‹ Naufrage de la frégate la MéduseChapitre 7 sur 7 · SUR LE NAUFRAGE DE LA MÉDUSE · texte numérisé non relu

SUR LE NAUFRAGE DE LA MÉDUSE

ET

Sur les Productions et le sol des Etablissemens

d’Afrique .

P. 26. Sur la route a suivre pour se rendre en Afrique.

Il vaut encore mieux lorsqu’on se rend d’Europe sur les côtes occidentales de l’Afrique, situées au nord de la ligne, passer entre les Açores et les îles Madère, et ne prendre connaissance de terre qu’à une latitude peu éloignée du point où l’on veut atlérir. Le besoin de se pourvoir de rafraichissemens peut seul autoriser des bâtimens qui font voile pour le cap de Bonne -Espérance, ou pour le sud de l’Amérique, à relâcher aux îles Canaries, ou à

celles cîu cap Vert. Nonobstant la profondeur des canaux qui séparent les premières de ces îles, ces parages sujets aux calmes comme aux bourasques, ne sont pas sans dangers. On a en outre, en s’éloignant, l’avantage d’éviter l’influence du courant de Gibraltar, et on ne court pas les risques de rencontrer les vents de N. O. qui régnent généralement le long des côtes désertes et encore trop peu connues du désert de Sahara que la Méduse a fort inutilement longées, et qui tendent à rapprocher les navères du dangereux banc d’Arguin.

P. 25 Sur les îles de Madère et de Ténériffe.

Madère et Ténériffe vues du coté de leurs capitales, présentent deux aspects bien différents. La première apparait couverte de cultures riantes depuis ses rivages jusques vers le sommet de ses montagnes. Partout l’œil n’y découvre que petites habitations plongées au milieu de vignes et de vergers de la plus réjouissante verdure. Ces modestes fabriques entourées de tout le luxe de la végétation, placées sous un ciel d’azur et rarement obscurci, semblent devoir être le séjour du bonheur, et h navigateur depuis longtems attristé par la vue monotone cle la mer, ne s’arrache qu’à regret à ce tableau ravissant. Ténériffe au contraire se montre avec toute l’empreinte de la cause qui l’a formée. Toute la côte du S. L. ne se compose que de rochers noirâtres, stériles, et dans une confusion frappante. Jusqu’aux environs de la ville de Sainte-Croix, on ne découvre sur la plus grande partie de ces terres arides et brûlées que des plantes basses, d’un vert grisâtre, qui semblent ne devoir être, pour les plus élevées, que des euphorbes ou des cierges épiueux,

et pour celles qui tapissent le sol , probablement ce lichen cbevelu, Crocella tinctoria , employé à la teinture et que cette île fournit en abondance au commerce. Vue de la mer, la ville qui est en amphithéâtre, parait située dans l’enfoncement, que présentent deux brandies distinctes de montagnes dont l’une vers le sud forme le pic proprement dit: elle est surtout remarquable de loin par ses tours sveltes, et les clochers élancés de ses églises dont la construction rappelle l’architecture arabe.

P. 26. Sur les manœuvres faites devant Funchal.

L’indécision ordinaire que le commandant de la frégate mettait dans toutes ses résolutions , jointe à un petit accident, üt changer le projet qu’il avoit annoncé de se présenter devant Funchal. Par une Bizarrerie que rien ne justifiait il paraissait avoir plus de confiance, pour la conduite de son batiment, dans un de ses passagers qui avait à la vérité fréquenté ces parages, que dans ses officiers. En s’approchant de Madère , le batiment ne manœuvrait presque que sur les indications de ce passager; mais toutà-coup la brise toujours forte au voisinage de ces hautes terres, cessa lorsqu’on s’en fut trop approché; les voiles coëlfèrent ;le courant paraissait rapide ; mais après quelque flottement dans la manœuvre bientôt rétablie parles officiers, on parvint à reprendre de l’air, et il fut décidé qu’on mettrait le cap sur TénérifFe.

P . 54 Sur l embouchure de la rivière S. Jean.

