par l’améiioration successive de leur sort ; il faudrait , en quelque sorte > relâcher de degré en degré la chaîne de l’esclavage ; il faudrait , en leur donnant les moyens de former un pécule du produit de leurs travaux, leur donner le goût et le besoin de la propriété.
Après ces dix ans , qu’on pourrait appeler de noviciat, il est présumable qu’en leur concédant des terres à des conditions avantageuses et
déterminées d’avance , en leur fournissant * s’il était nécessaire 3 des instrumens aratoires dont ils auraient appris à se servir ^ on en ferait d’excellens agriculteurs : il est inutile de remarquer que l’homme qui cultive le sol et dont le sol récompense les travaux par des produits suffisans , s’attache fortement à la terre qui fournit a ses besoins et à ses jouissances, et est bientôt conduit par les affections de famille à l’amour de l’ordre social et aux senlimens qui font le bon citoyen.
Il y a trop long-tems qu’on provoque les noirs à la vente de leurs semblales, pour qu’on doive compter qu’ils oubliront tout à coup ce déplorable traiîc. Mais on devrait sans doute commencer par renoncer au moyen perfide d’irriter leur cupidité et leurs passions. Les objets qu’ils désirent le plus devraient être le prix de productions du sol et non plus le moyen d’échange et l’aliment de ces horribles marchés de chair humaine. Du reste il conviendrait que tant qu’il arriverait encore des esclaves de l’intérieur , les blancs pussent les acheter. Cette faculté serait accordée pour un tems et dans un rayon déterminé. Leur esclavage serait aussi limité à dix ans, comme nous
Pavons dit plus haut , et leur instruction morale et physique serait dirigée conformément au but de les attacher à la terre en faisant naître en eux le sentiment de la propriété.
Les lois et institutions qui régissent la métropole seraient sans contredit applicables aux nouveaux établissemens. Il serait saus doute présumable qu’il faudrait accorder à des considérations particulières d’un ordre politique et moral, des réglemens locaux, à la confection desquels devraient concourir les propriétaires jouissant du droit de cité , sans distinction de caste ou de couleur. Il serait principalement de la plus haute importance qne le régime des esclaves fut fondé sur la douceur et l’humanité; que des personnes sages et éclairées en surveillassent l’exécution et eussent l’autorité nécessaire pour réprimer les abus et garantir à l’esclave la protection de la loi.
Pour parvenir à ces résultats on sent aisément qu’il ne serait pas moins essentiel de préserver la colonie du fléau de l’arbitraire et des excès de pouvoir qu’accompagnent toujours les abus, l’injustice et la corruption. Quand la faveur et le caprice sont les seules lois écoutées ; quand l’intrigue tient lieu de mérite ;
quand ïa cupidité remplace une honorable industrie; quand le vice et la bassesse sont des titres aux distinctions et les véritables moyens de parvenir; quand les honneurs ne sont plus synonimes avec l’honneur; alors l’état social ne présente que désordre et anarchie , alors on renonce aux vertus obscures , aux produit laborieux, pour suivre les voies faciles de la cor» ruption ; alors les hommes sages , pour qui l’estime publique est une recommandation stérile , les véritables serviteurs du Roi , les fidèles amis de la patrie sont forcés de disparaître , de s’écarter des emplois , et l’intérêt public aussi bien que celui de l’humanité sont misérablement sacrifiés aux plus vils calculs , aux plus coupables passions.
Qui veut la fin, veutles moyens. La findoitêtre aujourd’hui de tout disposer d’avance, et plutôt que plus tard , afin de réparer , dans l’Afrique , les pertes et les désastres passés que des événexnens irrémédiables ont produits aux colonies occidentales, et de substituer à leurs richesses, à leur prospérité dont la décadence progressive est désormais inévitable , de nouveaux élémens de richesse et de prospérité; les moyens seront de transporter dans ces contrées si long-tems
désolées par notre impitoyable avarice , les lumières , la culture et l’industrie. Par-là nous verrons s’élever sur ce vaste continent de nombreuses colonies qui rendront à la Métropole, tout l’éclat, tous les avantages de son ancien commerce et qui la dédommageront avecusurè des sacrifices qu’elle aura faits dans le nouveau monde. Mais pour cela , plus d’expéditions secrètes ; plus de complaisance pour des; enlè vemens frauduleux; plus de malheureux nègres arrachés à leurs familles , à leur patrie ; plus de larmes de désespoir versées sur ce triste sol africain depuis si long-tems témoin de tant de douleurs; plus de victimes humaines traînées aux autels des infâmes et insatiables divinités qui ent ont tant dévoré ; par conséquent , plus d’occasion d’entendre au parlement d’Angleterre des voix hardies accusant notre loyauté et attaquant l’honneur national , articuler positivement que la France nourrit dans ses possessions d’Afrique le système de la traite comme avant quelle en eût consenti l’abolition.
L’Afrique offre à nos spéculations , aux entreprises de notre industrie un sol vierge , une population inépuisable et toute propre à le féconder. C’est à nous à la plier à nos vues, en
Vy associant par des intérêts communs. En la conquérant par des bienfaits au lieu de l’asservir par des crimes , de l’abrutir par la corruption; en la conduisant à l’ordre social , au bonheur , par notre supériorité morale au lieu de la traîner sous les fouets et les fers à la misère et à la mort , nous aurons accompli une entreprise utile et glorieuse; nous aurons élevé notre prospérité commerciale sur le plus grand avantage de ceux qui en seront devenus les volontaires instrumens; nous aurons surtout expié, par un bien immense , l’immense crime des outrages dont nous avons si long-tems affligé l’humanité.