‹ Ne touche pas à la reineChapitre 2 sur 3 · X . et je l'embrassai franchement à mon tour · texte numérisé non relu

X . et je l'embrassai franchement à mon tour

quoique jusqu'alors j'eusse entièrement

î ignoré si j'étais ou non l'unique enfant du

^ • beau gentilhomme de Tolède.

» Cette reconnaissance , à laquelle elle et moi nous étions loin de nous attendre, jeta un peu de gaieté sur celte triste scène. Je

me fis expliquer comment il était possible que nous fussions restés jusque-là si complètement étrangers l'un à l'autre; vous me permettrez, mon ami, de vous passer sous silence l'explication d'un secret sur lequel repose la tranquillité d'une famille. J'appris que j'avais encore quelques frères et sœurs à connaître; mais que, dans l'in-»

térét de la réputation de leurs mères, je

ferais tout aussi bien de m'en tenir à la seule parente que le hasard m'avait permis de rencontrer.

» Tandis que ceci se passait ^ il nous atfivait, du dehors, d'assezmauvaises nouvelles; . de bonnes, veux-je dire:lareine était entrée dans son palais sans courir aucun risque, at- * tendu que les coupables étaient tous arrêtés. / Je voulais absolument connaître la véritable cause de cette abominable conspiration contre une jeune et charmante femme ,

dont la \'enue en Espagne ne m'inspirait, à moi, que de douces pensées; ma sœur ne répondit à mes questions que par ces mots :

<v La reine-mère ne veut pas de petitfils! »

» Mariquitta, qui s'était rendue encore une fois sur le passage du cortège , revint nous annoncer que le corrégidor d'épée avait fait conduire les conspirateurs à la Carcel de corte , et que les alguasils avaient ordre d'arrêter et de retenir impitoyablement ceux-là ou celles ci qui demanderaient à voir les prisonniers.

» — Et mon mari ! disait l'une. — Et mon frère 1 disait l'aulre. Et toutes pleuraient en disant sans doute : — Et mon amant ! toutes, uiie seule exceptée : c'était ma sœur.

» — ]N'avez-vous donc rien à regretter?

lui demandai-jc.

» — Rien qu'une chose, me réponditelle d'une voix sombre ; c'est que l'exécution du complot ait été confiée à des hommes. Si vous voulez qu'on vous aime, mon frère, ajouta-t-elle, efforcez-vous de ne point aimer les Françaises; vous voyez que cellelà va déjà coûter de nobles têtes à l'Espagne.

» — Je vous parie, ma sœur, que la reine fera grâce aux coupables.

» — Le roi seul a droit de faire grâce , répiiqiia-t-elle , et il n'en use jamais.

» Nous en étions là de notre entretien , quand la porte de l'oratoire se rouvrit. Celle fois ce n'était pas Mariqnitta qui venait nous interrompre; mais bien un vénérable dominicain qui s'avança vers nous d'un air triste et grave. A son approche chacun se leva respectueusement.

» — Chères filles cl vous , uion fils , nous dit-il , il faut oublier ce qui s'est passé aujourd'hui et pleurer en silence sur ceux qui bientôt auront vécu. La main qui vous poussait s'est retirée, la pensée qui vous faisait agir a changé de direction. Ce qu'on voulait ce matin, on ne le veut plus , et je vous apporte les paroles suprêmes du conseil de la très-sainte inquisition.

s Ici le vénérable père se signa , nous en fîmes autant, puis il reprit, en s'adressant à ces pauvres femmes qui l'écoutaient en frémissant :

i — Les indulgences accordées ne pourront profiter qu'à ceux qui se condamneront à un éternel silence sur la grave question qui s'est agitée aujourd'hui. Victimes ou fauteurs doivent regarderie passé comme s'il n'avait point eu lieu. Nul ne doit s'en souvenir , excepté Dieu qui n'oublie pas ce

aoa NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

qu'on a fait en son saint nom. Les veuves, car il y aura des veuves, s'éloigneront de Madrid pour qu'on ne voie ni leurs larmes ni leur deuil. Les portes du palais seront ouvertes à ceux ou à celles qui voudront y reparaître, sous la condition que jamais un mot imprudent ne pourra faire soupçonner qu'ils ou qu'elles étaient pour quelque chose dans ce qui n'aurait jamais du être. Le repentir ou les reproches publics sont également défendus : il n'y a pas eu de complot, il n'y a pas eu de crime, voilà ce que dit le conseil de la très-sainte inquisition , et voilà ce que tout chrétien , soumis à ses hautes décisions , doit dire et répéter partout avec elle.

• — Mais alors, demanda vivement Inmaculada Concepcio, on rendra les prisonniers ?

» — Hélas ! ma fille, toute sainte cause a

ses martyrs, répondit le dominicain; la politique impose souvent de cruels sacrifices à ceux qui gouvernent les hommes»

3> Ayant ainsi parlé, le vénérable père nous conseilla de nous séparer pour aller prier chacun à part en faveur de ceux qui étaient dans les fers; ma sœur voulut m'emmener avec elle dans son carrosse ; mais une secrète pression de main, un coup d'oeil que je compris me retint auprès de la belle nolaircsse ; et pour donner le change à ma sœur, j'objcclai le danger qu'il pouvait y avoir pour moi à sortir quand le jour n'était jDas encore tombé.

» - — Personne ne vous connaît à Madrid , me dit-elle.

» — Qu'importe, repris-je, je suis superstitieux, et j'ai la conviction que je commettrais une grande faute en sortant de cette maison avant qu'il soit nuit complète.

» — Yolis êtes bien le fils de votre père, me répliqua-t-clle avec un sourire dédaigneux; je reconnais là celte prudence qui a tant de fois désespéré le noble cœur de ma mère.

• — Eh! mais, répondis-je tout bas, il y a un vieux refrain qui dit :

Vaut bonheur, En galanterie , Mieux qu honneur En chevalerie.

« Elle devina le véritable motif de mon apparente poltronnerie, me serra la main en souriant , et je restai seul avec la belle Inmaculada Concepcio Manrique de Tovar. »

Quand le Tolédan en fut là de ses confidences, Gil Toralva , ému des dernières

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 2o5

paroles qu'il venait d'entendre , el presseatant que son ami avait à lui raconter un fait scandaleux , le regarda d'un air singulière-» ment inquiet.

— Mon frère , lui dit-il avec une sorte de gêne dans l'attitude et dans la voix , n*oubliez pas , je vous prie , que c'est à un séminariste que vous parlez , et , s'il y a dans la suite de votre récit quelque chose qui doive heurter trop violemment ma réserve habituelle, veuillez passer sous silence ce qu'il ne me serait pas permis d'entendre sans rougir.

— Mon frère , lui répliqua le jeune gentilhomme en cherchant à prendre un ton de gravité que démentait le pli moqueur de ses lèvres 5 que Dieu me garde de causer la plus légère alarme à la précieuse et respectable innocence d'un novice de votre force ; mais , en même temps , veuillez aussi

ao6 NE TOUCHEZ pas a la reine.

ne pas trop complètement oublier que , par le seul fait de ma protection , le couvent s'est métamorphosé pour vous en caserne de cavalerie, et que votre sainte robe a fait place au glorieux uniforme de nos gardes wallones; ceci soit dit entre nous, et pour vous rappeler qu'à l'avenir vous devez tailler vos discours sur la forme de votre pourpoint.

— C'est juste, je ne suis qu'un sot, reprit maître Gil.

Après cette réplique, don Félix versa à plein bord un second verre de vin de Xérès au scrupuleux porte-enseigne, qui fit, cette fois, et d'assez bonne grâce même, violence à sa sobriété.

— A la bonne heure donc ! dit l'enfant de Tolède , voyant que son ami ne s'y reprenait plus à deux fois pour vider son

verre , voilà que vous vous élevez à la hauhour de votre nouvel état ; on peut causer avec vous ; or, écoutez-moi bien , mon cher compagnon, je continue :

«Ma première pensée, je l'avouerai, lorsque je me trouvai dans le discret oratoire, tête à tête avec la belle notairesse, ne fut pas une pensée d'amour divin. Que le Seigneur me pardonne les damnables inspirations qui s'emparèrent de mon esprit dans ce sanctuaire consacré aux prières et à la pénitence ; mais toujours est-il que je me

sentis trop vivement touché des grâces en-

chanteresses de dona Inmaculada Concepcio pour arrêter mon esprit sur la sainteté du lieu où la grâce du Tout-Puissant devait seule agir sur mon âme.

» Je pris assez cavalièrement les mains d'inmaculada, un sourire encouragea la témérité de mon transport; je voulus me précipiter à ses pieds, elle me sourit encore et me fit asseoir auprès d'elle.

» — Seigneur don Félix , me dit la ravissante créature en continuant à m'abandonner ses mains que je couvrais de baisers , combien je vous suis reconnaissante de votre empressement à rester près de moi, quand il vous eût été plus doux, sans doute, de suivre dona Fernande, votre sœur.

» — Croyez, lui dis-je , qu'en ceci, je n'ai fait qu'obéir à ma bienheureuse étoile , et, si l'un de nous doit de la reconnaissance à

NIÎ TOUCHEZ PAS A LA nïïINE. 211

l'autre, n'est-ce pas le fortuné gentilhomriie à qui vous avez daigné ménager ce joli têteà-lête.

» A ces paroles, que je débitai avec tout l'enthousiasme d'une passion qui ose se faire jour, la notairesse poussa un cri de surprise, elle fixa sur moi un regard sévère qui me confondit , son sourire s'effaça sous une subite impression de dignité blessée ; nous étions près l'un de l'autre ; elle se recula vivement jusqu'à l'autre bout du siège à dos où elle m'avait fait asseoir , et puis , elle se dit tout haut :

» — Que signifie cela? Et qu'a donc pensé de l'épouse de don Manrique de Tovar, le seigneur Félix de Yaldelirios ?

» — Rien que de fort naturel, senora, repris-je , non sans un certain embarras ; jugez-moi : une femme jeune et belle, une

femme qu'il faut adorer dès qu'on l'a vue, me dit du regard : « Restez! » quand déjà une force surhumaine me retenait ici. Une douce pression de sa main confirme ce que ma vanité n'osait croire , et , lorsque ce coup d'œil, si puissant qu'il doit tuer tout autre amour que celui qu'il veut inspirer , lorsque ce coup d'œil , dis-je , a été compris avec joie , avec ivresse ; lorsque l'isolement , enfin , nous protège , voilà que vous semblez indignée de la passion que vous avez fait naître et que vous vous étonnez que j'aie pu concevoir une espérance, bien audacieuse sans doute, mais dont le premier rayon s'échappa de vos yeux pour pénétrer jusqu'au plus profond de mon cœur.

» — Disons les choses comme elles sont, reprit-elle froidement, vous vous croyiez ici en bonne fortune, n'est-ce pas, seigneur cavalier ?

» La question, si franchement posée, devenait assez embarrassante. Je baissai humblement la tête ; c'était, je le crois du moins, la seule réponse polie qu'un galant homme pût se permettre en pareil cas.

» — Je vous entends , continua dona Inlïiaculada Concepcio ; vous m'avez méconnue, et ma fierté n'a pas le droit de s'en irriter; le mystère que j'ai employé pour vous retenir ici me condamne ; mais je ne vous laisserai pas plus long-temps dans une erreur qui m'est si peu honorable. Oui, soigneur don Félix , je dois vous le dire, vous avez bien compris et mon regard et ma pression de main, lorsque j'ai essayé de vous faire entendre que votre présence chez moi, après le départ de ces dames, m'était absolument nécessaire ; mais votre imagination de jeune homme a fait ensuite beaucoup trop de chemin ; revenez sur vos pas,

2l4 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

et, si ce cœur, qui s'éprend un peu trop ^vite , veut bien considérer comme non avenue l'extravagante idée que mon apparente coquetterie a pu lui suggérer, je vous répéterai de bouche ce que mes yeux vous disaient : « Restez ici , don Félix , restez-y jusqu'à demain; j'ai besoin de vous savoir près de moi ; il y va de mon repos, de mon honneur, de ma vie!... »

— Eh! mais, dit Gil Toralva, voilà la scène qui change de figure.

« A propos de figure, continua le jeune gentilhomme, je ne saurais trop comment vous peindre celle que je faisais en écoutant ma belle notairesse; mais l'étonnement, le dépit et quelque chose qui ressemblait assez bien à de l'humiliation, m'ôtaient toute contenance, et j'en étais à me deiiY»andcr si je ne ferais pas mieux d'aller rejoindre, chez elle, dona Fernande, que de

demeurer dans cet oratoire, où mon amourpropre venait de recevoir une si rude atteinte. Inmaculada devina mon embarras, et elle me dit :

» — Libre à vous maintenant de m'accorder ou non votre appui ; mais j'avais cru jusqu'à présent, qu'un cavalier si prompt à aimer les dames devait être également porté à les défendre. Arrive que pourra ! Partez , don Félix.