Il y a probablement erreur dans ce récit. La rivière St. Jean ne se trouve que beaucoup plus Sud et au revers Nord du cap Mirick. L’enfoncement que l’on apperçut

pendant la cérémonie du Tropique qui fut un peu tardive , est le golfe S. Cyprien dans lequel les courans paraissent porter. Dès le matin et au nord de ce golfe, on passa près d’un îlot fort rapproché delà côte, et dont la couleur noire, due sans doute aux plantes marines qui le récouvrent, contrastait fortement avec la blancheur des dunes de sable du grand désert, séjour des Maures et des bêtes féroces . Tellus leonum arida nutrix,

P, oj Sur la reconnaissance du cap Blanc .

M. de Chaumareys annonça dans cette journée qu’il avait envie de mouiller un bout de cable devant le cap Blanc. Il en parla jusqu’au soir, mais en se couchant il n’y pensa plus ; cependant il répétait sans cesse que le ministre lui avait ordonné de reconnaître ce cap , et aussi lorsque le lendemain matin, quelqu'un annonça que la veille, à huit heures du soir , on avoit cru l’appercevoir , il fut dès lors défendu d’en douter; et soit déférence, soit persuasion, on convint, mais non sans rire, que ce cap devait avoir été apperçu à l’heure citée. Ce fut d’après la position du batiment dans ce moment qu’on estima sa route, en attendant la hauteur du midi.

P. 4-1. Sur le refus de répondre aux signaux de l'Echo*

Il aurait été vraisemblablement inutile d’avertir M. de Chaumareys des signaux de l’Echo. Le commandant de la Méduse, chef de la division, avait annoncé dès la rade de Bile d’Aix l’intention d’abandonner ses bâtimens, et de se rendre seul et en toute bâte au Sénégal. Tout en parlant d’exécuter rigoureusement de prétendues instructions du ministre pour la route à suivre, c’était cependant enfrein-

dre la principale , puisqu’il est inutile de former une division, si elle ne doit marcher ensemble. La corvette deM. Venancourt parvint plusieurs fois, il est vrai, à rallier le commandant, mais bientôt, par la supériorité de la marche de la Méduse, on la perdait de vue, et chaque fois on s’en réjouissait. Cette résolution de ne point faire voile de concerve, a surtout été la cause de la perte du bâtiment principal. L’Echo, pour avoir voulu, comme cela devait être, suivre son chef, a seule passé sur les Accores Nord-Ouest du banc. Les deux autres bâtimens restés dès long-tems en arrière et beaucoup plus libres, suivant la route que le bon sens et la prudence indiquaient, en ont passé à plus de trente lieues dans l’ouest, et il ont ainsi prouvé que c’était la route la plus sûre et la plus courte

P. 44* Sur Véchoûment de la Méduse.

Depuis io heures du matin, la couleur de l’eau changeait visiblement, et le maître pilote, calculant d’après son flambeau de la mer cité plus haut, annonçait à u heures et demi qu’on entrait sur le banc, et cela était vraisemblable. Dès ce moment, les matelots ne furent occupés qu’à relever les lignes jettées le long du bâtiment, et Lé tonnante quantité de poissons, tous du genre morue , que l’on haiait à bord, jointe aux herbages qui flottaient de toutes parts, étaient plus que suffisans pour faire croire que l’on naviguait sur un haut fond. On reviendra ailleurs sur l’espèce de ces poissons; mais quand à celle des herbes que l’on appercevait de toutes parts, outre qu’elles devaient faire présumer qu’on approchait de la terre, leur apparence dans ce golfe donne à croire que les courans de ces parages dans cette saison, portent Nord , puisque ces

plantes n’étaient, à l’exception de quelques Zostères , que de longues tiges de graminées, la plupart encore garnies de leurs racines, quelques-unes mêmes de leurs épis, et appartenant à ces hautes herbes des bords du Sénégal et de la Gambie que ces fleuves entrainent lors de leurs inondations. Toutes celles enfin qu’on a pu observer étaient des panios ou des millets .

P . 67. Sur M. Espiau.

