SUR LE NAUFRAGE DE LA MÉDUSE
Fournies par M. LANDRY,
Officier de l’Université royale de France , Professeur émérite de l’Académie de Paris , Chef d’une Maison d’Education à Paris , rue de la Cerisaie , n°. 2 3
D’après la Relation de M. BREDIF , Ingénieur des
Mines , son neveu.
(à) Moment où la frégate échoue..
Les officiers voulaient retourner , l’eau manquant à cliaque instant. MaisM. Richefort (c’est le nom de celui qui avait la confiance de M. de Chaumareys) M. Richefort déclarant qu’il n’y avait pas sujet de s’allarmer, le commandant ordonne d’augmenter de voiles. Bientôt nous n’eûmes que quinze brasses , ensuite neuf, puis six. Avec de la promptitude on pouvait encore éviter le péril. On hésita : deux minutes après , une secousse nous avertit que nous avions touché j les officiers d’abord étonnés , donnent leurs ordres d’une voix émue • le commandant lui-même ne retrouve plus la sienne : l’effroi est sur toutes les figures des personnes qui savent apprécier le danger -, je le crus imminent, et je m’attendais à voir la frégate s’entr’ouvrir. J’avoue que je ne fus pas content
de moi dans ce premier moment , je ne pus me défendre de trembler 3 mais depuis mon courage ne m a plus abandonné.
( b ) Désordre dans les travaux,
La frégate étant échouée , il arriva ce qui arrive presque toujours dans les circonstances critiques : on ne s’arrête à aucun parti précis : par surcroît de maux , l’obéissance n’était plus la même , par défaut de confiance dans les chefs. L’ensemble manquait. On usa beaucoup de tems , et la journée du i fut perdue ainsi sans avoir rien fait.
Le 3 on s’occupa des préparatifs pour quitter la fré gate j et l’on renouvella les efforts de la veille pour parvenir à la dégager. Mais on n’employa que des demimesures. On travailla faiblement aux autres préparatifs de salut. Tout allait de travers. On fait la liste des hommes 7 et on les distribue sur les embarcations et sur le radeau , afin qu’ils se tiennent prêts à s’embarquer quand il en sera tems. Je suis désigné pour la chalouppe-
Notre existence pendant tout ce tems-îà était des pins singulières. Nous travaillions tous soit aux pompes , soit au cabestan. Il nJy avait plus de repas réglé ; on mangeait ce que l’on pouvait attrapper. Le plus grand désordre existait. Les matelots cherchaient déjà à piller les malles.
(c) La frégate est rompue.
Le 4; le tems est beau , la brise est favorable au mouvement que I on cherchait à donner au vaisseau. On y réussit , le plus grand espoir se répand dans tout le bâtiment ; on soupe même très-gaîmént ; on se flatte de
Se tirer d’affaire le lendemain, et d’appareiller. Une su¬
perbe soirée soutient nos espérances: nous nous couchons sur le pont, au clair de la lune; mais à minuit le ciel s'obscurcit, ia brise s'élève , la mer grossît, la frégate commence à être secouée ; ces secousses sont bien plus dangereuses que celles de la nuit du 3 au 4? parce que le b ètimertt dérangé de la faille qu'il avait faite dans le sable , reçoit des mouvemens de vibration comme un gros serpent qui remue. A trois heures du matin , le maîtrecalfat vient dire au commandant qu’une voie d'eau s’est ouverte, et que le bâtiment va s'emplir. On se jette aux. pompes, mais inutilement j la carcasse était fendue. On abandonne tout moyen de sauver la frégate, pour ne plus songer qu’au salut des hommes.
(d) Embarquement des Naufrages.
Le 5 , vers tes sept heures du matin , on fait d’â- Jjord embarquer tous les soldats sur le radeau qui n’était pas entièrement achevé : ces malheureux, entassés sur des morceaux de bois , ont de l’eau jusqu’à la ceinture. Les dames Schmatlz s’embarquent dans leur canot M. Schmatlz , malgré les instances de tout le monde ne veut pas encore sortir du vaisseau.
Le désordre Se met dans rembarquement : tout le monde se précipite. Je recommande de ne point se bâter , et d’attendre patiemment son tour. J’en donne l’exemple , et j’en fus presque la victime. Toutes les em» barcations , emportées par le courant , s’éloignent et entraînent îe radeau. Nous restons encore une soixantaine d’hommes à bord. Quelques matelots croyant qu’on les abandonne , chargent des fusils ; veulent tirer sur leé
embarcations, et principalement sur le canot du com~ ^mandant qui était déjà embarqué. J’eus toutes les peines du monde à les en empêcher: il fallut toutes mes forces et tout mon raisonnement. Je parvins à me saisir de quelques fusils chargés et à les jetter à la mer.
En me préparant à quitter la frégate, je m’étais contenté d’un petit paquet de ce qui m’était indispensable j tout le reste était déjà pillé. J’avais partagé avec un camarade 800 liv. en or, que j’avais encore en ma possession , et bien m’en arriva par la suite. Ce camarade était entré dans l’un des canots.
( e ) Les hommes restés sur la Frégate sont embarqués .