» — Je reste, senora , lui dis-je, et par la mémoire de mon père, je vous jure que vous aurez de moi tel bon office qu'il vous plaira d'exiger.

» Ce serment, je le fis en tout cœur, en toute conscience, sans arrière-pensée; j'avais besoin de me réhabiliter , même dans mon propre esprit , après une méprise qui me rendait presque ridicule aux yeux de

2l6 N£ TOtCHEZ PAS A LA REINE.

doua Manrique de Tovar et aux miens.

Dès que j'eus parlé ainsi , elle me tendit la main , et s'écria :

» — Merci , mon Dieu ; je n'ai plus rien à craindre maintenant ; me voilà un protecteur pour celte nuit.

• — Si je comprends bien le service que vous réclamez de moi, lui dis-je , il s'agit de vous accompagner quelque part dans Madrid cette nuit même ?

» — Non, me dit-elle, nous ne sortirons pas d'ici.

» — Mais chez vous , que pouvez-vous avoir à craindre ?

> — Tout, reprit-elle confidentiellement, les autres et moi-même !

» — Je n'y suis plus, senora.

z — Quelques mois , poursuivit dona

Inmaculada , suffiront pour vous éclairer sur le motif de ma terreur. Don Manrique de Tovar, mon imprudent époux, s'est jeté dans cette conspiration contre la Française, parce qu'il espérait que la reinemère, Marie-Anne d'Autriche, reprenant sa puissance sur l'esprit du roi , ferait revivre , avec tous ses privilèges , celte charge de notaire mayor qui n'est plus qu'un titre honorifique depuis le règne de Ferdinandle-Catholique et de la reine Isabelle. Mon mari est-il au nombre des malheureux prisonniers ? A-t-il échappé aux régidors ? Je ne le sais; mais il n'est plus là pour me protéger, quand la protection d'un homme m'est devenue indispensable.

» — Mais , encore un coup , madame, lui demandai-je , de quel grand péril vous croyez-vous donc menacée, puisqu'on est venu vous diie, au nom de la très-sainte in-

5l8 NE TOUCHEZ PAS A lA REINE.

quisition, que ceux qui n'avaient point été saisis sur place ne seraient pas inquiétés ?

» — Seigneur cavalier, nous ne sommes pas seuls ici.

» — Comment ! nous ne sommes pas seuls ?

» — Non , je n'ai pas sauvé que vous aujourd'hui; il y a encore quelqu'un que Mariquilta a introduit secrètement dans cette maison , et que j'y dois tenir caché jusqu'à demain.

» — Eh bien ! ce quelqu'un-là fera comme moi; il respectera les lois de l'hospitalité.

» — Pour parler ainsi , reprit-elle avec le sourire de l'incrédulité, on voit bien que vous ne connaissez pas Diagonez de Paréja.

v •-- J'avoue que c'est la première fois que

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 2\g

ce nom raisonne à mon oreille. 11 vous aime donc, ce Diagonez de Paréja?

» — Hélas ! me dit-elle du ton d'un doute accablant , il y a des momens où je n'ose me le dire,

»•— Mais vous, senora?

» Cette indiscrète question resta sans réponse; la belle notairesse se couvrit le visage de son voile, et moi, je me levai en frappant du talon sur le plancher.

» — Eh! que ne le renvoyez-vous, madame , puisqu'on ne court aucun danger à se montrer dans Madrid?

* — Que le Seigneur me préserve de lui dire cela! Il demanderait peut-être à partir.

» — Tant mieux, puisqu'il vous fait si grand'peur.

B — Oh ! dit elle, je crains bien plus son départ; au moins, aujourd'hui , il n'ira pas chez elle 1

» Vous le voyez, mon frère , la prude était jalouse; deux détestables défauts chez une jolie femme; car, avec celles qui sont ainsi, on se trouve toujours placé entre la témérité qui offense et la réserve qui fait naître les soupçons ; on ne peut ni donner son amour, ni le reprendre; défiez-vous de ces conquêtes-là, mon brave compagnon; ah!

pardon..., je crois toujours parler au porteenseigne, et c'est encore le séminariste qui m'écoute. «

— Frère, répondit Gil Toralva, sous la robe ou sous l'uniforme, il y a dans ce cœur-là un amour qui me préservera de tous les autres.

— Grand bien vous fasse, mon camarade ! je reviens à ma nolairesse.

« — Il faut cependant, lui dis-je, senora, que vous vous décidiez soit à garder chez vous don Diagonez, soit à le renvoyer.

» — Mon parti est pris : il restera!

» — Et d'ailleurs, observai -je, sa présence ici n'a rien d'alarmant pour vous, puisque vous le tenez à si belle distance qu'il ne peut pas même entendre ce que vous me dites.

s^-y pans doute, reprit-elle, en ce momettfe'je ne crains rien de luij mais tout à l'heure il me faudra bien aller le délivrer.

» — Qui vous y oblige ?

0 — Un serment que je lui ai fait, et je ne veux pas lui donner l'exemple du parjure.

» — D'après cela, je vois que nous allons passer la nuit tous trois.

» — Oui , seigneur cavalier, et vous com-

ptenez maintenant pourqiioij'avais si grand intérêt à vous retenir ?

>) — Je vous avouerai 5 madame, que je suis profondément humilié d'avoir pris le change ; passe encore s'il s'agissait de rendre un service à don Manrique de Tovar, votre époux; il y avait quelque héroïsme au moins à le faire.

» — La protection qu'on nous accorde, me dit-elle en me serrant de nouveau la main, reste gravée en notre souvenir. N'oubliez pas, seigneur cavalier, que tout vous est compté dans le cœur des femmes.

«Lesyeuxdedonaïnmaculadasontbeaux, iïïon frère; mais combier/ encore le devinrent-ils davantage quand elle y mit cette expression de reconnaissance que je méritais bien de lui inspirer!

»Jeme préparai donc à jouer mon rôle

d'cgide, tout en faisant assez mauvaise figure , je vous prie de le croire. La belle notàiresse sortit alors pour aller délivrer le conspirateur caché dans je ne sais quelle partie de la maison ; mais bientôt elle revint sur ses pas.

» — Non , dit-elle , il vaut mieux que vous alliez vous-même , en qualité de compagnon d'infortune , lui expliquer franchement pour quelle raison vous vous trouvez comme lui chez moi. Mariquilta vous montrera le corridor que vous devez suivre , et la porte que vous devez ouvrir.

»La commission dont on me chargeait me parut on ne peut plus honteuse, surtout pour un cavalier qui avait d'abord conçu de si belles espérances en se voyant seul avec une jeune femme qui semblait hii vouloir du bieu: Je n'osai pas répondre par un refus à la notairesse; mais je me promis

bien, pour me venger de ma méprise, de faire au fortuné Diagonez de Paréja un aveu beaucoup plus franc et beaucoup plus complet que celui que j'avais promis à dona Inmaculada,

»La Catalane, sur l'ordre de sa maîtresse, me conduisit dans un long corridor, elle ouvrit une petite porte qui donnait aupied d'un escalier de dégagement , et, quand je fus là, elle me remit une clef et le bougeoir, en me disant : «Encore un étage, tournez à droite, et la porte vous fera face. » Je suivis l'itinéraire qui m'avait été tracé ; je mis la clef dans la serrure, le pêne ne bougea pas,

» — Seigneur Diagonez, dis-je à travers la serrure , ce n'est point un rival , c'est un ami qui vient vous tirer de votre retraite maussade ; ouvrez-moi.

a La porte s'ouvrit avec assez de précau-

tion, j'élevai mon bougeoir jusqu'à la hauteur du visage de ce galant prisonnier; mais, à son aspect, je ne fus nullement prévenu en sa faveur, et , faisant un retour sur moimême, je me vis contraint de reconnaître que ce ne sont pas toujours les plus jolies femmes qui ont le meilleur goût. Mon complice le conspirateur avait passé la cinquantaine; il était grand, gros; sa bouche était large et ses yeux si petits , que c'est à peine si on les distinguait autrement que comme deux points lumineux qui brillaient sous deux épaisses arcades sourcilières.

» — Pardieu ! me dit cet homme , vous arrivez à propos ; entrez donc , mon cher inconnu.

» Et il me prit par le bras d'une telle force , que je fus contraint d'avancer en pirouettant dans celte chambre.

» — Que diable , repris-jo tout étourdi

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de sa brutale invitation, est-ce ainsi qu'on reçoit celui qui vient vous dire : « Vous pouvez vous montrer; on n'inquiétera personne; l'Inquisition a proclamé l'oubli du passé , il y a indulgence plénière pour au- JQlird'hui. »

» — Alors interrompit le brutal , j'ai donc bien fait de revenir secrètement pour en finir du premier coup avec ce beau galant-là.

» Et, m'arrachant le bougeoir des mains, il me montra un fort gentil cavalier, ma foi , qui gisait étendu dans un coin de la chambre.

» — Qu'est-ce donc? repris-je avec horreur.

» — Cela, c'est un chrétien, qu'on appelait ce matin don Diagoncz de Paréja.

» — Et vous êtes.., vous?... conlinuai-je en frissonnant.

NE TOUCHEZ PAS A lA REINE. Sk2'J

» — Moi? On m'appelle don Manrique de Tovar, notaire mayor de Léon. Ah ! mes jolis damoiseaux, continua-l-il, vous croyez qu'il vous suffira de vous faire complices du mari dans un complot politique , pour conspirer tout à votre aise contre l'honneur de sa femme ! J'attendais dona Inmaculada pour lui donner des nouvelles de celui qu'elle a caché ici sous le vain prétexte d'un danger qui n'existait pas pour lui, puisqu'il y a trois jours déjà que son nom est rayé de la liste des coupables, comme il y a deux heures qu'il est, lui-même, rayé de celle des vivans. Si vous êtes pour lui, dites-le, mon gentilhomme, je vous rendrai bonne raison de ma vengeance ; si \ous êtes pour moi, vous m'allcz aider à descendre ce corps dans la rue.

» Je voulus dire non.

» — Songez-y, jeune homme, reprit-il,

2 28 NE TOrcnEZ TAS A LA KEIXE.

ceci n'est point un crime, c'est un mari offensé qui se venge. Mais je veux croire , poursuivit-il en se ravisant, que vous n'êtes point du nombre des galantins qui en veulent si fort au repos de mon ménage ; attendu que jamais je n'ai aperçu museau pareil au vôtre flairant à ma porte; je veux croire, dis-je^ que c'est réellement pour vous soustraire aux recherches de la police que je vous trouve chez moi, car je vous reconnais pour un des nôtres, vous étiez à la distribution des manlcaux; or, je respecterai envers vous les devoirs de l'hospitalité; ainsi donc, vous ne toucherez point à ce cadavre ; c'est à ceux qui ont fait entrer îe vivant à faire sortir le mort.

» Après ces paroles , il emporta le bougeoir et descendit. J'essayai de le suivre, au risque de me casser le cou, mais, ne pouvant parvenir à retrouver mon chemin, car

le terrible Manriquc de Tovar élait loin déjà , je remontai à lâlons et tâchai de regagner la chambre où ce malheureux Diagonez de Parcja avait rendu 1 ame à Dieu. Je le cherchai de la main dans le coin où je l'avais vu , j'interrogeai et son souflle et son cœur. Tout était mort, bien mort.

-) Quelle scène se passa dans le ménage du notaire mayor? je ne saurais le dire; mais l'entretien du mari et de la femme se prolongea pendant plus d'une grande heure. Enfin, le bruit des pas retentit dans l'escalier, la lumière reparut, et avec elle don Manrique deïovar, qui faisait marcher devant lui la belle Inmaculada, que sa camériste soutenait en pleurant. Quant à l'infortunée femme, elle ne pleurait pas , elle; ses yeux étaient secs; il y avait de la fermeté dans sa voix ; elle portait haut la tête avec la sainte

aSo ^E TOUCHEZ PAS K IK I\EINE.

résignation du martyre; sa pâleur seule disait toutes ses souffrances.

» — Le voilà , senora, dit le barbare, en lui montrant le corps de Diagonez près duquel je m'étais assis ; n'est-ce pas qu'il est heureux pour votre honneur que je me sois avisé de venir, au moment du danger, chercher justement un asile dans la retraite où vous l'aviez caché? À la faveur de l'obscurité, il ne m'a pas reconnu quand je suis entré ici , et le pastoureau , au risque de vous compromettre devant un indiscret , tel que je pouvais être, a osé dire....

» — S'il a dit que je l'aimais, reprit d'une voix assurée dona Inmaculada , il a dit vrai, senor.

» — Il a dit plus ! madame, et voilà pourquoi je l'ai tué !