On ne peut prononcer dans ce mémoire, le nom de cet officier sans reconnaître les bons services qu’il a rendus dans cette occasion. C’est à lui qu’on est redevable de la vie de plusieurs matelots et militaires qui étaient restés à bord; c’est lui qui nonobstant les dangers de plus d’un genre dont il était entouré, n’écoutant que son courage, parvint à les sauver. En lui donnant un commandement, le ministre a acquitté la dette que l’Etat avait contractée envers cet officier, pour son honorable conduite.

P. 79. Circonstances qui suivirent ï abandon du radeau.

Vers six heures et demi, et au moment du coucher du soleil, des embarcations on apperçut la terre c’est-à-dire les dunes de sables élevées du Sahara, toutes resplendissantes de clarté et se montrant comme des amoncellemens d’or et d’argent. La mer, dans l’intervalle de la frégate à la côte, paraissait avoir du fond; les vagues étaient plus longues et plus creuses, comme si le banc d’Arguin se haussait vers l’Ouest. Mais aux approches de terre, tout> à-coup le fond s’éleva, et ne trouvant plus que 3 à 4 pieds d’eau, on prit enfin le parti de mouiller en attendant le

jour. Divers tertres épars, quelques rochers, des banc sasséchés, firent présumer que l’on était dans les lagunes formées par la rivière St. Jean; cette opinion se vérifia par la vue du cap Mirik, qui parait comme la continuation d’une haute colline venant de l’intérieur, mais se relevant tout-à-coup à son approche de la mer, à l’instar des courans volcaniques. En passant devant ce cap, au large et vers le couchant, la mer semblait se briser sur quelques hauts fonds, que l’on soupçonne être la queue méridionale du banc d’Arguin qui , selon quelques personnes du Sénégal découvre à marée basse.

P. ç3. Sur le coup de mer essuyé par le radeau.

Cette forte brise était ce même vent de N. O. qui dans cette saison se lève, comme on l’a dit plus haut, tous les jours avec violence , après le coucher du soleil , mais qui , ce jour, commença plutôt, et continua jusqu’au lendemain vers 4 heures du matin que le calme lui succéda. Les deux canots qui y résistèrent ont, dans ce coup de vent, failli plusieurs fois d’être naufragés. Tant que dura cette bourasque,la mer resta couverte d’une multitude remarquable de Galères ou Physalides [Phy salis pelasgica .) qui disposées pour la plupart en lignes droites et sur deux ou trois rangs, coupaient angulairement la direction des lames, et paraissaient en même tems présenter leurs crêtes au vent d’une manière oblique, comme pour être moins en prise à son impulsion. Il est vraisemblable que ces animaux, ainsi que plusieurs autres Mollusques, ont la faculté de marcher par deux ou trois et de se ranger en ordre régulier ou symétrique; mais le vent avait-il surpris ceux-ci ainsi disposés à la surface de la mer, et avant qu’ils eussent eu le

tems de descendre et de se mettre à l’abri dans ses pro~ fondeurs, ou bien la mer, agitée dans ces parages plus profondément qu’on ne le suppose, leur faisait-elle craindre, dans cette situation, d’être jettés à la cote? Quoi qu’il en soit, l’ordre de leur marche, leur disposition par rapport à la force qui les poussait , et à laquelle ils cherchaient à résister, la roideur apparente de leur voile ou crête , paraissaient aussi admirables que surprenans. Le même M. Rang, dont on a fait un bel éloge dans cet ouvrage, ayant eu la curiosité de saisir un de ces singuliers animaux , ne tarda pas à ressentir à la main des picottemens et une chaleur brûlante qui le firent souffrir jusqu’au lendemain. Des os de sèche gigantesque , déjà blanchis par le soleil, passaient rapidement le long du bord et presque toujours avec quelques insectes qui s’étant imprudemment trop éloignés de la terre, pour ne pas être submergés, s’étaient réfugiés sur ces iles flottantes. Dès que la mer se fut calmée , on commença à appercevoir quelques grands Pélicans, se balançant mollement sur les Ilots.