Je commençais à croire que nous étions abandonnés et que les embarcations trop pleines, ne pouvaient plus prendre personne. La frégate était tout-à-fait. remplie d’eau. Assurés qu’elle touchait au fond et qu’elle 11e pouvait couler , nous ne perdîmes pas courage. Sans Craindre la mort , il fallait faire tout ce que nous pouvions pour nous sauver. Nous nous réunîmes tous, officiers , matelots , soldats 5 nous nommâmes pour chef, un chef timonnier j nous jurâmes sur l’honneur de nous sauver tous ou de périr tous : un officier et moi nous promîmes de rester les derniers.
On pense à faire un autre radeau. On fait les dispositions nécessaires pour couper un des mâts, afin de soulager la frégate. Epuisés de fatigue , il fallut songer à prendre de la nourriture \ la cuisine n’était pas noyée, on alluma du feu : déjà la marmite bouillait , quand nous crûmes voir que la chaloupe revenait près de nous. Elle était remorquée par deux autres embarcations plus
em-
légères s. nous renouvelons tous le serment de nous barquer tous ou de rester tous. Il nous semblait que notre poids ferait couler la chalouppe.
M. d’Espiau , qui la commandait , monte bientôt à bord de la frégate : il dit qu’il fera embarquer tout le monde. On commence par faire descendre deux femmes et un enfant ; les plus peureux se pressèrent ensuite : je m’embarquai immédiatement avant M. d’Espiau. Quelques hommes préférèrent de rester à bord du bâtiment échoué y plutôt , disaient-ils , que de couler avec la chaloupe. Effectivement nous y étions entassés au nombre de quatre-vingt-dix ; aussi fûmes-nous obligés de jetter à la mer nos petits paquets, les seules choses qui nous restassent. Nous n’osions nous donner aucun mouvement, de peur de faire chavirer notre frêle embarcation.
J’avais fait embarquer des bidons d’eau , et grand nombre de bouteilles de vin-, j’avais tenu tout cela prêt d’avarice. Les matelots cachèrent dans la chaloupe ce qui devait être pour tout le monde 3 ils burent tout dans la première nuit , ce qui nous exposa dans la suite à mourir de soif.
(f) Abandon du radeau .
Quand nous eûmes joint le radeau traîné par les autres embarcations, nous demandâmes à celles-ci que l’on nous prît au moins une vingtaine d’hommes , que sans cela nous allions coulero Elles nous répondirent qu’elles étalent elles-mêmes trop chargées. Les canots crurent , d’après un mouvement que nous fîmes sur eux , que le désespoir nous avait suggéré l’intention de les couler , et de couler avec eux. Comment les officiers ont-ils pu sup-
poser im tel dessein à M. d’Espiau qui venait de montrer un si beau dévouement? Les canots, pour nous éviter , coupèrent les cordes qui les attachaient ensemble , et à pleines voiles s’éloignèrent de nous. Au milieu de ce trouble, la corde qui remorquait le radeau se rompt aussi et cent-cinquante hommes sont abandonnés au milieu des eaux sans aucun espoir de secours.
Ce moment fut horrible. M. d’Espiau , pour engager ses camarades à faire un dernier effort, vire de bord et fait un mouvement pour rejoindre le radeau. Les matelot» veulent s’y opposer et disent que les hommes du radeau se précipiteront sur nous et nous perdront tous: « Je le sais, mes amis, s’écrie-t-il , mais je ne veux en approcher qu’autant qu’il n’y aura pas de danger ; si les autres bâtimens ne me suivent pas, je ne songerai plus qu’à votre conservation. Je ne puis l’impossible. » Effectivement , voyant qu’on n’imitait pas son mouvement , il reprend sa route. Les autres bateaux étaient déjà loin. Nous coulerons, s’écrie encore M. d’Espiau: montrons du courage jusqu’à la fin ; faisons ce que nous pourrons ; vive le Roi ! Ce cri , mille fois répété , s’élève du sein des eaux qui doivent nous servir de tombeau. Les canots le répètent aussi ; nous étions encore assez près pour entendre ce cri de vive le Roi! Quelques-uns d’entre nous ont trouvé que cet enthousiasme était insensé : Etait-ce la plénitude du désespoir qui les faisait parler ainsi , ou bien était-ce l’effet de l’âme brisée par le malheur? Je ne sais: mais moi, j ai trouvé sublime ce moment : ce cri était un cri de ralliement ? un cri d’encouragement et de résignation.
(g1) Débarquement de soixante-trois des hommes de la
chaloupe.
La mer était à deux doigts du bord de la chaloupé j 3e moindre flot entrait dedans ; de plus , elle faisait eau; il fallait continuellement la vider, service auquel se refusaient les matelots et les soldats qui étaient avec moi. Heureusement la mer était assez tranquille.
Dès le soir même du 5 , nous vîmes terre , et ce cri de Terre , Terre ! fut répété par tout le monde. Nous faisions voile rapidement vers les côtes d’ Afrique , quand nous sentîmes que nous avions touché-. Nouvelle détresse. Nous n’avions que trois pieds d’eau : mais nous serait-il possible de remettre la chaloupe à flot et de la pousser au large ? Il ridy avait plus d’espoir de pouvoir gagner terre. Quant à moi , je ne voyais que danger sur les côtes d’Afrique, et j’aimais autant me noyer que d’être fait esclave et conduit à Maroc ou à Alger.. Mais la chaloupe ne toucha qu’une fois ; nous revînmes sur notre chemin, et à force de sondages et de tâtonnemens nous parvînmes au large vers la nuit.