» — Il a dit plus ? répéta-t-elle, alors que

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE, a3l

Dieu le lui pardonne ; mais sa bouche a indignement menti.

» Ensuite, elle s'agenouilla devant le corps sans mouvement , et joignit les mains. Mariquitta , depuis son entrée dans la chambre, s'était mise aussi en prières.

» — Que faites-vous? s'écria le meurtrier.

f — Je prie, senor, et pour vous qui avez commis un crime alFreux, et pour celui qui m'a calomniée. Voyez si je l'aimais !

» Spectateur muet de cette scène, j'avais hâte de retourner près de ma sœur, car je ne me trouvais pas bien en présence de cet homme qui faisait un si mauvais parti à ceux qui s'avisaient d'être amoureux de sa femme. Cependant j'étais curieux de savoir comment cela finirait.

» Lorsque dona Manrique de Tovar eut

fini de prier, elle se leva, se tourna vers son mari et lui dit :

» — Exigez- vous, seigneur, que j'accomplisse ce que vous avez ordonné ?

» — Eh! sans doute, je l'exige, répliqua-t-il ; vous savez le chemin qu'il a pris pour pénétrer ici. Eh bien ! qu'il passe par la même porte.

» — • Tout ce que vous avez voulu sera exécuté ; car vous êtes le maître , répondit Inmaculada.

» Et , se baissant , elle prit le cadavre sous les bras. Ce ne fut pas le cœur, ce furent les forces qui lui manquèrent pour le soulever.

» — Aide-moi, Mariquitta, dit-elle.

» — Ah ! sainte Vierge I reprit la camérisle, moi toucher à un défunt! Je ne le fe-

rais pas , quand il ne me faudrait que cela pour obtenir la vice-royauté du Pérou.

» — Cependant, je ne peux pas le porter à moi seule, murmura la pauvre femme; tandis que le notaire mayor, le regard fixe et dans l'allitude de la contemplation, semblait sourire des vains efforts d'Inmaculada.

» — Je vous aiderai, moi, madame ! m'écriai-je en m'empressant de prendre ma part de ce triste fardeau.

» — Oh ! grand merci, me dit- elle, voilà qui vous sera compté là , elle mit sa main sur son cœur, et là-haut, elle me montra le ciel.

» Nous primes le malheureux Diagonez, elle par les bras , moi par les pieds ; et nous descendîmes lentement l'escalier à la lueur du bougeoir qui vacillait dans les mains

234 ?fE TOUCHEZ PAS A U REINE, tremblot tantes de Mar quitta. Le mari nous cria :

» — An milieu de la rue, dans le ruis-

seau , comme un cm en

» Lorsque nous fûmes en bas, Inmaculada me dit ;

s —Après ce qui s'est passé, vous comprenez bien que je ne rentrerai pas chez don Manrique de Tovar; fuyez si vous craignez de passer à ses yeux pour mon complice ; quant à moi, je reste là jusqu'au jour, près du corps de mon Diagonez , attendant le premier passant charitable, pour lui dire : « Aidez-moi à inhumer celui que mon mari a assassiné. » Rentre, ajouta-telle en s'adressant à Mariquitta ; c'est bien assez de moi ici pour le garder.

» J'essayai, mais inutilement, de la faire changer de résolution; elle s'assit au bord

NE TOUCHEZ PAS A lA RÏINE. 235

de la pierre où je venais de déposer respec" tueiisement les restes de don Paréja, et, dans son altitude calme et silencieuse, elle était si effroyablement belle, que je ne pouvais la contempler sans terreur. On eût cru voir la mort veillant sur sa proie. Mari quitta, non plus que moi, ne pouvait se décider à laisser, durant toute une nuit, sa maîtresse dans celte rue auprès du corps de la viclim . En allant et venant, ses yeux s'arrêtèrent sur un papier plié qui s'était échappé de la poche de Diagoncz. Elle le ramassa et le mit dans les mains de dona Manrique deTovar. « Il a touché ce papier» , dit celle-ci , et elle y posa respectueusement ses lèvres. Puis^ un moment après, cédant à une pensée qu'elle avait d'abord paru combattre , elle fit signe à Mariquitta d'approcher avec le bougeoir , et elle lut le contenu du billet. A mesure que ses regards le parcouraient , je voyais la colère animer

ses yeux , soulever son sein et contracter convulsivement ses lèvres.

,, — Sotte 1 folle ! malheureuse ! s'écriat-elle après avoir lu,

» Elle repoussa la tête qui reposait sur ses genoux , rentra précipitamment ; nous la suivîmes. A l'approche de sa femme , le notaire mayor recula effrayé , car une joie cruelle brillait dans les regards d'Inmaculada, et sa bouche souriait.

» — Ah 1 senor ! senor ! lui dit-elle , du plus loin qu'elle l'aperçut, que vous avez donc bien fait de le tuer !

» L'insensée , car je peux lui donner ce nom , se jeta dans les bras de son mari, et s'y évanouit. Je ramassai prudemment le billet qu'elle avait laissé tomber au plus fort de son délire, et je le mis dans la- poche de mon pourpoint.

3 Pendant que Mariquilta lui donnait ses soins pour la rappeler à la vie, don Manrique de Tovar s'approcha de moi, et me dit à l'oreille :

» — Au fond, je crois à la vertu d'Inmacula ; mais il est toujours bon de se mettre en garde contre les folies des jeunes femmes.

— Mais alors , dis-je , ce malheureux que vous avez sacrifié !

» — Pour celui-là , me répondit-il mystérieusement, on le connaît indiscret, il a su des choses qu'il n'aurait pas pu taire , et l'on a cru devoir s'assurer de sa discrétion. Tenez-vous pour averti, mon gentilhomme, vous qui avez aussi votre part du secret: dans les nécessités de la politique, la jalousie d'un mari est un assez bon prétexte pour réduire au silence ceux qui ont la démangeaison de trop parler.

238 NE TOUCHEZ PAS A lA REINE.

» En me donnant ce conseil, il me reconduisit poliment jusqu'à la porte de la rue; quand je fus sorli, je jetai à la dérobée un regard sur le pauvre gentilhomme qui était couché sur la pierre, et je hâtai le pas ; car le frisson me prit. »

— Voilà, mon frère, quelle fut cette bonne fortune dont le récit effarouchait, à l'avance , votre pudeur. En restai-je là avec dona Inmaculada? Hélas ouil ce fut une faute, me dircz-vous ; mais qui est parfait?

— Vous faites bien de dire, tout franc, ce qui en est; car il y a des rélicences, observa Gil Toralva , qui sont plus perfides que les paroles les mieux articulées.

Don Félix sourit d'un air approbateur.

— Mais, continua Je séminariste, je ne vois pas encore ce qui vous valut ma délivrance et mon brevet.

NE TOUCHEZ PAS A tA REINE. 239

— Patience, mon cher compagnon, la journée est longue. J'arrive à ce qui vous regarde personnellement. Mais d'abord, un coup à votre santé , car j'ai besoin de reprendre haleine.

Après une longue pause , don Félix , ayant recouvré voix et courage, ressaisit le fil de ses aventures à l'endroit où il l'avait laissé échapper, et il acheva de le dérouler devant son ami , qui redoubla d'attention :

« Poursuivi, dit l'enfant de Tolède, par le souvenir des événemens de la journée, et croyant toujours voir derrière moi le fantôme de ce malheureux Diagoncz que je venais d'apercevoir encore en sortant de la maison maudite du notaire mayor, je marchai vite et au hasard dans les rues de Madrid, sans trop savoir comment il me serait possible de découvrir la demeure de dona Fernande.

» Et encore, me disais-jc, alors même que je parviendrais à trouver sa porte, pourrais-je bien me permettre de frapper chez elle? car il n'est plus heure convenable ni décente pour faire sa première visite à une dame , fût-ce même à sa propre sœur.

» Cependant \e ne me sentais pas d'humeur à passer la nuit à la belle étoile; quand je dis belle , j'en ai pardieu bien menti : le temps était noir en diable, et, sans les derniers feux de joie du soir qui achevaient de flamber çà et là dans les carrefours, j'aurais couru gros risque de me heurter le front à l'angle des rues.

» Peut-être remarquez-vous avec peine, mon ami , que jusqu'ici je ne vous ai pas donné grande preuve de souvenir ; mais avais-je eu le temps de penser à vous durant cette succession rapide d'accidens plus ou moins tragiques qui m'attendaient chez

dona Inmaculada Concepcio ? C'est seulement lorsque je me trouvai avec moi-même pour unique compagnie , que la mémoire de votre disparition subite me revint à l'esprit, et, s'il faut vous parler franchement, je vous dirai qu'elle ne m'inquiéta pas beaucoup; car, votre manteau vert eût-il dû vous jouer un mauvais tour et vous donner maille à reprendre avec la police , il y avait mille contre un à parier que vous vous tireriez facilement de la griffe des alguaslls; votre innocence ne pouvant faire l'objet d'un doute. Je vous regrettai , mon frère , mais ce fut pour moi , qui savais d'expérience combien l'aijpui d'un bras tel que le vôtre est précieux pour un pauvre cavalier démonté et sans armes.

• Une vingtaine d'ivrognes couchés épars

sur 'e pavé et dans les jambes desquels les

miennes s'embarrassèrent , deux ou trois

honnêtes palrouillcs qui me firent trembler pour les vieux quadruples que renfermait ma bourse ; voilà tout ce que je rencontrai dans ma promenade nocturne. Le froid me piquait au vif, et je me desespérai de ne me savoir aucun abri pour passer plus commodément le reste de la nuit, quand mes yeux avisèrent une maison d'assez belle apparence, dont la porte était ouverte.

» Au travers d'épais rideaux, on voyait briller bon nombre de bougies qui jetaient une grande clarté sur le mur faisant face aux fenêtres du premier étage. Je m'approchai de la porte ouverte, et j'entendis le bruit de plusieurs voix qui parlaient haut, et mêlaient à une conversation fort animée de bruyans éclats de rire.

» — Vive Dieu! me dis- je, je suis fî!s d'un assez noble père pour trouver place en toute compagnie où l'on se divertit.

Bourgeois ou gentilshommes me recevront également bien, dès que j'aurai décliné me* noms et qualités ; ainsi pas de fausse honte, et, puisque je cherche un gîte, mieux vaut pour moi celui-ci que l'oratoire de ma belle notairesse mayor de Léon.

«Tendant le jarret , me cambrant la taille et portant la tête penchée en cavalier bien appris, j'entrai dans la maison avec cette assurance qui commande partout un bon accueil. En vérité , mon frère , je n'avais pas besoin de faire tant de cérémonies; le respectable asile dans lequel mon bon ange m'avait conduit n'était rien autre chose qu'un tripot.

» Vousneme comprenez pas, brave séminariste? — C'est le nom que l'on donne aux maisons de jeu. Le maître du logis, comme bien vous pensez, ne me demanda ni qui j'étais ni d'où je sortais ; mais , voyant un nouveau visage, il s'imagina que j'étais un

moineau qui venait se faire prendre à la pipée.

»I1 me reçut avec force politesses, et m'offrit très-galamment un siège devant la table où il distribuait les cartes. Malgré les peines que se donnèrent deux de ses acolytes , dont il avait eu soin de flanquer ma droite et ma gauche , pour m'encourager à tenter fortune au jeu , je me gardai bien d'en rien faire, et, assez heureux de me savoir à l'abri de l'injure du temps et de la protection, tant soit peu suspecte , des patrouilles du corrcgidoriat de Madrid, je cédai au sommeil, qui avait bien le droit de me tourmenter après trente-six heures de veille.

»Un coup de poing, violemment porté sur la table de jeu , et qui éparpilla un monceau de pièces d'or, me réveilla en sursaut. Je crus qu'il s'agissait d'un malheureux joueur mis à sec, et vraiment je fus

indigné du tonnerre d'cclats de rire qui roula autour de moi ; mais j'appris bientôt que cette joie assourdissante, qui faisait trembler les vitres du tripot, était provoquée par un coup de fortune inespéré. La banque venait de sauter, et le maître du logis, les yeux hagards , les cheveux hérissés, tout pâle et tout tremblant , versait, à pleines mains , de son coffre-fort sur la table, en murmurant des paroles de malédiction contre le jeu, contre les joueurs et contre lui-même.

» — Dégorge ! lui criait-on avec un rire inhumain , dégorge , sangsue ! Il y a bien assez long-temps que tu nous épuises; le jour de la justice est venu.

« El l'or roulait de nouveau sur la table, et c'étaient des battemens de mains, des trépignemens qui tenaient du délire.

M — Ah ça, demandai- je, tout le monde ici a donc gagné, excepté moi?

» — Non, me répondit un de mes voisins qui ne riait pas ; il suffit que ce pauvre homme ait été ruiné d'un seul coup pour qu'ils se croient tous vengés de leur maladresse au jeu ou de leur mauvaise fortune.

