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Ne touche pas à la reine

Un jeune et gentil cavalier, noble d origine , comme doit l'être tout enfant bien tourné du galant royaume des Espagnes, orphelin, sans patrimoine aucun , mais riche de ses vingt-deux ans, de sa joyeuse humeur et surtout plein de confiance dans sa bonne mine, sortit, un matin de Tolède par la vieille porte mauresque , nommée encore aujourd'hui Bab Sahra ou porte des Champs.

Comme il voulait s'assurcrj dans le pays des ftwcLirs et des grâces, si son étoile lui devait être heureuse ou fatale, c'est vers la route de Madrid qu'il dirigea sa mule. Bien qu'à l'instar de certaine barque -fameuse d'un saint père de Rome , celle-ci portât tout à la fois César et sa fortune, la monture du voyageur n'en cheminait pas moins gaillardement , tant était léger le bagage de don Félix de Valdelirios y Lampourda y Riansarez.

Il emportait avec lui tout ce que, pour l'heure, il possédait de biens, c'est-à-dire sa cape brune , son chapeau galamment em,panaché , un haut-de-chausses de velours, une veste de salin , et puis , dans le fond de sa bourse, quelques vieux quadruples dérobés , non sans peine , à l'instinct rapace des créanciers de son père. Enfin , pour compléter l'équipement , il avait noblement

attaché à son côté la longue épée de famille, respectable rapière scellée dans le fourreau depuis cette glorieuse bataille de Lépante , qui coûta cent quatre-vingt-cinq galères à sultan Selim II , et la main gauche à Michel Cervantes Saavedra.

Notre Félix de Valdelirios y Lampourda y Riansarez, insoucieux du païsé, point trop mécontent du présent, parce qu'il comptait beaucoup sur l'avenir, marchait tout droit devant lui, ou plutôt il laissait trotter à volonté sa mule. Elle allait bon pas ; mais , la course étant longue et le pays fort peu accidenté , le jeune gentilhomme , qui, de çà et de là , cherchait des distractions , afin d'oublier la monotonie de la route, souriait à toutes les jeunes filles que le hasard amenait sur son chemin.

Du plus loin qu'il en pouvait apercevoir une , il arrêtait ou il pressait le pas de sa

monture, soit pour attendre, soit pour atteindre celle qu'il venait d'aviser à distance; ensuite il lui faisait poliment compagnie et lui tenait de joyeux propos ou muguetait avec elle , selon qu'il la jugeait ou rieuse, ou coquette. Il parlait si gentiment qu'on ne pouvait se défendre de lui répondre. D'abord il offrait de prendre en croupe sur sa mule la voyageuse qu'il rencontrait sur son passage ; on refusait sa proposition obligeante ; mais la conversation se trouvait engagée , et don Félix se gardait bien de la laisser tomber, pour peu que la belle lui parût aimer la causerie. Parmi les heureuses rencontres qu'il fit ce jour-là, j'en veux rapporter une.

— Vous marchez bien vite ; allez-vous loin, ma belle enfant ? dit-il , en guidant sa mule vers la contre-allée que suivait une jeune paysanne,

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Elle se retourna vers lui , et répliqua gaiement :

— Si je vais loin , mon jeune gentilhomme? c^est le secret de celui ou de celle qui m'envoie,

— Pardieu! il ne tiendrait qu'à moi d'avoir une part dans ce grand secret ; car , si votre bouche est discrète , vos jolis pieds ne le seront point, et, en vous suivant pas à pas....

— Yous finiriez par vous détourner de votre chemin, peut-être, et en seriez-vous plus avancé ?

— Je ne sais; mais, en cheminant avec vous , il faudra bien que j'arrive quelque part; et comme je vais partout....

— En ce cas, je ne vous conseille pas de me suivre , mon gentilhomme , car cela ne vous mènera -à rien.

• — Et moi je vous réponds qu'avec une jeune fille avenante comme vous l'êtes, on finit toujours par aller loin. Riez sous le voile tant que vous le voudrez, ma toute belle : le fils de mon père est garçon d'expérience ; il pourra vous apprendre combien le chemin est plaisant à deux.

— Oui, mais cela dépend beaucoup, monseigneur , du compagnon de voyage que le hasard nous donne.

— Eh ! mais, sans m'en faire trop accroire, il me semble qu'on en rencontre de plus mal tournés que moi.

— Oh 1 sans doute.

— Ainsi, je ne vous déplais pas?

— Non , monseigneur.

— Fort bien. Ainsi, j'ai le bonheur de vous plaire?

— Non , monseigneur.

— Entendons-nous : dans ce monde, on plaît ou l'on déplaît.

— Ou bien, encore, il se peut faire qu'on nous soit tout simplement indifférent.

— Indifférent? répéta don Félix, piqué de la réplique; et sans doute je ne vous suis que cela?

— Je ne dis plus non, monseigneur, répondit la jeune fille , enJTaissant malicieusement les paupières.

— Ma chère enfant , je parierais que vous avez au moins un amoureux. Me trompé-je ?

— Pariez pour trois, seigneur cavalier; car j'en sais trois que j'aime, et un quatrième qui ne m'aime pas , mais qui serait bien aise de se faire aimer , ne fût-ce que pour tuer le temps. ^^Êt

— Et celui dont vous parlez, ne serait-ce

pas par liasard votre servileur , dites, la jolie fille?

— Prenez garde à vous, monseigneur, prenez garde ; car vous vous ferez griller au premier auto-da-fé.

— D'où vous vient cette mauvaise pen- . sée ? *

— De ce que je vous crois sorcier; car ce que je n'osais quepenser, vous venez de le dire; or, il faut que vous ayez part à la science du démon.

— Vous êtes cruelle en paroles , mon enfant , continua don Félix , en se penchant pour prendre la main de la jeune fille.

Elle se recula brusquement, et lui montrant du doigt un sentier qui allait se perdre au loin dans la plaine, elle reprit , mais sans sourire cette fois ; ^*tm

— Si je suis cruelle eii paroles , il en est

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trois autres , lesquels ne sont point des femmes , mais bien de robustes garçons , qui m'attendent là -bas pour me faire bonne garde jusque chez nous; et ceux-là, monseigneur , je vous en avertis , ne sont pas tendres en actions.

— Bon! poursuivit don Félix qui s'animait au jeu , tu veux m'elTrayer ; mais je me risque.

Il fit mine de vouloir sauter en bas de sa monture. La jeune fille ne recula plus; mais, se baissant, elle dit, en s'armant du petit coutelet national qu'elle portait ail nœud de sa jarretière :

— Ayez compassion des veuves que je vais faire , mon gentilhomme, si seulement votre main touche la mienne.

Don Félix , ainsi que cela a été dit déjà , suivait le bas côté de la roule pour conver-

ser de plus près avec la gentille Castillane ; à la menace du coulelet , il tourna bride et reprit le pavé.

— Merci du charitable avertissement, dit-il à la Lucrèce de village; Dieu ne m'a point fait assez solide pour que je puisse sans danger être , par deux fois , dans le même jour, atteint si rudement au cœur; passe encore pour les blessures de l'œillade; gardez pour d'autres les coups de poignard.

Il dit et piqua de l'éperon sa mule docile. La jeune fille le regarda courir; puis elle replaça son coutelet à sa jarretière, non sans penser, à part soi, que d'autres, beaucoup moins prudens que le jeune gentilhomme, n'avaient eu guère à se repentir de leur témérité; mais il leur avait fallu, a ceux-là, assez de présence d'esprit et de courage pour rire de la menace; et le cou-

rage, s'il faut l'avouer, n'était pas absolument le fait de don Félix de Valdelirios y Lampourda y Riausarez. D'ailleurs, il ne voulait que s'amuser en chemin.

A celle-ci, d'autres qui avaient la causerie plus facile , succédèrent sur la roule. Le voyageur les accosta toutes, et puis quand les jeunes filles eurent disparu et qu'il se retrouva tout-à-fait seul, don Félix, cheminant toujours , se récita à îiii-mcmc quelques bribes des poésies de Ferdinand de Acuna ou de Gabriel Tellez, ou bien encore il fredonna l'air à la mode de l'illustre Antoine Cabezon.

Vaut bonheur En galanterie , Mieux qu'honneur En chevalerie.

Les douze lieues qui séparent Tolède de Madrid ont été si consciencieusement me^

surées , qu'à la tombée du jour don Félix suivait encore le chemin poudreux et sans abri qui va de la petite ville d'IUescas à la Venta de Torréjon.

— Par la sainte croix de Tolède ! il faut que la ville royale soit située aux confins du monde, se dit le voyageur fatigué d'une si longue promenade. La mule, plus fatiguée encore de ses douze heures de marche, ne répondit à l'exclamation de son maître qu'en ralentissant le pas. Cependant c'était mal choisir son temps pour manquer de courage ; car l'atmosphère , saturée des vapeurs de la terre, devenait plus lourde de mom.ent en moment ; la lune se cachait sous d'épais nuages , un vent humide et chaud soulevait en tourbillons la poussière de la route , et déjà quelques gouttes de pluie, larges et pénétrantes, annonçaient un orage prochain. Don Félix releva le pan

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de son manteau pour abriter son panache, et , cherchant à préserver , du mieux qu'il put, son unique haut-de-chausses, il allait presser l'allure de sa mule, quand un bras robuste arrêta tout-à-coup celle-ci par la bride. Elle recula de deux pas.

— Maladroit 1 si la nuit vous aveugle , êtes-vous donc sourd , dit le cavalier , que vous n'entendez point le bruit des pas? Allons , gare ! livrez-moi le chemin ; il y a au moins place pour deux sur une route royale.

Il essaya de diriger l'animal à droite, puis à gauche ; mais la mule ne bougea pas. Le bras vigoureux du piéton la retenait toujours et comme invariablement clouée à la même place.

— Morbleu! qui que vous soyez, finissez la raillerie , le temps n'est pas favorable à de tels jeux.

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Comme don Félix parlait encore, l'homme à la main de fer, qui ne voulait jDoint lâcher prise, fit briller à deux doigts del'ceil du cavalier la longue et luisante lame d'un» estoc bien affilé.

L'enfant de Tolède comprit tout aussitôt à qui il avait affaire ; cependant il ne se déconcerta pas, et, prenant même assez grament son parti, ii continua d'un loa qu'il paî'viat à rc-idre facile :

— En vérité, mon brave gentilhomme, vous tombez par un bien mauvais temps sur une bien chétive proie ; mais je me rends à Madrid pour y chercher fortune; j'espère, si telle est la volonté de Dieu, qu'elle me tiendra compte , la coquette , du chemin que je fais pour la rencontrer : ua jour viendra peut-être où elle et moi nous serons d'accord ensemble. Venez me trou^ ver ce jour-là, je me nomme don Félix

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Vakleluios y Lnmpourcla y Kian^arez, et quelque poâle que j'occupe , soit dans la garde de don Juan d'Aulriclie, le père de la patrie, soit dans le conseil du roi Charles U» je vous jure, ma foi de gentilhomme, que vous serez le bien arrive ; car alors j'aurai la bourse pleine et des joyaux â vous ofiVir

C'était parler en bon castillan, mais l'autre, après lui avoir laissé débiter sa harangue, répliqua dans son patois galicien , toujours en s'obstinant à retenir la mule :

— Que saint Jacques vous assiste! mais cette fortune que vous allez chercher à Madrid, elle est pour moi dans la poche de chaque voyageur que je rencontre; aussi vous allez vous laisser fouiller de bonne grâce, ou sinon, mon maître !...

Et pour donner plus de force à cet argu-

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ment inachevé , il menaça de son terrible estoc la poitrine de don Félix. Le moins brave a son heure de courage : c'est celle d'un péril imminent; or, le jeune gentilhomme, qui avait reculé devant le poignard d'une femme, se sentit assez fortement aiguillonné par le danger pour essayer de repousser le scélérat qui en voulait à sa vie.

Voyant bien qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec un adversaire si faible sur la réplique , et si entêté dans ses projets , don Félix se mit en devoir de liposter sur le même ton. Il mit lestement pied à terre, se débarrassa de son manteau, et porta la main à la garde de son épée ; mais, quelque effort qu'il fit pour la tirer du fourreau, le temps l'avait si fortement cimentée dans sa gaîne, que c'en était fait des belles espérances du gentilhomme lolédain, si une

main libératrice ne fût tombée à point sur l'occiput du voleur; et celle main frappa d'une telle force que le pauvre diable de bandit resta un moment étourdi sous le coup.

— Courage ! seigneur cavalier , dit le libérateur inconnu, tâchez de lui prendre les mains et retenez-les ferme pour qu'il ne joue pas du couteau.

Animé par le secours de ce renfort inattendu, don Félix seconda vaillamment la bonne volonté de son sauveur; il déboucla le ceinturon auquel pendait son épée, et. ne pouvant percer de la lame, il frappa du fourreau, tandis que l'inconnu employait toutes ses forces à désarmer l'homme à l'estoc. Deux contre un , la partie était belle ! Ils la jouèrent si rudement, que le pitoyable coquin n'eut le pouvoir ni de se défendre contre les coups qui pleuvaient sur lui

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comme grêle, ni la force d'appeler à son secours. Enfin il tomba à peu près mort sur la place, tout couvert de contusions, mais ayant, pour laver ses blessures, l'eau du ciel que l'orage versait à flots sur la terre.

— Soyez mille fois béni , généreux inconnu, dit le jeune Valdelirios dès que le combat eut cessé , et que grâces soient rendues à mon saint patron qui vous a si uti-r lement amené sur mon chemin, alors que j'étais en si grand péril! Sans vous et sans votre courage, je risquais fort de ne pas assister demain aux fêtes du mariage de sa majesté catholique, notre glorieux roi Charles II.

-r-Vous allez à Madrid? demanda l'inconnu ; eh bien ! si vous le voulez, nous ferons roule ensemble?

— Si je le veux! reprit don Félix, mieux qiîo cela , mon niaiirc , j'exige que vous

montiez ep croupe avec moi sur ma mule; car la pluie a détrempé le chemin, et puis le temps est si noir que c'est à peine si nous pouvons nous entrevoir, et vous comprenez bien qu'il faut que nous fussions ensemble plus ample connaissance. Yous ignorez qui je suis, et je ne sais rien de yous, sinon que vous êtes courageux et fort, et que mieux me vaudrait, en cas de nouvelle attaque sur la route, avoir un seul poing comme les vptres que deux épées comme la mieui)c. Prenez donc place sur ma monture, abri sous mon manteau, et pressons le pas; car je sens au frisson qui me parcourt, qu'il ïxe fait pas bon jaser à ciel découvert.

La mule de don Félix , qui avait profité du combat pour prendre un peu de repos, ne se remit pas en marche de fort bonnç grâce quand elle sentit peser sur sa croupe 1^ surcharge qu'elle devait à la reconnais-

sance de son maître. Aussi , bien que don Félix la sollicllâl incessamment des talons, elle n'en prit qu'à son aise. L'orage était passé, et la nuit fort avancée, quand les deux voyageurs , criblés par la pluie , malgré la respectable ampleur du manteau qu'ils portaient étendu sur leurs tètes, arrivèrent à la porte de la Venta de Torréjon.

11 y avait là grande compagnie de gentilshommes, de bourgeois, de moines et de paysans , attirés à Madrid par les cérémonies du mariage du fils de Philippe IV avec Marie-Louise d'Orléans. C'était, dans l'unique salle de l'hôtellerie , un pêle-mêle de gens de toutes les Espagnes et de costumes de toutes les couleurs. Les uns se séchaient à l'immense brasero de cuivre où brûlait la carbonilla; les autres étaient couchés par terre, soit sur le plancher nu, soit sur les durs et minces matelas que l'hôte n'avait

pas cru devoir céder sans murmure à ceux qui avaient offert de les louer livre d'argent monnayé pour livre pesant de laine; il est vrai de dire que les matelas de l'hôtelier ne pesaient guère, et que d'ailleurs la valeur de l'argent ayant cours venait d'être réduite des deux tiers par un nouvel édit de Charles II.

Ce fut à la lueur du foyer, auprès duquel ils ne parvinrent pas sans peine, que les deux nouveaux amis se virent face à , face pour la première fois. Ils étaient tous deux à peu près du même âge; mais la physionomie de don Félix de Valdelirios avait quelque chose de plus avenant que celle de son compagnon. Gil Toralva, ainsi se nommait l'autre, était triste et grave; et puisj sa soutanelle noire , sa chevelure arrondie ea couronne monacale, et son main-

lien de séminariste, n'ajoutaient pas une expression de gaieté à ce visage pâle , à ce ce front déjà sillonné de rides. Ses regards étaient incertains et timides ; quant au sourire qui venait par mégarde se poser sur les lèvres de Gil Toralva, c'était bien le sourire castillan , qui sç montre involontairement, et qui s'enfuit , tout honteux qu'il est d'avoir osé se montrer.

Tels étaient les deux jeunes hommes qui se rencontrèrent la veille du mariage royal sur la route de Tolède à Madrid. Ils échangèrent quelques mots , mais sans pouvoir encore en venir aux grandes confidences de l'intimité ; il y avait autour d'eux un trop gênant auditoire. Ils attendirent, pour se parler à cœur ouvert, un moment plus favorable.

Quelques uns des voyageurs , pressés , sans doule, de gagner Madrid, quittèrent

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enfin la salle de l'hôtellerie ; quelques autres , désireux de jouir du spectacle d'un beau ciel étoile et de respirer l'air purifié par l'orage, descendirent dans la cour; ce qui restait d'étrangers prit le parti de s'endormir, si bien que Félix de Yaldelirios et Gil Toralva se trouvèrent maîtres du brasero.

— Puisque nous voilà à peu près seuls, dit le Toledain , car les morts ne comptent pas et ceux qui dorment ne sont pas moins sourds que les morts aux confidences qu'on peut avoir à se faire , je vais, si vous le voulez bien, vous ouvrir mon ùme tout entière, afin que vous puissiez y lire couramment. Si ma confiance en vous peut me donner la vôtre , dès ce soir nous serons frères de cœur, comme nous sommes déjà

frères d'armes de poing , je veux dire,

ajouta-t-il en riant.

Gil Toralva souril à sa manière, puis il tendit la main à don Félix et répondit :

— Seigneur cavalier , une telle fraternité m'est trop honorable pour que je n'accepte pas , à l'instant , le troc de confidences qu'il vous plait de me proposer. J'aurai , quant à présent, peu de choses à vous dire; mais tel que vous me voyez, j'ai une noble ambition ; aussi , que Dieu me soit en aide, que les saints m'accompagnent, et j'espère avoir un jour une belle et glorieuse confession à faire à mon frère don Félix de Valdelirios.

— Je le souhaite ! riposta l'enfant de Tolède.

Il plia le papier de deux cigarettes , en donna une à Gil Toralva; chacun alluma la sienne au brasier, et c'est au milieu des bouffées de fumée qu'ils chassaient devant eux que don Félix fit le récit suivant :

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0 J'aurai Vingt - cleilx atls vienne îà saillie nuit de Noël; je sitîs né à Tolède, de Migùfel Hieronimo de Valdelirios y Lampourda y Riansarez, surnommé le beau gentilhomme par tout ce qu'il eut autrefois de jolies femmes dans les deux Castilles. Quant au nom de ma mère, jugez, maître, si j'ai de bonnes raisons pour n'en point parler, puisque je ne vous le révèle pas , à vous pour qui je ne veux plus avoir de secrets. Qu'il vous suffise de savoir que , si la femme du feu roi Philippe IV eût régné sans mari et sans conseil de régence , Hieronimo, mon père, m'aurait au moins laissé la grandesse d'Espagne pour héritage , et peut-être bien aussi le bâton pastoral de quelque bon archevêché. Respect au mémoires royales. C'est déjà un don assez beau que celui de la vie.