P. ïS5. Sur V industrie des Maures.

Les Maures tannent des peaux avec les gousses desséchées de l’accacia gommifère; ainsi préparées, elles passent pour impénétrables à la pluie , et on peut assurer que , pour leur souplesse autant que par la finesse et le brillant de leur poil , elles pourraient devenir eu Europe une fourrure de prix, soit d’utilité , soit d’ornement. Les plus belles de ces peaux paraissent provenir de chevreaux arrachés du ventre de leurs mères avant la gestation complette. La quantité considérable de ces animaux répandus partout à l’entour des lieux habités , permet d’en sa-

crifier beaucoup à cette sorte de luxe , sans dépense extraordinaire. Les manteaux à capuchon , dont il est parlé dans ce mémoire , sont composés de plusieurs de ces peaux , rassemblées et artistement cousues avec de petites lanières, et extrêmement déliées. Ces vêtemens, destinés à garantir du froid et de la pluie , sont ordinairement noirs, mais on en voit aussi de rougeâtres qui sont moins beaux et plus lourds ; ceux-ci sont fabriqués avec des peaux de cette espèce de brebis , connues sous le nom de Moutons de Guinée , qui ont du poil au lieu de laine. Quant à l’orfévrerie de ces peuples , elle est exécutée par des ouvriers ambulans qui sont tout à-îa-fois armuriers, taillandiers, forgerons et bijoutiers. Pourvus d’une outre munie d’un tuyau de fer et gonflée d’air, qu’ils expriment et remplis-* sent alternativement, en la plaçant sous leur cuisse qu’ils font mouvoir sans cesse en chantant ; assis devant un trou creusé dans le sable , et à l’ombre de quelques feuilles de dattier recroisées sur leur tête, il exécutent sur unepetite enclume, et à l’aide d’un marteau et de quelques pointes de fer , non seulement toutes les réparations nécessaires aux armes à feu, aux sabres, etc., fabriquent des couteaux ou poignards, mais font encore desbracelets, des colliers, des boucles d’oreilles en or qu’ils ont Part de tirer en fil délié , et d’arranger pour l’ornement des femmes , d’une manière , ou , à défaut de goût , on ne peut s’empêcher d’admirer au moins l’adresse de l’ouvrier , surtout lorsqu’on réfléchit à l’espèce et au petit nombre d’outils qu’il emploie.

Les Maures, comme les nègres mahomélans, sont, pour la plupart, chargés cLuneplus ou moins grande quantité de gris-gris , espèce de talismans qui consistent en paroles

ou versets écrits du Coran , auxquels ils attribuent la propriété de les garantir de maladies, maléfices ou accidens, et qu’ils achètent de leurs prêtres ou marabous. Des Espagnols de Ténériffe, qui vinrent au Cap- Vert lorsque l’expédition française y était réfugiée , nous frappèrent tous par leur ressemblance avec ces Africains. Ce n’était pas seulement par leur teint rembruni qu’ils s’en rapprochaient; maisc’était aussi par leurs longs chapelets contournés de même autour du bras, à la croix près conformes à ceux des Maures , par le grand nombre d’amulettes ou de gris gris d’une autre espèce qu’ils portaient au col, et par lesquels ils semblaient vouloir rivaliser de crédulité avec les infidèles. ïl existe donc encore dans le sud de l’Europe, comme dans le nord de l’Afrique, une classe d’bommes qui voudrait tenir son autorité de l’ignorance, et fonder ses revenus sur la superstition.

p. 241 • Sur le Kina distribué aux maladeSé

Le Kina, que l’on commença à administrer dès-lors ? avait été avarié , mais à défaut de celte écorce , on cherchait à la remplacer par celle dont les nègres font usage pour se guérir de la dyssenterie , et qu’ils apportent des environs de Rufîsque. Cette écorce , dont iis faisaient mystère , semble provenir de quelque térébinthacée , et peut être des mombins, communs vers cette partie de la côte. Dans les fièvres d’hivernage qui ont eu lieu à Corée , au Cap-Verd, etc. on suivit deux méthodes de traitement qui eurent des effets différens. Ces fièvres étaient souvent compliquées de spasmes d’estomach , de colique et de diarrhée. La première de ces méthodes consistait à faire vomir, à purger et à administrer ensuite le kina , auquel

#n ajoutait par fois du musc lorsque le mal empirait. Dans ce cas, lorsque la mort ne terminait pas la maladie, la dyssenterie succédait souvent à la fièvre , ou ceux qui se croyaient guéris , étaient sujets à des rechutes. La seconde manière que le docteur Bergeron suivit avec plus de succès, était opposée à la première ; il ne faisait que peu ou point vomir, cherchait a calmer les symplômes , a relever les forces par des amers, et enfin administrait le Kina.