«Quand le maître du tripot en fut à sa dernière poignée d'or, il tomba avec elle, plus mort que vif, sur la table. Ses amis l'emportèrent dans une autre pièce de l'appartement, et chacun se mit à féliciter celui pour qui la chance avait été si belle. C'était un homme d'environ trente-cinq ans , assez bien tourné et qui ne paraissait ni fier ni heureux de son bonheur.

"> — Voyez , nous dit-il , en empilant les pièces d'or dont la table était couverte, ce

NE TOrCTirZ PAS A LA REINE. 247

que c'est que la fortune; il n'y a qu'un quart d'heure, j'en étais à ma dernière piastre; j'avais vu passer dans ce coffre mes terres, mon château, et jusqu'aux diamans de ma femme; j'avais engagé sur parole jusqu'au vêtement que je porte sur moi; j'en étais réduit au sort d'un mendiiinl, quand une idée qui eût été crimineiliî si le succès ne s'était pas chargé de l'absoudre, me passa par la tête. Je n'avais plus le droit d'emprunter; c'était donc le vol snul qui pouvait venir à mon aide; ch bien! j'ai volé î

» Ici je vis tous les autres se fouiller pour chercher ce qui leur manquait.

D — Oh! dit-il, je ne suis point un fripon assez adroit pour pouvoir mettre sans danger la main dans la poche d'un homme éveillé.

» Alors je commençai à ouvrir de grands

24s IN'E TOUCHEZ PAS A LA REINE.

yeux , car jo vis tous les regards se diriger sur moi.

» — Vous ^avez deviné , continua le joueur, c'est dans le pourpoint de ce jeune gentilhomme que je trouvai la bourse qui m'aida à reconquérir plus encore que je n'avais perdu; libre à lui ou de me faire condamner ou d'accepter la moitié de ce que je possède; du moins, maintenant ma femme et mon enfant seront à l'abri de la mendicité.

» Ce fut à qui applaudirait le plus fort à ce discours; quant à moi, je demeurai stupéfait de surprise Je ne pouvais croire à ce que j'entendais , et je me disais, en me frottant les yeux ;

» — C'est impossible ! je rêve encore. »

» Alors je mis, d'instinct, ma main dans la poche de mon pourpoint, et c'est quand

je me fus bien assure que ma bourse n'y était plus , que je commençai à me sentir ■vraiment éveillé.

» — Eh bien! me demanda mon voleur, que voulez-vous être pour moi , un dénonciateur ou un associé ?

» — Ma foi, lui dis-je, soyons tout simplement amis, si cela vous convient; car vous ne me devez rien que ce que je vous ai prêté ; vous avez bien pu puiser dans ma bourse tandis que je dormais, puisqu'éveillé je vous eusse prié de l'accepter.

» Celte fois, ce fut à moi que les applaudissemens s'adressèrent; on me pressa les mains, et l'heureux joueur, qui n'avait point paru ému à l'aspect de tant d'or étalé devant lui , pleura comme un enfanta mes simples paroles; puis, se jetant dans mes bras, il me jura amitié et dévouement pour la vie.

25o NE TOUCHEZ PAS A LA. ?iEINE.

» La somme qu'il venait de gngncr était d'un poids trop lourd pour qu'un homme seul pût se flatter de la porter. Quelqu'un alla au poste voisin quérir main forte et respectable escorte pour transporter les sacs, et les bien accompagner jusqu'à la demeure du gagnant. Avant de quitter cette maison, qui allait être, disait-il, marquée pour lui, à l'avenir, d'une croix rouge, car il n'y voulait plus remettre les pieds, mon nouvel ami prit fort libéralement congé de tous ceux qui l'entouraient : chacun reçut une marque généreuse de sa munificence:

quant à nioi, je n'eus que la bourse qui m'appartenait, et la somme qu'il avait eu le bon esprit de m*emprunter pendant mon sommeil; puis il m'emmena avec lui^ prétendant que le compte que nous avions à régler ensemble demandait de trop longues discussions pour être établi sur-lechamp.

» Il était petit jour quand nous arrivâmes chez ce gentilhomme, car vous verrez tout à l'heure qu'il est enfant de bonne maison.

» Quand je vis comme il était honorablement logé, je lui dis :

» — Vraiment, scnor, il eût été par trop pénible pour vous de quitter tout cela.

» — Ah ! me répondit-il les larmes aux yeux, lorsque je vous aurai présenté à ma femme, vous comprendrez comment il m'a été possible de ne [)as reculer devant la pensée d'un crime., pour la préserver de la misère où mon obstination au jeu a failli l'entraîner. Si je vous disais, don Félix, ajouta-t-il, que je ne suis pas naturellement joueur, vous auriez peine à me croire. Rien n'est plus vrai cependant; conduit un soir par un ami dans cet infernal tripot , il ne

m'a fallu qu'une circonstance pour me faire hasarder quelques réaux sur la couleur d'une carie ; ceux-là perdus, j'ai tenu à honneur de lutter contre le sort, et, de perle en perte, vous savez où la lutte m'a conduit.

» Puis il sonna son valet de chambre.

» — Quand la comtesse sera éveillée, vous me préviendrez.

» — Mais, senor, dit le valet, madame ne s'est pas couchée ; elle a attendu , toute la nuit, le retour de votre seigneurie.

» — Eh bien ! poursuivit-il en s'adressant à moi, venezp don Félix, je vais vous introduire chez la comtesse Yanez de Sarmiento.»

A ce nom, Gil Toralva fît un bond de surprise; il poussa un grand cri, et le verre avec lequel il jouait j)ar distraction, pendant le récit de son ami, s'échappa de ses mains et se brisa sur la table.

« — La comtesse Yanez de Sarmiento !

répétait- il, mais c'est Sylvia! Sylvia, la pauvre muette !

,, — Qui vous dit le contraire, mon ami ? » — Et vous l'avez vue , don Félix ?

» — J'ai fait plus, je lui ai parlé de vous; mais pourquoi vais-je vous dire cela maintenant et gâter ainsi le reste de mon histoire ? Voilà que vous n'êtes plus en état de m'entendre, et pourtant nous allions entamer la partie la plus intéressante du récit.

• —Continuez, continuez, mon ami, disait le séminariste en se pressant le front d'une main, en appuyant l'autre sur son cœur, comme pour les comprimer tous deux.

» — Ah bien ouil continuez? Mais mieux vaudrait parler à celte bouteille ; du moins elle reste en place, tandis que vous voilà dans une agitation à vous faire exorciser.

Vrai Dieu ! mon frère, je vois qu'il ne fait pas bon vous ménager des surprises; il faut y regardera deux fois avant de vous annonune heureuse nouvelle.

B — N'est-ce pas ? dit Gil Toralva , qu'elle est bien belle la comtesse de Sarmicnto,

» — J'avoue 5 reprit étourdiment son ami, que le deuil lui va fort bien.

» — Comment, le deuil? A quel jeu jouonsnous, seigneur don Félix? voulez-vous donc me tuer sur place?

» — Allons ! bien ; se dit tout haut le narrateur, voilà encore que j'ai parlé trop vite.

» — La vie ou la mort , mon frère! s'écria en se levant Gil Toralva; dites, dites, quel est ce deuil que porte donaSylvia?

» — Pardieu , ce n'est pas le vôtre , sans doute?

» — Mais elle n'a pas de parens.

» — Elle avait un mari, du moins.

» — Il est mort! demanda, avec une indicible expression de joie, l'amant de Sylvia.

» — Yoilà qui est d'nn mauvais chrétien ! répliqua , d'un Ion de reproche , l'enfant de Tolède.

» — Que Dieu me pardonne! dit Gil Toralva. «

Et il se laissa tomber sur le banc, croisant les bras sur sa poitrine , en signe de repentir.

« — C'était un bien digne homme que ce comte Yanez de Sarmiento, poursuivit don Félix ; un jour, il y a trois semaines de cela, quelqu'un ayant osé lui reprocher publiquement le moyen qu'il avait employé pour recouvrer sa fortune au jeu, don lancz lui

chercha querelle, tua l'indiscret, et s'enfonça ensuite son épée dans le cœur.

D — Puisse le Seigneur avoir pitié de son âme !... Mais sa veuve , où est-elle ? Y a-t-il long-temps que vous ne l'avez revue?

» — Apprenez, maître Gil, qu'aujourd'hui, à l'heure de midi, un carrosse drapé de noir sortira de Madrid par la porte du Soleil ; il conduira au couvent de l'Annonciade la comtesse Yanez de Sarmiento, qui a fait vœu d'y passer son année de veuvage.

» — Il est onze heures ! dit Gil Toralva ; au revoir, mon ami; je veux qu'elle me trouve sur son passage.

» — Non , restez ; elle ne vous attend que dans un an, à pareil jour. — C'est un caprice de femme, de veuve, qui pis est. — Et alors, comme vous aurez fait un beau chemin dans la nouvelle carrière qui vous

est ouverte, peut-être vous jugera-t-elle digne de remplacer le père que son fils a perdu.

» — Oh ! laissez-moi la voir passer, rien que de loin, de bien loin! cela me donnera tant d'espérance et de courage !

» — Un conseil, mon ami : avec les femmes, voyez-vous, il ne faut jamais de demi-soumission; on doit savoir franchement ou subir toutes leurs exigences, ou désobéir ouvertement à leurs ordres ; ce sont les termes moyens qui nous tuent dans leur opinion. Ainsi , vous n'avez qu'à choisir entre ne pas bouger d'ici, ou vous présenter résolument devant elle, pour lui dire : « J'ai voulu vous revoir. »

» — Eh bien donc , j'irai!

» —Yoilà justement où je voulais vous

amener, mon brave compagnon; allons,

c'est bien , vous vous formerez. Mais, avec tout cela , ce que j'avais à vous dire est renvoyé , pour le moins , aux prochaines fêtes de Pâques.

« — Pourquoi donc , mon frère ? parlez toujours.

» — Je n'ai pas grande confiance en votre attention. Qu'importe? reprit-il , je m'étais promis de vous faire connaître ce matin ma confession générale; aussi, pour l'acquit de ma conscience, je vous dirai le reste en roule. »

Don Félix paya la dépense à l'hôtelier ; puis , avant renvoyé le carrosse dans lequel ri était venu prendre son ami à la prison de la rue d'Atocha , ils se dirigèrent pédestrement vers la porte du SoleiL

Chemin faisant, le Tolédan raconta à Gii Toralva comment l'amitié de don Yancz de

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. ' sBg

Sarmiento le mit tout aussitôt en état de se présenter d'une façon honorable chez sa sœur ; comment la conspiratrice , qui avait rang à la cour de Charles II, l'emmena, dès le soir même, danser au quadrille du grandmaître; puis, quand il fut là, au milieu de la foule titrée et parée qui remplissait les salons du premier officier de la couronne , son nom réveilla bien des souvenirs dans le cœur des beautés d'autrefois , et excita la curiosité des jeunes femmes. « Comme il ressemble à son père ! disaient les premières. — Son père était-il mieux que lui? demandaient les autres. » Quelques vieux seigneurs le regardaient d'un œil jaloux, parce que toute leur jalousie du passé s'était ranimée à son aspect^ et que , de bien loin, il leur souvenait de défaites éprouvées par le foit d'un gentilhomme qui portait le même nom que lui ; d'autres vieillards avaient des souvenirs plus doux : don Félix

26o NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

leur rappelait le joyeux compagnon de leur enfance, et ils se sentaient rajeunir à sa vue ; quant aux jeunes gentilshommes, qui savaient, par tradition, à quelle excellente école l'enfant de Tolède avait été élevé , ils venaient à lui pour lui offrir leur amitié.

Quoiqu'arrivé de la veille de sa province , le fils de Hieronimo fiiisait noblement les honneurs du nom fameux qu'on lui avait légué. Et chacune d'admirer sa bonne mine, et chacun de le craindre et de venir lui dire à l'oreille : « Celle-ci est à moi! » Précaution sage, indiscrétion prudente; attendu qu'il était de sang trop loyal pour arrêter son cœur sur celles d'entre ces dames, qui en possédaient déjà plus d'un. Il y eut même à ce sujet une convention qu'il ne faut pas passer sous silence.