: A vingt-cinq ans, mon père, car je dois

VOUS parler de lui d'abord, mon père, disje, se décida à prendre du service dans Jes armée du roi; il quitta Tolède, comme j'ai fait aujourd'hui , pour venir solliciter un grade à la cour; mais avec cette différence, entre nous, que moi je suis parti seul ce matin, tandis que le beau gentilhomme de Tolède se vit accompagné , jusqu'à la demeure de Philippe IV, par je ne sais combien de belles délaissées à qui il disait bien: 0 Je ne vous oublierai pas », mais que d'autres se hâtèrent de lui faire oublier.

» Il obtint ce qu'il était venu demander ; que n'aurait-il pas obtenu, mon père! Cependant il eut à se repentir d'avo r suivi la carrière des armes ; car il y perdit sa forlune et risqua de se faire trancher la tête. Hieronimo de Valdelirios était magnifique et généreux : tout son patrimoine s'en alla en fêtes, en tournois. Il était brave : il osa

attaquer, avec bonheur cependant^ un convoi de troupes françaises. Ce fut une grande faute, car, d'après les lois militaires de l'Espagne, tout capitaine qui offre le combat à l'ennemi sans l'ordre de son supérieur doit monter sur l'échafaud et y perdre la tête. Victoire et défaite sont également punissables; le succès n'absout pas de la rébellion contre la discipline. Mon père fut mis en prison; il y resta deux ans, attendant l'exécution du jugement qui le condamnait à mort. Le roi , cédant enfin à des prières auxquelles il ne savait point résister , — ceci est une affaire de ménage, — le roi, vous disais-je , commua la peine encourue par l'officier coupable , en celle d'un emprisonnement perpétuel. Peut-être le beau gentilhomme aurait-il fini ses jours sous les verroux, si une femme — notez bien ceci , une femme ! — si elle n'eût formé le projet de sauver mon père. De quel prix paya-

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t-elle l'infidélité du geôlier? Son confesseur le sait , ne cherchons pas à percer de sacrés mystères. Ce qu'il y a de certain, c'est que le prisonnier trouva un jour la porte de sa cellule ouvevte et que personne ne mit obstacle à son évasion.

» Une autre femme plaida de nouveau la cause du condamné fugitif auprès du monarque. Celle-ci avait de si beaux yeux, que la sévérité royale n'eut pas grand mérite à fléchir.

Libre , mais privé de ressources , mon père faisait triste figure dans ce monde, où il avait tant brillé. Une femme encore rétablit la fortune du beau gentilhomme. Celle qui consentit à relever l'.éclat de notre maison, était une noble et riche veuve qui se disposait à contracter un second mariage , elle allait épouser, par reconnaissance, un brave et pauvre hidalgo, qui, depuis un an

qu'il s'était hautement déclaré le champion de sa vertu , essayait de réparer, à force de coups d'épée bien adressés , les torts que , par soa imprudence et sa légèreté, la dame faisait chaque jour à sa réputation; car Dieu sait quelle terrible besogne elle taillait à son infatigable chevalier ! Trente combats livrés pour elle , vingt blessures reçues en son honneur ne témoignaient pas moins de la malice des médisans de la ville , q\ie de la persévérance de ce courageux défenseur de la beauté. Enfin la veuve allait donc lui accorder le prix si bien mérité de ses vîct le es et de ses revers en champs clos, quand mon père revint à Tolède. Mon père, je vous le dis encore, c'était Hieronimo deValdelirios, le beau gentilhomme ; il parut, et, sans combattre, il obtint de la noble et jeune douairière plus qu'elle n'eût donné à l'intrépide férailleur ; elle le pria de partager sa fortune, cl elle ne lui

dit pas : (f Epousez-moi. » C'est alors que mon père composa les paroles si connues de cette romance fameuse d'Antoine Cabezon :

Vaut bonheur En galanterie , Mieux qu'honneur En chevalerie.

«Enrichi par une femme, ruiné de nouveau par quelques amis ^ remis sur un pied d'honorable existence par telle autre, et donnant à celle-ci ce qu'il devait à cellelà, c'est ainsi que le beau gentilhomme de Tolède arriva jusqu'au dernier jour de sa vie, faisant toujours bon visage à la fortune, qui ne lui retirait les biens d'une main que pour les lui rendre de l'autre. Cependant , le moment arriva où la capricieuse ferma les deux mains pour ne plus les rouvrir ; mais Hieronimo de Valdelirios n'eut pas le

déplaisir de voir ce dernier désastre de sa maison ; il mourut une heure avant que la nouvelle de notre ruine complète arrivât jusqu'à nous ; il mourut , ayant auprès de lui un fils qui le pleurait de toutes les larmes de ses yeux et de son cœur, et trouvant encore à son chevet une femme à qui il pouvait sourire et répéter son refrain favori.

» Vous savez ce que fut mon père , est-il besoin de vous dire maintenant ce que je veux être? Quelques heures avant que d'expirer, il me parla ainsi :

« Si Dieu me redonnait la jeunesse et la beauté , je ne lui demanderais pas de me faire un sort meilleur ; car mon existence a été heureuse et belle. La vie a mille chemins , l'homme ne sait lequel choisir ; qu'il s'abandonne sans réserve , sans souci de son avenir, à la première

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main de femme qui viendra prendre la tienne pour le guider, et s'il ne va pas toujours à la fortune , c'est au bonheur qu'il sera conduit. Celui-là vaut bien l'autre. » Ces sages paroles se sont gravées sans peine dans ma mémoire ; je me les répétais ce matin en quittant le logis paternel , dont nos créanciers sont venus s'emparer, et, fidèle à la morale facile de mon père, je vais tendantlamaiuàcellequi voudralaprendre, heureux que je suis déjà, d'avoir eu à presser celle d'un ami. »

Ici s'arrêta la confidence de don Félix , et le regard de l'enfant de Tolède sembla dire à Gil Toralva : — A votre tour, mon frère , je vous écoute.

«Mon costume, reprit le séminariste, vons dit assez à quel état je fus destiné. Soumis à la volonté de mes parens, et d'ailleurs ne connaissant du monde que le mal qu'en disait le confesseur de ma mère, je n'avais rien à regretter en renonçant au monde. J'entrai au séminaire avec joie; j'en suis sorti, il y a trois jours, avec douleur, et cependant il me fallait en sortir. J'aurais voulu y mourir : je ne pouvais plus me résigner a y vivre.

» Si je vous disais, mon frère, que je n'ai pas bien compris toutes les circonstances de votre récit, peut-être ne me croiriez- vous pas, et pourtant rien n'est plus vrai. Mais faites la part de l'éducation que j'ai reçue, et il vous sera facile de concevoir comment il m'est impossible de me rendre compte de cette existence de gentilhomme qui va, ainsi, de l'amour mondain d'une femme à l'amour d'une autre femme. Hélas! de vrais-je même savoir ce que c'est que d'en aimer une seule? Regardez mon habit, et ne vous raillez pas de moi.

» J'appartiens à une honnête famille de laboureurs. Ma mère, qui attendit longtemps ma naissance, promit à Dieu de lui consacrer l'enfant qu'elle mettrait au jour. Vous le voyez, j'étais à peine au monde que déjà j'avais ma place marquée parmi les ministres de notre sainte religion. Heureux

NE lOUCilliZ l'AS A LA REINE. 07

ceux dont le nid est ainsi fait d'avance î Heureux ceux qui s'y trouvent couchés si doucement qu'ils ne s'aperçoivent pas que leurs ailes sont poussées! Une illusion si favorable au repos et à la pureté de l'ame, ne m'a pas point été donnée.

«Je ne vous dirai pas , seigneur cavalier, ce que fut ma première enfance, quels furent mes premiers jeux, mes devoirs, mes études; mais quand ma pensée, se repliant sur elle-même , retourne vers le passé, je trouve un charme infini à m'y arrêter long-temps. Je ne vous entretiendrai pas davantage de ma vie paisible du séminaire; ce qui est intéressant pour moi ne serait que puéril pour vous, et puis vous en pourriez rire , et je respecte trop mon bonheur d'autrefois pour l'exposer aux atteintes d'une plaisanterie,

» L'époque où je devais prononcer mes

vœux était prochaine. Encore quelques jours et j'allais appartenir irrévocablement àDieu; lorsqu'un malin, le supérieur vint me trouver dans ma cellule. Il m'ordonna d'aller rendre mes devoirs de bon fils à ma pauvre mère qui se mourait. Six ans s'étaient écoulés depuis qu'elle et moi nous étions séparés; mais je l'aimais assez tendrement, cette pieuse mère, pour éprouver un saisissement indicible à la funeste nouvelle que le supérieur était venu m'annoncer. Je fis vœu de ne prendre ni repos ni nourriture tant que je n'aurais pas accompli mon saint pèlerinage, auprès de celle, hélas! que je ne devais pas tarder à perdre pour toujours

Je craignais tant de ne point arriver assez tôt pour l'embrasser une dernière fois!

» Mon couvent est à cinq journées de distance du village où je suis né. Je me mis courageusement en route , sans guide ,

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sans monture et au risque de m égarer dans le pays montagneux qu'il me fallait traverser. Le peu d'habitude que j'avais d'une si longue course ne me permit de faire asse bien route à pied, que durant les deux premières journées. Au milieu de la troisième j'étais excédé de fatigue. Je demandai, dans les rares habitations que je rencontrai sur ma route, si on ne pourrait pas me louer soit une mule, soit un cheval, et je n'en trouvai point. Je me résignai alors à marcher de nuit et de jour; car je ne voulais pasm'arréter en chemin; cependant je sentais bien que les forces allaient me manquer. Enfin j'eus le bonheur de m'adresser à un paysan qui consentit à me céder sa mule pour quelques jours, moyennant une somme plus forte que celle dont je pouvais disposer ; mais je sus l'intéresser si bien à ma douleur, qu'il se contenta de la promesse que je lui fis de compléter la

somme exigée avec l'argent que me donnerait mon père.

» Tout ceci, seigneur cavalier, n'est pas fort amusant à raconter au digne fils du beau gentilhomme de Tolède; mais je ne me suis engagé qu'à vous dire ce qui est, et non pas à lutter avec vous d'esprit et de gaieté.

» Au moment où je me disposais à enfourcher la mule; un homme vint : c'était un soldat. Il me frappa sur l'épaule , et me dit:

» — Part à deux, mon frère! je monte en croupe avec vous, si toutefois vous allez à droite.

» — Je suis désespéré de vous refuser, mon frère, repris-je, mais mon chemin est à gauche.

» — En ce cas , vous aurez la bonté de

VOUS détourner un peu de votre droit chemin ; car voilà deux jours que je marche, et je n'ai pas le temps de me reposer à moitié route.

• — Pas plus que je n'ai , moi , mon frère, le loisir de changer de direction.

» — Alors , jeune moinillon , ajouta-t-il avec un sourire de mépris, tu vas te dépêcher de quitter l'étrier et la bride; car il faut que tu me cèdes cet animal au prix qu'il l'a coûté.

» — Impossible , mon frère. Et je tournai les talons.

» Cet homme se mit à ma poursuite , et , m'ayant rejoint après quelques pas. Il leva le poing sur moi en me disant :

» — Mais , moine de malheur, tu ne sais donc pas qu'ily a long-temps que j'ai besoin de battre quelque chose, fût-ce une robe

4a KE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

de franciscain? Si tu ne sautes en bas de ta mule, tes épaules se ressentiront de l'envie qui me talonne !

6 — Mon frère , répliquai-je avec fermeté, je ne descendrai pas et vous ne me battrez point !

»Sa main fermée , tombant sur moi , me rendit sa réponse.

» Oh ! alors le démon de la colère s'empara de moi; je terrassai le brutal, et je lui tins le genou sur la gorge jusqu'à ce qu'il m'eût dit : « Grâce! grâce pour la vie ! D

» Je n'abusai point de ma victoire; je ne fus point heureux d'avoir vaincu mon adversaire, mais j'appris que j'étais fort, et , tout en regrettant l'emploi que je venais de faire de ma force , je commençai à me deiçiander si Dieu , qui me l'avait donnée ,

voulait ou ne voulait pas m'en interdire à tout jamais l'usage.

» Ce fut là ma première incertitude. Elle me traversa l'esprit comme un éclair; mais tout aussitôt mes craintes filiales me rappelèrent au motif impérieux de mon yoy^^e,

))Je continuai mon chemin sans autre malencontre. J'arrivai chez nous ; trop tard, ami, trop tard : ma mère n'était plus !

• » A cette nouvelle, je m'évanouis. Ce

n'était pas là, direz -vous, le fait d'un homme fort; mais, depuis cinq jours , je n'avais rien pris, je n'avais pas dormi un seul moment; et puis, mon émotion était si grande, qu'il me fallut bien y céder.

» JjB n'ai point à vous dire si je regrette ma mère; les paroles , si éloquentes qu'elles

soient, ne peuvent rendre compte que des douleurs émoussées par le temps. Le silence seul témoigne vraiment bien d'un chagrin vivace et profond. Je me tais et je pleure. »

Ici Gil Toralva fit une pause, car il sentait que sa voix allait s'éteindre. Quand il eut passé son mouchoir sur ses yeux , il reprit courage et continua ;

«Quelle qu'en fût la cause, excès de fatigue ou de douleur, je tombai si dangereusement malade, que, le lendemain de mon arrivée, j'étais expirant dans ce même lit où deux jours auparavant , ma mère avait rendu le dernier soupir.

» Si Dieu m'eût rappelé à lui en ce tempslà , j'aurais pu , sans craindre d'épuiser les trésors de sa miséricorde, réclamer ma part du ciel ; car ma robe d'innocence

n'avait rien perdu de sa blancheur primitive, et, j'ose le dire, c'est à peine si le Tout-Puissant, qui n'a qu'à le vouloir pour compter lès grains de sable au plus profond^ des abîmes de la mer , c'est à peine, dis-je, s'il aurait pu découvrir quelques parcelles de la poussière terrestre dans le fluide transparent dont il a formé mon âme. À parler vrai , cette pureté, dont je me* glorifie vaniteusement aujourd'hui , n'était pas, cependant, fort méritoire. Per-

Jî^ sonne, jusquvlà, ne m'avait heurté, com- •S( ment aurais-je sali ma robe en tombant? 5 Aucun orage n'avait grondé en moi, com- ? ment les eaux limpides de ma jeune con- ^ science se seraient elles troublées? Il m'était réservé d'apprendre plus tard que la vie ne nous est comptéêpour quelque chose qu'autant qu'elle a été pour nous une suite d'épreuves difficiles , et que mourir sans avoir eu de dures privations à subir, des enne-

mis à vaincre et soi-ibême à combattre, ce ii'est pAs avoir véciî. La mort , qiil passa si près de moi , dédaigna de me prendre. Une crise heureuse me sauva.— Devrais-je dire lieiiréuse? — Mais ma convàlescenoe devait être longue.

» Mon père , qui n'avait plus que moi à aimer, me voyant si faible , cra-îgnit de compromettre ma santé en me laissant râ^rlir trop tôt; aussi ne voulut-il pas me permet-* tre de retourner au séminai^. Il écrivit au .^^; supérieur et obtint l'autorisation de me ^S| garder chez lui jusqu'à l'époque de mpn '

entier rétablissement. -

«Trois mois durant, iLme fut impossible d'étendre mes promenades au-delà-tîu petit jardin qui attenait à notre maison , attendu que tout exercice mal' calculé sur mes forces pouvait me causer une rechute dangereuse. Que faire chez soi qunnd le

mouvement est défendu, quand letude nous est interdite? Il faut bien chercher des distractions dans sa pensée , dans la lecture. Je-^«nsai, je lus; mais, hélas! je l'appris alors, toutes les pensées ne sont pas innocentes, tous les Uvres ne sont pas bons à consulter.

,, A portée d'escopette de notre habitation demeurait une vieille femme qui vivait là d'une pension, fort honorable que lui faisait une noble dame qu'elle avait seirvie " autrefois. Elle n'étSit pas seule dans sa maisonnette; il y avait auprès d'elle une toute jeune personne de seize ou dix-sept ans , ^ si intéi^ssamteVsl jï)Uc ^ô mhtî frère , si jo- • MeMqnp la j*emièi$y]pis qX^nies yeux.s^'arrêtèpent sur le* iens, )e.fton»Vis sans pcihe . . commVit; i^lâm* ti^re p^rc,^% ment-la créature sortie des mains de Dieu sans passer par la s'ci^i^uVc humaine avait si fa-

cilement cédé aux séductions de la femme.

• Vous souriez? Moi aussi je me sentis sourire en la regardant, et puis la rougeur qui lui couvrait le visage, me fit rougir à mon tour; je ne devinai point lé motif de son pudique embarras ; mais j'éjais honteux de sa honte , ému de son émotion , elle baissa les yeux; moi, je la regardais toujours.

» Comment m'étais-je trouvé chez elle ? Vous allez le savoir.

» Ce jour-là , me sentant plus fort que les jours précédons, j'allai, de maison en maison , remercier les bonnes gens du village de l'intérêt 't^'ils avaient •biqp voylu me témoigner di^^it ni^^ongu^ maladie^ La vieille Harcqjfç é^ait veniye^souvent me visiter ; j^me repdis ason ^ogis, sans me^ douter encore de la surprise qui m'y attendait; car j'ignorais complélement l'exis-

tencc de sa jeune compagne , de sa fille, de sa pensionnaire.

» Marcelle était sortie , Sylvia me reçut. Vous savez si je la contemplai long-temps. Je fus frappé d'une telle admiration à son aspect, que je ne songeai pas, même, que mon extase pût l'offenser.

0 Combien il dut être beau le réveil du premier homme , quand le Seigneur eut accompli son œuvre et rempli sa plus douce promesse ! Voilà ce que je me disais en regardant Sylvia; car pour moi aussi, c'était un étrange et délicieux réveil! Ecoutezmoi sans m'accuser de sacrilège; je puis parler ainsi maintenant : je n'appartiens plus aux ordres religieux.

» Je dus croire enfin que l'indiscrétion de mon regard l'avait fâchée contre moi ; car je lui parlai et je n'en obtins pas de réponse.

5o NE TOUCHEZ PAS A LA 1\EINE.

Elle me montra un escabeau, et ce fut avec un signe seulement qu'elle m'invita à m'asseoir. J'en avais grand besoin , je vous jure, pour donner à mon pauvre cœur le loisir de se remettre d'une si forte émotion.

» Par deux ou trois fois, j'essayai timidement de lui expliquer la cause de ma surprise; mais Sylvia était alors tout occupée de son rouet et de sa quenouille , qu'elle venait de reprendre. C'est à peine si elle répondit à mes excuses par un léger mouvement de tête.

«Décidément, me dis-je, elle est irritée, et je me résignai à garder le silence. Cependant je ne pouvais pas la croire trop cruellement blessée, lorsqu'à la dérobée, mes yeux , se dirigeant malgré moi sur elle , l'apercevaient glissant , tête baisée, un regard plus curieux que mécontent vers son offenseur.

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 5l

» Vous n'êtes point limido, vons, mon frère, vous ne comprenez pas quel cliar^ mant supplice j'éprouvai quand je m'aperçus que j'étais l'objet de son allenlion. Ce coup d'œil que je rencontrais , venant furtivement à moi , me gênait délicieusement. Oh ! non! non ! vous ne pouvez pas comprendre cela; vous ne l'avez pas vue, je ne saurais vous la peindre, cette jeune fille, assise à dix pas de mon escabeau, qui détournait avec une coquetterie tout ingénue sa charmante tête blonde dès que je levais les yeux sur elle , et qui m'attirait du regard aussitôt que j'avais repris mon maintien discret. Je ne me rendais compte de rien encore; mais je souffrais également et de mon embarras et du sien. »

— C'était l'amour ! mon maître , interrompit don Félix.

— Je crus, un momenl, quec'était le dé-

5a NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

mon, riposta le séminariste; aussi, je me mis en prière , demandant à tous les saints le courage nécessaire pour me lever et sortir, car je ne m'en sentais ni la force ni la volonté.

a Enfin la vieille Marcelle rentra.