La providence avait décidé que nous éprouverions toutes les angoisses , et que nous ne péririons pas. Quelle nuit en effet! la mer fut très-grosse; le talent de notre timonnier nous sauva. Un seul mouvement faux, c’était fait de nous. Nous embarquâmes cependant en partie deux ou trois lames qu’il nous fallut vicier à la hâte il était tems. Toute chaloupe, dans la même circonstance, se serait perdue. Cette nuit, si longue et si affreuse, fit enfin place au jour.
Nous nous trouvâmes , au point du jour, en vue de terre*
La mer se calma un peu. L’espoir revint dans l’âme des matelots abattus. Presque tout le monde demande à aller à terre. L’officier, malgré lui, cède à leurs voeux. Nous approchons des côtes, et nous jetons une petite ancre, afin de ne pas échouer. On file la corde , et nous sommes assez heureux pour venir près de terre à deux pieds d’eau seulement. Soixante-trois hommes se jettent dans l’eau et gagnent le rivage qui n’est qu’un sable aride et brûlant. Ce devait être à quelques lieues au-dessus de Portendic. Je me gardai bien de les imiter. Je restai, moi vingt-septième, dans la chaloupe, bien décidés tous à tâcher de gagner le Sénégal avec notre embarcation qui se trouvait allégée de plus des deux tiers de son poids. C’était le 6 juillet.
( k ) Les quinze personnes de V Yole sont embarqués dans la chaloupe : suite de la journée du 6 ,
Une heure après le débarquement des soixante-trois hommes , nous apperçûmes derrière nous quatre de nos embarcations. M. d’Espiau, malgré les cris de son équipage qui s’y opposait, baisse les voiles et met en travers pour les attendre. Il nous ont refusé de prendre du mondes faisons mieux maintenant que nous sommes allégés , offi ons leur d’en prendre. Il leur fit en effet cette offre, lorsqu’elle® furent à portée de la voix : mais au lieu d’approcher franchement, elles se tiennent à distance. La plus légère des embarcations, (c’était une Yolef va de l’une àl’autrepour les consulter. Cette défiance venait de ce qu’ils pensaient que , par une ruse de guerre , nous avions caché tout notre monde sous les bancs , pour nous élancer ensuite sur eux, quand ils seraient assez près, et telle était cette
défiance , qu’ils prirent le parti de nous fuir comme des ennemis , et de s’éloigner. Ils craignaient tout de notre équipage , qu’ils croyaient révolté • cependant nous ne mettions d’autre condition, en recevant du monde , que de prendre de l’eau. La soif commençait à se faire sentir; quant au biscuit , nous n’en manquions pas.
Plus d’une lieure s’étant écoulée depuis cet incident, la mer devint très-grosse; VYole ne put tenir. Obligée de demander du secours, elle arriva vers nous. Mon camarade de Chasteluz était des quinze hommes qu’elle renfermait. Nous songeons d’abord à son salut; il s’élance sur notre chaloupe, je le retiens par le bras et l’empêche de retomber à la mer. Nous nous serrâmes la main : quel langage 1
Singulière suite d’éve'nemens ! Si nos soixante- trois hommes n’avaient pas absolument voulu débarquer, nous n’aurions pu sauver les quinze hommes de VYole ; nous eussions eu la douleur de les voir périr devant nous sans pouvoir les secourir. Ce n’est pas tout; voici ce qui me regarde particulièrement. Quelques instans avant de prendre les hommes de VYole , je me déshabillai afin de faire sécher mes habits qui , depuis quarante-huit heures étaient mouillés, pour avoir aidé à tirer l’eau delà chaloupe. Avant d ôter mon pantalon , je touchai ma bourse qui contenait les quatre cents francs; un moment après, je ne l’avais plus : c’était le complément de toutes mes pertes. Quelle heureuse idée d’avoir partagé mes huit cents francs ! M. de Chasteluz avait les quatre cents autres.
La chaleur fut très-forte pendant la journée du 6. Nous étions réduits à une ration d’un verre d’eau sale ou puante. Encore si nous en avions eu en abondance ! Pour tromper
noire soif , b o 11 s mettions. un morceau de plomb dans îk bouche , c’était un triste expédient !
La nuit vint encore ; elle fut la plus terrible de toutes i le clair de lune nous faisait appcrcevoir une mer furieuse* Des lames longues et creuses menacèrent vingt fois de nous faire disparaître. Le timonnier ne pouvait croire que nous pussions échapper à toutes celles qui arriveraient. Si nous en avions embarqué une seule , la fin était venue ; le timonnier mettait le gouvernail en travers, et la chaloupe faisait capot. Ne valait-il pas mieux en effet disparaître d un seul coup que de mourir lentement?