Don Félix, se trouvant avec une dou-

NE TOUCHEZ PAS A tA REINE, 261

zaine des beaux de la cour dans un petit salon, leur dit gaiement ;

« — Mes jeunes seigneurs, quand Hiero* nimo, mon noble père, vint à la cour du feu roi Philippe IV, on fut loin de l'accueillir, parmi la belle jeunesse de son temps, aussi gracieusement que vous accueillez aujourd'hui son fils. « Or çà, dit-il, se trouvant avec plusieurs gentilshommes de son âge, comme je me trouve en ce moment avec vous, il y a place au soleil pour les derniers venus comme pour les premiers; mais que ceux qui sont arrivés le plus tôt veuillent bien marquer la leur, sans quoi ils risqueraient fort de se la voir prendre par ceux qui n'ont pu venir qu'après eux. » On se moqua des sérieuses paroles de mon père ; il crut voir un défi dans cette moquerie, et vous savez, par ouï-dire, comment il a ramassé le gant. Quant à moi,

aôj NE TOLcni:z pas a la bei.ne.

mes jeunes amis, puisque vous voulez bien me permettre de vous donner ce nom , je viens vous dire avec la même franchise : Il me faut aussi ma place au soleil ; mais je ne •yeux prendre celle de personne. Dressez donc, pour le repos de ma conscience, l'état des cœurs de ce pays , afin qu'il y ait bonheur, mais no» pas usurpation dans mon fait. Je ne m'engage pas à vous dire jusqu'où j'irai ; mais c'est à vous à me prévenir que je ne dois pas me tourner de tel ou tel côté; j'en appelle à votre franchise, comme je vous engage ma foi de rester fidèle à notre traité. »

La convention fut signée, on dressa la liste scandaleuse avec toute la gravité qu'exigeait un travail de cette importance , et il se trouva que don Félix n'eut de choix à faire que parmi les douairières qui avaient passé la soixantaine.

« Est-ce aussi une raillerie , mes seigneurs? » leur demanda-til.

Un non bien positif fut la réponse des gentilshommes.

» — Mais observa-t-il, êtes-vous bien surs de n'avoir omis le nom d'aucune de ces dames ?

■ — D'aucune , dirent-ils.

B — Alors , reprit l'enfant de Tolède en pliant la liste qu'il mit dans son pourpoint, j'ai mon choix à faire parmi celles qui ne sont pas inscrites sur ce papier ?

» — Vous le pouvez , répondit-on,

» — Eh bien ! mon choix est fait «, continua-t-il fièrement et sans vouloir s'expliquer davantage. Jl rentra dans la salle du bal au moment où la reine en sortait.

a64 ME TOUCHEZ PAS A LA REINE.

Long-lcmps le regard du gentil cavalier suivit la noble femme qui venait de l'honorer d'un salut en passant; il s'inclina, et par respect, et pour cacher sa rougeur. Comme il était encore là , têle baissée , un des signataires de la convention lui dit malicieusement à l'oreille ;

« Il y a un nom que nous avons oublié, et qui devait avoir le pas sur tous les autres. »

Pour la première fois , don Félix se sentit un beau mouvement de courage; car, pressant la main de celui qui venait de lui parler, il répondit :

« — Pas un mot de plus, mon gentilhomme : on ne touche pas à la reine !

» — C'est ce que j'allais vous dire, reprit l'autre ; mais on ne serre pas non plus si

fort la main de quelqu'un, à moins que ce ne soit comme ami, ou comme ennemi.

» — A votre choix , mon maître.

» — Impossible d'accepter aujourd'hui, dit l'autre; je suis retenu pour huit jours.

» — A huit jours. »

Et, la semaine suivante, don Félix eut son premier duel.

Sorti heureusement de cette épreuve, qui lui coûta beaucoup moins qu'il ne l'aurait cru d'abord , attendu que le cœur grandit assez pour y loger le courage quand l'amour l'a ouvert à nous les nobles sentimens, don Félix, après ce premier exploit, se mit sérieusement en devoir de chercher Gil Toralva dans Madrid. Ses démarches auprès des chefs de quelques régimcns , ses visites dans les casernes ne l'ayant conduit à aucun résultat, il pensa que la police de Ma-

drid serait mieux instruite. D'ordinaire les officiers de la sûreté publique sont peu communicalifs ; mais ce qu'on tait par devoir, on le dit par faiblesse.

C'est sur la faililesse humaine que l'enfant de Tolède fontla son espoir de succès. Au lieu d'aller droit aux régidors , il commença par la maîtresse d'un alguasil , et il arriva, d'étage en étage, jusqu'à pouvoir confier à Gil Toralva, pendant leur promenade à la porte du Soleil , que la femme du corrrgidor d'épée avait une toute petite lentille rose à la cheville du pied droit.

Instruit par la corregidora du sort de son ami, il ne songea plus qu'à le sauver. Les moyens qui l'avaient mis à même de découvrir la retraite du séminariste lui servirent à activer sa délivrance. Un jour, Antonia, la célèbre danseuse, qu'il avait su intéresser au malheur et à l'innocence du coura-

geux séminariste , reçut du grand-chambellan l'ordre, signé par le roi, de faire sortirdela Carceide Corte le prisonnier auquel elle avait daigné s'intéresser ; et, par un raffinement de galanterie, cet ordre servait de poignée au bouquet que le grand-chambellan lui envoyait chaque matin par un page.

Quant à l'admission du séminariste dans les gardes wallonnes , cela ne présentait nulle difficulté : le brigadier général de ce brave corps pouvait-il refuser le brevet demandé parla belle danseuse au nom d'un amour qu'il eût obtenu sans partage, si , moins sensible, Anlonia avait pu se décider à blesser mortellement le cœur du grand chambellan.

Don Félix n'était pas au bout de son récit quand ils arrivèrent à l'endroit où le carrosse de la comtesse Yancz de Sarmienlo devait passer. L'anxiété de Gil Toralva était

trop grande pour qu'il lui fût possible d'écouter son ami.

« Pardonnez-moi mon inattention, lui ditil, et songez un peu au temps qui s'est passé depuis que je me suis violemment séparé d'elle. Un autre jour , demain , ce soir, je pourrai vous entendre , mais à présent je suis tout à Sylvia. La reine vous a regardé, et vous en avez perdu l'esprit, me disiezvous ? Eh bien ! elle , c'est ma souveraine , à moi! et, pour le regard que j'attends, je donnerais tout mon bonheur ici -bas et dans le ciel. »

Comme il parlait , le carrosse drapé de noir passa. Gil Tora va , dont les jambes avaient peine à le soutenir , s'avança près de la portière.

« A un an , dona Sylvia! » cria-t-il.

Une télé de femme se montra à la por-

tière , une main se tendit vers le trop heureux jeune homme , qui , sans le secours de don Félix , n'aurait pas eu la force de faire un pas de plus pour prendre cette main ; mais, poussé , soutenu par son ami, il la saisit en tremblant ; puis le carrosse s'éloigna , et dona Sylvia jeta un dernier regard sur Gil Toralva,

« — Et maintenant , dit le jeune gentilhomme , chacun à notre devoir. Vous , à caserne , et moi. . . .

» — Eh bien ! et vous ?

» — C'est mon secret et je le garde. Au revoir , frère , nous savons à présent où nous rencontrer. La roule est belle , il ne dépend plus que de nous de faire glorieusement notre chemin. »

On sait maintenant par quelle suite de biais adroitement pris, l'élégant héritier de don Hieronimo de Yaklclirios yLaoïpourda y Rianzarès était parvenu à arracher à l'inexorable raison d'état un prisonnier qu'elle avait résolu d'effacer du nombre des tIvans. Quand il se fut galamnicnt acquitté de sa mission de libérateur, don Félix songea à mettre un peu d'ordre dans son inconduile. Fils docile aux leçons du plus re-

gretlable des pères , il savait un peu par lui-même , beaucoup de par le beau gentilhomme de Tolède, qu'il n'est pas plus donné au plaisir qu'on éparpille à tous les vents du hasard, d'être profitable au bonheur, qu'au grain semé sur la surface d'un fleuve d'ajouter à l'abondance de la récolte. Le Tolédan, qui se sentait vraiment né pour être heureux , s'arrangea de façon à ne pas trop contrarier sa belle vocation, et, comme, après tout, le bonheur, tel qu'on peut l'entendre à pareil âge que le sien , n'est pas chose qui exige grande peine et travail forcé , le jeune gentilhomme , pour devenir parfaitement heureux , rompit avec les caprices passagers, et se mit,invariablerment, un amour solide au cœur. Ainsi lesté, il marcha droit dans la voie des illusions , encouragé par une audacieuse espérance.

Sa passion secrète, car il voulait qu'elle

fût ainsi, commença par lui procurer de douces distractions; il la caressa d'abord dans le myslère de sa pensée, et se plut à la voir grandir sous l'abri d'une discrétion dont il ne se serait pas cru capable , mais qui la préserva des atteintes de la curiosité intéressée à médire. Peu à peu cet amour si bien caché sous le voile, finit par s'emparer si complètement de son esprit , qu'il lui faisait oublier quelquefois jusqu'aux devoirs de la galanterie innocente auprès des autres dames.

Quel pouvait être l'objet de son incessante préoccupation ? Voilà ce que l'enfant de Tolèile laissa à deviner à ses plus intimes.

Cependant les jaloux, attribuant an parjure un silence qui ne paraissait point d'accord avec l'air vantard du gentil cavalier, s'imaginèrent qu'il avait traîtreusement

2j4 ^^ TOUCHEZ PA.S A LA REINE.

faussé le traité proposé par lui-même , el que, sur la liste de prohibition qu'il s'était fait dresser par un soi-disant scrupule de conscience , lors de son introduction chez le grand-maître du Palais, il se trouvait sans doute tel ou tel nom biffé ou déchiré de la main de leur perfide ami. Un comité de surveillance s'établit aussitôt afin d'épier ses démarches , d'éclaircir les doutes et de le convaincre de félonie; mais, comme toutes les beautés qui hantaient la demeure royale se mirent à manifester hautement leur dépit de ce que don Félix se montrait, depuis quelque temps, trop peu soigneux de leur plaire; la jalousie, habile à s'alarmer, céda à une sécurité complète, et la malignité, qui veut tout expliquer, en vint à penser, pour se rendre raison de l'apparente froideur du jeune Tolédan , que, rameau dégénéré d'une noble branche, il était allé chercher en-deçà de la cour à qui

NE TOUCUEZ PAS A LA REINE. ajS

faire agréer des hommages qui , plus hau^» peut-être, n'eussent pas été repoussés. C'est là ce qu'on disait du fils de Hleronimo , e(; même on le disait assez intelligiblement pour qu'il pût l'entendre.

« Le voilà donc ce grand conquérant qui devait tout envahir! murmurait-on ironiquement sur son passage. Qu'avait-il donc besoin d'élever si haut la voix pour réclamer sa place au soleil , puisqu'il sait se contenter de triompher à l'ombre? »

Don Félix riait 6'anchement avec les autres des railleries que sa discrétion provoquait, ou bien il renvoyait , d'un ton léger, épigramme pour épigramme , bon mot blessant pour parole piquante, et il continuait à tenir secret ce mystérieux amour dont il était heureux de ne parler qu'à lui seul. Pourtant ses bons amis de cour, ayant ésolu de pousser à bout sa résolution de

silence , l'attaquèrent, un jour, de tant de côtés à la fois, que , poursuivi , harcelé dans ses derniers retranchemens, il laissa , à l'étourdie, échapper ces imprudentes paroles:

« Vrai Dieu! mes jeunes seigneurs, qu'avez-vous donc à me jalouser ainsi, et qu'aije moi-même à vous envier ? Vous me reprochez sans cesse d'avoir demandé une place au soleil ; mais, en la demandant, n'était-ce pas d'avance rassurer ceux qui , comme vous, se réchauffent aux rayons des astres secondaires? »

Il en avait trop dit; aussi comprit-il, à l'instant même, la dangereuse portée de sa réplique inconsidérée ; ne pouvant en atténuer l'effet, il chercha à rejeter dans le vague des conjectures ceux qu'il venait de mettre en pleine trace de la vérité.

a — Et ovi donc, lui dcmanda-t-on , se

trouve la dame si haut placée au dessus de nos dames , que celles-ci ne font que graviter obscurément autour d'elle?

» — A mes yeux , reprit-il , c'est celle que j'aime; libre à chacun maintenant d'en dire autant de la sienne.

» — Ah '..point de faux-fuyans, point de demi-mots, don Félix, ou nous croirons...

» — Vous croirez, interrompit vivement celui-ci, que vous avez oublié au moins un nom sur la liste, et vous aurez raison de le croire, car c'est là ce que j'ai voulu dire.

» — Voilà un aveu qui est bien hardi!

marquis de Valdelirios , lui dit un de ses adversaires.

), — Quand vous aurez surpris mon secret, répliqua don Félix en essayant de garder bonne contenance, il vous sera permis de

27S yv. TOiTJiEz r\s a t..\ î\ei\i:.

parler ainsi; mais pour l'hototieur de Votre pénétration , je vous engage à ne pas sortir du cercle au-delà duquel les suppositions peuvent avoir de graves dangers pour celui qui se les permet.