» — La conversation de Sylvia n'a pas dû vous divertir beaucoup , me dit-elle.

» — Il est vrai qu'elle ne m'a point encore parlé.

» — Eh bien ! mon jeune frère , reprit la bonne femme, vous resteriez là jusqu'aux grandes fêtes de la Saint-Jacques, qu'elle ne vous en dirait pas davantage.

» — D'où vient cela ? demandai-je avec inquiétude.

» Sans me répondre encore, dame Marcelle s'adressa à Sylvia. — C'est notre ma-

lade, continua-t-ell(î en me désignant à la silencieuse fille ; c'est le fils du voisin Christophe Toralva , celui dont je t'ai parlé.

0 Un son rauque , et qui n'avait rien de la voix humaine, fit un tel effort pour s'échapper de la poitrine de Sylvia, qu'il sembla la déchirer en passant. Un frisson de terreur me parcourut, mes jambes fléchirent, et j'eus un nuage sur les yeux.

« — Eh bien! me dit Marcelle, vous savez maintenant pourquoi la pauvre enfant ne vous a pas répondu?

» — Muette de naissance? demandai-je.

» — Non pas: muette par un crime! Ohl c'est une terrible histoire! c'est une horrible action que Dieu pourra peut-être pardonner au coupable , mais que, si j'étais la justice du roi et de la sainte inquisition, je ne voudrais pas pardonner, moi!

«Sylvia, qui voyait bien où la bonne femme voulait en venir, joignit les mains et la regarda avec la prière dans les yeux, comme pour lui demander grâce et silence; mais dame Marcelle, qui avait trouvé un auditeur qu'elle était sûre d'intéresser, ne voulut pas perdre une si belle occasion de faire briller sa verbeuse éloquence.

» Sylvîa quitta son rouet et se leva; je la suivis des yeux, non plus avec admiration, mais tout rempli pour elle d'un sentiment de sainte pitié. Ce cri qu'elle avait poussé retentissait encore à mon oreille et me brisait le cœur.

ï Pauvre belle! lui dis-je, et elle partit.

» Dois-je vous révéler ce que m'apprit la bonne femme ? C'est mon histoire seulement que je devrais vous dire; mais comment pourrai-je vous parler de moi sans

mêler à mon récit d'autres noms que le mien? Dans ce monde , où tant d'existences se croisent, un seul n'est quelque chose que parce qu'il tient à plusieurs, et le plus iàolé de tous, peut-être, ne subit avec résignation son isolement que parce qu'il retrouve , au fond de ses souvenirs , un monde tout entier qui peuple sa solitude.

— Va pour l'histoire de la muette , répondit l'enfant de Tolède ; mais soyez bref, mon frère , si vous ne voulez pas que le grand jour vous surprenne ici. D'ailleurs que nous importe ? reprit-il aussitôt , et comme s'il eût craint de blesser la susceptibilité de Gil Toralva ; le temps est à nous; Madrid n'est plus qu'à quelques pas, et pourvu que nous arrivions d'assezbon matin pour saluer, des premiers, la reine à son entrée, nous aurons bien employé la nuit.

— Je n'abuserai pas des momens d'at-

tention que votre amitié m'accorde ; d'autant plus , seigneur cavalier, que cette déplorable aventure peut être résumée en quelques mots.

« Une noble dame, que vous me permettrez de ne vous point nommer, délaissée par un mari qui ne lui donna qu'un grand nom discrédité, en échange d'une prodigieuse fortune , crut que la vengeance était chose permise , et elle se vengea , au prix d'un remords et de son salut, des infidélités ruineuses du coupable prodigue.

• Elle devint mère.

58 NE TOUCHEZ PAS A LA FiEINE.

» Si secrète que fût la naissance de cet enfant, le mari découvrit la retraite où l'épouse infidèle faisait élever sa fille. Il se rendit chez la nourrice , s'empara de l'innocente créature : peut-être d'abord voulait-il la tuer? Il se contenta de la mutiler de telle sorte qu'il devait lui être à tout jamais impossible de dire, en montrant celle qui l'avait mise au jour : « Yoilà ma mère. » Puis il revint auprès de sa femme; et, prenant avec elle le ton de la raillerie, il lui dit :

» — Il est des secrets si importans pour le repos et l'honneur d'une famille, qu'on ne saurait les mettre trop bien à l'abri de l'étourderie et de l'inexpérience des enfans. J'ai vu votre Sylvia, madame, et j'ai trem-^ blé pour votre réputation, car les petites filles sont si causeuses ÎMais rassurez-vous; grâce à mes soins, elle ne révélera jamais à personne le mystère de sa naissance.

» D'abord la pauvre mère crut que sa fille était merle, et elle pensa mourir aussi; mais, lorsque son mari lui eut appris froidement comment il avait accompli cet acte de lâche cruauté, elle remercia Dieu et le bourreau de Sylvia de ce que celle-ci existait encore.

» — Eh bien oui, elle vivra, dit-il, mais à cette condition, madame, que vous ne la re verrez jamais. C'est là le prix que je mets à ma clémence.

» La mère consentit à tout ce qu'on exigeait d'elle. Sylvia vécut. Et puis des années passèrent.

» La pauvre dame avait tant pleuré , elle avait eu tant à pardonner à son mari, qu'elle se croyait elle-même bien digne de pardon.

« — Permettez -moi, dit-elle un jour au

comte de... ah! pardon, j'allais le nommer; permettez-moi, lui dit-elle, d'aller embrasser mon enfant.

» II la regarda avec des yeux étincelans de fureur , comme si l'injure n'eût daté que de la veille.

0 — L'embrasser! dites -vous, madame?

Mais ne savez -vous donc pas que j'ai juré devant Dieu que la première caresse maternelle qu'elle recevrait de vous serait le signal de sa mort?

» — Il y a quinze ans , monsieur le comte, que j'expie mon erreur dans les larmes.

• — Il y a quinze ans, madame la comtesse, que la vie de celle enfant me pèse et que je combals le besoin de satisfaire ma vengeance. Soit! allez l'embrasser aujourd'hui , mais en même temps , dites pour elle

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 6l

les prières des morts, car demain chacun de nous aura obéi à l'élan de son cœur.

» — Je me résigne , dit la comtesse.

» Et elle alla s'enfermer dans son appartement. Une heure après, sortie furtivement du château , elle courait à pied par des chemins de traverse , afin d'enlever son enfant aux bonnes gens à qui elle l'avait confiée. La comtesse , accompagnée de l'intéressante créature , arriva alors dans notre village ; elle frappa à la porte de dame Marcelle, l'ancienne camériste de sa mère; elle lui raconta ce que je viens de vous dire , lui remit Sylvia en garde , et , heureuse de savoir celle-ci à l'abri des poursuites du barbare, elle alla se livrer aux effets d'une colère qui devait bientôt lui ouvrir les portes du tombeau.

» La seule pensée qui me domina pen-

62 NE TOrCIIEZ PAS A LA HEINE.

dant le récit de dame Marcelle fut aussi une pensée de sang et de vengeance. Je me raj»pelai qu'un jour l'amour filial m'avait rendu fort; je compris au mouvement d'indignation qui précipitait mon sang dans mes veines, qu'un autre amour, celui de la justice peut-être? pourrait me pousser à faire un nouvel essai de ma force et de mon courage, contre le bourreau d'un enfant. J'éprouvais le besoin de lui aller demander compte, les armes à la main , de l'irréparable malheur auquel il avait condamné un être innocent et faible.

» Ainsi, vous le voyez , mon frère , depuis ma sortie du séminaire , toutes ces idées de calme et de charité qu'on avait pris soin de cultiver en moi s'effaçaient de jour en jour de mon esprit, et , sous la robe du lévile, le coeur de l'homme de guerre se faisait jour.

» J'ai parle de livres , je crois ; il en est un qui acheva de me perdre , si toutefois c'est se perdre que de sortir d'une voie dans laquelle on ne peut plus marcher le coeur en repos , la conscience pure , et sans laisser à chaque pas un regret derrière soi. Ce livre qui m'éclairasur ma véritable destinée, vous le nommerai-je ? c'est l'immortel ouvrage de notre Michel Cervantes, c'est YHlsloire de don Quichotte. »

Ici , don Félix de Yaldelirios partit d'un éclat de rire si bruyant , que peu s'en fallut que toute la chambrée ne fut réveillée en sursaut. Cet accès de gaieté ne déconcerta pas le conteur.

s Libre à vous, maître, de ne voir dans ce livre qu'un sujet de plaisanterie ; quant à moi, je le pris au sérieux, et pour cela, j'eus peu de chose à faire. Mais d'abord , réfléchissez à ce que j'étais quand ce livre me

tomba sous la main. Simple novice d'un couvent, je n'avais lu jusqu'alors que des ouvrages de piété; ceux-là ne m'entretenaient que des œuvres de Dieu et des miracles des saints ; comme je n'avais en moi ni l'esprit divin ni la puissance des bienheureux, je m'humiliais devant les sacrés mystères sans essayer de les comprendre.

» Cervantes fut le premier qui me parla des actions des hommes ; enfin , je vis agir, je vis combattre mes semblables. Sans trop de présomption , il me fut possible de me croire leur égal, dem'inspirer de leurs inspirations, de juger leurs erreurs, de me rendre compte de leurs sensations , en m'étudiant moi-même.

« Celui-là, c'est moi, me disais-je. Celuici , c'est moi encore. Voilà ce que je suis , voilà ce que je pourrais être ; voilà ce que je ne voudrais pas faire. » Enfin , je sortis de

NE TOrCHEZ PAS A LA REINE. 65

celle lecture le cœur, pour ainsi dire, retrempé dans la \ie humaine, et plein de respect pour les nobles erreurs du héros de Saavedra.

» Avouez-le, bien qu'il soit venu trop tard au monde pour servir utilement l'humanité, l'insensé qui s'est trompé seulement de date a des droits à l'estime de tous les gens de cœur; car il est beau de ne pas être de son époque, quand on appartient à une époque où le comble du ridicule est de se faire le champion du faible contre le fort, de l'opprimé contre les oppresseurs. Le temps serait mal choisi pour discuter sur ce grave sujet; mais si j'ai bien saisi la pensée de l'illustre écrivain, non, mon frère, non, la critique de Michel Cervantes ne s'adresse pas au chevalier errant : elle frappe sur tout un siècle , si fort engagé dans des voies d'aveuglement et d'erreur,

qu'il ne lui fut pas possible de comprendre que ses \ices , que ses crimes étaient trop nombreux pour qu'on pût espérer de les vaincre avec les armes loyales de la cheva-« lerie. Voilà ce que le bon soldat de Lépante , ce que l'intrépide esclave des pirates d'A.1ger a voulu dire aux hommes de son temps. Mais dans quel siècle les hommes ont-ils jamais su découvrir la vérité là où il fallait la chercher ? »

— Vous êtes habile , mon frère, à sonder le fond des choses et la pensée des gens ; quant à moi, qui ne saurais me donner pour aussi grand docteur que votre seigneurie, je vous le dis, en toute ignorance , je n'ai jamais vu , dans ce livre fameux, autre chose que l'accès de gaieté d'un esprit bouffon assez privilégié du ciel pour pouvoir, sans reprendre souffle, prolonger un éclat de rire au-delà des limites accordées à la respira-

tion humaine. Mais voyons , maître , ce qu'il advint de votre goût subit pour les entreprises chevaleresques , et surtout n'oiiblioz pas que je me suis laissé grandement alTriander au portrait de votre pauvre et jolie muette. Si novice que vous fussiez alors 5 l'histoire de vos amours n'a pas du s'arrêter en si beau chemin. Vous baissez les yeux? Vous soupirez, mon frère? Hâtezvous de parler, c^r voilà que je me fais votre roman.

— S'il doit porter atteinte à la vertu de Sylvia , au respect que je devais à son malheur, à la chasteté que mon état m'imposait , reprit vivement Gil Toralva , à qui une longue pause n'avait point été inutile, soufflez sur l'édifice que votre imagination vient de construire, seigneur cavalier, car vous avez bâti à faux. Je n'ai point à vous faire un de ces récils scandaleux qui pénè-

trent le cœur des mondains d'une joie infernale et qui les font applaudir avec les démons à la chute d'un fils indigne de l'Eglise. Je bronchai , oui ; mais je ne tombai pas.

•— Du moins vous revîtes Sylvia ?

— Tous les jours, mon frère , répondit le séminariste en baissant la voix. J'avais beau, durant ma promenade accoutumée, prendre mille détours pour fuir un danger que je ne m'expliquais pas , mais dont j'avais la conscience; j'étais, au milieu do nos campagnes , comme dans un labyrinthe dont toutes les roules viennent se réunir au même point. Quelque part que je dirigeasse mes pas, toujours je me retrouvais devant la porte de Marcelle? M'abandonnais-je au hasard? le hasard, complice de l'invincible attrait dont je cherchais vainement à me défendre, me ramenait comme

NE TOUCHEZ PAS A LA lîEINE. 69

par la main, à deux pas de celle porte où la perdilion m'atlendait.

— JVnlends, interrompit don Félix, et comme la perdition est, après tout, une assez douce chose , lorsque c'est dans deux beaux yeux que s'est réfugié le feu de l'enfer, vous laissiez agir le charme attirant, et dame Marcelle avait souvent l'honn^ir de votre visite.

— Je voulais résister; oui, mon frère, je le voulais sincèrement; mais le pouvais-je? Si, mieux armé contre la tentation, je parvenais à m'éloigner de la maison de Marcelle sans que mon pied en touchât le seuil, ce cri, vous savez, le cri déchirant de Sylvia, m'arrêtait en chemin. Elle m'avait vu passer, elle m'appelait , et , par pitié pour elle, mais sans prudence pour moi, je revenais sur mes pas , et le fruit de mes

pricrcs et de mes pieuses résol niions était encore une fois perdu.

« Cependant les jours s'écoulaient ; ma convalescence tirait à sa fin, j'avais à peu près recouvré mes forces ; et le supérieur, instruit de mon retour à la santé, me rappelait au bercail. »

• — Voilà qui ne va pas bien pour vous ,

observa le jeune gentilhomme ; l'amour est un rude maître, mon frère ; quand on s'est mis au service de celui-là , il devient malaisé d'en servir d'autres.

« Jusque-là, poursuivit Gil Toralva, je ne m'étais pas trop mis en peine de ma rentrée au séminaire ; mais quand le jour de mon départ fut sérieusement arrêté , je m''!nterrogeai avec une rigoureuse attention , et mon sévère examen de conscience me prouva que j'avais bien des pénitences

h subir, bien des sacrifices à offrir à Dieu avant que d'être digne de reprendre ma place parmi nos jeunes et pieux compagnons d'études.

j> De toutes les résolutions que je pris pour rentrer en état de grâce, la plus pénible fut celle de ne plus revoir Sylvia. Quoi qu'il m'en dut coûter, je m'y résignai cependant, et, durant les deux jours que je pouvais encore consacrer à mon père, j'eus assez de courage pour ne pas même regarder du côté de l'habitation de Marcelle.

• Je fis mes adieux à tout le voisinage; la bonne vieille et Sylvia furent seules exceptées. Pourtant, ce n'était pas celles-ci que Je quittais avec le moins de regrets ; mais j'avais promis à Dieu de ne point les revoir, et mon bon ange me protégea si bien , que je tins ma promesse, s

— Et c'est ainsi que finit l'histoire ? de-

manda doa Félix. Peste! quelle conclusion! Voilà justement ce que nous appelons un dénouement en queue de poisson; on croît tenir quelque chose , et rien ne vous reste dans la main.

— Prenez patience, mon frère, je ne vous ai pas tout dit :

Le fils du beau gentilhomme de Tolède se remit en devoir d'écouter, mais un peu plus par charité chrétienne que par intérêt de curiosité; car à vrai dire, il commençait à trouver l'histoire passablement filandreuse; et puis, le jour venait de poindre elle vent apportait jusqu'à lui le bruit des canons de la ville, qui annonçaient, à coups répétés , les fêtes qui se préparaient à Madrid. G il Toralva reprit la parole.

« Mon père me souhaita bon voyage , et je partis. 11 me fallait passer devant la mai-

son de Marcelle pour gngner la gratid'route. Je m'armai d'une belle résolution, mais, quand je fus à dix pas de la demeure de Sylvia, le tremblement me prit. Je baissai la tête et je fis le signe de la croix pour rassurer mes pas et mon cœur. L'ange gardien de mon salut entendit ma prière, et Dieu, qui me rappelait à mes pieux devoirs du séminaire, — je le croyais du moins! — Dieu permit que la porte et les contrevens fussent encore fermés quand j'arrivai devant cette maison, où j'étais entré, un jour, avec toute l'innocence de l'âme, et dont je sortis épouvanté du désordre de mon esprit et de l'intraduisible hardiesse de mes pensées.

«Cependant le charme attirant ne laissa pas que d'agir, lorsque je traversai ce passage périlleux. Malgré moi, il me fallut lever les yeux sur la fenêtre où , plus d'une fois , j'avais aperçu , non sans effroi , Sylvia

qui souriait de loin à mon approche. Bien que la matinée fût déjà fort avancée , au dehors tout était clos , et aucun bruit du dedans ne vint frapper mon oreille.

j>Lecroiriez-vous, mon frère, au lieu de rendre grâces au Seigneur de ce qu'il prenait visiblement soin d'épargner une nouvelle épreuve à ma faiblesse, je fus tenté de m'arrêter en chemin et de frapper à cette porte pour m'enquérir du motif de ce silence inaccoutumé à j)areille heure. Pourtant je passai outre; mais tel est l'orgueil humain, que je fis honneur à mon courage, d'une victoire d'autant plus facile que personne ne m'avait offert le combat.

» A une faible distance de mon village, je me croisai avec un régiment de troupes aragonaises qui changeait de garnison. Cette rencontre j à peine remarquable pour tout autre , avait pour moi toute l'importance

d'un spectacle nouveau. Celait la première fois que je voyais un régiment sous les armes. Accoutumé, dès l'enfance, à l'appel monotone des cloches , au chant solennel de l'orgue , je ne me faisais aucune idée de cet accord puissant des tambours et des clairons qui va réveiller le courage jusqu'au fond du cœur de l'homme, et qui force le pied à suivre la mesure. L'impression que ces bruits d'armes et d'instrumens produisirent sur moi fut si profonde, si durable, que long-temps après, quand cette marche militaire , que je ne pus jamais tout-à-fait oublier , me revenait en mémoire , je voyais toutes les illusions de la gloire poser devant mes yeux ; le démon des conquêtes égarait ,mon esprit ; je respirais l'odeur de la poudre; mes mains, jointes pour la prière, manœuvraient l'arquebuse , et je sentais mes artères battre à l'unisson des baguettes qui frappaient le tambour.

^6 UsE TOICUEZ l'AS A LA UliLNE.

» Peut-être me direz-vous que ce sont là des jeux d'enfant : erreur, mon frère, c'était une vocation d'homme qui se manifestait hautement. Le régiment passa, et moi, Je restai long-temps fixé à la même place , oubliant le vœu de ma mère au jour de ma naissance, oubliant le séminaire qui réclamait toutes mes pensées , oubliant Sylvia elle-même 1 Je m'enivrais de tout ce que je voyais , de tout ce que j'entendais, et , sans mépriser ma robe de novice , à l'aspect de ces brillantes uniformes , l'envie se glissait en moi , et je me disais : — « Heureux ceux qui marchent sous ce drapeau; heureux ceux qui sont armés pour le défendre! » Et, quand le régiment fut loin , si loin que ma vue ne pouvait plus atteindre jusqu'à lui , quand le bruit se fut éteint dans les détours de la route , je posai mon oreille contre terre pour surprendre encore quelques fragmens épars de cet air de marche que le

NE TOrCHEZ PAS A LA RELNE. ']']

vent n'apportait plus jusqu'à moi que par lambeaux d'harmonie. »

— Si quelques manans , soufflant dans des tubes de cuivre plus ou moins recourbés, si une douzaine de baguettes d'ébène, frappant sur de la peau d'âne , ont pu vous causer une telle extase , dit l'enfant de Tolède, il n'y a point à en douter , mon frère, l'exercice à feu vous eût rendu complètement fou.