Les nègres qui ont, comme tous les peuples, leur médecine et leur p'.armncopée , et qui, dans cette saison, sont sujets aux memes maladies que les Européens, ont recours tout d’abord à un remède plus héroïque, et ceux des soL dats campés à Daccard qui en ont fait usage, sJen sont généralement bien trouvés. Le prêtre ou marabou qui leur offrait souvent le secours de son art, dès l’invasion de la fièvre, leur faisait prendre un grand verre de punch au rhum très chaud , avec une légère infusion de ce petit piment, connu sous le nom de poivre de Cayenne. Une transpiration extraordinaire terminait le plus souvent cet accès. On évitait ensuite pendant quelques jours de se promener au soleil , et on se nourrissait en petite quantité de poisson rôti , et de cous-cous dans lequel on avait mêlé une suffisante quantité de feuilles de casse d’espèces différentes pour purger lentement. Afin d’entretenir la sueur, et selon le docteur ÎNègre, pour fortifier la peau , on faisait de lems à autre des lotions chaudes de feuilles de palma-christi et de casse-puante. Cet emploi du rhum , réprouvé par la religion musulmane, et qui est , pour ce pays, une production étrangère, fait croire que ce remède n’est pas fort ancien chez les nègres.

P. 28G’ Sur Vile Saint-Louis.

Saint-Louis est un banc de sable étouffant , sans ean potable ni verdure , avec quelques maisons assez bien bâties vers le sud , et une grande quantité de cases en roseaux, basses et enfumées , qui occupent presque tout le nord* Les maisons y sont en brique d’argile salée que le vent réduit en poudre , si on n’a soin de les recouvrir soigneusement d’une couche de chaux que I on se procure difficilement, et dont la blancheur éclatante fait mal aux yeux.

Vers le milieu de cette espèce de ville , est une vieille fabrique en ruine , que l’on décore du nom de Fort, et dont les Anglais ont sacrifié une partie , afin d’y ménager des appartenions pour le gouverneur , et en assainir le rez-de-chaussée pour y loger des troupes.

En face est une batterie de gros calibre, dont le parapet couvre la place publique, sur laquelle on remarque cjuelques arbustes alignés et plantés en ornement. Ces arbres sont des Bens oléifères, qui ne donnent pas d’ombrage, et que l’on devrait remplacer par des tamarins ou des figuiers-sycomores , communs dans les environs , et qui réussiraient dans cette exposition. Des gens incertains du privilège qu’ils avaient de faire le commerce sur cette rivière , des marchands qui ne s’y rendaient que pour y séjourner passagèrement , des spéculateurs fainéans ont pu seuls se contenter de ce banc de sable brûlant , et ne pas être tentés par des ombrages frais et des terres plus fertiles qui ne sont qu’a cent toises de là, mais que le travail seul , à la vérité , pouvait mettre en rapport. Tout est misérable dans cette situation.

Saint-Louis n’est qu’une balte au milieu du fleuve, ou des marchands, qui allaient chercher, en le remontant,

des esclaves et de la gemme , amarraient des bâtimens et déposaient leurs vivres et objets de traité.

Ce qu’on a dit , dans la relation , des moyens d’attaquer ce peste , est exact. Quand l’ennemi y est venu , les nègres sont toujours ceux qui Font défendu le plus efficacement; mais malheureusement il se trouve déjà là, comme aux Antilles , des personnes disposées à tendre la main aux Anglais.

On remarque à Saint-Louis quelques palmiers , et le Lontare flabelliforme. On v a créé quelques petits jardins, mais un chou ou une salade y sont encore un présent de quelque valeur. La misère, mère de l’industrie , a obligé, pendant la guerre , quelques habitans à tourner les yeux vers la culture , et le but de l’administration devrait être de les encourager.