» — Ne les intitule-t-on pas crimes de lèse-majesté ? »

Cette question perfide lui fut fate à l'oreille et si bas que lui seul l'entendit. Don Félix sentit alors qu'il allait perdre de son assurance, et il coupa court à la discussion en disant :

« Gloire ix qui la possède , honte à qui la nomme! Voilà, je crois, la devise de tout cavalier servant d'une noble dame. Or, quand je suis d'aussi bonne maison que vous, mes jeunes gentilshommes, d'où vient donc que je mentirais plus que vous à ma -glorieuse origine?

NE TOUCHEZ PAS A LA lŒlNE. 279

Ceci était bien pour clore un entretien si périlleux à poursuivre; mais le cloute subsistait, car rien de ce qu'il avait dit ne pouvait le détruire. Don Félix jugea que la position ne serait pas tcnable, tant qu'il n'aurait pas trouvé le moj'en de donner le change aux soupçons; c'est pourquoi il se rendit, ce jour même, chez la notairesse mayor, qu'il n'avait pas revue depuis l'assassinat de don Diagoncz de Pareja. Manrique de Tovar n'était point au logis quand Valdelirios se présenta chez celui-ci, l'esprit trop occupé de ce qu'il avait à dire à la femme pour songer au prétexte dont il devait colorer sa visite aux yeux du mari.

L'enfant de Tolède bénit sa bonne étoile qui lui permettait de rencontrer seule dona Inmaculada Concepcio; il se fit annoncer; elle vint à lui, le reçut comme un ami qu'on retrouve avec joie, et il entama avec elle cette singulière conversation.

« — Senora , lui dit-il , il faut absolument que vous paraissiez à la cour.

» — Moi, seigneur don Félix? Mais vous devez savoir que mon mari a juré de n'y jamais remellrc les pieds, depuis qu'on l'a oublié dans la distribution de grâces et de cordons qui a. été faite à l'occasion du mariage.

a — Mais il me semble qu'après cette malheureuse conspiration, il ne devait pas espérer...

» — Les courtisans qui conspirent sont comme les amans qui trahissent la foi jurée; leur pardonner, c'est s'engager à leur accorder de nouvelles faveurs.

• — Et, par rancune pour la cour, il vous condamne à l'isolement, madame !

» — Oh ! cet isolement me plaît ; je l'aime;

car c'est lui qui me préservera du malheur d'être encore nne fois si cruellement trompée.

» — Senora , parlons avec franchise ; ce n'est plus pour vous, c'est pour moi que je viens vous dire : « Sortez enfin de votre triste retraite; venez briller là où votre beauté, encore plus que les privilèges de votre naissance, vous donne le droit de vous placer au premier rang. »

, — Je vous le répète, don Félix, j'ai fait vœu de fuir le monde.

» — Il est une autre promesse qui a préédé celle-ci, et je viens en réclamer l'accomplissement.

» — Je ne vous comprends pas.

» — Souvenez-vous, senora, de ce jour où vous et moi nous allions déposer sur la pierre

i3e la rue la victime de don Manrlque de Tt>var; vous m'avez dit, dans ce triste moment, que le cœur d'une femme avait de la mémoire, et que le vôtre n'oublierait jamais que je vous étais venu en aide, alors que les forces vous manquaient pour obéir à la cruelle volonté de votre époux.

» — Je ne le nie point, seigneur, ma reconnaissance vous est acquise.

» — Je vais la mettre à une bien rude épreuve , aussi ne sais-je comment vous dire : « Il faut m'aimer, dona Inmaculadal »

» — Seigneur don Félix , je ne veux plus aimer que Dieu! répondit-elle effrayée.

» — Yous ne m'avez pas entendu. Ce que je vous demande, c'est de me p rmcttre de feindre auprès de vous un amour que vous devez inspirer à tous les autres.

NE TOUCIirz PAS A LU REINE. 2'83

• -^^Feindrc l'amonr! répliqua la mafrqiiise de Tovar profondement blessée, que me proposez vous ? La réalilé offenserait le Seigneur et mon é2:)oux, mais le jeu est une injure pour moi.

» — Cependant, senora, telle est ma situation embarrassante, qu'il faut que celle que j'aime, ou du moins que celle dont on pourra me croire épris, soit belle entre toutes les plus belles; il faut que son apparition dans nos cercles brillans excite l'admiration, l'enthousiasme; il faut qu'à son aspect tous les regards soient charmés, que tous les désirs s'éveillent, et que tous les cœurs battent d'amour ; et voilà pourquoi je suis venu à vous, à vous qui croyez me devoir de la reconnaissance, et à qui je devrai plus que la vie, si vous ne rejetez pa ma prière.

, — ^^Et quand don Manrique de Tovar me

permcllraît d'aller à la cour, et quand je me prêterais à rélrange projet que vous avez conçu, ne savez-vous donc pas, don Félix, qu'il est dangereux même de feindre la passion avec moi? C'est pour un amour joué que le perfide Diagonez est mort.

» — Eh bien ! senora, si je vous disais que meilleur me- serait de mourir comme lui et de la même main, que d'exister avec les terreurs qui ne cesseront de me poursuivre, tant que vous repousserez l'hommage d'un coeur qui serait à vous, s'il s'appartenait encore.

» — Ainsi, dit-elle avec indignation, c'est pour cacher un autre amour que vous venez m'offrir des soins menteurs? c'est pour détourner de je ne sais quelle réputation de femme le déshonneur qui la menace, que vous osez me proposer de le rejeter sur moi ! Voilà le noble marché auquel vous

avez pu croire que je souscrirais; seigneur don Félix? ah ! ce que vous faites là n'est pas d'un gentilhomme !

» — Senora, Dieu m'est témoin que je n'ai pas voulu vous offenser.

» —En effet, dit elle, j'ai tort de me plaindre d'un semblable procédé ; ceci est tellement hors de toute raison , vos paroles sont si bien celles d'un insensé , que je ne dois point m'en irriter. Se venge-t-on des blessures qu'on reçoit d'un malheureux que Dieu a frappé de folie ?

B —Que vous me jugiez fou , reprit don Félix , je le conçois ; car j'ai manqué de prudence , mais c'était pour ne pas manquer de franchise avec vous. Un jour , vous me disiez : « Soyez mon égide » ; aujourd'hui , ce sont vos propres paroles que je venais vous répéter , en me les appliquant,

a86. NE ïoucuiiz pas a la reine.

à moi , qui ai besoin , à mon tour , d'une sauvegarde. Il m'eût été possible, poursuivit-il avec une certaine fatuité , de vous déguiser le fond de ma pensée ; je pouvais vous suivre à l'église , et me prévaloir du regard que vous ne m'auriez pas refusé ; je pouvais , enfin , accueilli chez vous , grâce au titre d'ami que vous auriez accordé au frère de dona Fernande, me faire honneur , au dehors , de mon entrée libre dans votre maison , et laisser la calomnie se donner carrière.

s — C'eût été une infamie ! s'écria la notairesse.

» — Aussi ne l'ai-je point fait , senora, au lieu de vous tromper pour abuser les autres , je suis venu , plein de confiance dans celte amitié que vous m'aviez offerte , vous dire : Il y va de ma vie que vous acceptiez un amour que je n'éprouve pas. Ce

n'est point pour m'en parer comme d'un trophée que je vous demande la faveui^ d'un coup d'oeil ; qu'il soit doux ou cruel , qu'on me croie amant heureux ou victime de ma passion , je vous l'accorde : ce que je veux , c'est que nous seuls sachions bien que tout cela, c'est mensonge, comédie

» — Mais je vous le répèle , que je consente à tout , et don Manrique vous tuera ï

» — Et moi , je vous répondrai , scnora , ce que j'ai déjà répondu à cette menace qui ne saurait m'arrêter : « Que don Manrique me tue; car s'il n'y a que ce moyen de sauver mon secret , ch bien ! arrive le péril, je ne me détournerai pas pour l'éviter. »

Ainsi parla l'enfant de Tolède , celui qui d'abord ne semblait pas doué de qualités fort chevaleresques ; mais l'amour était

venu , et avec lui la force du cœur , qui permet de regarder le danger en face, sans pâlir ni trembler.

« — Au moins, demanda la nolairesse , me dircz-vous pour qui vous osez vous exposer ainsi ?

» — Vous l'apprendrez un jour, marquise de Tovar ; et alors , quand vous-même l'aurez deviné , ou qu'une confidence ( qui ne viendra pas de moi ) vous l'aura révélé , si vous venez à me la nommer , je baisserai les yeux : ce sera ma seule réponse ; car il est un nom que mes lèvres ne prononceront jamais assez hautement pour qu'aucun autre que Dieu puisse l'entendre. »

Doua Inmaculada, qu'intriguait le mystérieux amour du jeune gentilhomme , allait l'interroger de nouveau , quand l'entretien fut interrompu par l'arrivée de don

Manrique. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis leur première rencontre ; cependant le notaire mayor de Léon reconnut , du premier coup d'oeil , le frère de dona Fernande.

« Eh bien , mon jeune cavalier, lui ditil 5 on prétend que vous n'êtes point mal \u en cour; il parait quela conspiration des manteaux verts vous a bien profité? Au fait, comme a tant d'autres , reprit-il. Je vous félicle d'avoir si sagement observé le silence recommandé par la tris-sainte Inquisition.»

Cette brusque apostrophe ne fut point inutile à don Félix ; caria présence du mari l'avait d'abord singulièrement inquiété : il ne savait guère comment justifier sa visite à la belle notairesse ; mais, prenant de l'assurance ., il ramassa le gant que don Manrique venait si heureusementdc lui jeter ,

et répliqua sans marquer d'embarras.

igO NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

« — Et qui empêche votre seigneurie d'éprouver si on ne lui veut pas aussi quelque bien à la cour ?

» — Moi 1 répliqua dédaigneusement l'ancien conspirateur , que j'aille montrer mon visage au palais du roi 1 on croirait que je viens mendier des faveurs.

» — Dites plutôt qu'on serait charmé de voir que vous pensez enfin à réclamer des droits.

» — Eh ! mais, des droits, j'en ai tout autant que bien d'autres ; mais je ne veux pas me mêler à une foule d'inlrigans : et puis, il faut être dans les bonnes grâces de la Française pour arriver à quelque chose maintenant.

)î — Il est vrai que la Française , comme il vous plaît de nommer sa majesté la reine d'Espagne , a quelque crédit , répoa-

NE TOMCHEZ PAS A LA REINE* a^l

dit adroitement le ïolcdan : n a-t-élle pas eu celui de faire nommer le mari de ma sœur Fernande , écuj'cr d'honneur ; et croyez-vous qu'elle ne ferait rien pour le notaire mayor de Léon , qui ne s'est point montré si fort son ennemi que les autres ? Entre nous, ces choses-là peuvent s'avouer; vous n'élicz point jDcrsonellement irrité contre elle ?

» — Eh! mon Dieu, non, reprit donManrique qui commençait à s'humaniser ; je n'en ai jamais voulu à sa majesté ; c'est par entêlemcnt bien plus que par conviction que je me suis laissé entrahier dans cette malheureuse affaire.

» — Et , lorsque les plus envenimés contre notre gracieuse souveraine, poursuivit don Félix , ne se font pas scrupule de lui devoir de beaux cmplo s , vous vous obstiner z à vous tenir à lecart ?

St^l NE TOUCHEZ PAS A LA REINt!.

» — Au fait , dit le marquis de Tovar, pourquoi n'anibitionnerais-je pas, comme les autres, la clef dorée d'un gentilhomme de la chambre , ou une ])lace au conseil des millions?... Parlez-moi sans détour, don Félix ; vous venez m'apporter des propositions de paix avec la cour, n'est-ce pas? »

Ainsi formulée, la question exigeait une réponse positive, don Félix le sentit et répliqua effrontément :

« — Vous l'avez dit, on ne demande qu'à vous être favorable.

» — J'étais bien siir qu'ils y viendraient ! s'écria le notaire niayor en se faisant gros d'orgueil. Ah ça , mon ami, vous êtes donc au mieux là-bas?

» — Mais, reprit avec hésitation le jeune gentilhomme , sans tenir absolument le dé,

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 2gZ

VOUS sentez qu'avec un certain nom , les paroles qu'on laisse échapper peuvent avoT quelque importance; et puis, il est telles personnes qu'il suffît de nommer pour appeler sur elles le bon vouloir des princes, et don Manrique de Tovar est de ces personnes-là. Me permettez- vous , ajoula-l-il d'un ton presque mystérieux , de donner à entendre que vous ne refuseriez pas une invitation au grand bal de la cour qui doit avoir lieu demain?

» — Il eût été plus convenable de venir tout d'abord m'ofiVir l'invitation.

„ — J'estime en vous ce trait de fierté bien naturelle à un homme de votre rang; mais songez-y, don Manrique, il est des choses qui ne peuvent être exposées au hasard d'un refus.

» — C'est juste, répondit l'autre , j'accepte l'invitation.