— Ou plutôt criminel, sacrilège, reprit le séminariste; oui, si j'avais vu le régiment rangé en ordre de bataille, ohl alors, je le sens, j'aurais déchiré ma robe, et demandé place pour moi dans les rangs des soldats. Dieu, qui me protégeait toujours, ne voulut pas, sans doute, soumettre ma raison à si rude épreuve. Je me remis en marche, lui demandant j^ardon de la malheureuse vivacité de mon esprit à s'impressionner de

tout ce qui pouvait le distraire de ses devoirs religieux. Encore une fois , la prière calma mon agilalion, et je Unis par reprendre confiance dans cet avenir où je me voyais à l'abri des tentations périlleuses et des mauvaises pensées qui n'avaient cessé de m'assiéger depuis mon départ du séminaire. Je m'en allais ainsi , au petit pas de ma mule, quand j'entendis quelqu'un m'appeler par mon nom. Je tournai les yeux du côté d'où la voix élait partie et je reconnus dame Marcelle qui m'attendait, assise au bord d'un fossé. Imaginez ma surprise, ma terreur, ma coupable joie , Sylvia était auprès d'elle!

» Je crus d'abord qu'elles se trouvaient là toutes deux , par hasard ; mais non , parties avant moi du village , elles étaient venues guetter mon passage sur le chemin ; et, priez pour moi, mon frère! ce n'étaii pas seule-

ment pour recevoir mes adieux. Deux mulets , chargés de selles de voyage , me firent soupçonner qu'elles ne devaient pas me quitter de sitôt. Je ne me trompai point dans mes suppositions; car la bonne vieille, dès que je fus près d'elle , me dit que nous allions marcher de concert jusqu'à mon avant- dernier jour de route. »

— Mort de mon âme! interrompit alors don Félix, voilà une charitable femme. Oh! la bonne gardienne de la vertu des filles , qui amène ainsi sa brebis sous la dent du louveteau !

— Si vous saviez, poursuivit Gil Toralva, quel doux regard de reproche Sylvia laissa tomber sur moi lorsque je cherchai à faire excuser mon départ précipité. Il me fallut mentir , et je crois qu'un mensonge à Dieu même m'ciil été moins pénible que celui-là. Comment hii dire, à elle, qui se souvenait

8o NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

si bien de moi : « Je vous ai oubliée ? « Elle me fit un signe de tête qui me prouva qu'elle n'en croyait rien. Je rougis; mais je lui sus bon gré de ce qu'elle doutait moins de mon cœur que de la vérité de mes paroles.

» — C'est mal d'oublier des amis, me dit dame Marcelle; mais que le péché vous soit remis, mon frère; tout n'est-il pas réparé, puisque nous allons faire roule ensemble pendant quatre jours?

»Un froid mortel me saisit, et mon cœur battit à se rompre dans ma poitrine. Je n'eus pas la force de demander à la bonne vieille pourquoi elle avait résolu de me conduire si loin. Je regardai Sylvia avec surprise et frayeur. La malice et la joie illuminaient ses yeux.

» — Vous comprenez bien, reprit dame Marcelle, qui ne demandait qu'à être in-

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. Si

terrogée pour répondre, vous comprenez bien, mon jeune frère, que ce n'est pas tout- à -fait pour avoir l'avantage de vous accompagnerquenousnousmettons ainsi en route. Tout intéressant qu'il soit pour nous, de savoir si vous êtes arrivé sain et sauf au séminaire il y a un intérêt plus puissant encore qui nous oblige à faire ce grand voyage.

—Gageons, dit le gentilhomme, que les paroles de la vieille ne vous furent point douces au cœur.

— Vous gagneriez l'enjeu, maître, riposta le conteur; car je me sentis chagrin en les entendant, et pourtant il fallait bien qu'il en fût ainsi. Quels di*bits avais-jeàune telle démarche de la part de ma jolie muette?

» — D'o ùv ent que vous ne me demandoz rien? continua dame Marcello, qui tenait absolument à être questionnée. Cependant

VOUS ne pouvez pas savoir encore la grande histoire, puisqu'elle est toute fraîche d'hier, et que ce matin nous avons quitté le village sans en rien dire à personne. Voilà ce que c'est, mon frère; nous allons être riche, Sylvia, je veux dire; oui, riche comme une héritière de Lima ou de Sanla-Crux de la Sierra. Le comte de... nous rappelle.

» — Comment, le père de Sylvia?

» — Le mari de sa mère, du moins. Il a des remords, le mécréant; ça lui pousse enfin! Lui qui ne savait rien de ce que c'est que la crainte salutaire de Dieu, il n'ose plus, maintenant qu'il se voit au moment redoutable et préfix où il va lui falloir rendre compte de ses crimes, il n'ose plus partir pour l'autre monde avant d'avoir essayé de les réparer» Il ne peut pas redonner la vie à sa femme, la parole à celte innocente enfant; mais il peut lui léguer des biens, tel

c'est pour la rétablir dans ceux de sa malheureuse mère qu'il a envoyé vers nous un exprès avec une lettre signée de sa scélérate de main. »

» La bonne femme me débita cela tout d'une haleine, et puis elle mit sous mes yeux la lettre du bourreau de Syîvia, Je vis qu'en effet, pour essayer de se réconcilier avec sa conscience, le comte, cédant aux sévères conseils de son confesseur, avait fait chercher de province en province la demeure de Sylvia, et qu'étant parvenu à la découvrir, il rappelait auprès de lui la jeune fille pour la nommer, avant que de mourir, et son unique héritière et son enfant d'adoption. 11 voulait ne fermer les yeux à la lumière du jour qu'après avoir remis , luimême , dans les mains de sa victime, le testament que son confesseur lui avait dicté en faveur de Sylvia. Je bénis le sort qui ren-

dait une fortune à l'intéressante pensionnaire de dame Marcelle; mais, tout en me sentant bien de sa présence, je n'osai pas m'estimcr heureux d'une circonstance qui m'obligeait à devenir, pendant quatre lon»gues journées, le cavalier servant de celle que j'aurais voulu fuir jusque dans l'éternité. Et elle paraissait heureuse! Cependant il y aurait eu lâcheté, n'est-ce pas, mon frère, à reculer devant le danger? s

— Il y aurait eu sottise, répliqua don Félix, à ne point accepter le bonheur quand il venait s'offrir à vous. J'estime qu'il est mal d'appeler le tentateur; mais, quand il nous apparaît sous une forme séduisante, on ne saurait lui faire trop bon accueil. D'ailleurs, à des femmes en voyage, le bras d'un homme est indispensable, et pou- "viez-vous refuser à Sylvia le secours du vôtre?

^B TOrCHEZ PAS A. LA REINK. 85

— C'est ce que je me dis, seigneur cavalier, et nous partîmes.

» Ainsi, pendant quatre jours, mes regards la suivirent pas à pas. Pendant trois nuits, nous dormîmes sous le toit de la même hôtellerie, séparés seulement par une légère cloison, le plus souvent mal close; et, quand je dis que nous dormîmes, cela n'est pas exact, car je ne fermai pas l'œil un seul moment. Le silence de la nuit est un terrible silence, mon frère, surtout lorsqu'il est de temps en temps interrompu par un bruit léger, mais qui retentit dans tout notre être, le bruit des soupirs et de la respiration d'une jeune fille. Oui , je l'entendis plus d'une fois soupirer : je crus même une nuit surprendre ses sanglots; cette nuit était la dernière que nous dussions passer tout près l'un de l'autre, lit le malin, au réveil, lorsque, craignant d'attribuer à notre sépara-»

tîon prochaine les larmes qui, malgré l'obstacle placé entre nous, étaient tombées de ses yeux sur mon cœur , lorsque je fus sur le jDoint de lui demander la cause de ses soupirs et de ses sanglots , ma langue s'embarrassa , la voix me manqua et je gardai le silence, de peur qu'elle ne vînt à rougir des indiscrétions de mon insomnie.

» Si vous ne vous rendez pas bien compte de la lutte que j'eus à soutenir contre les mouvemens tumultueux de mon âme, tant que dura ce malheureux voyage , c'est qu'il m'est impossible de vous peindre l'expression du regard de Sylvia, quand la jeune fille tournait vers moi ses beaux yeux, où je lisais des choses qui me faisaient désespérer de pouvoir jamais regagner ma place au ciel. C'était à damner une légion d'anges l

» Sylvia , après quelques pas dans la cam-

NE TOUCHEZ PAS A LA r.EINE. 87

pagne, voulait monter sur sa mule, c'est ma main qu'elle cherchait pour lui servir d'appui. Que ma main tremblait donc en prenant la sienne! Et comme si c'eût été trop peu de ce simple contact pour rallumer ma fièvre, je sentais une pression, une brûlure , veux-je dire , qui me faisait mal à crier merci. Sylvia, fatiguée de l'allure de sa mule, voulait marcher, et c'est sur mon épaule qu'elle s'appuyait encore pour mettre pied à terre. Et comme elle s'y appuyait bien! Il n'en eût pas fallu davantage, voyez-vous, pour tourner la tête et bouleverser le cœur de Hieronimo votre noble père, tout homme d'expérience qu'il devait être en fait de semblable manège. Moi, j'avais des vertiges. J'appelais avec des cris d'angoisses l'heure de ma délivrance. Elle sonna.

» Nous étions vers le midi de notre qua-

trième jour de marche, quand nous parvînmes au carrefour d'un bois où plusieurs routes allaient se perdre dans les profondeurs de la perspective. Dame Marcelle, qui avait habité autrefois ce pays , me tendit la main et me dit :

— «Grand merci, mon jeune frère , de la bonne compagnie que vous nous avez faite en chemin. Il faut nous quitter maintenant , car nous n'allons plus du même côté. Bon courage jusqu'à demain ; voici la route qui vous mènera droit à votre couvent; voilà celle que nous devons suivre; nous n'avons plus qu'à tourner à gauche, et, dans une heure, nous serons aux portes du château de sa seigneurie. Ne nous oubliez pas dans vos prières , et que le bon Dieu soit avec vous !

» .le m'inclinai respectueusement, baissant la tète pour cacher l'émotion pénible

NE TOUCriEZ PAS A LA P.EINE. 89

que ce moment prévu, que ce moment désiré même , me causait ; oui , je le désirais cet instant-là, et quand il fallut me dire: «Le voilà venu», j'osai le maudire, mon ami, quoique je dusse, pourtant, le regarder comme le terme d'une épreuve où les forces auraient fini par me manquer. Sylvia était folle, je crois, car elle aussi me tendit la main, j'y posai en frémissant le bout de mes doigts , elle porta sa main à mes lèvres avec un mouvement d'impatience et de dépit, comme si elle eût voulu me dire :

0 Maladroit ! »

» Tout tremblant que j'étais , je levai les yeux pour lui reprocher son action imprudente. Le regard de Sylvia, qui attendait le mien , me dit de nouveau , avec une irrésistible éloquence : « Ne nous quittez pas encore! » Ohl alors mon âme, depuis trop long-temp stourmentée , se révolta

go KE TOUCHEZ PAS A LA BEINE.

contre la tentatrice qui semblait se faire lin jeu cruel de mes tortures , et je tournai bride en murmurant : Anathème sur elle l Innocente créature, peut-être n'essayaitelle de me retenir ainsi que parce qu'elle pressentait le péril dont elle était menacée ! Je l'entendis pousser vers moi son cri d'adieu.... Tout mon corps frissonna; mais je ne me retournai pas. »

— Vous étiez bien dur à vous-même, observa le fils du beau gentilhomme de Tolède , et, pour ma part de paradis, je n'aurais pas eu, je vous le jure, le courage de ne point la suivre.

— Ce que vous auriez fait, mon frère, c'est, hélas ! ce que je fis moi-même. A peine étais-je au vingtième pas, que je m'arrêtai; puis , sautant en bas de ma monture > je l'attachai par la bride à un tronc d'arbre. Alors guidé , il faut le croire , encore plutôt

NE TOUCHEZ PAS A L\ r.EINE. 9I

par une inspiration divine que par mon cœur, je suivis de loin, mais bien mystérieusement, les deux voyageuses dans le sentier où elle venaient de s'engager.

» Jugez, seigneur cavalier, si je dus remercier le ciel de cette résolution , que je me reprochais pourtant comme un crime, quand, de l'endroit où j'étais, j'aperçus deux hommes sortir tout à coup du plus épais du bois , et accoster , le poignard au poing, dame Marcelle et Sylvia. Ces hommes, dont je suivais tous les mouvemens, se placèrent sur le chemin des deux femmes pour leur barrer le passage ; ils s'emparèrent des brides de leurs mules, et les entraînèrent, malgré leurs cris dans le fourré d'où ils avaient guetté leurs victimes. Je n'avais pas d'armes , mais je m'en fis une de la branche la plus solide que je trouvai à portée de ma main.

92 KE TOrCIIT'Z PAS A LA REINE.

« J'avais , en ce moment-là , assez de force pour déraciner un chêne î

» Courir sur les scélérats en brandissant la massue dont je venais de m'armer , tomber au milieu d'eux comme tomberait la foudre, frapper de çà et de là , coucher du premier choc, un des assassins par terre, mettre l'autre en fuite , ce fut l'œuvre d'un moment. Avec les courroies des montures, J'entourai de liens les membres du brigand que j'avais mis hors de combat ; puis je relevai la pauvre vieille qui déjà saignait de plus d'une blessure. Quant à Sylvia , elle n'avait été que menacée par le poignard. Dieu m'avait donné le vol de l'aigle pour arriver à temps et détourner le bras qui allait la frapper. »

— Tête bleui mon camarade , s'écria don Félix , je ne m'étonne plus maintenant que vous ayez eu si promplement raison de notre

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. qS

coquin d'hier soir. Si vous n'étiez bon catholique, et bon même entre les meilleurs, comme je me plais à le reconnaître, je vous croirais issu de la race de Samson. Il n'eût pas fait bon, j'imagine, de vous retenir de force au séminaire, maître Toralva, car vous en eussiez déraciné ïes portes comme fit l'autre de celles de Gaza. »

L'élève du couvent laissa tomber cette mauvaise plaisanterie sans essayer de la relever, et il continua en ces termes :

9 Je ne devais plus quitter mes compagnes de voyage avant de les savoir à l'abri de tout danger. Après un long temps, nécessaire à ces dames pour se remettre de leur saisissement, j'allai reprendre ma mule, et je plaçai , comme je le pus, dame Marcelle sur sa monture. La blessée était si faible, qu'elle ne pouvait s'y tenir assise sans le secours de quelqu'un. Sylvia d'un coté ,

moi de l'aulre nous la soutenions chacun d'une main, les doigts de la jeune fille croisés sur les miens. Yous le voyez bien , mon frère, je n'en pouvais réchapper ; Dieu ne le voulait pas ! Dame Marcelle avait besoin des secours d'un chirurgien, car, malgré nos soins, Sylvia et moi, nous étions trop inhabiles pour panser convenablement ses blessures. Nous allions au petit pas, si bien que nous fûmes plusieurs heures en route avant de gagner le plus prochain village. Enfin nous y arrivâmes. Je déposai Silvia et la malade dans la maison du frater de l'endroit. J'allai chez l'alcade, à qui je racontai notre événement du bois, et, tout aussitôt, il requit main-forte pour faire battre les environs, et transporter jusqu'à \û. prison le scélérat que j'avais laissé solidement ficelé dans les broussailles du sentier. Ces dispositions prises, je me rendis seul chez le conile de afin dé

KE TOUCHEZ PAS A LA REINE. Qf)

lui annoncer l'arrivée de sa fille adoptive.

»Le comte était au lit, malade, presque agonisant même, quand je fus introduit dans sa chambre à coucher. Le confesseur venait de quitter son chevet. Le moribond me fit approcher de son lit; ses regards, presque éteints , se ranimèrent , et sa voix sembla reprendre quelque force pout me demander :

» — Eh bien , est-ce fait ?

» Tout coupable que je le savais d'autrefois , je n'avais pu m'empêcher d'éprouver un sentiment de compassion en le voyant en si piteux état; mais le ton qu'il prit pour m'adresser cette question , à laquelle cependant je ne comprenais rien encore, me causa un mouvement d'horreur , et je restai bouche béante, sans savoir ce que je devais lui répondre.

» Il tira une bourse de dessous son oreiller, et il ajouta , en me la glissant dans la main :

« — N'oubliez pas que vous devez faire dire une messe et pour vous et pour moi.

» A ces mots, je crus entrevoir la vérité, et , repoussant cette bourse qu'il me tendait toujours , je lui dis :

« — Votre seigneurie se trompe; je ne viens lui rendre compte d'aucune mission , ni recevoir aucune récompense.

» — Que me veux-tu donc alors? me demanda-t-il avec une expression de terreur qui m 'éclaira complètement sur l'erreur du méchant vieillard.

D — Ce quej e veux? répliquai-je ; annoncer à votre seigneurie l'arrivée de dona Sylvia.

«Il me regarda comme si mes paroles

étaient inintelligibles pour lui, et ses lèvres répétèrent tout bas le nom de la jeune fille.

» — Oui, poursuivis-je , dona Sylvia, que J'ai eu le bonheur de délivrer d'entre les mains de deux scélérats, et qui attend, sous la protection de l'alcade du village de Quistello , que votre seigneurie lui envoie, pour l'accompagner, bonne et fidèle escorte.

» A peine avais-je achevé de parler que le mourant se leva sur son séant; son visage devint pourpre, puis bleu, puis noir; ses yeux roulèrent comme deux globes de sang dans leur orbite, et il s'écria avec rage et désespoir :

» — Elle existe!... ah! damné! et elle existe !

Je reculai d'horreur. Alors ses deux longues mains s'alongèrent pour saisir un paquet cacheté qui se trouvait sur une petite

gS KE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

tiible placée près de son lit. Je compris que c'était le testament promis à Sylvia,et qu'il ■voulait l'anéantir. Je m'avançai pour le lui disputer; mon empressement fut inutile; car la machine humaine^ brisée par cet effort de colère, retomba comme une masse de plomb sur le lit. J'appelai; on vint; il était trop tard pour secourir le corps : l'âme du coupable était déjà devant Dieu.

» Vous comprenez quelle avait été l'infernale combinaison imaginée par le mourant. Pour obéir à son confesseur, il avait testé en faveur de la jeune muette ; et pour assurer sa vengeance il avait posté des assassins sur la route de l'héritière.

» Voilà quel fut, mon frère , le plus grand je pourrais dire l'unique événement de ma vie. Sylvia prit, dès le lendemain, possession des biens nobles du comte. Vous diraije qu'elle voulut me retenir auprès d'elle?

Mais le devoir, que j'avais trop long-temps méconnu , me rappelait au séminaire. Je quittai la jeune comtesse et je revins m en^ fermer dans ma cellule. Hélas ! je n'y retrouvai plus le repos que j'avais laissé en partant. Luttant contre un souvenir qui me poursuivait jusque dans lé sommeil, j'essayai , pendant dix-huit mois , de le vaincre à force de jeûnes, de pénitences et de prières. SoufiVances et privations, rien ne put étouffer cette voix qui me criait sans cesse:

«Sors d'ici, indigne! le monde te réclame. Appartiens donc tout-à-fait au monde; car on ne peut pas n'appartenir à Dieu qu'à demi, s

» Enfin , il y a trois jours , fatigué d'un combat où mes forces renaissaient toujours pour être toujours vaincues, je me suis décidé à aller me jeter aux pieds du supérieur.

