‹ Ne touche pas à la reineChapitre 3 sur 3 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

A cinq ans de là , Cil Toraîva , parvenu au grade de montero-mayor , grâce à la protection de Marie-Louise d'Orléans et aux immenses richesses qu'il devait à son mariage avec la veuve du comte Yanez de Sarmiento, reçut un jour du confesseur du roi, une singulière mission : il lui fut ordonné de se tenir, la nuit suivante, derrière une tapisserie placée dans un corridor qui conduisait à la chambre de la reine.

« — Un homme passera ^ lui dit-on mystérieusement, vous le laisserez passer; il s'écoulera une heure, deux heures avant son retour dans ce corridor ; vous l'attendrez, et quand il reviendra , vous le tuerez ! »

» — Pourquoi? demanda-t-il.

» — Parce que Dieu et le roi veulent qu'il en soit ainsi. »

Le montero mayor n'était point homme à se charger d'une exécution qui revenait de droit au bourreau ; mais il avait fait tel serment sur l'Evangile, en acceptant son grade, que , sans s'exposer à la damnation éternelle, il ne pouvait manquer à l'ordre, quel qu'il fut, qu'onlui donnait au nom de Dieu et du roi.

Il pesa cependant les paroles du confesseur en se rendant à la chapelle royale où se faisait, depuis quelques jours, un ser-

"vice extraordinaire , pour qu'il plût à Dieu d'accorder un héritier au dernier petit-fils de Charles-Quint. Durant l'office, il chercha des yeux son ami don Félix, et ne le trouva pas à sa place accoutumée.

Tourmenté d'un soupçon qui lui était venu à l'esprit , et qui s'accordait avec le bruit sourd d'une intrigue qui se tramait parmi les ministres de Charles II, il voulut non pas trahir le secret que le confesseur du roi lui avait confié , mais aller interroger le marquis de Valdclirios , afin de s'assurer si ses doutes étaient fondés. Don Félix n'était pas chez lui , et quand le montero-mayor rentra à son logis , il trouva un billet du gentilhomme tolédan , qui lui annonçait que, d'ici à quelques jours, il serait absent de Madrid. Gil Toralva resta seul avec la pensée qui pénétrait encore mieux dans sa conviction intime , et le fai-

33o NE TOUCHEZ PAS A LA REINE.

sait singulièrement sourire, à mesure que Is cloches sonnaient à grandes volées dans toutes les paroisses, et appelaient le peuple aux prières publiques , ordonnées pour mettre un terme à la stérilité de la reine d'Espagne. Le soir venu , il fit son service à la cour, et trouva que , si le roi avait l'air plus soucieux que de coutume, Marie- LouisCj de son côté, souriait plus péniblement que les autres jours ; qu'elle était plus pâle, et que ses yeux portaient les traces de bien des larmes secrèlement versées.

Les soupçons de Gil Toralva se changèrent en certitude, et alors il regretta vraiment que don Félix eût choisi un si mauvais jour pour quitter Madrid.

Cependant il se rendit au poste qui lui avait été assigné, et se tint caché comme il lui avait été enjoint de le faire. Un long temps s'écoula sans que Gil Toralva enten-

dît venir celui qu'on avait désigné à son épée. Dans les premiers instans, il se demanda s'il n'allait pas commettre une action mauvaise et lâche en tuant un homme sans défense. Petit à petit la réflexion dissipa ses scrupules , il vit clair dans la coupable machination imaginée pour abuser la crédulité du peuple , et continuer une race royale qui devait s'éteindre.

« — Que Dieu me pardonne le coup que je vais porter; mais il faut du vrai sang de Charlos-Quint sur le trône d'Espagne, ou bien , s'il est tari, que ce soit donc la Providence qui , elle-même , nous envoie un roi.»

Dans son entraînement aux sentimens monarchiques, il y avait bien aussi l'intérêt de l'amilié qui se faisait jour. Pensant alors que, don Félix absent, c'était agir doublement en ami véritable et en bon serviteur

de l'état que d'empêcher le succès d'une intrigue qui devait à la fois compromettre la majesté du trône et déshonorer un amour dont il avait surpris le secret; il résolut de ne pasattendrepourtuercethommequ'il passât pour la seconde fois devant lui. Un pas léger se fit entendre; alors le montero-mayor tira son épée , prépara son bras, souleva le coin de la tapisserie, et, lorsque l'homme qu'il attendait fut assez près de lui , il le frappa en disant :

« — Halle-là , malheureux ! on ne touche pas à la reine!

» — Je devais m'y attendre , s'écria don Félix en tombant ; mais il ne fallait me tuer qu'au retour. »

Gil Toralva n'eut pas plus tôt reconnu la voix de son ami, qu'il tomba à genoux , et cria au secours. Quand on vint pour relever le corps du marquis de Yaldclirios , on

eut toutes les peines imaginables pour l'arracher des bras du malheureux monleromayor.

Sous le règne de Philippe V, on parlait, d'un ancien officier de la coiir d'Espagne , fou , silencieux depuis nombre d'années , qui , seulement , deux ou trois fois par jour , répétait d'un ton lugubre ces mots , qui , dans sa bouche , semblaient renfermer uu arrêt et une terrible prophétie :

« Ne touchez pas à la reine ! »

Il disait cela en montrant le ciel, et puis, il laissait aller sa tète sur sa poitrine , jusqu'au moment où , sortant de son apathie, il redisait encore :

« Ne touchez pas à la reine ! »

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