Vers le matin , la lune étant couchée, excédé de besoin, de fatigue et de sommeil , je cède à mon accablement, et je m’endors malgré les vagues prêtes à nous engloutir. Les Alpes et leurs sites pittoresques se présentent à ma pensée. Je jouis de la fraîcheur de l’ombrage*, je renouvelle les moine ns délicieux que j’y ai passés, et comme, pour ajouter à mon bonheur actuel par l’idée du mal passé, le souvenir de ma bonne sœur fuyant avec moi dans les bois de Kaiser-Lantern , les cosaques qui s’étaient emparés de l’établissement des mines, est présent à mon esprit. Ma tête était penchée au-dessus ce la mer. Le brait des flots qui se brisent contre notre frêle barque produit sur mes sens l’effet d’un torrent qui se précipite du haut des montagnes : je crois m’y plonger Lout entier. Cette douce illusion ne fut pas complette ; je me réveillai, et quel réveil, grand Dieu ! Ma tête se releva douloureuse-* meut; jedécole mes lèvres ulcérées, et ma langue dessécirée n’y trouve qu’une croûte amère de sel, au lieu d un peu de cette eau que j’avais vue dans mon rêve. Le moment fut affreux, et mon désespoir extrême. Je pensai à me
Jeter à la mer , et à terminer en un instant toutes mes souffrances : ce désespoir fut court ; il y avait plus de courage à souffrir.
Un bruit sourd ? qu’on entendait au loin , ajouta aux horreurs de cette nuit. l a crainte que ce ne fut le bruit de la barre du Sénégal , empêcha qu’on ne fit tout le chemin qu’on aurait pu faire. Nous n’avions aucun .moyen de savoir où nous étions. L’erreur était grande; ce bruit n’était que celui des brisa ns qui se trouvent sur toutes les côtes d’Afrique. Depuis nous avons su que nous étions encore à plus de soixante lieues du Sénégal,
(i) Echoûmeni de la chaloupe et de deux canots.
Notre position ne changea pas jusqu’au huit; la soif nous tourmentait de plus en plus. L’officier me parla de faire la liste et d’appeler les personnes pour les rations d’eau ; tout le monde s’approchait et buvait ce qui lui était, distribué. Je tenais mon registre au-dessous du gobelet de fer - blanc pour recevoir les gouttes qui tombaient et en humecter mes lèvres. Quelques-uns essayèrent de boire de l’eau de mer ; je pense qu’ils ne faisaient que bâter le moment de leur destruction.
Vers le milieu du 8 juillet, un de nos canots fit route avec la chaloupe. Il souffrait plus que nous, et résolut de faire de l’eau à terre, si cela était possible ; mais les marins révoltés exigèrent qu’on y débarquât toot-à-fait: il y avait deux jours qu’ils n’avaient bu. L’officier voulait s’y opposer; les matelots avaient le sabre à la main. Une boucherie épouvantable fut sur le point d’avoir lieu à bord de çq malheureux canot. Les deux voiles furent bissées
pour aller échouer plus promptement à la côte ; tout 1© monde arriva à terre ; le bateau s’emplit d’eau et fut abandonné.
Cet exemple, funeste pour nous , donna à nos matelots l’envie d’en faire autant. M. d’Espiau consentit à les mettre à terre ; il espérait pouvoir ensuite, avec le peu d’eau qui restait, et en manœuvrant nous-mêmes, aller jusqu’au Sénégal. Nous entourons donc ce peu d’eau, et nous nous armons d'épées pour la défendre. On se porte près des brisans ; on jette l’ancre et l’officier donne l’ordre de fder la corde doucement; les marins, au contraire, lâchèrent la corde ou la coupèrent. La chaloupe, n’étant plus arrêtée , est entraînée dans un premier brisant. L’eau passe par-dessus nos têtes , et emplit la chaloupe aux trois quarts; elle ne coule pas. Sur le champ on déploie une voile qui nous emporte à travers les antres brisans. La chaloupe s’emplit tout-à-fait ; nous coulons; mais il n’y avait plus que quatre pieds d’eau : tout le monde se jette à la mer et personne ne périt.
Avant que l’on songeât à aller à terre, je m’étais déshabillé pour faire sécher mes habits, et j’aurais pu me revêtir ; mais la nouvelle résolution étant prise, je crus que, sans vêtemens, je serais plus dispos en cas de besoin. M. de Chasteluz ne savait pas nager : il s’attacha une corde dont je pris un bout , et au moyen de laquelle je devais l’attirer à moi , dès que j’aurais atteint la terre. Quand la chaloupe coula, je me jetai dans les Ilots; je ne fus pas peu satisfait de toucher le fond , car j’étais inquiet de mon camarade. Je retournai à la chaloupe; je cherchai mes habits et mon épée. Une partie m’était déjà volée ; je ne retrouvai que mon habit et un des deux pantalons que j’avais mis sur jnoi. Un nègre voulut bien me vendre pour
huit francs une vieille paire de souliers : car il m’en fallait une pour marcher.
Les matelots avaient sauvé le baril d’eau. Aussitôt que nous fûmes a terre , ils se battirent entre eux pourboire. Je me précipite au milieu de la mêlée , et me fais jour jusqu’à celui qui tenait le baril au-dessus de sa bouche; je le lui arrache , et je trouvai le tems, en y appliquant la mienne, d’avaler deux gorgées. Le baril me fut ensuite enlevé ; mais ces deux gorgées me valurent deux bouteilles: sans elles , je ne pouvais plus vivre que quelques heures.
Ainsi je me trouvai sur la côte d’Afrique , presque mouillé jusqu’aux os , n’ayant dans mes poches que quelques galettes de biscuit, trempées d’eau salée, pour la nourriture de plusieurs jours , sans eau au milieu d’un désert de sables brûlans où errent des hommes cruels î c’était quitter un danger pour un autre plus grand.