» — Mon père, lui ai-je dit en baisant ses sandales, mon père, l'encensoir s'échappe de mes mains ; c'est une lourde épée qu'il me faut; la plus puissante cuirasse m'accablerait moins quecetlerobequ'il ne m'est plus permis de porter saintement. Réservez pour d'autres , plus heureux que moi, votre patience, votre bonté et le pain mystérieux de votre pieux savoir. La paix et le silence qui régnent ici me donnent de trop coupables pensées : où d'autres âmes 86 sauveraient, la mienne se perd ; j'ai besoin pour mon salut, de mouvement, de bruit et de combats dans l'espace. Oh 1 par charité , laissez-moi partir !

» Il ne m'a répondu que ces mots :

— B Allez , mon fils , et gardez avec vous la crainte du Seigneur.

» Alors , j'ai mouillé ses mains de mes larmes, je suis parti , et me voilà. *

— OÙ allez-vous? demanda don Félix.

— Chercher fortune.

— Mais vous en avez une qui vous attend, celle de dona Sylvia.

— Depuis un an , dona Sylvia est mariée! répondit tristement Gil Toralva.

— En ce cas à Madrid !

— A Madrid! répéta le séminariste. Et les deux amis sortirent de l'hôtellerie.

«C'était fête partout, fête pompeuse , galante et magnifique du Buen retira à la puerta del soif de la place Mayor à la cathédrale. C'était fêle à tous les étages, pour toutes les classes et dans presque tous les cœurs, voire même dans celui de ce monarque de piètre mémoire qui eut nom Charles II, corps grelottant et souflreteux, où se morfondait une pauvre âme royale que le beau ciel de l'Espagne ne pouvait ranimer , et qui atten-

dait de l'amour d'une jeune et gracieuse femme , cette douce et pénétrante chaleur qui redonne la vie et fait éclore la pensée.

• Donc, c'était grande fête lorsque don Félix de Taldelirios y Lampourda y Riansarez et son ami Gil Toralva, qui s'étaient replacés, au sortir de la Tenta de Torréjon, sur le dos de la même monture, firent, non sans grande peine , comme on va le voir , leur entrée dans la ville de ]\îadrid . par la porte de Tolède.

» Parvenus ail débouché du pont du Mançanarès , ils mirent pied à terre , attendu qu'il n'y avait nulle possibilité de chevaucher au milieu de la fourmilière humaine qui s'engouffrait en bourdonnant dans une issue trop étroite ce jour-là, etquel'affluence de curieux rendait à chaque instant, de moins en moins praticable. Ici , comme à chacune des différentes entrées de la ville capitale

des seize provinces espagnoles, la foule était si considérable, elle formait un tout si compact que bien heureux dut s'estimer le fils de Hieronimo, le beau gentilhomme de Tolède, d'avoir eu pour compagnon de route un aussi beau jouteur que l'était maître Gil Toralva ; car sans le secours des rudes poignets et des coudes solides de celui-ci, il y a tout lieu de croire que notre ami Félix de Valdelirios ne se serait pas tiré tout entier de la gêne qui le pressait de toute part; admettant , d'abord , qu'il eût pu se faire ouverture dans cette muraille mouvante d'où s'échappaient, indisconlinuement, des cris de femmes et d'enfans qu'on foulait aux pieds.

» Grâce à l'intrépidité du robuste séminariste , l'enfant de Tolède parvint à trouver jour favorable pour se glisser dans la foule; il s'y engagea résolument, et même

sans trop avoir à souffrir de la puissante pression qui, par-ci par-là, broyait comme sous la meule tel imprudent qui s'était laissé entraîner par le flot vivant, sans avoir, à l'avance , bien consulté le pouvoir résistant de ses forces. Plus d'un y laissa la vie , plusieurs autres en furent pour un membre ou deux grandement endommagés; quant à don Félix, que Gil Toralva protégeait toujours , il n'eut guère à regretter que la moitié de son manteau , sa vieille épée de famille et cette bonne mule , qu'il avait eu la prétenlion d'entraîner avec lui à travers la multitude , mais dont il ne tenait plus que la bride quand il se vit enfin au-delà des limites de ce détroit si périlleux à franchir.

»Le populaire courbatu, rompu, moulu, qui boitant, qui se tâtant les côtes froissées, endolories, qui se tenant la mâchoire compromise , se répandit dans les différons

quartiers de la ville; mais les deux amis, assez satisfaits de se voir hors de ce mauvais pas, se rangèrent à l'écart pour reprendre haleine et se rendre compte de leurs pertes. Après un regret donné à la mémoire du pauvre animal qui s'était si mal trouvé de la fête, le jeune gentilhonxme détacha l'agrafe qui ne retenait plus qu'un fragment de manteau , et songea à réparer le désordre de son costume. Quand il eut défrippé sa veste de salin , redonné avec la main le lustre à son vêtement de velours , lissé son feutre et recourbé coquettement les plumes de son panache; il se trouva en assez bon équipage pour faire figure convenable aux cérémonies du mariage royal.

Il n'en était pas de même de GilToralva, plus d'un de ceux qu'il avait heurtés , froissés , étouffés en se frayant passage, s'était vengé de sa propre faiblesse sur la robe du sémuariste. Elle avait eu à subir de nombreuses

avaries au jdIus fort de la presse ; si bien que lorsqu'il eut tout loisir de se contempler, il trouva son par-dessus si complètement tailladé , troué , déchiré, qu'on peut dire qu'un mendiant ne se fût pas baissé pour ramasser le misérable lambeau d'étoffe qui lui pendait en haillons sur le corps. Maître Gil se débarrassa de la guenille qui ne le couvrait plus , et se trouva , pour tout habit de cérémonie , vêtu seulement d'un haut-dechausses sans pourpoint.

0 Yoilà , dit en riant don Félix, qu n'est guère de mise pour aller à la rencontre de la glorieuse reine que la France nous envoie. Si nous ne pouvons trouver pour vous, mon frère, meilleure et plus sortable parure , je vous conseille de vous réfugier dans quelque chétive casa de posada bien fermée ; car, pour marcher par les rues, fait comme vous l'éles, ne vous y aventurez

pas; ne fût-ce que par orgueil national. Gardez-vous de v.ous montrer sur le passage de la reine : elle ne pourra se défendre de nous remarquer, ajouta-t-il en arrangeant avec fatuité les plis de sa fraise, et nous ne devons pas donner à Marie-Louise d'Orléans, que Dieu conserve, si mauvaise opinion de l'élégance espagnole.»

— Soit, reprit tristement Gil Toralva , honteux de se voir si mal costumé ; je ferai mon profit de l'avis que vous me donnez. D'ailleurs, je ne suis pas venu à Madrid pour assister aux fêtes qui s'y préparent , mais bien pour demander un mousquet et l'habit de soldat. Que noire rencontre ne soit pas un obstacle aux plaisirs que vous vous êtes promis. Vous voilà où vous vouliez être; suivez maintenant la bonne étoile qui vous protège. Au revoir, mon frère , si, toutefois, Dieu permet que nous nous retrou-

vions un jour. Pour moi, je vais chercher un gîte jusqu'à demain.

— Comment l'entendez -vous? répliqua Valdelirios, en arrêtant le séminariste par sa manche de chemise. Si vous croyez que je vous laisserai partir ainsi, vous faites erreur, mon brave compagnon. Certes, j'ai trop de vanité pour me montrer avec vous dans Madrid tant que vous ne serez pas en plus décent costume; mais plutôt que de vous abandonner tristement à vous-même en si joyeuse journée, j'aimerais mieux perdre mon nom de gentilhomme et ma brillante fortune à venir. Ah ! vous me connaissez mal, mon frère, si vous me jugez incapable de sacrifier le plaisir à l'amitié. Une aussi heureuse rencontre que la nôtre vaut bien qu'on la paie. Depuis hier, voilà, si je compte bien, deux fois que je vous dois la vie; c'est votre quote-part dans notre

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 1 1 l

liaison : celle-là est assez belle, maître! Quant à moi, je vous offre l'abandon de mes espérances d'aujourd'hui; car, jusqu'à demain, je veux être tout à vous. »

Gil Toralva essaya vainement de combattre la généreuse résolution de don Félix. Il eut beau faire pour le décider à suivre le torrent qui se précipitait vers les rues et places où devait passer le cortège, Valdelirios persista dans son dessein de demeurer durant toute cette journée avec le séminariste. Bien que le canon proclamât la prochaine entrée de la reine à l'autre bout de la ville, il ramassa sa moitié de manteau, prit [courageusement le bras de son camarade sans pourpoint , et , tous deux , se mirent en quête d'une auberge, afin de s'y tenir discrètement cachés jusqu'au lendemain.

S'il hous en souvient , don Félix avait la bourse assez bien garnie , grâce à la pru-

dente soustraction qu'il avait cru devoir se permettre, au préjudice des créanciers de son père; mais eût-il eu sur lui assez d'or pour acheter toute une maison^que sa belle fortune ne lui eût pas fait trouver un seul gîte à Madrid, dans un pareil jour. Toutes les auherges, mesones, casas de posado jetaient retenues depuis la veille, descaves aux combles , par l'innombrable quantité d'étrangers que la circonstance attirait dans la capitale du royaume des Espagnes.

Les amis parcoururent en vain plusieurs quartiers sans pouvoir, même au plus haut prix , obtenir , un asyle. Cependant l'élégant cavalier commençait à se sentir quelque peu humilié de compromettre, de rue en rue , sa veste de satin et ses braies de velours en compagnie d'un camarade dont l'habillement incomplet provoquait le rire moqueur des passans. Don Félix

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voulait bien qu'on le remarquât, mais pour sa bonne mine, et non pointa cause du reflet de ridicule que la mésaventure de Gil Toralva projetait jusque sur lui.

« Cent réaux , dit-il au maître d'une hôtellerie qu'il trouva sur son chemin, cent réaux pour votre plus mauvaise chambre à deux lits. »

C'était la dixième fois qu'il faisait une telle proposition.

« En fait de lits , reprit l'hôtelier, il n'y a plus de libre ici que celui de ma servante. »

A ce propos, Gil Toralva se voila la face par pudeur; mais don Félix, qui n'avait point la conscience aussi timide , poursuivit :

« Eh bien ! va pour le lit de la servante ! » et il allait ajouter : — a La donzelle est-elle avenante ? » — quand une pâle , maigre et

Il4 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

vieille figure de Murcienne, s'avança sur la porte de l'auberge.

« J'en demande pardon à vos seigneuries, dit la vieille, mais je viens de faire marché de ma chambre pour celte nuit. Que n'êtes- "vous arrivés plus tôt., messeigneurs, vous auriez eu la préférence. »

Ce fut au tour du jeune gentilhomme à se couvrir les yeux pour ne pas voir cette laide image que le séminariste affronta sans danger, comme on peut le supposer.

— « Merci ! dit l'enfant de Tolède, et, encore une fois, il passa outre comme il avait déjà passé devant dix autres hôtelleries.

— » Tenez, reprit Toralva quand ils furent à quelques pas de là, nous nous gênons mutuellement, je le vois bien ; c'est assez de votre bonne volonté pour mériter ma reconnaissance, je suis confus de toutes

NE TOUCHEZ PAS A LA P.EINE. Il5

les peines que vous vous donnez pour moi; aussi ne veux-jepas abuser plus long-temps de cette amitié, qui ne vous cause que des ennuis. Laissez-moi m'arranger, aujourd'hui, comme il plaira à Dieu. Un homme trouve toujours à se caser quelque part; allez, mon frère , et ne vous occupez plus que de vous-même.

» — Ma foi non ! répliqua don Félix ; je ne vous fausserai pas compagnie. Aussi bien, je roule dans ma tête certain projet, ajouta-t-il en souriant, qui nous permettra de parcourir la ville sans que votre méchant attirail fasse tort plus long-temps à notre bonne tournure. Si je puis obtenir, seulement pour une heure, abri sous un toit, je vous réponds qu'on nous verra avant peu figurer fort honorablement sur la place Mayor. »

Il quitta le bras de son ami , après avoir

Il6 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

ainsi parlé , et marcha au hasard. Il allait interrogeant toutes les portes de la rue , il levait les yeux vers toutes les fenêtres , il s'aventurait jusque dans l'intérieur des maisons; entrait, sortait, frappait légèrement aux portes et n'obtenait aucune réponse , attendu que toutes les habitations étaient désertes. Gil Toralva le suivait avec inquiétude; car il ne pouvait se dissimuler que dans cette rue sans habitans , ils avaient bien la mine tous deux , de malfaiteurs qui cherchent fortune. Cependant, au second petit coup que Valdelirios venait de frapper au contrevent de la fenêtre d'un rez-dechaussée; car il avait cru entendre parler dans cette maison , la porte s'ouvrit, et une jeune Catalane, au teint brun, aux yeux étincelans, dit mystérieusement à notre gentilhomme de Tolède :

« Entrez, c'est ici! »

NE TOUCHEZ PAS A lA REINE. 1 17

La porte se referma sur lui. Don Félix, se voyant subitement séparé de son ami, eut un léger frisson, il voulut retourner du côté de la rue ; mais la jeune fille lui dit :

« On ne sort j^as par là , vous devez le savoir.

— Par Dieu non! reprit- il sans trop élever la voix ; car au travers d'une porte entr'ouverte, il voyait aller et venir, dans la salle basse , plusieurs individus enveloppés de manteaux.

— Etes-vous donc ami ou ennemi? lui demanda la Catalane.

— Ami , répliqua-t-il vivement.

Ses regards venaient de s'arrêter sur la trappe levée d'une cave ; et au bas de l'escalier obscur qui fuyait devant lui, il crut apercevoir deux yeux qui brillaient.

Il8 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

— Pourquoi donc alors , ajouta la Catalane, voulez-vous sortir?

— C'est que je ne suis pas seul, répondit en balbutiant le mal assuré gentilhomme. J'ai là un ami qui ne tardera pas à venir vous demander de mes nouvelles.

— Et cet ami , est-ce un frère ?

— Si c'est un frère? Pour toujours et partout , riposta don Félix en cherchant à enfler sa voix pour imposer à la jeune fille.

A ces mots : —Toujours et partout, — la Catalane se pencha du côté de la cave, et cria , en se couvrant la bouche de ses deux mains , comme pour étouffer le bruit de sa voix :

» Ferme la trappe, Benavente; il a dit le mot d'ordre ; c'est un des nôtres. »

Puis la trappe parut se baisser d'ellemême. Don Félix cherchait encore dans son esprit quel pouvait être ce bienheureux mot d'ordre qui lui était ainsi venu par fortune, et dont il n'avait plus aucun souvenir, quand la Catalane le poussa dans la salle basse, où l'on voyait à peine à deux pas de soi.

Il se trouva au milieu de gens qu'il ne connaissait point, et qui l'accueillirent cependant comme une connaissance. On lui tendit la main, mais on ne lui dit pas un seul mot. Sans appui aucun, et passablement effrayé de se trouver en pareille compagnie, l'enfant de Tolède se donna, du mieuxqu'ilputlefaire, l'apparence de latranquillité; il endossa un manteau vert qu'on lui mit sur les épaules, sans manifester visiblement la surprise que lui causait cette singulière formalité, que du reste on avait

120 NE TOUCHEZ PAS A tA. REINE.

fait subir à tous les autres assistans; ensuite on lui posa silencieusement la main sur un livre, qu'un des assistans tenait ouvert devant lui sur une petite table ; et puis, lorsque celui qui paraissait présider l'assemblée eut fait un mouvement de tête qui semblait dire : C'est bien ! Yaldelirios alla s'asseoir dans un coin de cette salle , où Gil Toralva , conduit par la Catalane, ne tarda pas à entrer. Le premier mouvement des deux amis fut de courir l'un au-devant de l'autre; mais un instinct secret les avertit que cet empressement pourrait les compromettre, et ils se contentèrent d'échanger à la dérobée un regard d'intelligence , tandis que les étranges habitans de cette maison continuaient à se promener de long en large, murmurant, lèvres closes, des paroles qui ressemblaient à une prière des morts. A Gil Toralva aussi, on mit le manteau vert sur les épaules.

— Au moins , pensa don Félix, il y gagne d'être plus décemment couvert , mais que diable veulent donc ces gens-là avec leur distribution de manteaux?

Une voix, qui partit soit des poutres du plafond , soit des parois de la salle, ne dit qu'un mot : « Allez ! » Soudain , ceux qui marchaient s'arrêtèrent, ceux qui s'étaient assis se dressèrent sur leurs jambes, et tous les assislans formèrent un cercle au milieu duquel le président prit place. Gil Toralva et Yaldelirios , qui suivaient tous les mouvemens de ces hommes mystérieux, se rangèrent comme ils avaient vu les autres se ranger. Le chef de la bande, en comptant ses gens, disait un mot à l'oreille de chacun d'eux , et sur la réponse , rendue aussi discrètement que la demande avait été faite ; le silencieux président consultait une liste qu'il tenait à la main , et faisait une croix

sur le papier. Don Félix jugea qu'il s'agissait d'une vérification de noms, et il commença à se sentir on ne peut plus mal à l'aise.

A mesure que l'homme à la liste marquée de croix faisait un pas de plus vers le jeune gentilhomme , le cœur défaillait à celui-ci, et ses genoux ployaient sous le poids de la peur. Le séminariste non plus n'était pas fort rassuré ; car il n'était point de force à se défendre contre un tel nombre d'ennemis, si toutefois ces gens-là avaient intérêt à se venger de son introduction, plutôt fortuite que volontaire, dans leur assemblée. Déjà le président se penchait à l'oreille de maître Gil, quand des coups précipités retentirent en même temps à la porte et au contrevent de la fenêtre. En une seconde la salle fut désertée; Toralva et Valdelirios suivirent ceux qui fuyaient préci-

pitamment, et ils se trouvèrent tous sur une petite place où plusieurs ruelles venaient aboutir.

On se dispersa sans se dire au revoir.

Par mesure de prudence, les deux amis prirent chacun d'un côté différent; mais , après avoir marché pendant quelques secondes dans une direction contraire , ils revinrent sur leurs pas, et se rencontrèrent enfin seul à seul.

Voilà une étrange aventure ! dit le gentilhomme en jetant sur une borne le manteau vert qu'il n'avait pas cru devoir refuser tout à l'heure, mais qui lui pesait sur les épaules.

— Il y a peut-être là-dedans la source d'une grande fortune pour nous, reprit le séminariste.

— Il y a la corde ou les présides pour

VOUS qui n'êtes pas noble, poursuivit don Félix j si l'on vous rencontre avec ce signe de ralliement; car je n'en doute pas, ce drap vert cache quelque chose.

— Oui, il cache un poignard dans sa doublure , ajouta Gil Toralva en se fouillant.

— Faites comme moi, mon frère, jetez tout cela et sortons de ce quartier; on y respire une odeur de potence qui me fait trembler jusqu'au bout des ongles, jusqu'à la pointe des cheveux.

— Eloignons-nous, je le veux bien , reprit l'homme fort ; mais , quant à moi , Je me garderai bien de me dépouiller de celte pièce de conviction qui pourra servir à éclairer la justice sur un complot que je ne comprends pas, mais qui n'en est jDas moins très- réel.

— Je crois que le sa?i bcnilo m'elfraierait

moins que ce manteau, riposta don Félix, et, à vous parler franc , mon frère , je vous avouerai que je vous aimais encore mieux dans votre négligé de ce matin qu'avec cette dangereuse pièce d'étoffe sur le corps.

— Si la peur vous tient de cette force^ seigneur cavalier , laissez-moi aller tenter l'aventure ; nous sommes sur les traces d'un crime sans dolue; et quelque chose me dit que si Dieu nous a conduits dans cette maison, c'est pour mettre obstacle aux mauvais desseins de nos soi-disant complices.

