S LE RETOUR A LA TERRE, NECESSITE DE POLITIQUE INTERIEURE
On peut parfaitement concevoir un pays dont la situation politique intérieure contraigne le Gouvernement à faire revenir les hommes à la terre. Les mobiles qui firent agir SOLON et PISISTRATE à Athènes, LicINIUS SToLoN et les Gracques à Rome, nous en fournissent la preuve. il fallait à tout prix calmer le mécontentement d’une plèbe qui — chassée des campagnes par le régime néfaste des LATIFUN- DIA — s'était entassée dans les cités où elle constituait une menace permanente de sédition. Les lois agraires, grâce auxquelles une plus juste répartition du sol était opérée, avaient pour but principal de mettre un terme à ce malaise politique, bien plus qu’elles ne visaient à réformer une économie déréglée. Elles voulaient faire revenir dans les campagnes les éléments urbains en surnombre, composés des ruraux de la veille. Nous savons que la plèbe, qui avait réclamé à cors et à cris la réforme, fit la sourde oreille quand il s’agit pour elle d’en bénéficier en abandonnant les villes, et que le partage des propriétés se fit uniquement, (à quelques rares exceptions près), entre les paysans demeurés sur la terre. Le but de la réforme n’était donc pas atteint, mais le mobile — et c’est lui qui nous intéresse — avait bien été une nécessité de politique intérieure.
L’Antiquité, seule, nous offre des exemples de Retour à la Terre tentés sous la pression de cette nécessité, et nous avons vu qu'ils échouèrent. Quant aux réformes agraires du xx° siècle (1), dont la guerre 1914-1918 provoqua la
(1) Ordre chronologique des principales réformes agraires européennes depuis la guerre 1914-1918 :
26 Octobre 1917 : Russie.
15 Décembre 1918 : Roumanie.
16 Avril 1919 : Tchécoslovaquie.
“Robert Mallet. 8
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naissance, elles furent entreprises pour des motifs aussi impérieux d'ordre politique interne, mais elles n’eurent jamais — à l'inverse des réformes agraires antiques — la prétention d’opérer un Retour à ia Terre. Il importe donc de bien définir la réforme agraire de type maderne qui a parfois été confondue avec un Retour à la Terre, de montrer en quoi elle s’en distingue et pourquoi elle a permis cette confusion.
Supposons un pays de grandes propriétés dont le déséquilibre social provienne justement de la présence de ces grandes propriétés et provoque le mécontentement populaire. La masse des citoyens est irritée de l’excessive inégalité dans la répartition des richesses, qui permet à quelques favorisés de bénéficier seuls des revenus tirés de leurs vastes domaines, et condamne le reste de la population à la misère. Le jour où le Gouvernement au pouvoir veut prévenir la Révolution, ou celui où le Gouvernement issu de la Révolution veut la satisfaire, ils sont amenés, l’un comme l’autre, à intervenir dans la répartition des terres et à les distribuer plus équitablement entre les citoyens. La nécessité qui s'impose à eux, c’est de réformer le régime agraire, ce n’est pas de revenir à la terre. La meilleure preuve en est que les pays où cette nécessité se présente sont justement les pays les plus agricoles et les moins industrialisés.
La confusion possible entre Réforme agraire et Retour à la Terre est due à la façon dont se traduit une redistribution du sol. En effet, cette redistribution s’accompagne forcément d’une sorte de colonisation intérieure — qu’on
31 Mai 1919 : Autriche.
10 Juillet 1919, 5 et 15 juillet 1920 : Pologne.
10 Octobre 1919 : Esthonie.
18 Décembre 1919 : Royaume des Serbes, Croates, Slovènes.
27 Février 1920 : Grèce.
24 Septembre 1920 : Lettonie.
7 Novembre 1920 : Hongrie. - = 25 Avril 1921 : Bulgarie.
15 Février 1922 : Lithuanie.
25 Novembre 1922 : Finlande,
15 Septembre 1932 : .Espagne.
(Ces réformes ont porté sur 6 millions de km” et sur 200 millions d'habitants.)
le reconnaisse officiellement ou non — puisque le morcellement permet la création de nombreuses exploitations agricoles 1à où il n’y en avait que quelques-unes. Mais les nouveau% exploitants sont les paysans d’avant la répartition, anciens salariés agricoles ou anciens fermiers, entre lesquels on divise plus équitablement les grands domaines en les faisant propriétaires de la parcelle qu’on leur alloue. La Réforme agraire est un partage effectué dans l'intérêt de ceux qui vivent sur la terre et non dans l'intérêt de ceux qui l’ont quittée.
Le résultat auquel aboutit la Réforme agraire, c’est d’attacher plus solidement à la terre les éléments ruraux qui, connaissant grâce à elle une meilleure condition d’existence, renoncent à s’expatrier (2). La cause de l’agriculture y gagne, les méthodes de culture s’amélicrent, la production augmente, la population rurale s’accroît. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la Réforme agraire, nécessité de politique intérieure, n’est pas un Retour à la Terre, c’est une fixation au sol.
(2) La plupart des émigrants européens qui s'embarquaient pour l'Amérique étaient des paysans originaires des nations à latifundia.