Nous résolûmes de suivre toujours le bord de la mer, la brise nous rafraîchissant un peu; de plus, le sable mouillé était plus doux que le sable fin et mouvant dans ^intérieur. Avantde commencer notre route, nous atten dîmes l’équipage du canot qui avait fait côte avant nous.
Nous marchions depuis une demi-heure, lorsque nous vîmes un autre canot qui sJavançait à pleines voiles ; il vint échouer. Il renfermait toute la famille Picard , composée de Monsieur, de Madame , de trois grandes demoiselles, et de quatre petits enfans en bas âge , dont un à la mamelle. Je me déshabille et me jette à la mer pour aider cette malheureuse famille ; je contribue à mettre M. Picard à terre : tout le monde est conservé. Je reviens chercher mes habits que je ne trouve plus ; j’entre dans une colère violente, et témoigne en termes énergiques l’indignité de voler en de telles circonstances. Je suis réduit à ma che~
mise et a mon caleçon. J’ignore si mes cris , mes accents donnèrent du remords au voleur ; mais je retrouvai mon habit et mon pantalon étendus un peu plus loin sur le sable.
{] ) Marche dam le désert et arrivée a Saint- Louis.
JNous continuâmes notre route dans le reste de la journée du $ juillet; la soif accablait plusieurs d’entre nous* Quelques-uns , les yeux hagards , n’attendaient plus que la mort. On creusa dans le sable , mais on n’en tira qu’une eau plus salée que celle de la mer. Un homme but de son urine.
On se décida enfin à passer les dunes du sable qui bordent la mer; on rencontra ensuite une plaine de sables presqu’aussi basse que l’Océan. Ce sable présentait un peu d’herbe sèche et dure. On creusa un premier trou à trois ou quatre pieds, et l’on trouva une eau blanche et d’une mauvaise odeur. Je la goule, elle était douce. Je m’écrie : nous sommes sauvés ! et ce mot est répété par toute la caravane qui se réunit autour de cette eau , que chacun avalait des yeux. Cinq ou six autres trous sont bientôt faits, et chacun se gonfle de ce liquide bourbeux. On resta deux heures en cet endroit et on tâcha de manger un peu de biscuit, pour se conserver quelques forces,
Yers le soir , on reprend le bord de la mer. La fraîcheur de la nuit permettait de marcher ; mais la famille Picard ne pouvait nous suivre. On porte les enfans; pour engager les matelots à les porter tour-à-tour, nous donnons l’exemple. La position de M. Picard était cruelle ; ses demoiselles et sa femme montrent un grand courage ; elles se mettent en hommes. Après une heure de marche, M. Picard demande qu’on s’arrête : son ton est celui d’un homme qui
ne veut pas être refusé ; ou y consent , quoique le moindre retard puisse compromettre la sûreté de tous. Nous nous étendons sur le sable \ nous dormons jusqu’à trois heures du matin.
Nous nous remîmes aussitôt en route. Nous étions au g juillet. Nous suivons toujours le bord de la mer • le sable mouillé permet une marche plus facile j on se repose toutes les demi-heures à cause des dames.
Sur les huit heures du matin , nous entrons un peu dans les terres pour reconnaître quelques Maures qui s’étaient montrés. Nous rencontrons deux ou trois misérables tentes ou étaient quelques M&uresses presque toutes nues : elles étaient aussi affreuses et aussi laides que les sables qu’elles habitaient. Elles vinrent à notre secours, nous offrant de l’eau, du lait de chèvre , et du millet leur seule nourriture. Elles nous eussent paru belles, si c’eût été pour le plaisir de nous obliger. Mais ees êtres rapaces voulaient que nous leur donnassions tout ce que nous avions. Les marins, chargés de nos dépouilles , étaient plus heureux que nous autres : un mouchoir leur valait un verre d’eau ou de lait, ou une poignée de mil. Ils avaient plus d’argeru que nous, et donnaient des pièces de cinq ou dix francs pour des choses pour lesquelles nous offrions vingt sois. Au reste, ces Mauresses ne connaissaient pas la valeur de l’argent, et livraient plus à celui qui leur donnait deux ou trois petites pièces de dix sols qu’à celui qui leur off< ait un éeu de six livres. Malheureusement nous n’avions pas de monnaie, et je bus plus d’un verre de lait au prix de six livres par verre.
Nous achetâmes plus cher que nous n'eussions acheté de l’or , deux chevreaux qu’on fit bouillir tour a
tour clans une petite marmite de fonte qui appartenait aux Mauresses. Nous retirâmes les morceaux à moitié cuits , pour les dévorer comme de véritables sauvages. Les matelots , ces hommes détestables , pour qui nous avions acheté ces chevreaux i laissent à peine la part de leurs officiers , pillent ce qu’ils peuvent et se plaignent encore d’en avoir trop peu. Je ne pus m’empêcher de leur parler comme ils le méritaient. Aussi m’en voulaient-ils , et ils me menacèrent plus d’une fois.