— Il faut que vous m'ayez ensorcelé , répondit don Félix en donnant le bras à Gil Toralva ; car , en pareille occurrence , j'aurais évité même de passer à côté de mon père , et voilà que je ne me sens pas le courage de vous quitter. Qu'il soit donc fait comme vous le voulez j mais que le Seigneur

nous protège; nous en avons grandement besoin. »

Alors ils traversèrent les beaux quartiers de la ville. Nous l'avons dit : c'était fêle partout; des banderolles flottaient à toutes les fenêtres , de riehes tapisseries déguisaient les devantures des portes et se drapaient à tous les balcons ; les rues étaient jonchées de verdure , jalonnées d'arcs do triomphe; partout des fleurs, partout des femmes , partout d'ingénieuses devises qui témoignaient dp la galanterie du peuple castillan.

Là passaient des processions de jeunes filles qui se rendaient au devant de leur reine, bannière blanche déployée, et qui chantaient avec les anges protecteurs de l'Espagne : « Je vous salue, Marie. »

Ici des légions de moines de toutes les

robes , chaussés et pieds nus , le capucho^i rejeté en arrière, les mains jointes, entonnaient le Fcnl Creator et le Te Deum laudamus, comme au jour d'une victoire. Etces moines blancs, noirset carmélites se croisaient avec des régimens de soldats de toutes les armes , dont les mousquets, les lances et les javelines étaient enlourés de fleurs et de rubans. Le canon grondait plus haut, les cloches tintaient d'accord , les chœurs se répondaient, la joie était dans tous les yeux, le luxe dans tous les costumes , et ce cri : « La voilà! la voilà! » dominant tous les autres bruits, guidait vers la large rue d'AIcala les deux amis , qui faisaient route avec des myriades de curieux au devant du cortège royal. Bien que l'impression de frayeur de don Félix de Valdelirios s'efTaçâl bientôt devant l'émotion de surprise que lui causa l'aspect de cette population en habits de fête , l'enivremeat général le gagna , il

s'efforça d'oublier le passé et n'eut plus qu'une pensée , celle de distraire Gil Toralva de la préoccupation qui l'empêchait de prendre franchement part à la fête.

Le séminariste, portant les yeux à droite, à gauche, était absorbé par l'unique désir de découvrir, parmi ces milliers d'inconnus, un seul des visages qu'il venait d'entrevoir dans la maison mystérieuse. A quelque prix que ce fût , quelque danger qu'il pût courir , il était résolu à s'attacher aux pas de celui qu'il parviendrait à reconnaître, pour savoir enfin d'où venait que, dans un jour d'allégresse, il se trouvait à Madrid une réunion d'hommes où l'on distribuait silencieusement des poignards. Maître Gil chercha en vain un second manteau vert dans la foule : lui seul en portait un.

« Eh bien , se dit-il , si ma mémoire n'est

pas assez fidèle pour me désigner un de mes complices, ce signe de railliement me fera reconnaître par quelqu'un d'entre eux ; celui-là aura peut-être la charité de me prévenir du péril que je brave en gardant ce manteau révélateur, et alors je saurai bien le forcer à parler pour les autres coupables, devant le corrégidor d'épée. »

Il se disait cela quand les vivat , gagnant de proche en proche, l'avertirent que la reine n'était pas loin. On cria : «Au large! au large! »et, des deux côtés de la rue, le peuple, se rangeant, fit aussitôt belle place à sa souveraine. Don Félix eut grand soin de se glisser au premier rang.

Une marche militaire bouleversa tout à coup les sérieuses pensées de Gil Toralva ; le cœur lui bondit; la tête lui tourna, car jamais il n'avait entendu harmonie si entraînante, jamais il n'avait vu tant de bril-

l5o NE TOUCHEZ PAS A LA tlEINE.

lans uniformes , comme jamais aussi don Félix , dans ses songes d'adolescent, n'avait rêvé de femmes si magnifiquement parées que celles qui allaient au devant de Marie- Louise de France : le front , le cou et les mains de celles-ci, semblaient ruisseler les diamans et les perles.

A chaque roulement des tambours, à chaque rentrée des clairons et des trompettes , Gil Toralva serrait convulsivement la main de son ami, et cette pression instantanée lui était bien rendue par don Félix, surtout lorsqu'au balcon d'une fenêtre ou dans la foule, quelqu'une des mille beautés qui s'offraient aux yeux éblouis de l'enfant de Tolède, venait à fixer, même par hasard, un regard distrait sur lui.

«Qu'est cela? »se demandaient l'un à l'autre les deux jeunes hommes, dès qu'un objet nouveau se présentait à leurs yeux.

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. l3l

Comme il y a partout des gens qui , par vanité, encore plus que par obligeance, se plaisent à tout expliquer, ils n'eurent pas besoin de réitérer souvent leur question.

— Ceux-ci sont les alguasils de la cour , dit un curieux à nos deux amis ; mais d'abord, en tète, vous voyez les massiers avec eur masse d'argent. Bon ! voilà maintenant les congrégations religieuses ; les dominicains, les trinitaires , les frères de la merci. Il n'y a pas moins de vingt communauîcs comme celles-ci à passer. Entendez-vous ce bruit de trompettes ? C'est la marche de la garde mayor. Elle est vêtue, mais pour aujourd'hui seulement, des livrées de la reine. Ceux qui viennent après , ce sont les alcades de lacour. Admirez ! admirez les chevaliers des trois ordres ! Voilà Saint-Jacques-delÉpée avec sa grande bannière , qui porte sur son écu d'or l'épée rouge et la coquille

l32 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

du pèlerin. Distinguez-vous là-bas, sur un étendard blanc l'image de la Sainte Vierge qui appuie ses pieds nus sur un croissant? C'est Calalrava avec ses menottes et sa croix rouges. Plus loin vous apercevez le drapeau d'AIcantara , n'est-ce pas? On le reconnaît facilement à sa large couronne qui protège les armes de Castille et de Léon. Prenons garde à nos pieds, car les chevaux et les chevaliers relèvent aujourd'hui trop haut la tète pour se mettre en peine de savoir si, en passant, ils écrasent ou non quelque pauvre piéton.

— Faisons-nous minces et petits , reprit don Félix ; voilà d'autres massiers qui viennent à nous d'un air menaçant. Bien; maintenant la rue a toute sa largeur ; on dirait que les maisons ont fait en arrière, retraite de deux pas en faveur du cortège de la reine.

— Un genou en terre , mes maîtres, con-

linua le bourgeois , j'aperçois les Monleros de Espinosa, ceux-là qui veillent nuit et jour aux portes de l'oratoire et de la chambre à coucher de la reine d'Espagne.

— Et une reine d'Espagne dort-elle quelquefois toutes portes ouvertes ? demanda gaiement Yaldelirios.

— Je ne saurais vous dire , répondit en toute ingénuité l'explicateur; mais cela futil ainsi, nul, excepté Sa Majesté, n'a le droit de fermer la porte de sa chambre à coucher,

— Ainsi, en pareil cas, le montero qui est de faction regarde dormir la reine?

— Vous croyez rire , mon jeune gentilhomme; mais pareille chose est arrivée sous le règne précédent ; le montero en question, à ce que m'a dit ma mère, était un certain Lampourda y Riansarez . . .

L'honnête bourgeois allait entamer une

ï34 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

belle histoire de la chronique scandaleuse du règne de Philippe IV, quand un frémissement parcourut d'un bout à l'autre, la longue ligne de curieux. Marie-Louise d'Orléans venait d'entrer dans Madrid.

Suivant l'ordre de marche, réglé par l'étiquette , douze menins chamarrés d'or entouraient son superbe cheval andalous , que le grand-écuyer menait' au pas par la bride. La reine promenait sur la multitude un regard naturellement bienveillant , mais dont la profonde tristesse traduisait visiblement les regrets qui lui peignaient le cœur. A chaque instant, elle tournait la tête vers le chemin qu'elle avait déjà parcouru , comme si elle n'eût pas encore dit son dernier adieu à la France. L'émotion qu'elle éprouva en quittant sa patrie où on l'aimait , cette cour de Louis-le-Grand où elle avait aimé , survivait

3VE TOUCHEZ PAS A LA REINE. l55

à tous les hommages dont on l'accablait. Elle n'avait d'autre souci, durant les acclamations qui retentissaient autour d'elle, quo celui d'écouter si une voix connue ne se mêlait pas à tant de voix étrangères , pour lui crier : « Courage !» et, ne l'entendant pas , cette voix chérie , elle se détournait pour cacher les larmes qui lui venaient aux yeux , malgré ses résolutions de force et de résignation.

— Vive Dieu! mon frère, s'écria don

Félix en saisissant une main qui se posait

dans la sienne, la reine m'a remarqué 1

Yoilà deux fois qu'elle se retourne de ce

^ côté... C'est pour moi! »

Il allait continuer sur ce ton, quand il s'aperçut que ce n'était pas une main d'homme qui pressait la sienne. Gil Toralva n'était plus là I

Voilà ce qui s'était passé!

l56 NE TOUCHEZ PAS A f.A REINE.

Tout à l'heure, tandis que l'enfant de Tolède était loul occupé à contemplerl i jeune et belle princesse que la politique de Louis XIV envoyait régner en Espagne, pour préparer les voies du trône de Pelage aux petits-fils de la maison de Bourbon, tout à l'heure un homme qui s'était glissé dans la foule auprès du séminariste, lui avait dit à l'oreille :

«A quoi pensez-vous donc, frère? La place n'est pas favorable; il fallait être aux portes de la ville. Tenez maintenant près de l'arc de triomphe, La reine s'y arrêtera pour prier. »

Gil Toralva se retourna vers cet homme, ayant reconnu en lui un des distribuleurs des manteaux verts, il répondit sans hésiter : — 0 Je vous suis , » — et le séminariste s'éloigna avec son guide , au risque de ne plus retrouver don Félix.

YL

Huit jours durant, les fêtes se prolongèrent ; mais comme il est vrai qu'ici-bas les meilleures choses doivent avoir une fin , même les réjouissances royales , dans lesquelles on fait au peuple sa bonne part de plaisir; l'étiquette, arrivée au bout de son courage , ayant crié : « Grâce! » la foule saturée, excédée d'admiration , disant : « Assez! j) et le génie de l'ordonnateur suprême des cérémonies s'étant fatigué jusqu'à l'é-

i38 ^E Toucniîz tas a jla riîine.

puisement , tout allait rentrer clans Tordre habituel , quand le roi, qui voulait absolument être pour quelque chose dans les fêtes de son mariage , voyant que la jeune et belle princesse qu'on venait de lui sacrifier, ne s'était encore que fort médiocrement amusée, conçut l'ingénieuse idée de lui offrir le spectacle, tout nouveau pour elle, d'un magnifique auto-da-fé. C'était là un divertissement intéressant pour les yeux et profitable pour l'âme. On voit que sa glorieuse majesté Charles II savait , comme tous les esprits justes et prudens , asseoir ses plaisirs sur une base solide , et faire marcher du même pas l'utile et l'agréable. Dès que la volonté royale se fut manifestée, on tira des cachots de la très-redoutable Inquisition vingt- deux coupables , ou à peu près; on les revêtit du san-benito, et, bien accompagnés de frères agonisans , ils s'en allèrent processionnellement mourir dans les

NE TOUCIli:/. TAS A LA REINE. IJQ

flammes purificalrices du bûcher de la foi (i). Quand la pauvre Marie-Louise d'Or^ léans , assise sous un dais de velours , au beau milieu du large balcon de la Casa real de la Panaderia , voulut détourner la tête pour ne pas voir les condamnés qui, de leur échafaud, lui criaient, comme autrefois les chrétiens du cirque à l'empereur romain : « César, les mourans te saluent»; quand la gracieuse et sensible femme, disons-nous, qui se souvenait encore des magnificences de Versailles , fil mine de vouloir fermer les yeux devant les pompes religieuses de Madrid^ le roi, qui se tenait à deux pas de son fauteuil, lui dit tout bas :

« Vous êtes reine d'Espagne , madame , et le grand-inquisiteur vous regarde ! »

Le drame alla jusqu'au dénouement.

(1) Historique. Art de vérifier les dates , AqwûqïùQ partie, tom. 6, pag. 611.

l4o NE TOUCHEZ PAS A LA UEINE.

Après une si édifiante conclusion, il n'y avait plus qu'à baisser le rideau ; ainsi fiton. Le règne de la féerie cessa , et chacun songea à retourner au positif de la vie réelle. Alors on s'empressa de déclouer les riches tentures qui, depuis huit jours, tapissaient l'extérieur des maisons; les devises galantes des poètes de bas et haut étage et les transparens de l'enthousiasme populaire cessèrent d'usurper plus long-temps la place destinée à l'enseigne prosaïque du ' marchand; les arcs de verdure, qui faisaient obstacle à la circulation , furent impitoyablement abattus aussi bien que l'échafaud sur lequel venaient de périr les vingt-deux victimes des menus plaisirs du roi ; le vent se chargea de balayer au loin dans le fleuve et jusqu'au pied des Sierras de Guadarrama^ avec la cendre des morts, le lit épais de feuilles et de fleurs qui dissimulait le pavé des rues de Madrid ; le

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. i4J

sonipliieux habit de gala , soigneusement rélalili dans tous ses plis, retourna au vestiaire attendre qu'une cérémonie nouvelle vînt le remettre au grand jour; les rivières de pierres préciejises et de diamans rentrèrent dans leur écrin jusqu'au prochain bal de la cour, et tout reprit , dans le palais de Charles II , aussi bien que dans la capitale du royaume, son allure accoutumée.

Peut-être y aurait-il un peu de témérité à affirmer que chacun se retrouva, au bout de ces huit jours, exactement à la même place, avec les mêmes dispositions d'esprit et de cœur que par le passé. Ce n'est jamais impunément qu'on fait sortir de ses habitudes, plus ou moins régulières, une population de quelques centaines de mille âmes. Dans ce heurt continuel de gens qui se croisent, qui se mêlent, qui se j^erdent , qui se cherchent, qui se retrouvent et se

l42 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

reperdent encore, à dessein ou non, il en est plus d'un ou plus d'une , si vous l'aimez mieux , à qui le bruit et le mouvement causent d'étranges vertiges. Ce sont des feux follets, des bluettes, des hallucinations fantastiques , qui passent alors dans l'imaginalion et devant les yeux ; on ne sait plus au juste ce qu'on voit, ce qu'on entend; on répond sans se rendre compte de ce qui a été dit. Entraîné dans un tourbillon qui donne le transport au cerveau, on prend, sans y songer , la première main que l'on rencontre , parce qu'on sent le besoin de s'appuyer sur quelqu'un ; on s'abandonne au premier guide qui vient s'offrir, attendu qu'on est hors d'état de se conduire soimême; perdant bientôt toute mémoire de la route qu'il faudrait tenir pour rentrer prudemment au logis , on va foflement , au hasard d'une aventure qui conduit si loin , mais si loin quelquefois, que, lorsque la rai-

son , à la fin revenue , permet de mesurer les distances , on se dit , effrayé du chemin que l'on a parcouru : -r Je ne peux plus retourner sur mes pas! » ce que, par parenthèse , il ne faudrait se dire en aucun cas , attendu qu'il n'est jamais trop tard pour sortir d'une mauvaise voie. Et voilà l'effet que produit l'agitation de la foule sur certains esprits faibles , sur certains cervaux malades, et voilà enfin pourquoi il y eut à Madrid bon nombre de ménages décomplétés après les huit jours de fête, qui n'aboutirent, cependant, qu'à loger un mauvais ménage de plus dans le palais fondé par ce Henri de Translamare , si justement surnommé le Magnifique.

Que si nous avions le temps et le privilège de pénétrer dans la demeure royale, nous bénirions le sort do ce que nos filles, à nous , ne seront jamais reines. Pauvre en-

l44 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

fant de France! nièce infortunée de Louisle-Grand , elle n'a pas le droit de se plaindre à sa mère de l'indifférence de son époux. Au milieu de cette cour où elle voit le dédain se faire jour, même sous l'apparence du respect, il faut qu'elle relève fièrement la tête sous le poids de cette couronne qui l'accable, et, à personne au monde, elle ne peut montrer les meurtrissures de son front et les plaies de son cœur. Ces plaies toutes saignantes, ont des noms queTon peut dire : c'est la patrie qu'elle ne reverra plus ; ce sont ces amitiés d'enfance qui lui étaient chères ; c'est sa famille qu'elle regrette ; c'est un amour qui devait la proclamer reine aussi, mais reine du pays qu'elle aimait. Yoilà ce qui la tue et ce qui fera bientôt asseoir à sa place, sur le trône d'Espagne, Marie-Anne de Neubourg, la fille de l'élecleur palatin.

Laissons l'histoire rapporter , avec ses

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. l/|5

formes sévères, les deux tristes mariages de ce pitoyable arrière-petit-fils de Charles- Quint, et reprenons notre rôle modeste de conteur.

Parmi ceux qui durent renoncer à se revoir jamais, quand toute ivresse populaire eut cessé, il y eut deux personnes à qui une même aventure faisait un sort bien différent. Tandis que celui-ci , magnifiquement vêtu, se donnait figure de grand d'Espagne dans les cérémonies de la cour, dont une haute protection lui avait ménagé l'accès, Tautre, plongé dans un cachot de la Carcetde Corte{i), expiait sur la paille, entre quatre murs humides et nus , au nom de l'impitoyable raison d'état, un acle de dévouement courageux qui devait lui mériter de magnifiques récompenses. L'heureux, c'était don Félix de Valdelirios y Lampourda

(1) Prison de la cour,

ilO

l46 NE TOUCHEZ PAS A lA HEINE.

yRiansarez; grâce à son beau nom, grâce à sa bonne mine de gentilhomme, et surtout grâce au hasard qui fait et défait les fortunes, on le voyait danser au quadrille du grand-maître, s'asseoir à la table du sommelier du corps, et caracoler à la chasse avec la suite du montero mayor, le grandfauconnier de la couronne. Peut-être serait-il bien de dire maintenant comment le fils de Hieronimo avait fait un chemin si rapide; mais comme le malheur a des droits à la préséance , c'est de Gil Toralva que nous allons nous occuper d'abord.

Il avait donc quitté sa place parmi les curieux pour suivre celui qu'il avait su reconnaître pour un des manteaux verts de la maison mystérieuse. Tous deux, se glissant entre les maisons et le peuple qui formait la haie d'un bout à l'autre de la rue , parvinrent difficilement jusqu'à l'arc triom-

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. l47

pliai où la reine devait s'arrêter pour recevoir la bénédiction de l'archevêque de Tolède. De distance en distance, Gil Toralva surprenait un regard d'intelligence qui s'adressait à lui, sans qu'il pût savoir comment il devait y répondre. Tantôt on se contentait de lui lancer un coup d'oeil; plus loin , c'était une main qui serrait furtivement la sienne ; une autre fois on se penchait à son oreille, et on lui disait: « Pour toujours et partout! » Son guide continuait toujours à marcher et il suivait toujours son guide, en dépit des obstacles qui ralentissaient à chaque pas leur voyage à travers la foule.

Ce qu'il vit de plus clair durant cette marche tant de fois empêchée, c'est que ces soi-disant complices , après avoir quitté leurs manteaux, s'étaient échelonnés sur la route que suivait le cortège , et que c'était

l48 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

de là , où son inconnu le conduisait; que devait partir le signal d'une action dont il ne se rendait pas compte. Quelque peine qu'ils éprouvassent à se frayer un sentier dans la ligne droite qu'ils devaient suivre , le séminariste et celui qui marchait en avant, dépassèrent bientôt la tête du cortège.

Quand ils eurent atteint le point où ils devaient s'arrêter, Gil Toralva, poussé par son guide, pénétra dans un groupe qui s'ouvrit coQiplaisamment pour lui faire place. Curieusement inquiet de ce qu'on attendait de lui, il jeta un regard rapide sur ceux qui l'entouraient et il remarqua qu'ils avaient tous un nœud de ruban couleur isabelle attaché au poignet droit de leur pourpoint. C'était comme un mot d'ordre changé pour dérouter la police. Peu à peu, tous ceux qu'il veuait de rencontrer sur sa

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route vinrent se joindre au groupe déjà formé près de l'arc- de-triomphe , si bien que , peu d'instans après son arrivée , il se trouva complètement entouré des hommes aux manteaux verts.