P. 307. Sur l' île de Garée et le Cap - Vert.

A 1200 toises de la presqu’île du Gap -Yen s’élève un gros rocher noir qui semble être sorti brusquement du sein des eaux. Il est coupé à pic d’un côté , inabordable dans les deux tiers de son pourtour , et se termine vers le sud en une plage basse qu’il domine 7 et qui est bordée de gros galets sur lesquels la vague déferle avec violence. Ce banc, qui est le prolongement de la base du rocher, se courbe en arc et forme un enfoncement où Ton débarque comme on peut. A l’extrémité de ce banc est une batterie pour deux ou trois pièces ; sur la plage du débarcadère est un épaulement à embrasures qui la domine. La ville s’élève sur ce banc de sable , et un fortin construit sur la croupe du rocher la commande et la défend tant bien qui mal. Dans sa situation actuelle , Gorée ne résisterait pas à un vaisseau de ligne. Sa ra ie , qui n’est qu’un mouillage en pleine mer, est d’une bonne tenue dans les plus gros

tems ; mais elle est exposée à tous les vents ? excepté h ce!ui qui vient de l’île ,' laquelle alors lui sert d'abri. Les Européens qui désiraient faire la traite, ont préféré ce rocher aride et placé au milieu d’une mer furibonde, aux terres voisines du continent où l’on trouverait de l’eau 9 du bois, des végétaux et enfin les choses nécessaires à la vie. La même raison qui a fait donner la préférence à un banc de sable étroit et stérile du mileu du Sénégal pour y bâtir vSt. Louis , a décidé en faveur de Gorée : c’est que l’un et 1 autre ne sont qué des repaires ou des prisons destinées à renfermer passagèrement des malheureux qui , dans toute autre situation , trouveraient les moyens de s’échapper. Pour ne coùmiercer que sur des hommes, il ne faut que des fers et dès geôles; mais comme ce genre de lucre n’existe plus, si Ton veut retirer dJau très produits de ces possessions et ne pas les perdre entièrement , il faut changer la nature de ses spéculations et porter ses vues et ses moyens sur la terre-ferme où l'industrie et Vagricultim promettent des richesses , à la production desquelles app la udi ra 1’ 1 1 u m an i t é.

le point qui paraît le plus propre à un établissement agricole, est le cap Beîair , distant d’une lieue et demie, et placé sous le vent de Gorée Son sol est un terreau noir et gras, reposant sur une coulée de lave qui paraît provenir des Mamelles. C’est là que commencent à se mu Uiplier les grands végétaux autres que les boababs, et qui > plus loin , jusque vers le Cap - Rouge, couvrent, comme une forêt, tous les rivages que l’on apperçoit. Les puits de Ben qui fournissent de i’eauà Gorée n’en sont qu’à une petite dist nce , et le lac de Tinguaye commence aux environ,-. e lac en grande partie formé par les eaux pluviales de la presqu’île , contient une eau saumâtre qu’il est facile de rendre potable ; il est habité par les Guésiks on

Guia~Sicks des Jolîoffes ou crocodiles noirs du Sénégal ; mais on y détruirait aisément ces animaux. En septembre ce lac paraît tout couvert de nénuphar blanc, et devient, pendant l’hyvernage , le rendez - vous d’une multitude d’oiseaux de rivage , parmi lesquels dominent par leur taille , le grand pélican , cette superbe grue couronnée qui a reçu le nom à’ Oiseau- royal , et ce héron gigantesque, connu dans la Sénégambie sous le nom vénérable de Marabou , pour sa tête chenue parsemée de poils rares et blancs, sa taille élevée et sa démarche imposante.

Considérée géologiquement , l’île de Gorée est un groupe de colonnes de basaltes encore debout , mais dont une partie paraît avoir éprouvé l’action de la même cause de destruction et de renversement <;ue les colonnes de même formation du Cap- Vert , puisqu’elles sont inclinées ou renversées dans la même direction.