A quatre heures du soir , après avoif passé la grande chaleur du jour sous les tentes dégoûtantes des Mauresses, étendus à côté d’elles , nous entendons crier : aux armes , aux armes / Je n’en avais point : je m’armais cfun grand couteau que j’avais conservé et qui valait bien une épée. Nous avançons vers des Maures et des Nègres qui avaient déjà désarmé plusieurs des nôtres qu’ils avaient trouvés se reposant sur le bord de la mer. On était sur le point de s’égorger , lorsque nous comprîmes que ces hommes venaient s’offrir à nous pour nous conduire au Sénégal.
Quelques âmes craintives se défiaient de leur intention. Pour moi , ainsi que les plus prudens parmi nous je pensai qu’il fallait entièrement se confier à des hommes qui se présentaient en petit nombre et se confiaient euxmêmes à nous, tandis qu’il leur eût été si facile de venir en assez grand nombre pour nous accabler. On le fit et l’on s’en trouva bien.
Nous partons avec nos Maures qui étaient des gens très-bien taillés et superbes dans leur genre. Un nègre , leur esclave, était un des plus beaux hommes que j’aie vus. Son corps , d’un beau noir , était vêtu d’un be habit bleu 7 dont on lui avait fait cadeau. Ce costume
lui allait à merveille ; sa démarche était hère , et son aîf inspirait la confiance. La défiance de quelques-uns d’entre nous qui avaient leurs armes nues, et la crainte marquée sur le visage d’un certain nombre , le faisaient rire. Il se mettait au milieu d’eux , et plaçant la pointe des armes sur son estomac , il ouvrait les bras pour leur faire comprendre qu’il n’avait pas peur, et qu’ils ne devaient pas non plus le craindre.
Après avoir marché quelque tems , la nuit étant venue, nos guides nous conduisirent un peu dans les terres , derrière les dunes , où étaient quelques tentes habitées par un assez grand1 nombre de Maures. Beaucoup de gens de notre caravane s’écrient qu’on les conduit à la mort. Mais nous ne les écoutons pas , persuadés que de toutes les manières nous sommes perdus , si les Maures veulent notre perte • que d’ailleurs ils ont un véritable intérêt à nous conduire au Sénégal , et qu’enfin la confiance est
le seul moyen de salut.
La peur fait que tout le monde nous suit. Nous trou-* vons dans le camp , de l’eau , du lait de chameau et du poisson sec ou plutôt pourri. Quoique tout cela coûtât l’impossible ; nous étions trop heureux de le trouver. J’achetai , pour dix francs, un de ces poissons qui puait horriblement. Je l’enveloppai du seul mouchoir que l’avais, pour l’emporter avec moi. Nous n’étions pas sûrs de trouver toujours si bonne auberge sur la route.
Nous nous couchons dans notre lit accoutumé , c’està-dire étendus sur le sable. On se reposa jusqu’à minuit. On prit quelques ânes pour la famille Picard et pour quelques hommes que la fatigue avait mis hors d’état d’aller plus loin.
J ai remarqué que les hommes les plus épuisés de lassitude étaient piécisément ceux qui paraissaient les plus robustes. À leur figure et à leur force apparente, on les aurait crus infatigables : mais la force morale leur manquait j celle-là seule soutient. Pour moi je fus étonné de supporter aussi bien tant de fatigues etde privations. Je soufrais, mais avec courage. Mon estomac , à mà grande sa« tisfaction, ne souffrait point du tout. J’ai tout supporté de la même manière jusqu’à la fin.
Le sommeil seul , mais le plus accablant des sommeils pensa causer ma perte. C’était à deux ou trois heures dû matin qu’il s’emparait de moi; je dormais en marchant* Aussitôt qu’on criait : alte , je me laissais tomber sur le sable, et je me trouvais dans la plus profonde léthargie. Bien ne m’était plus pénible que d’entendre, au bout d’un quart-d’heure : debout , en route .
Je fus une fois tellement accablé que je n’entendis rien: Je restai étendu par terre pendant que toute la caravane passait à mes pieds. Elle était déjà très-loin, quand un traînard m’apperçut heureusement : il me pousse et me reveille enfin. Sans lui , mon sommeil aurait duré sans doute plusieures heures. Lorsque je me serais reveilfé seul au milieu du désert , ou le désespoir aurait terminé mes souffrances , ou j’aurais été fait esclave par les Maures, ce que je n’aurais pu supporter. Pour éviter ce malheur, je priai un de mes amis de veiller sur moi , et de se charger de me tirer du sommeil à chaque station , ce qu’il fit.
Le 10 juillet , vers les six heures du matin , nous marchions sur le bord de la mer , quand nos conducteurs nous prévinrent d etre sur nos gardes et de prendre nos
armes. Je saisis mon couteau ; on rallie tout le monde. Le pays était habité par des Maures pauvres et pillards , qui n’auraient pas manqué d’attaquer les traineurs. La précaution était bonne. Quelques Maures se montrent sur les dunes : leur nombre augmente , et bientôt surpasse le nôtre. Pour leur en imposer , nous nous mîmes en rang sur une ligne aveG les épées et les sabres en l’air. Ceux qui n’avaient pas d’armes, agitaientles fourreaux, pourfaire croire que nous étions tous armés de fusils. Ils n’approchaient pas: nos conducteurs vont au-devant à moitié chemin. Ils laissent un seul homme et se retirent: les Maures en font autant de leur côté. Les deux parlementaires s’entretiennent pendant quelque tems , puis ils reviennent chacun k leur troupe. L’explication fut satisfaisante, et les Maures ne tardent pas à venir nous trouver sans la moindre défiance.