— Eh bien, frère, lui dit à voix basse l'un de ces inconnus, êtes-vous bien sûr de vous? Avez-vous autant de bonne résolution que d'imj3rudence?

Il hésita à répondre : — Je ne vous comprends pas.

— Oui. d'imprudence, répéta celui qui venait de l'interpeller. Comment avez-vous pu vous décider à garder ce manteau qui pouvait faire tout manquer si quelque alguasil vous eût aperçu?

— Mais, murmura le séminariste, sans lui j'aurais été bien mieux remarqué . puisque je n'ai ni veste, ni pourpoint.

l50 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

— C'est juste, c'est justel répondit-on.

— Et maintenant, dit un autre, que voilà le moment suprême arrivé, vous sentez-vous ici autant de cœur que vous paraissiez en avoir là-bas ?

-—Partout! dit-il.

— Et toujours ! poursuivit son interlocuteur en souriant, c'est le mot d'ordre; mais il n'est besoin de le dire qu'une fois. A l'heure qu'il est , les paroles ne sont plus de mise : c'est l'action seulement qui peut compter pour quelque chose.

— Eh bien , vous me connaîtrez à l'action, répondit Gil Toralva , qui ne savait comment les amener à lui faire la confidence d'un projet , dont en apparence , il devait être instruit.

— Vous savez, dit un troisième, que c'est au Credo qu'il faudra frapper?

Ses lèvres s'entr'ouvrirent pour demander quelle victime on désignait ainsi à son poignard; mais la prudence retint ses paroles. Cependant il allait, pour la seconde fois, assister au défilé du cortège; car déjà les alcades de la cour venaient de se ranger des deux côtés du monument de verdure; l'archevêque s'était levé, l'hymne 0 salutaris retentissait sous l'arc de triomphe, et les trois cents encensoirs de vermeil, lancés dans l'espace , retombaient d'accord et remplissaient l'air de vapeurs parfumées.

— Baisez cette croix, mon frère , dit à Gil Toralva un homme qu'il reconnut tout aussitôt pour être le président de l'assemblée, baisez-la ; et si Dieu conduit votre bras, ce soir l'Espagne n'aura plus pour souveraine que notre glorieuse et bien aimée régente , la reine-mère Marie-Anne d'Autriche,

Malgré, ou plutôt grâce à la multitude

lt)2 i\E TOUCHi;Z PAS A LA REl\E.

qui les entourait, les conspirateurs pouvaient se parler à ciel découvert ; les curieux avaient bien assez à occuper autre part leurs yeux et leurs oreilles, j)our négliger d'écouter ce qui se passait à côté d'eux. Le clergé, la cour, la maison militaire du roi absorbaient toute leur attention, encore suffisait-elle à peine au sj)ectacle qui se déroulait devant eux. De sorte qu'en pleine rue et au milieu de la population de Madrid, les complices étaient bien mieux à l'abri des regards de la curiosité que dans la maison de la Catalane.

Gil Toralva savait enfin le véritable motif de la réunion secrète.

— C'est donc à Marie-Louise de France que vous en voulez? demanda-t-il en tirant son poignard.

— Ne le savez-vous pas? lui répondit-on

en le serrant de près; qui donc étes-vous? un faux frère, un intrus, un espion?

— Mort à l'espion ! murmurèrent quelques voix.

Et, avant qu'il lui fut permis de faire usage de l'arme qu'il tenait à la main^ le groupe dont il occupait le milieu se pressa surluidetoutepart, comme pour l'étoufFer.

Les cris de vive la reine , les chants des prêtres, la musique religieuse et Ja musique guerrière détonnèrent si haut en ce moment, que sa voix se perdit dans la masse du bruit. Pourtant il essaya de lutter contre ses ennemis; mais ses bras étaient retenus collés contre son corps , et , de seconde en seconde , l'espace lui manquait pour respirer. On ne pouvait le frapper ; mais on l'écrasait sous l'effort d'une horrible pression ; et, pour distraire encore mieux la foule de ce meurtre à bas bruit, les assas-

l54 NE TOUCHEZ PAS A LA RELNE,

sins poussaient d'assourdissantes clameurs, en se haussant, non pas pour voir le cortège, mais pour abattre leur victime et la cacher sous leurs pieds.

C'en était fait de l'ami de don Félix, quand une voix , partie d'un balcon, cria :

« Aide et secours, messieurs les alguasils I On tue un homme là-bas ! »

Au même instant, tous les yeux se dirigèrent vers le 'groupe meurtrier. La frayeur gagnant les misérables, il se fit un grand mouvement parmi eux. La plupart cherchait à se glisser parmi le peuple ; mais celuici, qui n'aime pas qu'on dérange sa joie, s'empressa de faire main basse sur ceux qui se fourvoyaient dans ses rangs.

Alcades , régidors , alguasils et bourgeois se mirent de la partie pour secourir le malheureux GilToralva, et saisir au collet,

NIi TOUCHEZ PAS A LA REI.NE. l55

puis lier par les mains tous ceux qui s'étaient si cruellement rués sur lui. La victime était en si pitoyable état, que ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il parvint à dire à l'un des hommes delà police: « Mes assassins ont tous un ruban couleur isabelle au poignet droit. » Mais la pâleur des coupables et les efforts qu'ils firent pour s'échapper, les signalèrent bien mieux encore que les paroles du mourant aux recherches de la police,. On les poursuivit, on les entoura, et, deux minutes après le cri parti du balcon, les conspirateurs subissaient un premier interrogatoire par devant le corrégidor d'épée , dans le parloir grillé de la Carcel del Corte.

L'enlèvement des coupables fut si rapidement exécuté, on y mit tant d'ordre et de prudence , que , lorsque la reine arriva sous la voûte de fleurs où le chef de l'église des

l56 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

Espagnes l'attendait , elle n'eut pas lieu de se douter du péril qu'elle avait couru.

Séparé de ses assassins , Gil Toralva fut couché dans un bon lit, un médecin vint le visiter ; on lui prodigua les soins que son état réclamait, et, l'humanité l'emportant sur les exigences impérieuses de la justice', le corrégidor d'épée remit au lendemain pour l'interroger; seulement il le pria de ne pas parler au docteur, ni à aucun de ceux qui pourraient l'approcher, de la véritable cause des mauvais traitemens dont on l'avait accablé dans ce groupe. Plusieurs jours se passèrent ainsi sans qu'il fût question de l'interrogatoire auquel il était prêt cependant à répondre.

Tout meurtri qu'il fût, Gil Toralva bénissait sa destinée; car il pouvait bien se dire que la reine lui devait la vie. Heureux

comme homme de cœur, il l'était aussi comme ambitieux de gloire.

«Comment, pensalt-il à part lui, ne trouverai s-je pas des protecteurs dans la carrière où le courage me pousse, alors que, pour première recommandation , je n'ai qu'à dire :

« Je suis Gil Toralva , le sauveur de Marie-Louise d'Orléans 1 »

Il se berçait des plus nobles espérances tant que durait le jour; la nuit, il se voyait, dans ses rêves, revêtu d'un brillant uniforme et marchant le premier d'une com})agnie de braves comme lui. Tous les soirs, le corrégidor d'épée , s'asseyant à son chevet, lui demandait s'il sentait les forces lui revenir. Le courageux homme disait au magistrat : « Cela va bien ; interrogez-moi, monseigneur. » Mais l'autre, fronçant le sourcil, répondait alors d'un tun embarrassé :

l58 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

— Demain, mon ami, demain, nous parlerons de cette horrible affaire.

Un malin, quand Gil Toralva se réveilla, il ne se retrouva ni dans le lit, ni dans la chambre qu'il occupait la veille. Sa litière était de paille; sa fenélre, élevée plus qu'à hauteur d'homme, avait de solides barreaux de fer ; les murs qui l'environnaient portaient écrits, cà et là, les témoignages des souffrances et du désespoir de ceux qui l'avaient précédé dans cette triste demeure. Quand le séminariste eut rappelé ses souvenirs , et se fut prouvé qu'il n'était pas sous la puissance d'un songe, comme il l'avait cru d'abord , en se voyant , au réveil , dans un cachot humide et froid; il essaya de déchiffrer les inscriptions profondément gravées sur la pierre. Il s'arrêta surtout , avec terreur, devant des dates creusées de la même main ^ et qui , d'année en an-

NÉ TOUCHEZ PAS A lA REINE. 1 69

née , remontaient jusqu'à un demi - siècle.

« On peut donc vivre cinquante ans ici? se demanda-t-ilj en frémissant. Oh! mais, moi, j'y suis par méprise; parce que lecorrégidor d'épée ne in 'a pas encore entendu; quelques mots suffiront pour prouver mon innocence. »

Comme il se parlait ainsi , ses regards , toujours attirés vers cette muraille où tant d'infortunes étaient inscrites, rencontrèrent, dans un coin, ces mots qui semblaient lui prédire son sort :

0 Devant la raison d'état 1 dévouement peut être un crime, et l'innocence mérite la mort. »

Plus loin , il y avait aussi :

« Quand on ne peut acheter le silence, on étouffe la voix, »

l6o NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

Et puis , un autre avait écrit :

« C'est ici le caveau mortuaire, il garde tout ce qu'on y descend. »

La sécurité de Gil Toralva commença à fléchir; il se mit à songer qu'on ne l'avait pas jeté tout éveillé dans ce cachot, mais bien, qu'on l'y avait descendu pendant son sommeil. Le frisson commença à le gagner de veine en veine , l'horripilation le saisit des pieds à la nuque; il se frappa le front et la poitrine en s'écriant : <- Mais non ! non ! je ne veux pas mourir ici ! »

La porte s'ouvrit, c'était le corrégidor d'épéc qui venait le visiter. Cette fois l'homme de la justice avait un air grave et froid qui ne faisait rien présager de bon pour le nouvel habitant de la Carcel de Corte.

— Ah! enfin, votre seigneurie vient me délivrer, n'est-ce pas? lui demanda Gil 'l'o-

NE TOUCHEZ PAS A LA Ï\EINE. l6\

ralva, avec un empressement mêlé d'inquiétude,

— Non ! répondit l'autre.

«^Cependant je suis victime et non point coupable.

— Je le sais.

•— Mais, pour l'honneur de la justice, je dois sortir d'ici.

— Pour le repos de certaines personnes puissantes , il faut que vous vous résigniez à y finir vos jours.

— Ce que vous dites là est impossible ! on ne peut pas le vouloir; songez donc à ce que j'ai souffert, au service que j'ai rendu à l'état ! au roi! sans moi, il n'y aurait plus de reine d'Espagne.

— Oui, mon ami, notre gracieuse reine

Maiic-Louise vous doit la vie; je ne nie pas

l62 NE TOUCHEZ PAS A lA REINE.

qu'en d'autres temps , c'eût clé pour vous un heureux hasard que de tenir le fil d'un pareil complot ; mais à l'époque où nous vivons , il n'est pas bon de se trouver enveloppé, soit comme révélateur, soit comme complice', dans une cause qui touche à de si graves intérêts.

— Ainsi , reprit le séminariste altéré , mieux eût valu pour moi obéir à la peur et tuer la reine ?

— Qui vous dit cela? Parce que la justice ne frappera pas les coupables au grand jour, elle n'en aura pas moins satisfaction de leur crime , et , si vos regards pouvaient atteindre jusque par de là les barreaux de cette fenêtre, je vous dirais : Tenez-vous éveillé jusqu'au milieu de la nuit, et vous verrez dans celle cour, qui domine votre prison, comment on punit tout bas les régicides.

— Je sais, du moins, répliqua avec amer-

tiime le prisonnier, la récompense qu'on accorde à ceux qui se placent entre le poignard des assassins et leur victime.

— Croyez, mon ami, que je déplore le devoir rigoureux que la prudence m'impose ; mais j'ai dû m'assurer de votre discrétion , et je n'avais pour cela que deux moyens, ou la prison....

— Ou le cercueil, voulez-vous dire? ajouta Gil Toralva en reculant devant cet homme qui ne venait si ingénument lui livrer les secrets de sa singulière justice que parce que le prisonnier ne pouvait les révéler à personne. Mais savez-vous bien, continuat-il, soulevé d'indignation contre le prudent corrégidor d'épée, qu'à mon âge, il y a quelque chose de plus effrayant que la mort, c'est l'isolement, c'est le cachot! Savez-vous bien , monseigneur , que j'ai quitté le séminaire parce que je ne pouvais

l64 NE TOlTCHtZ PAS A LA REINE.

régler ma vie sur la vie paisible de mes frères , el que , pour sortir d'ici , je puis prendre tous les chemins, même celui qui mène à l'échafaud?

— Soyez en garde contre vous -même, mon enfant , reprit le corrégidor ; ici la violence est cruellement châtiée, et l'excès du malheur ne donne pas des droits à la pitié. En descendant auprès de vous, j'ai fait une démarche que ma conscience jugeait indispensable ; il m'a semblé que je devais vous donner la mesure de la résignation qui vous est nécessaire; maintenant je n'ai plus rien à vous dire, sinon qu'il faut savoir plier devant la raison d'état.

Et il sortit, en lui jetant comme paroles d'adieu : — Soumets-toi, chrétien. Songesy, Dieu a plus souffert encore de l'injustice des hommes.

— Eh bien ! lui cria le prisonnier, soyez

donc tous maudits comme le furent ses bourreaux!...

Puis il tomba sur sa litière , et s'y roulant avec désespoir, il appela à grands cris son ange gardien pour le sauver de la pensée d'un crime.

La nuit suivante, ainsi que l'avait annoncé le terrible corrégidor , justice fut faite des hommes aux manteaux verts. Du fond de son cachot, Gil Toralva ne put rien voir de ce qui se passait dans la cour; mais il entendit comme un bruit confus de \oix qui disaient les dernières prières. Bientôt la lueur rougeâtre des torches , se projeta à travers les barreaux de sa fenêtre, et elle éclaira tout à coup la paroi parallèle de la chambre. Il resta immobile de stupeur devant le tableau magique où se répétait une partie du terrifiant spectacle qui se passait à quelques pieds plus haut.

l66 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

Les condamnés de la silencieuse justice se dessinèrent un à un sur le mur ; puis, à mesure qu'une ombre passait, il entendait un coup mat, comme celui de la hache qui tombe sur le billot. L'homme fort ferma les yeux , le cœur intrépide faillit au douzième coup ; il se coucha la face contre terre , les mains plaquées sur les oreilles, pour ne plus rien entendre , et il demanda grâce à Dieu pour ceux qu'on envoyait ainsi vers /lui, sans confession peut-être!

Cet événement fut le seul dont il eût à charger sa mémoire pendant trois mois que dura son supplice.

Le corrégidor n'était plus revenu; personne , excepté celui qui prenait soin de lui apporter sa pitance quotidienne, n'entrait dans son cachot. Il commençait à désespérer de l'avenir , et , se rappelant le vœu de sa mère, lorsque Dieu avait accordé un

fils à ses prières ferventes, il acceptail son sort comme une juste punition de son départ du séminaire , lorsqu'un jour , du fond du corridor qui conduisait à sa prison, il crut entendre une voix qui ne lui était point inconnue ; il écouta , et le cœur lui battit ; cette voix, c'était celle de don Félix j puis un bruit de pas qui se rapprochaient de sa porte verrouillée lui causa une émotion si puissante que les larmes lui vinrent aux yeux. La voix parla de nouveau; ou s'arrêta devant son chenil , la clef tourna dans la serrure , les gonds roulèrent avec bruit; Gil Toralva poussa un cri, tendit les bras , et l'enfant de Tolède se précipita sur le sein du prisonnier, en disant :

— Vive Dieu ! mon frère, vous voyez que je n'oublie pas mes amis.

Après les premières étreintes , don Félix, qui ne se sentait nul goût pour une longne

l68 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

\isite de prison, s'empressa de dire à Gil Toralva :

— Sortons d'ici, voilà le froid qui me gagne.

— Sortir? répéta le prisonnier, mais je ne le puis.

— Par exemple ! croyez-vous donc que je serais venu renouveler vos chagrins en me présentant, moi libre, chez un pauvre prisonnier d'état ? Nenni , mon frère ; ce n'est pas un encouragement à souffrir, c'est la liberté que je vous apporte , et la preuve, c'est que vous allez me suivre.

11 fallut quelques minutes au séminariste pour se familiariser avec le sens de ces mots : « Vous êtes libre ! » Cependant il finit par comprendre quel immense service venait de lui rendre le jeune gentilhomme, et il pensa en devenir fou de joie.

— Je crois, dit le Tolédan, que vous

fin TOUCtlKZ TAS A LA REINE. 1 69

pouvez laisser le ménage dans 1 elal de désordre où il est ; vous n'avez rien à emporter de précieux ?

— Si fait, dit l'autre; j'emporte l'impé' rissable souvenir de ce que je vous dois.

Et puis , il suivit don Félix. Gomme lo prisonnier allait traverser le dernier guichet de la Carcel del Corte^ il rencontra le corrégidor d'épée qui l'attendait.

— Songez , lui dit sévèrement le magistrat en le prenant à part, que la liberlé que vous devez à un miracle , ne vous fait f)as moins

un devoir impérieux de la discrétion, et que

votre ami lui-même, doit ignorer ce que,

pour vous, il eût mieux valu ne pas savoir.

— Soit! répondit Gil Toralva ; je me tairai.

Et le guichet se referma derrière le prisonnier et son libérateur.

Un carosse , qui attendait les deux amis dans la rue d'Atocha , à la porte de la prison, les conduisit, bon pas, jusqu'à la plus belle auberge de Madrid. En chemin , le prisonnier interrogea l'enfant de Tolède; mais celui-ci, qui avait hâte de déjeuner, remit son récit au dessert.

Ils s'attablèrent sous une petite tonnelle de la casa de posada , et , d'un ton qui ne

penneUail aucune réplique , le gentilhomme demanda du meilleur de la cave, de l'office et de la cuisine.

Une servante alerte , et dont la mine friponne avait le privilège d'aiguiser l'appélit des visiteurs de la maison, plaça successivement devant les deux convives la tranche de bœuf andalous, nourri dans les riches pâturages d'Aracena, la succulente perdrix galicienne , un gâteau de ce bon riz du royaume de Valence, le pot de miel romarin de la province de Cuenca , et pour arroser dignement le tout, les vignes du Cordouan fournirent une couple do bouteilles de leur vin renommé de la campine,

— C'est trop 1 disait Gil Toralva effrayé d'une telle profusion.

— D'accord, mon frère, c'est trop pour un prisonnier d'état ou pour un soldat de

la saiulo milice, mais non pas pour un porte-enseigne dans les gardes wallones.

— De qui voulez-vous parler?

— De vous , pardieu , lisez plutôt , voilà votre brevet.

--s Mon brevet! un brevet de porte-enseigne, à moi? s'écria le séminariste en essayant de lire le parchemin que don Félix venait de lui mettre sous les yeux ; allons donc! vous vous moquez, mon brave, mon digne frère. Cependant, continua-t-il , en essuyant les larmes qui lui troublaient la vue, c'est bien mon nom qu'on a écrit là ; mais il doit y avoir erreur, autrement ce serait à en mourir de joie!

— Sainte Yierge! reprit le jeune gentilhomme elFrayé de la violente émotion que lu surprise causait au pauvre prisonnier, que parlez-vous, de mourir, mon frère?

Ne VOUS avisez pas de jouer un si mauvais tour à la fortune quand elle se déclare enfin pour vous; allons, du courage, mon bon compagnon, n'avez-vous donc de force que pour supporter l'adversité? Buvez un grand doigt de ce vin , maître Gil , et songez à vous remettre ; car j'ai bien des choses à vous apprendre.