Le Cap-Vert est une presqu’île longue d’environ cinq lieues et demie , sur une largeur extrêmement variable. Large de près de quatre lieues à son point de jonction avec le continent, par l’échancrure profonde que forme dans sa surface la baie de Daecard , elle se trouve réduite près de ce village à environ Goo toises , pour s’élargir ensuite. Ce promontoire qui forme la pointe la plus occidentale de l’Afrique, est comme placé au pied d’une longue colline qui semble représenter l’ancien rivage du continent. Sur le bord de la mer et vers la partie N. E se trouvent deux monticules inégales qui servent aux marins de points de reconnaissance, et qui sont évidemment, par les matières amoncelées dans leurs enviions, les restes .d’un ancien volcan. Elles ont reçu le nom de Mamelles. Depuis cet endroit jusqu’à l’extrémité Ouest de la près-

qu’île , les terres s’élèvent dans la direction N. O. pour se terminer en plage sablonneuse sur le bord opposé.

Presque tout le flanc nord se compose de falaises escarpées couvertes de grandes masses d’oxide de fer ou de colonnes de basalte régulières ; et conservant encore pour la plupart leur position verticale. Leurs sommités , quelquefois bulleuses et scarifiées , semblent prouver qu’elles ont été soumises à un grand degré de chaleur* Les terres qui recouvrent le plateau formé par la sommité des colonnes basaltiques dont les flancs prennent vers, les Mamelles l’aspect de murailles de Trapps 9 mais déjà en grande partie changées en tuf , sont arides et couvertes de broussailles épineuses. Le terrein des Mamelles comme presque tout celui du milieu de la presqu’île , et qui paraît reposer sur des laves argilleuses et en décomposition y vaut beaucoup mieux. On y remarque même çà et là quelques endroits d’une grande* fertilité; il ®forme la campagne arable de la population* Vers le sud ; tout reprend plus ou moins l’aspect du désert , et les sables dèslors ; quoique cependant moins dépouillés de terre végétale , s’étendent jusqu’au bord de la mer. C’est en fumant les terres du milieu avec la fiente de leur bétail , que. les nègres y recueillent d’assez belles moissons de sorgho. La population de cette péninsule peut s’estimer à io;ooo âmes , de tout âge et de tout sexe. Elle est tout entière de race jolloffe y et montre beaucoup de zèle pour toutes iespra-» tiques de llslamisme. Des Marabous ou prêtres quelquefois montés sur le sommet des loges de termites ? ou sur le mur d’enceinte de leur mosquée , y appellent plusieurs fois le jour le peuple à la prière.

L’état social de ce petit peuple est une espèce de ré-?

publique que gouverne un Sénat composé des chefs de la plupart de ses villages, il a pris dans le Coran l’idée de cette forme de Gouvernement , comme la plupart de celles qui dirigent ceux qui suivent cette loi.

Voici quelle était , à l’époque de l’expédition de la Méduse , la coinposision de ce Sénat.

Moctar , chef suprême , résident à Daccard ; Diacheten, chef du village de Sinkieur.

Pli ail. . . . id.

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Cette peuplade était jadis sujette d’un roi nègre du voisinage ; mais aujourd’hui révoltée contre lui, quoique très-inférieure en nombre ; elle en a défait l’armée , il n?y a que quelques années. Les ossemens ries vaincus, maintenant épars dans la plaine , attestent sa victoire. Une muraille percée de meurtrières qu’elle construisit dans l’endroit le plus rétréci de la presqu’île , et que ses ennemis n’ont pu forcer, a surtout contribué a son succès. Les JoliofFs sont généralement beaux , et leur angle facial n’a presque rien de la difformité ordinaire des nègres, leur nourriture est du couscous avec de la volaille et surtout du poisson; leur boisson ? de l’eau saumâtre coupée