Leurs femmes nous apportent du lait qu’elles nous vendent 'horriblement cher ; la rapacité de ces Maures est étonnante: ils demandent jusqu’à partager 3e lait qu’ils nous ont vendu. \
Cependant nous vîmes une voile qui cinglait vers nous: nous fîmes toutes sortes de signaux pour en être apperçus, et nous fumes assurés qu’on nous répondait. Notre joie fut vive et bien fondée : c’était le brick l’Argus, qui venait à notre secours. Il baisse les voiles et met une embarcation à la mer. Quand elle est auprès des brisans , un de nos Maures se jette à la nage muni d’un billet qui peignait notre détresse. Le canot prend le Maure à bord , et retourne porter le billet au capitaine. Après une demiheure , le canot revient chargé d’un gros baril et de deux petits. . . Lorsqu’il est arrivé à l’endroit où il avait pris le Maure, ce dernier se remet à la nage apportant avec
loi îa réponse. Elle nous annonce qu'on va mettre à îa mer un tonneau de biscuit et de fromage , et deux autres contenant du vin et de l’eau-de-vie.
Une autre nouvelle nous comble de joie: les deux embarcations , qui n’étaient pas échouées comme nous à la côte , étaient arrivées au Sénégal après avoir essuyé les tems les plus orageux. Sans perdre un instant , M le gou*verneur avait expédié l’Argus , et pris toutes les mesures pour secourir les naufragés , et aller jusqu’à la Méduse. De plus , on avait envoyé par terre des chameaux chargés de vivres , que nous devions rencontrer. Enfin les maures étaient prévenus de nous respecter , et de nous porter secours. Tant de bonnes nouvelles nous r endont à la vie , et nous donnent un nouveau courage.
J’appris aussi que M. Schmaîz et sa famille , que ces dames que j’avais vues s’exposer avec tant de calme à la fureur des flots , et qui m’avaient fait verser les seules larmes que m’ayent arrachées nos malheurs, étaient saines et sauves et en sûreté. J’aurais regretté de mourir sans avoir su leur conservation.
Quand les trois barils annoncés eurent été abandonnés à la mer 7 nous les suivions des yeux : nous craignions que les courans , au lieu de les ammener à la côte , ne les envoyassent au large. Enfin nous ne doutons plus qu’ils ne s’approchent de nous. Nos Nègres et nos Maures ]es vont chercher en nageant, et les poussent vers le rivage ou nous nous en emparons.
Le gros baril fut défoncé ; le biscuit et le fromage furent distribués. Nous ne voulûmes pas défoncer ceux de vin et d’eau-de-vie. Nous appréhendions que les Maures, à une telle vue , ne pussent se contenir et ne se précipitassent sur cette proie. Nous marchâmes 7 et une demi-
lîeué plus loin , sur le bord de la mer , nous fîmes un repas des dieux. Nos forces réparées, nous continuâmes notre route avec plus d’ardeur.
Vers la lin du jour , le pays change un peu d’aspect Les dunes s’abaissent : nous appercevons dans le lointain une surface d’eau: nous croyons, et ce n’est pas pour nous une satisfaction légère, que e’est le Sénégal qui faisait un coude en cet endroit, pour couler parallèlement à la mer. De ce coude s’échappe le petit ruisseau appelle le Maringot des Maringoins ; pour le passer , un peu plus haut , nous quittons le bord de la mer. Nous arrivons dans un endroit où il se trouvait un peu de verdure et de l’eau: on résolut d’y rester jusqu’à minuit.
A peine y étions-nous, que noos voyons venir un Anglais et trois ou quatre marabous ( prêtres de ce pays ) ils ont des chameaux : ils sont envoyés sans doute par le gouverneur anglais du Sénégal a la recherche des naufragés. On fait partir aussitôt un des chameaux chargé de vivres. Ceux qui le conduisent iront, s’il le faut, jusqu’à Portendic réclamer nos compagnons d’infortune , ou au moins en savoir des nouvelles.
L?envoyé anglais a de l’argent pour nous acheter des vivres. Il nous annonce encore trois jours de marche jusqu’au Sénégal. Nous pensions en être plus près. Les plus fatigués sont effrayés de cette grande distance. Nous dormons tous réunis sur le sable. On ne laisse personne s’éloigner , à cause des lions qui, dit-on, étaient clans cette contrée. Cette crainte ne me tourmente guères, et ne m’empêche pas de dormir assez bien.
Le n juillet, après avoir marché depuis une heure du malin jusqu’à sept heures, nous venons dans un lieu où
l’Anglais comptait trouver im boeuf. Par un mal-entendu il n’y en avait point ; il fallut se serrer le ventre ; mais nous eûmes un peu d’eau.
La chaleur était insupportable ; le soleil était déjà brûlant. On fit balte sur le sable blanc des dunes, comme étant plus sain pour une station que le sable mouillé de la mer. Mais ce sable était si cbaud que les mains ne pouvaient l’endurer. Vers midi , le soleil d’à-plomb sur nos têtes nous torréfiait. Je n’y pus trouver de remède qu’au moyen d’une plante rampante poussant çà et là sur ce sable mouvant. D’anciennes tiges me servent de montant, et pardessus j’établis mon babit et des feuilles. Je mets ainsi ma tête à l’ombre, le reste du corps était cuit. Le vent renversa vingt fois mon léger édifice.