294 ^^ TOLCllEZ PAS A LA REINE.

• —Pour vous et pour sa seigneurie la marquise de ïovar. »

Inmaculada Concepcio, qui, jusque-là, avait suivi attentivement la marche de l'entretien, tremblant qu'à chaque pas don Félix ne se fourvoyât , fit un mouvement que son mari prit pour le signe du refus.

« Senora, lui dit-il, nous leur avons gardé rancune assez long-temps; il est temps d'en finir avec celte bouderie qui me lient hors de mon rang; je vous accompagnerai au bal de la cour.

Don Félix, s'étant levé, prit congé des deux époux ; dans un coup d'œil qu'il adressa à la belle notairesse, il sembla lui renouveler son étrange proposition; elle y répondit par un regard qui ne dut pas le désespérer. Le soir même, l'invitation fut adressée à don Manrique de Tovar. Dona

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. âgS

Inmaciilada parut le lendemain au bal, et elle y oblint un triomphe complet; les soins dont le jeune gentilhomme l'entoura furent remarqués. Personne ne s'étonna plus du peu de souci qu'il avait paru prendre de plaire ou de ne point plaire aux autres dames, et l'on ne mit plus sur le compte d'une ridicule réserve sa conduite passée. Deux jours après , le notaire mayor recevait le brevet d'une charge à la cour, non pour lui , mais pour la marquise de Tovar, que la reine Marie-Louise venait d'admettre au nombre des dames de sa maison ; quant à don Manrique , le roi le chargea d'une mission à Lima.

— Ma foi , disait , à quelque temps de là, celui d'entre tous les jeunes gentilshommes qui avait le plus tourmenté don Félix , il faut avouer, marquis de Valdelirios, que c'est affaire à vous de découvrir la plus

agQ NE TOUCHEZ PAS A LA REINE

belle fleur cachée pour en faire l'ornement du jardin ; mais bien vous en a pris d'avoir eu, tout à la fois, tant d'adresse et de bon goût; car les soupçons allaient vite, et ils montaient haut, je vous le jure, si haut, enfin , que vos amis s'en effrayaient pour vous.

» — Mais ai-jenommé quelqu'un? demanda don Félix en affectant un air de surprise pour mieux dissimuler la joie que lui causait l'heureuse issue de sa ruse.

» — Grand merci de la discrétion, dit l'autre. Est-il besoin que vous parliez quand vos yeux la nomment si bien?

» — En ce cas, mon gentilhomme, c'est un nom de plus à ajouter à la liste; mais ne dites pas trop haut ce nom-là, car il pourrait en arriver malheur.

» — A qui donc? reprit fièrement le dis-

NE TOUCHEZ PAS A LA nEINE. 297

coureur ; est-ce de moi que \ous parlez ?

» —Je parle de tous ceux qui ne sauront pas se taire. »

La querelle s'anima, et ce fut avec la pointe de l'épée qu'il acheva de clouer dans l'esprit des jeunes et galans seigneurs de la courde Charles II, la conviction qu'il était bien l'amant de dona Manrique de Tovar. Celle-ci et une autre personne encore furent les seules qui ne so trompèrent pointa Tamour habilement joué du fds de Hieronimo. Un devoir plus puissant que celui de la reconnaissance . rendit la belle Inmaculada complice de celle passion factice , qui servait de voile à celle qu'on avait s grand intérêt à cacher.

» — Oh oui! don Félix, vous aviez bien raison de me dire, un jour, que mieux vaudrait pour vous que don Manrique vous tuàtl»

agS DE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

C'est par ces paroles , dites à voix basse par la nolairesse , dans un coin du salon d'attente, que le marquis de Valdclirios apprit qu'elle avait pénétré son secret. Comme il l'avait promis, il baissa les yeux, et, pâlissant tout à coup, il mit le doigt sur ses lèvres , comme pour lui dire : « Taisez-vous, senora!» Plusieurs personnes entrèrent, il reprit, auprès de dona Inmaculada, son rôle de cavalier servant.

Tandis que le fîls du beau gentilhomme de Tolède soutenait si bien, par le franc jeu des armes et par les mensonges du regard et de la parole, son personnage de soupirant près de la séduisante marquise de Tovar, qu'était devenu son ami Gil Toralva?

Sa réception dans les gardes wallonnes fut pour lui , pendant huit jours, la source

500 NE TOLCHUZ PAS A LA P.EIM.

de jouissances qu'il crut inépuisables. Il eut de ces bonheurs complets d'enfant que l'homme redemande vainement à Dieu, quand il a passé l'âge des émotions faciles et vraiment bien senties Ainsi en fut-il de sa prise d'habit militaire, de ses premières promenades au bruit des fanfares. Comme il porta joyeusement son guidon d'abord! Gomme il apprit, en peu de jours, à se maintenir fièrement sur son cheval qui caracolait en cadence au son des instrumens de la musique guerrière !

« Si don a Yanez de Sarmienlo pouvait me voir! » se disait-il.

Don Félix le vit et le félicita sur sa belle lenue de cavalier; il lui jura sa foi de gentilhomme qu'aucune femme ne pourrait se défendre d'un sentiment d'admiration en le contemplant ainsi posé sous les armes.

" — Vous n'auriez qu'à le vouloir pour

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 3oi

triompher de toutes, lui dit i'enfant de Tolède.

» — Que je sois aimé d'une seule , et qu'on me fournisse l'occasion de lui prouver qu6 je suis digne de l'obtenir, voilà tout ce que je demande à Dieu et au roi, pour être parfaitement heureux. »

Le charme agit merveilleusement bien durant deux ou trois mois; puis, peu à peu, l'habitude venant à émousser les sensations, Gil Toralva perdit quelques unes des illusions qu'il s'était plu à nourrir touchant la glorieuse destinée que la Providence réservait à son courage. Il comprit, après un temps d'essai qui ne se prolongea guère, qu'autrefois, trop audacieux de pensée et d'action pour un élève du séminaire, il était aujourd'hui trop novice de couvent pour un porte-enseigne d'un régiment de cavalerie.

302 NE TOrCHEZ PAS A LA REINE.

Si là-bas le tempérament fiévreux de l'homme avait, malgré jeûnes et pénitences , triomphé de l'éducation du séminariste, ici les principes sévères de l'éducation claustrale reprenaient le dessus, et la conscience timide du fils de l'Eglise paralysait souvent l'âme forte du soldat. On s'aperçut bientôt qu'il y avait en lui un être double, deux natures, qui se livraient un combat continuel; et, comme la malice humaine s'en prend toujours avec une cruelle opiniâtreté aux places faibles du cœur pour les attaquer, inutile est de dire s'il fut en butte aux railleries de ses camarades, si on épargnâmes durs propos moqueurs, les rires insullans à ce brave sous la robe, à ce réservé sous l'uniforme qui savait se battre tout aussi bien que le plus intrépide, mais qui ne pouvait se défendre de rougir comme une vierge modeste sortie à peine de dessous l'aile de sa mère , lorsque son oreille , ac-»

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 3o3

coulumée dès l'enfance aux pieuses et chastes paroles du directeur de ses pensées, menait à être blessée par quelques joyeuses reparties de caserne ou par le récit trop vivement coloré d'une bonne folie de garnison.

Mal à l'aise dans l'enceinte cloîtrée où il avait si tristement passé les belles années de sa jeunesse , il ne se sentait pas mieux à sa place dans la chambre enfumée des ojfîiciers du quartier, où son grade lui donnait accès. Ainsi, quelque part qu'il fût: là où le vœu de sa mère devait le retenir, ou bien, là où l'avait entraîné sa vocation irrésistible, partout Gil Toralva se trouvait dépaysé.

Il avait répudié le séminaire; le corpsde-garde ne voulait pas de lui; et, comme il avait souflert do l'inaclivilé forcée de son courage, il eut grandement à souffrir aussi des scrupules religieux de sa pudeur.

3o4 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

Ce qui l'aurait placé dans la véritable sphère où il eût été beau de le voir graviter, c'eût été une bonne et franche guerre, avec nombre de périls à chercher et des ennemis à comballrc corps à corps. Alors, sans doute, que toute raillerie eût cessé ; les moqueries, l'insulte auraient fait place à l'es' time qu'il savait pouvoir mériter; mais, depuis le mariage de Charles II, l'Espagne était en paix avec les puissances de l'Europe, si bien que les gardes ^vallonnés, ainsi que les autres corps de l'armée , avaient pour unique passe- temps les caries, la bouteille, le tabac et les querelles qui pouvaient s'élever d'homme à homme.

Gil Toralva avait le jeu en horreur à l'égal du saciilége; il fumait 5 mais modérément; il buvait , mais non sans tremper son vin ; il n'était point querelleur; mais, comme il avait le sang vif, les médians bons mots

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. 3o5

dont on prenait plaisir à le poursuivre l'obligèrent plus d'une fois à mettre 1 epée à la main. Tout alla bien pour lui tant que les choses se passèrent d'égal à égal; malheureusement, il n'en devait pas être toujours ainsi.

Un jour, il vint trouver don Félix, qu'il ne voyait plus qu'à de rares intervalles.

« — Eh bien , mon brave compagnon , lui dit celui-ci, j'espère que les bonnes leçons qu'il vous a été permis de donner aux railleurs de votre régiment vous ont valu le respect qu'ils n'auraient jamais diï vous refuser?

» — Je me bals demain, mon frère, répondit Gil Toralva.

» — Ah! pour Dieu , c'est trop ! En voilà , de compte fait, une douzaine que vous blessez, depuis à peine six mois que vous por-

3o6 NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

tez l'uniforme; le nombre Ireize est fatal; refusez, croyez-moi, ce nouvel adversaire; vos précédens vous protègent; ainsi, nul ne pourra croire que c'est par couardise.

» — Cette fois, je ne le puis, seigneur don Félix; on a levé la main sur moi ; mais que votre amilié se rassure, j'ai bien su l'empêcher de tomber sur mon "visage.

» — Sainte Yicrge! vous avez bien fait, et quel est le brutal qui s'est permis une telle insulte?

» — Le capitaine San Miguel.

» — Mais vous ne pouvez pas vous battre avec lui.

•^ — Pourquoi donc? Quand on a deux épées de même longueur, la voix de Dieu pour décider à qui sera la meilleure place sur le terrain , et une bonne colère l'un

contre l'autre, deux hommes peuvent toujours se battre.

» — Mais non deux militaires qui n'ont pas le même grade; car, si ce n'est le capitaine qui vous tue, mon pauvre ami, c'est la loi qui demandera votre sang en réparation d'un crime contre la discipline.

.» — Oh î les choses se passeront en secret ; c'est un duol de bourgeois à bourgeois, et non point d'inférieur à supérieur, qui aura lieu entre nous. Le capitaine, qui ne recule pas plus que moi devant une belle partie à jouer, quittera son uniforme; je prendrai le haul-de-chausses et le pourpoint que vous ne refuserez pas de me prêter; et nul autre que vous et le second que San-Miguel a choisi hors du régiment, ne saura ce qui s'est passé entre nous.

» — Tout ceci est fort bien ; je veux

3o8 NE TOUCHEZ PAS À LA REINE.

croire au silence que gardera le capitaine. Mais, si vous le blessez, comment rentrerezvous au quartier, sans que voire émotion ne trahisse le secret de ce duel? Et, si vousmême vous recevez une blessure, quel détour pourrez-vous prendre pour l'expliquer?

» — Tout a été prévu, mon ami. A la sollicitation de mon adversaire, j'ai obtenu dispense, pour trois semaines, de paraître au régiment. v

» — Et le duel doit avoir lieu, ,. ?

» — Demain matin, à distance de Madrid, derrière la Casa del Campo.

» — Il est heureux que ce ne soit pas pour aujourd'hui , car ce soir la reine chasse aux flambeaux, et j'ai tant à m'occuper démon costume, de mes chevaux, qu'il m'eût été difficile de vous servir de second. Quoi

NE TOUCHEZ PAS A LA REINE. SoQ

qu'il arrive, poursuivit don Félix, n'oubliez jamais que, puisque j'ai un appartement à moi, dans la maison de ma sœur Fernande, vous êtes chez vous ici ; fouillez sans scrupule, et dans ma bourse et dans ma garde-robe, pour en tirer l'argent qui vous sera nécessaire et l'habit qui ira le mieux à votre taille, »

Ayant mis à la disposition de Gil Toralva tout ce qu'il possédait , le jeune gentilhomme prit congé de son ami , qu'il ne devait pkis revoir qu'à son retour de la chasse.