Gil Toralva posa le brevet sur la table ^ il prit le verre que son ami venait d'emplir comble; et, sans quitter de l'œil le bienheureux parchemin, il approcha, mais fort discrètement, ses lèvres de ce vin qui faisait grand'peur à sa sobriété habituelle.

— Le coude plus haut, mon frère ! poursuivit gaiement don Félix ; il s'agit de fêter tout à la fois et votre heureuse délivrance et votre glorieuse prise d'armes. Allez-y franchement , comme un homme qui se prépare à porter l'uniforme ; vous n'avez le

NE TOUCHEZ PAS A lA REINE. IjS

droit de faire ici ni le modeste ni le dégoûté : rappelez-vous que vous êtes soldat , et que le vin de la Campine est bon.

— Soldat! moi, libre! moi, soldat! répéta le sobre convive ; et tout cela par vous, parce qu'un hasard a voulu que je vous rencontrasse un soir sur la route de Madrid , où je pouvais passer, cependant, une heure plus tôt, une heure plus tard, et alors....

— Et alors, interrompit don Félix, le fils de mon père courait gros risque de mourir sans confession , par un temps exécrable , au beau milieu d'une route royale.

— Laissons en arrière ce léger service que vous acquittez avec tant de générosité aujourd'hui, ditToralva, et apprenez-moi plutôt comment, en un temps si court , vous avez fait si beau chemin que vous puissiez déjà protéger puissamment vos amis.

— Avoir confiance en goî , nier les obstacles et toujours marcher en avant, c'est là une des leçons que me donna mon père; j'ajouterai qu'une seule de ces maximes, bien ancrée dans l'esprit , suffit pour faire arriver à la fortune; avec toules les trois, on a bientôt dépassé l'impossible. Retenez ceci, mon frère, et tâchez d'en faire votre profit pour l'avenir.

— Est-ce grâce à ce beau secret-là que je vous retrouve si galamment vêtu?

— Quant à mon costume, qui, je l'avoue, est du meilleur goût, je ne vous dissimulerai pas que je le dois au tailleur d'habils de Sa Majesté catholique.

— Mais ma délivrance? mon brevet?

— Ah ! pour ceux-là , répondit confidentiellement l'enfant de Tolède, laissant percer cette légère poinlo d'imperlinence

qu'aiguise le souvenir d'une bonne fortune de la veille , pour ceux-là je les ai fort gentiment payés; voici le fait.

Avant d'entamer son récit, don Félix mit à sec la dernière bouteille de vin cordouan, il appela la servante, lui demanda les fruits et le flacon de Xérès ; puis, s'accoudant sur la table, se tenant le front d'une main , et de l'autre se caressant le menton comme un homme qui se fait intérieurement honneur de son passé , il se mit en devoir de satisfaire, enfin, la curiosité de son ami.

«La reine m'avait regardé 1 Bien qu'elle saluât tous les autres assistans, ma vanité crut devoir s'attribuer une part de ce gracieux mouvement de tête qui me parut s'adresser plus particulièrement à moi; tout aussitôt je grandis considérablement

dans mon estime. Complètement absorbé

par une idée audacieusement folle qui se iog-ea dans mon cerveau, je ne prêtais aucune attention à ce qui passait autour dé moi, apssi ne remarquai-je pas votre disparition. Comme j'ai grand besoin de communiquer mes impressions rapides à mesure qu'elles m'arrivent , je pris la première main que je rencontrai sous la mienne, croyant fermement que c'était la votre ; d'autant plus qu'on me rendait pression pour pression. Cependant une pensée me tourmentait ; avais-je été ou non remarqué dans la foule par Marie-Louise d'Orléans ? J'attendais avec une inexprimable anxiété que la reine se retournât vers moi, ce qui n'était guère vraisemblable; mais je tiens ceci de mon père : le premier coup d'œil d'une femme n'est presque toujours qu'un faux avertissement; c'est le second qu'il faut attendre pour savoir ce que l'on doit craindre ou espérer. *

— Espérer quoi? demanda ingénument 011 Toralva.

— Règle générale, mon brave novice, répliqua don Félix, entre une jeune femme, fût-elle reine des Espagnes et des Indes , et un cavalier de vingt-deux ans qui sait se faire estimer ce qu'il vaut , il se glisse toujours une lueur d'espérance qui fait au cœur un bien inappréciable , alors même qu'elle ne brille que pour s'éteindre aussitôt.

» J'attendais donc avec l'agitation du doute et de la crainte, quand, par fortune, la reine, après quelques pas, tourna encore une fois les yeux de mon côté. Oh! alors ma raison me fit complètement défaut, mes pensées roulèrent en désordre dans l'abîme de mon imagination, et je serrai avec tant de force la main que j'avais prise au hasard, qw'un petit cri de douleur répondit à mon

l8o IvE TOUCHEZ PAS A LA. REINE.

extravagant enthousiasme. Je jetai alors les yeux sur la personne qui venait de se plaindre d'une voix si douce, et je reconnus, mais sous un autre costume, cette jolie Catalane par qui , le matin, nous avions été si singulièrement accueillis.

» — Tout est manqué, me dit-elle; venez, venez, seigneur cavalier, il ne fait pas bon ici pour vous I

» Moi qui trouvais que la place m'était favorable , puisque c'était de là que j'avais eu le bonheur d'attirer les regards de notre belle et gracieuse souveraine, je ne me disposais point à suivre le conseil de la jeune fille , qui me pressait tout bas de partir. D'ailleurs, je ne voulais pas m'éloigner sans vous avoir retrouvé. Mais elle , se levant sur la pointe du pied pour me parler à l'oreille , ajouta :

» — II y a bonne et sûre retraite pour

NE TOUCHEZ PAS A LA BEINE. l8l

VOUS chez la marquise Inmaculada Concepcio Manrique de Tovar.

» — Et qu'est-ce que c'est que ta marquise Inmaculada Concepcio, lui demau" dai-je.

» — Faites donc mine , seigneur cavalier, de ne pas me reconnaître et d'oublier que ma noble maîtresse est la jeune épouse du notaire mayor de Léon ; je vous le répète , si vous êtes pris ici, la puissance de la reine-mère elle-même ne vous sauvera pas.

» Après qu'elle m'eut dit ces derniers mots, la Catalane baissa son voile et disparut dans la foule. Sans trop comprendre encore quel danger je pouvais courir en m'obstinant à demeurer en place; je ne songeai pas moins à obéir à la secrète terreur que cette jolie enfant venait d'éveiller en moi. Une jeune femme m'otlVait une pro-

tcction dont je ne me savais pas avoir grand besoin; mais, réfléchissant qu'un tel appui n'est jamais à dédaign r, je me décidai, moitié par curiosité, moitié par instinct de ma propre conservation, à suivre à la trace la mystérieuse fille qui m'eût volontiers jeté, quelques heures auparavant , dans la cave où ce Benavente attendait sans doute une victime, et qui , maintenant, avait si grand souci de me tirer d'un péril que je ne m'expliquais pas.

» Je fis jeu des poings et des coudes pour rejoindre la Catalane, qui s'éloignait en serpentant dans la foule. Poussante! repoussé, j'eus le bonheur de l'atteindre au moment où elle tournait l'angle d'une rue.

— Pas un mot, me dit-elle comme je m'avançais pour lui parler; suivez-moi, mais toujours de l'autre côté des maisons ; passez par où je passerai, entrez où j'entre-

NE TOUlillliZ PAS A LA IlELNE. l85

rai , mais souvenez-vous , pendant la route, que vous ne me connaissez pas, et ôtez vite les rubans couleur Isabelle que vous avez aux poignets de votre pourpoint.

« Elle me dit cela sans même m'adresser un coup d'œil , puis elle passa du côté opposé de la rue. Je regardai mes poignets et n'y trouvai point ces rubans dont elle m'avait parlé. Il y avait méprise de sa part , méprise complète ; mais tout ce mystère , qui me faisait passablement peur, m'amusait aussi ; je devais, au bout du chemin qu'on m'obligeait ^d'arpenter ^ trouver ou l'explication de l'énigme, ou une piquante aventure; j'invoquai l'ange gardien de Hieronimo, le beau gentilhomme de Tolède, et je marchai sans perdre des yeux la singulière fille qui me conduisait , je ne savais où, par d'innombrables détours.

» Je dus croire qu'elle n'était pas fort ras-

lS4 Nli TOUCHEZ l'AS A LA KEINE.

surée sur ce qui pouvait m'arriver en route; car à chaque instant elle détournait la tête pour voir si quelqu'un ne me suivait pas, et lorsque nous avions à traverser une rue un peu plus passagère que les autres , elle hâtait le pas , et , pour m'indiquer qu'il y avait danger j)our moi à me trouver trop près des passans , elle prenait le coté que je suivais alors, et me contraignait ainsi à changer de direction.

» Pendant une grande heure elle me promena de la sorte dans plusieurs quartiers de Madrid ; tout occupé que j'étais à suivre ses mouvemens , je remarquai , cependant, que nous tournions autour du même cercle, et que, plus d'une fois, nous repassions dans les mêmes rues et devant les mêmes portes. Cela m'intriguait infiniment, comme vous devez le supposer; enfin nous arrivâmes tout près de cette maison où s'étaient

distribués les manteaux verts et les poignards. Le frisson uie reprit , je crus voir encore les hommes silencieux, la trappe entr'ouverte et les deux yeux qui brillaient au bas de Tescalier noir.

» Il y a un piège là-dessous, me dis-je, la Catalane pense qu'à force de détours elle m'a fait perdre la mémoire ; certes , je ne la suivrai pas plus loin.

» Je m'arrêtai prudemment, elle passa outre , le courage me revint et je fis comme elle.

» Peut-être vous dites -vous, mon frère, que je tire mon récit en longueur, et que j'aurais pu, tout d'une enjambée, passer par-dessus les obstacles du chemin, et vous conduire, sans tant de circonvolutions, chez dona Inmaculada Concepcio Manrique de Tovar. La critique est juste : je l'ac-

l86 NE TOUCHEZ l'AS A LA REINE.

ceple et m'y soumets; faisons trêve aux détails inutiles ; me voilà rendu chez la notairesse mayor de Léon.

Dans l'oratoire , où la Catalane m'introduisit , après m'a voir fait traverser deux petites cours , un long corridor noir , et gravir les marches d'un escalier fort obscur, dans cet oratoire, dis-je, je me flattais de rencontrer une jolie femme qui allait m'accueillir avec quelque bonté; j'en trouvai dix, mon ami ! oui, dix jeunes et belles personnes qui me reçurent avec des transports de joie.

» — Encore un de sauvé! dirent -elles, quand la porte se fut refermée sans bruit sur moi, et elles se signèrent pieusement.

» Je ne fus guère surpris du coup d'œil flatteur que ma bonne mine me valait de la part du cercle féminin , la reine m'avait

bien regardé à deux foisl Quand celle qui paraissait commander dans la maison m'eut invité , avec une certaine émotion d'intérêt , à m'asseoir auprès d'elle , ce que je fis de la meilleure grâce du monde; car j'avais besoin de me reposer après la course prolongée que m'avait fait faire mon joli guide, elle me tint ce discours :

» — Vous voyez, seigneur cavalier, combien il est dangereux de s'aventurer dans de si coupables entreprises ; nos frères , nos maris et d'autres personnes qui ne sont pas moins chères que ceux-là , ont imprudemment trempé dans cet abominable dessein; c'est d'aujourd'liui seulement, et par Mariquitta, ma camériste et leur confidente, que j'ai connu le motif de leurs conciliabules secrets; aussitôt j'ai fait prévenir mes amies, pour qu'elles usassent de tout leur crédit, afin d'empêcher l'accomplissement

l88 NE TOUCHEZ PAS A lA HEINE.

du crime; mais nous avons eu beau, chacune à part , chercher à détourner les malheureux complices de la fatale idée que le démon leur avait inspirée , ni nos prières , ni nos larmes n'ont eu d'empire sur des cœui's égarés par un faux sentiment d'intérêt national; et vous excepté, ainsi qu'un autre, que Mariquitta, envoyée par moi , est parvenue à découvrir .dans la foule , tout le reste est pris : c'est vous dire assez qu'on ne tardera pas à les envoyer devant Dieu rendre compte de leur conspiration contre les jours de la reine.

0 Jusque-là, j'avais laissé parler dona Inmaculada Concepcio , occupé que j'étais à faire bon et consciencieux examen de tous ces yeux bleus et noirs, de tous ces frais visages brunis ou rosés qui m'entouraient; mais à ces mots de conspiration contre la reine, je me reculai avec horreur;

le mouvement que je fis fut inlerprété autrement qu'il aurait dû 1 elre, car la belle notairesse mayor reprit :

» — Oui, seigneur cavalier, n'en douiez pas , il en coûtera la vie à tous ceux qui ont eu le malheur de se laisser prendre, et même à don Manrique de Tovar, mon époux ; mais aussi pourquoi vouloir tuer la reine?

» — On a voulu tuer la reine! m'écriai-jc.

» — Ne le saviez-vous pas? dirent en même temps toutes ces femmes.

» — IN'ctes-vous donc pas du complot?

me demanda avec une visible terreur Inmaculada Conccpcio.

» — J'avouerai à vos gracieuses seigneuries, répliquai-je, que c'est d'elles seulement que j'en apprends la première nouvelle.

■ — Mais qui étes-vous donc ?

igo NE ÏOUCHEZ PAS A LA REINE.

, — Un enfant de Tolède , arrivé ce matin à Madrid par le pont du Mançanarès. En cherchant un gîte, j'ai frappé à plusieurs portes ; une seule s'est ouverte ; j'ai dit sans le savoir un mot d'ordre à qui je dois vraisemblablement la vie ; votre camérisle m'a fait pénétrer au milieu d'une vingtaine de de muets; on m'a mis un manteau vert sur les épaules; dans ce manteau il y avait un poignard; j'ai jeté le tout, dès que je me suis retrouvé dans la rue, et puis j'ai été, comme toute la ville , faire haie au cortège royal dans la rue d'Alcala.

1) Si vous aviez vu comme tous les regards s'assombrissaient à mesure que je racontais naïvement mes aventures du matin , et comme toutes ces femmes, qui d'abord avaient paru prendre un si grand intérêt à moi, semblaient maintenant contraintes en ma présence , et se consultaient étrangement des veux.

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. igi

» —- Ainsi, murmura la notairesse, vous n'étiez pas de ceux qui en voulaient aux jours de Marie-Louise d'Orléans?

j> — Oh! loin de là , repris-je; je me déclare sien à la vie, à la mort; et quiconque la menace est mon ennemi.

— » Or, vous êtes celui de nos maris et de nos frères ! dit en se levant l'une de ces dames ; et le secret qui devait mourir avec nous, nous venons de le livrer à l'un des ca-valiers servans delà Française, de celle qui ne vient en Espagne que pour donner plus tard la couronne de Ferdinand et d'Isabelle aux mauvais catholiques de la France?

» — Qu'a donc fait cette étourdie de Mariquitta ? demanda la notairesse.

» — Une erreur, mesdames, répondis-je ; mais je ne suis pas un homme à en abuser.

» — jNous y mellrons bon ordre, répliqua

avec un fort mauvais sourire colle qui venait de me paraître si grandement irritée; et puis elle parla bas à toutes les autres femmes, qui continuaient à me regarder d'un œil qui n'avait plus rien de doux. Que leur disait-elle P je ne le savais pas; mais bien qu'il soit peut-être honteux de trembler devant les dames, je vous le confesse, mon frère, en les voyant s'entretenir à voix basse, mais avec tant d'agitation , je ne pou Tais me défendre d'une certaine crainte, et j'avais bien quelque peine à garder cette attitude tranquille que doit avoir celui qu'en bon espagnol on appelle senor de st{i). Le conciliabule dura long- temps; puis, tout à coup , la furieuse dont je vous ai parlé s'écria du ton d'une inspirée :

» — Leur salut l'exige. A mort le bel ami de la Française!

a Elle vint sur moi, me menaçant du

(1) Mnîtrerlp soi.

NE TOUCHEZ l'As A LA REINE. IqS

cLiclùUUo (i) d'acier qu'elle portait caché sous sa mantille.

» — Non! non! s'écrièrent toutes les autres ; nous ne l'avons pas condamné ; et elles me firent un rempart de leur corps. Belles et tendres femmes, je ne vous oublierai jamais, ni dans mes amours, ni dans mes prières.

» J'étais là, n'est-ce pas, dans une position bien dangereuse et bien ridicule ? Un homme contre dix femmes ; un gentilhomme surtout , le fils de Hieronimo de Tolède! Que pouvais-je faire? Me défendre ? Mais je n'avais plus ma vieille rapière à mon côté; et, l'eussé-je encore possédée, ce n'est point par l'épée qu'on se fait raison des attaques meurtrières d'une ennemie qu'il est si doux de vaincre avec d'autres armes. D'ailleurs , je ne me sentais point en force , et j'aimai

(1) Peut couteau.

]Ç)\ NE TOrCHEZ PAS A LA REINE.

mieux manquer de courage que de galanterie.

— Mesdames, leur dis-je, quelle est celle qui osera percer un cœur qui se sent capable de vous aimer toutes ? Si vous me croyez digne de mort, parce que le hasard m'a fait surprendre un complot que je ne demandais pas à connaître , prouvez-vous d'abord, à vous-même, que je suis indiscret, en me donnant à garder, chacune, ce joli secret qu'un honnête homme ne doit pas révéler même à son confesseur.

» Cette impertinence fit sourire celle qui venait de me menacer , elle remit le cuchillito à sa ceinture , et l'on m'ordonna de me rasseoir.

» — Yous ne parlerez donc à qui que ce soit dexe que vous avez appris ?

> — A qui que ce soit.

NE TOUCHEZ PAS A LA REIiNE. IqS

- \ — Si VOUS rencontrez quelqu'une de nous dans le monde , vous oublierez donc que vous l'avez connue?

B — Mon cœur ne s'en souviendra que pour imposer silence à mes lèvres ainsi qu'à mes regards.

a — Êtes-vous prêt à jurer tout cela sur l'Évangile?

» — Je le jure par vos beaux yeux, mesdames.

» — Que Dieu vous condamne , si vous faussez votre serment , reprit la notairessc en posant sur ses genoux le livre saint qu'elle venait de prendre sur son prie-dieu. Le cercle de femmes se referma, je m'agenouillai devant la belle Inmaculada Concepcio , et je prêtai le serment qu'on exigeait de moi. »

— Un serment sur l'Évangile ! mon frère,

dit avec effroi je timide Gil Toralva , et vous osez y être infidèle en ma faveur?

— Oh 1 que ceci n'inquiète en rien votre conscience , répondit légèrement don Félix; tout en jurant à Dieu de garder le secret , je me réservai de vous prendre pour confident de cette étrange aventure, s'il m'était donné de vous retrouver en ce monde.

» Comme je terminais mon serment par ces paroles : « Et ceci, je le jure , moi, don Félix , fils de Hieronimo de Valdelirios y Lampourda y Rianzarès. » Au même instant je sentis deux bras s'enlacer à mon cou, des lèvres de femme pressèrent et mes joues , et mon front, et mes cheveux ; je me rejetai en arrière pour voir quelle était celle de ces dames qui me témoignait si vivement une si subite amitié; concevezvous ma surprise? c'était justement celle

qui, tout à l'heure, avait levé le poignard sur moi ! Je restai muet de surprise ; quant à ses compagnes, elles me parurent sensiblement indignées contre la folle qui se livrait à de pareils transports.

9 — Fernande ! lui cria la notairesse, que faites- vous ?

» — Et ne voyez-vous pas que je remercie Dieu de ce qu'il vient de m'épargner un crime? Celui que je voulais frapper, c'est le fils de mon père !

" *"^ » — Ma sœur, dis-je, vous êtes ma sœur?

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