Cependant l’Anglais sur son cbameau était allé à la recherche d’un boeuf. Il ne fut de retour que sur les quatre ou cinq heures. T! nous annonce que nous trouverions cet animal à quelques heures de chemin. Après une marche des plus pénibles et à la nuit, nous trouvons en elfet un boeuf petit, mais assez gras. On cherche loin de la mer un endroit où Ton croyait qu’il y avait une fontaine. Ce n’était qu’un trou que des Maures avaient abandonné depuis peu d’heures. Là nous nous établissons : une douzaine de feux sont allumés autour de nous. Un nègre tord le col à
notre bœuf comme nous l’aurions fait à un poulet. En cinq minutes il est écorché et coupé en parties que nous faisons griller à la pointe des épées ou des sabres. Chacun dévore son morceau.
Après ce léger repas, chacun s’étend à terre , et cherche le sommeil. Pour moi je ne le trouvai pas. Le bruit importun des moustique.s ? et leurs piqûres cruelles s’y opposèent, malgré l’extrême besoin que j’en avais.
Le 12, nous nous remîmes en marche à trois heures du matin. J’étais mal disposé, et pour m’achever il fallait cheminer sur le sahle mouvant de la pointe de Barbarie. Bien jusques là n’avait été plus fatiguant : tout le monde se récria :nos guides maures assurèrent que c’était le plus court de deux lieues. Nous préférâmes retourner sur le rivage, et marcher sur le sable que l’eau delà mer rendait ferme. Ce dernier effort fut presque au-dessus de mes forces. Je succombais, et, sans mes camarades, je restais sur le sable.
On voulait absolument gagner le point où le fleuve vient rencontrer les dunes. Là des embarcations qui remontaient le fleuve devaient venir nous prendre et nous conduire à Saint-Louis. Près d’arriver à ce lieu , nous franchissons les dunes, et nous jouissons de la vue de ce fleuve tant désiré.
Pour surcroît de bonheur , la saison est celle où l’eau du Sénégal est douce. Nous nous désaltérâmes à souhait. On s’arrête enfin: il n’était que huit heures du matin. Nous n’eumes d’autre abri pendant toute la journée ? que quelques arbres qui m’étaient inconnus et qui portaient un triste feuillage. Je me mis souvent dans le fleuve mais sans oser aller au large ; la peur que nous avions des kaymans nous empêchait de nous éloigner du bord.
Vers les deux heures arrive une petite embarcation* Le maître demande M. Picard: envoyé par un des anciens amis de celui ci , il lui apporte des vivres avec des habits pour sa famille. Il nous annonce à tous de la part du gouverneur anglais, deux autres embarcations chargées de vivres. Je ne puis , en attendant qu’elles arrivent, rester auprès de la famille Picard. Je ne sais quel mouvement se passait dans mon âme en voyant couper ce.
Beau pain blanc , et couler ce -vin qui m’aurait fait tant de plaisir, À quatre heures nous pûmes aussi manger du pain ou de bon biscuit , et boire d’excellent vin de Ivîadère que l’on nous prodigua même avec peu de prudence. Nos matelots étaient ivres : ceux même d’entre nous qui usèrent de plus de réserve ou dont les têtes étaient meilleures, étaient au moins fort gais. Aussi que ne dîmes-nous pas, en descendant le fleuve, dans nos barques ! Après une courte et heureuse navigation , nous abordâmes a Saint-Louis vers les sept heures du soir.
Mais que faire ? où aller ? Telles étaient nos réflexions en mettant pieds à terre! Elles ne furent pas longues. Nous trouvâmes de nos camarades de nos embarcations arrivés avant nous, qui nous conduisirent et nous distribuèrent chez différens particuliers , chez lesquels tout était préparé pour nous bien recevoir. Je me rappellerai toujours la tendre hospitalité que nous ont donnée en général les habitans clancs de Saint-Louis , anglais ou français. Tous, nous fûmes accueillis y nous eûmes tous du linge blanc pour changer , de l’eau pour nous laver les pieds ; une table somptueuse nous attendait. Pour moi, je fus reçu avec plusieurs compagnons de voyage? chez MM. Durécur etPotin,négocians de Bordeaux. Tout ce qu’ils possédaient nous fut prodigué. On me donna du linge, des habits légers, enfin tout ce qu’il me fallait. Je n’avais plus rien. Honneur à celui qui sait aussi bien secourir les malheureux j à celui surtout qui sait le faire avec autant de simplicité et si peu d’ostentation que le faisaient ces messieurs. Il semblait que c’était un devoir pour eux de secourir tout le monde. Ils auraient voulu ne rien laisser aux autres du bien qui était à faire. Des officiers anglais réclamèrent avec ardeur le plaisir , di-
saient-ils , d’avoir quelques naufragés. Quelques-uns de nous eurent des lits ; d’autres de bons matelats étendus sur des nattes , dont ils se trouvèrent très-bien. Je dormis mal cependant : j’étais trop frtigué et trop agité. Je me croyais toujours ou balotté par les flots ou sur des sables brûlans.