Resté seul, le porte-enseigne échangea son uniforme contre le plus modeste des habits de ville de l'élégant gentilhomme de vingt-trois ans , et il passa le reste de la journée à réfléchir amèrement sur celte existence de soldat, qui, de loin, ne lui avait promis tant de bonheur et de gloire

que pour le condamner à une existence d'oisivclé dont son âme active s'indignait. Cependant il pensa que, dans quelques mois, l'amour de Sylvia lui ferait oublier et le repos humiliant et les dégoûts qu'il lui fallait subir ; puis, reprenant courage, il alla promener ses rêveries, alors plus douces, aux environs de la ville; il ne rentra dans Madrid qu'aux approches de la nuit. Comme il lui était indillérent de prendre tel ou tel autre chemin, il arriva, marchant à l'aventure, devant la cour du palais. Le peuple s'y était porté de tous les quartiers environnans, pour assister au départ de la chasse; les portiers des chaînes étaient tous à leur poste, et maintenaient en-deçà des barrières, la multitude curieuse de voir le gracieux visage de la plus mal mariée de toutes les reines de l'Europe.

Gil Toralva trouva place dans la foule.

NE TOUCHEZ PAS A. LA HEINE. 3ll

C'était vraiment un assez beau spectacle qu'il avait là, devant les yeux. Toutes les fenêtres de la demeure royale étaient illuminées de flambeaux; cinq cents valets, piqueurs ou fauconniers, la torche flamboyante au poing, teignaient d'une clarté rougeâtre les visages, les pierres, le pavé, les chaînes de fer, les housses de chevaux et les habits chamarrés d'or des gentilshommes et des écuyers cavalcadours; c'était un piétinement de chevaux, un bruissement de \oix parmi le service de la maison royale , qui annonçaient que la reine ne larderait pas à sortir de ses aj)partemens. Le cheval qu'elle devait mouler, bien placé devant la dernière marche du péristyle, était maintenu au repos par l'écuyer d'honneur ; un page portait le montoir de velours à crépines d'or, et le grand-veneur tenait en main la cravache surmontée d'une couronne de diamans. Les garde-dames, armés de la

hallebarde, s'étaient rangés en ligne de bataille devant les montures des femmes de la reine. Enfin la camercra mayor parut, et, sur l'ordre qu'elle donna au roi des pages , toutes les voix enfantines crièrent : La reine !

Le silence s'établit aussitôt, toutes les têtes se découvrirent , et Marie-Louise parut, précédée des grands-officiers de sa maison. Son pied léger se posa sur le monloir, et , quand la camerera mayor eut relevé, en le baisant, le bas de la longue amazone de ■velours, brodée de perles et de jais, que portait la reine, celle-ci s'assit, en saluant l'assemblée^ sur la housse magnifique dont sa monture était revêtue.

Le peuple a répété avec les grands : Vive la reine ! vive Marie-Louise ! Le signal du départ est donné, les cors résonnent; soudain un cri épouvantable arrête les clameurs de l'enthousiasme, éteint le bruit des fan-

NE TOUCHEZ PAS A tA REINE. 3l5

fares et jette la terreur dans toutes les âmes. Ces gentikhommes, ces écuyers, ces piqueurs qui se pressaient autour de Marie- Louise , reculent et forment un cercle immense, au milieu duquel la reine des Espagnes et des Indes , dont le pied a vidé un des étriers, est emportée par son cheval ombrageux ; elle a glissé de dessus sa housse, et elle bat de sa tête royale le pavé de la cour.

C'en est fait de la nièce de Louis-le-Grand , si on ne vient à son secours, et personne ne bouge. Les cris ont cessé d'ébranler l'air, de peur que le cheval indompté ne s'en effraie davantage ; c'est partout un silence de mort, c'est aussi partout son immobilité. Alors , du milieu de la foule , un homme s'est élancé en même temps que, d'un groupe de gentilshommes, un autre, s'arrachant des mains de ceux qui vou-

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laient le retenir, a couru vers la reine. Ces deux hommes se rencontrent à mi-chemin et se reconnaissent : c'est don Félix, c'est Gil Toralva.

« — Au cheval ! s'écrie l'enfant de Tolède, en se cramponnant au mors.

» — A la femme! «dit le porte- enseigne; et, en une seconde, il a dégagé le pied embarrassé dans i'élrier.

Marie-Louise est évanouie : Gil Toralva prend la reine dans ses bras, et, tout haletant, il la porle jusqu'au pied du grand escalier, où des coussins de velours, des housses de chevaux, des mantes de femmes, des voiles de dentelle ont été jetés pêle-mêle pour lui improviser un lit. Comme l'ami du Tolédan vient de déposer respectueusement son précieux fardeau sur cette couche

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préparée à la hâte, quclqu'nn s'est penché à son oreille et lui a dit : « Fii5ez! »

Le sauveur de la reine se retourne , et il ne voit auprès de lui que des visages menaçans.

e Fuyez ! « s'écrie de loin une voix qu'il reconnaît pour être celle de don Félix ; car le gentilhomme , Liesse au genou , mordu au bras par le cheval qu'il a voulu dompter, mais songeant au péril de son amibien plus qu'à ses propres blessures , s'est ra2)pelé la loi qui défend , sous peine du supplice des criminels de lèse-majesté , de mettre la main sur la reine d'Espagne , fut-ce même pour la disputer à la mopt (i). Aussitôt , se traînant , comme il l'a pu , jusqu'au milieu du groupe qui entoure et la reine toujours évanouie et son sauveur , don Fé-

(1) Histoi'iciue. Cette loi éiail encore en vigueur 50US le règne de Philippe V.

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iix a réuni toutes ses forces pour lui crier ; « Fuyez ! »

Gil Toralva ne devine pas quel est le danger qui le menace ; mais il y en a un sans doute, et comme, après tout, Marie- Louise n'a plus besoin de ses secours , il écarte vigoureusement ceux qui pourraient faire obstacle à son passage , il traverse la cour et franchit les barrières.

A son approche , le peuple ouvre ses rangs pressés , et , de toutes parts , on lui répète : « Fuyez ! fuyez ! »

Déjà des cavaliers se sont mis à sa pour-^ suite.

« Par ici 1 par là ! » disent ceux qui voudraient protéger le fugitif ; alors il prend mille détours , se glisse à droite, à gauche, de rue en rue, il gagne les portes de la ville 5 s'engage dans le premier chemin qui

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se présente devant lui : on le poursuit toujours. Malheur ! celte ruelle dans laquelle il vient imprudemment de s'élancer n'a pas d'issue, et l'entrée est maintenant gardée par vingt arbalétriers.

« — Pour Dieu ! dit-il à ceux-ci en se laissant tomber d'épuisement sur la terre ; que me voulez-vous et pourquoi me poursuivez-vous avec un tel acharnement?

» — IN 'est-ce pas vous qui tout à l'heure avez mis la main sur la personne royale ? lui demanda le brigadier.

» — Oui; mais sans moi la reine alait périr.

» — Ceci n'est point notre affaire ; vous vous en expliquerez avec le corrégidor d'épée. »

Et, pour la seconde fois, Gil Toralva est

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conduit à la carcel Je Corte, devant ce terrible magistrat dont la balance n'a qu'un plateau, et dans lequel les coupables et les innocens pèsent absolument le même poids.

« Il faut avouer, lui dit le corrégidor en le revoyant, que vous êtes bien imprudent, mon ami , ou que vous avez bien du malheur ; quand tout ce qui a l'honneur de s'approcher de notre glorieuse souveraine n'en recueille que des faveurs et des grâces , vous ne pouvez faire un pas vers elle sans heurter l'échafaud.

-; — L'échafaud! diles-vous, parce que J'ai exposé ma vie pour sauver la sienne!

» — On n'a pas le droit de sauver une reine d'Espagne aulrement qu'à distance respectueuse; vous devriez le savoir, car il n'est point permis à un enfant des Caslilles d'ignorer les lois de son pays.

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» — Mieux eût donc valu la laisser périr?

» — Dieu est là pour protéger les personnes sacrées , auxquelles la main de l'homme ne peut loucher sans commettre un crime.

> — Seigneur, vous oubliez que Dieu, dont les voies sont inconnues , peut vouloir quelquefois que la créai ure soit l'instrument de ses desseins. Et si c'est lui qui m'a inspiré ce mouvement courageux que vous me reprochez!

» — Alors que Dieu vous récompense ; mais la loi vous condamnera. »

Puis , sans discuter davantage sur l'absurdilé de la législation espagnole, en matière de respect dû à la royauté , le corrégidor d'épéé força Gil-Toralva d'aller retrouver le lit de paille et les murs humides de ce cachot d'où l'amitié de don Félix l'a-

Tait presque miraculeusement tiré, six mois auparavant.

Il espérait que des juges, qui devaient avoir et la crainte Dieu et celle de l'opinion des hommes, ne pourraient appliquer à lin acte de dévouement la peine réservée aux régicides. Le naïf élève du séminaire se trompait : on le condamna. Mais lorsque le président des alcades de Corte^ ayant réclamé sévèrement silence et respect, prononça la fatale sentence, il fut interrompu par un jeune gentilhomme , qui , caché dans la foule, s'éleva sur la pointe des pieds pour dominer l'auditoire. Il s'écria indigné :

« — A mort ! c'est impossible. Au temps où nous vivons, cette loi ne peut plus avoir de force : la voix du Seigneur et celle de l'humanité s'élèvent contre elle.

* — Rendez grâce , lui répondit le chef

de la justice, à l'intérêt que m'inspire votre âge, sans quoi vos paroles imprudentes seraient rigoureusement châtiées. Allez, enfant , en pénitence de votre témérité , lire l'histoire de votre pays; vous y apprendrez, entre autres choses bonnes à retenir, que feu sa sacrée majesté le roi Philippe III est glorieusement mort parce qu'il ne voulut jamais permettre que le brasero qui l'incommodait fût tiré hors de sa chambre par une autre main que celle qui avait mission de le faire. L'Espagne perdit un bon maître; mais sa mort fut utile cependant , car elle apprit à ses successeurs comment , au prix même de la vie, on conserve les vieilles institutions. »

Don Félix , car c'était lui qui avait imprudemment laissé échapper le cri d'indignation , sortit du tribunal, tête basse, les les yeux humides et le cœur plein de désespoir.

Gil Toralva , remercia du regard et de 1 ame , celui qui n'avait pas craint de braver la colère des juges , et , résigné au sort qui l'atlendait , il redescendit dans son cachot. Deux heures après , on lui envoya un confesseur pour l'aider à passer en prières sa dernière nuit.

« Non , disait-il au religieux trinitaîre qui l'inlerrogcait , non ! je ne me repens pas ; car là où il y a eu courage , c'est-àdire Tcrtu, le repentir serait une lâcheté ! »

Cependant il lui en coûtait bien de mourir : le terme du retour de Sylvia était si prochain !

« — Et vous avez bien raison , mon digne frère , dit l'enfant de Tolède en lui frappant sur l'épaule, de ne pas vous reprocher le bien que vous avez fait. La reine est quitte envers vous , brave compagnon !

» — Comment cela ? demanda le prison-

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nier , étonné de la présence de don Félix dans son cachot.

a — Parce qu'elle vous paie sa vie sauve en vous rendant la vôtre ! »

C'était encore sa grâce que le jeune gentilhomme venait lui apporter. Le trinilaire, voyant que sa présence était désormais inutile , bénit Dieu , embrassa le prisonnier et sortit.

« — Je crois , reprit don Félix , qu'il faut vous en tenir là , mon frère , avec la protection que vous accordez à notre Marie-Louise d'Orléans , car nous finirions , moi par user mon crédit , et vous par lasser la clémence royale.

,— .Oh! mon ami^ mon digne ami, c'est encore à vous que je dois l'existence !

» — Je ne vous dissimulerai pas que le roi s'est fait un peu prier cette fois, et qu'il

a fallu bien des efforts pour arracher le pardon d'une faute dans laquelle je me fais gloire d'avoir été votre complice. Croiriezvous qu'on a délibéré si je ne serais pas mis en jugement aussi, et qu'il m'a fallu jurer sur mon salut, que ma main n'avait touché qu'à la bride du cheval. Heureusement que les blessures de mon bras ont témoigné pour moi.

» — Mais , de grâce , apprenez-moi le secret de ce crédit qui m'a été si nécessaire par deux fois.

» — Je le veux bien , maître Gil , car ce sera en même temps pour vous une confidence et une leçon, w

Alors il se pencha à l'oreille du porteenseigne , et , à voix basse , bien basse , il lui dit :

i- « — En Espagne, où il y a tant de choses

saintes et sacrées , et d'abord Dieu et les personnes royales , ce dont il faut se garder surtout, c'est de jamais toucher publiquement à la reine.

» — Publiquement î * répéta le gracié en regardant bien en face le fils du beau gentilhomme de Tolède. Don Félix essaya de sourire, un éclair d'orgueil brilla dans ses regards. Gil Toralva, frappé de stupéfaction, voulut continuer; mais l'autre lui mit la main sur la bouche, baissa les yeux et pâlit.

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