tle lait , et par fois du vin de palme. Les pauvres vont à pi < d , les riches a cheval, et quelques-uns montent des taureaux toujours fort dociles ; car les négresse dis-tinguent particulièrement par leurs bons traitemens envers tous les animaux. Leurs richesses consistent en terres et en bétail , leuis demeures sont généralement en roseaux; leurs lils sont des nattes d’arouman, ( marantd j un ce a ) , des peaux de léopards, et leurs vêtemens de larges bandes de toile de coton Les femmes soignent les enfans . pilent le mil el apprêtent les alimens; les hommes cultivent la terre t vont à la chasse et à la pêche ; tissent l’étoffe des vêtemens , vont à la recherche du morlil , et fout la récolte de la cire. La vengeance et la pare se semblent être les seuls vices de ce peuple ; ses vertus sont la charité , I hospitalité , la sobriété et Lamour de leurs enfans. Les filles vont libertines , mais les femmes généralement chastes et attachées à leurs maris. Leurs infirmités sont, chez les enfans, des maladies vermineuses ? des hernies ombilicales ; chez les vieillards et surtout parmi ceux qui ont beaucoup voyagé , la cécité et les ophthalmies, et pour les adultes , des affections de poitrine , des obstructions , par f is la lèpre et rarement l’éléphantiasis. 11 n’y a dans toute la population de la presqu’île , qu’un seul bossu et deux ou trois boiteux Pendant le jour on travaille ou ou se repose ; mais la nuit est réservée pour la danse et la conversation. Dès que le soleil est couche, le tambourin se fait entendre; les femmes chantent; toute la population s'agite, et l’amour et le bal mettent tout le monde en mouvement. V Afrique danse ti nte la nuit , est une expression devenue proverbiale chez tous les Européens qui y ont voyagé.

Il n’existe pas un atome de pierre à chaux dans toute la contrée. Presque toutes les plantes sont tortueuses et hérissées d’épines. Les monbins sont les seuls bois de charpente qu’on y rencontre. L’asperge aiguillonée, A. rétro fractus est partout répandue dans les bois; elle déchire les vêtemens, et la centaurée d’Egypte pique les jambes. Les insectes les plus incommodes des environs sont des cousins, des punaises et des for fi cul es. Le singe cynocéphale pille les moissons, les vautours attaquent les animaux malades, l’hyène rayée, des léopards rodent pendant la nuit autour des villages ; mais le bétail y est superbe, le ciel toujours animé par une multitude d’oiseaux divers; et les poissons font bouillonner et frémir la mer des rivages par leur quantité extraordinaire. Le lièvre du cap est commun, et la gazelle ordinaire se rencontre fréquemment. Les porcs-épics, au teins de la mue, répandent leurs aiguillons dans la campagne, et se creusent des terriers sous les palmiers. Les pintades, les tourterelles et les ramiers sont partout; sur le bord des marais, on rencontre dans l’hyvernage des nuées immenses de pluviers dorés, armés et porte-lambeaux ainsi que des canards et sarcelles L ombrette et l’échassier habitent les roseaux, tandis que sur les eaux se promènent majestueusement des multitudes d’oies armées et celle dont la tête est coëffée d’un tubercule charnu comme le casoar. Les filets de pèche sont en feuilles de dattier; leur bord supérieur est armé en place de liège, des morceaux de bois léger de l’asclepias gigantesque. Les canots sont en fromagers, et les voiles eu toile de coton.

Plusieurs arbustes et une grande quantité de plantes herbacées de cette partie de l’Afrique lui sont communes

avec la flore des Antilles. Mais parmi les indigènes on re3 marque le jasmin du cap, l’amaryllis rubannée, la néotie gracieuse, l’hcemantus écarlate, la gloriosa superba, et quelques espèces de nérions de la plus grande beauté. Une nouvelle espèce de calebassier ( Crescendo, ) a feuilles pinnées y est fort commune. Elle parait avoir été confondue par les voyageurs avec les boababs, par la forme de ses fruits, la grosseur de son tronc et le port de ses brandies. Son bois qui est fort dur et de couleur fauve a le grain et l’odeur de l’ébène; son nom joloff est Boucla. Les An-» glais en ont coupé et exporté la plus grande partie. L’Afrique enfin telle qu’on l’a vue, soit sur les rives du Sénégal, soit dans la presqu’île du Cap Vqrt, est un pays neuf qui promet au naturaliste une ample moisson de découvertes, et au philosophe observateur de L’homme un vaste champ de remarques et d’observations. Puisse l’abominable traite des hommes que les nègres abhorent, et que les maures désirent, cesser de souiller ces rivages! c’est là le seul moyen qui reste aux Européens de connaître l’intérieur de ce continent, et de faire participer cette grande portion de la famille humaine qui l’habite 7 aux bien-« faits de la civilisation.

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