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Le lin et le chanvre couvraient plus de 200.000 hectares en 1860 ; ils n’en occupent plus que 10.000 en moyenne de 1925 à 1935. Les personnalités compétentes estiment pourtant que la culture des plantes textiles pourrait s’étendre progressivement jusqu’à 500.000 hectares et même davantage (17). Il en résulterait pour notre agriculture une augmentation de pouvoir d’achat de plusieurs milliards, abandonnés sans raison à l’étranger. La sériciculture elle-même pourrait, à notre immense avantage, regagner le terrain qu’elle a perdu depuis 1880, époque à laquelle elle employait 170.000 sériciculteurs (contre 10.000 en 1939). .
La destruction de notre troupeau ovin explique en grande partie nos importations massives de laines australiennes. Il groupait 32 millions de têtes en 1872, 16 millions en 1913 et 9.872.000 en 1938.
Le déficit qui porte sur les produits oléagineux n’a pas d’autre cause que la disparition quasi totale de nos cultures
(17) Cf. Marcel Braibant, L'Agriculture française. A. Colin, Paris, 1936, -pp. 56 et suiv.
d’œillette, de colza et de navette, qui ne recouvrent plus en 1938 que 2.993 hectares et ne produisent plus, avec l’aide chaque année plus réduite des oliviers, que quelques 50.000 quintaux (au lieu de 500.000 quintaux en -Espagne, et de 300.000 quintaux en Italie).
Alors que les besoins annuels de la consommation française réclament 90 millions de quintaux de blé (soit 78 millions pour l'alimentation humaine, 10 — pour les semences, 2 — pour la consommation animale) (18),
la terre de France, de 1920 à 1938, produit tout juste une moyenne annuelle de 80 millions de quintaux. Depuis 1913, les paysans ont réduit de 20 % les superficies emblavées : 6.542.000 hectares en 1913 5.050.000 ——- 1938
et le rendement moyen à l’hectare, malgré le chiffre exceptionnellement élevé de 1938 (19,41) ne dépasse pas 14,76 quintaux (19).
Quant à la production de vin, elle est excédentaire, et IG déficit massif que nous remarquons provient seulement d’une organisation défectueuse du marché, que la compétition coloniale entretient.
Nous ne pouvons en dire autant de la production de fruits, légumes et pommes de terre qui est insuffisante et n’a aucun motif de l’être. La négligence des Français permet aux produits des jardins étrangers d’envahir le pays dont la nature consentait à faire le Jardin de l'Europe.
La conclusion qui se dégage de ce court examen de la production agricole, c’est qu’au lieu d’être une source de perte, elle pourrait et devrait être la base florissante du commerce français et assurer la plus grosse part des reve-. nus nationaux.
(18) D'après un Rapport officiel du Ministère de l'Agriculture cité par Marcel Braibant, op. cit., p. 33.
(19) Chiffres provenant de l'Ann. Statistique Agricole, 1938, et de l'ou-
vrage de M. Roger Picard, Questions actuelles d'économie rurale. Sirey, Paris... 1939, pp. 25 et suiv.
Les bénéfices de l’exportation agricole sont en effet les plus intéressants, car ce sont des « bénéfices nets ». L’exportation agricole a cet avantage d’être tout profit pour le pays exportateur. Le produit qui sort de la terre ne doit rien à personne, et la valeur qu’il représente entre tout entière dans la caisse du pays producteur. Au contraire, le produit industriel est fabriqué le plus souvent avec des matières premières étrangères, qu’il faut d’abord payer et dont on doit déduire la valeur, au moment où se liquide l’opération.
De 1919 à 1939, la France présente donc l’aspect paradoxal d’une nation aux possibilités terriennes infinies, qui laisse sa population rurale s’amenuiser et son déficit agricole s’accroître. Un Retour à la Terre est pour elle une évidente nécessité économique.
A partir de 1930, au moment où — sous l'effet de la tension européenne accrue — les nations qui entourent la France envisagent avec prudence toutes les perspectives, y compris celle de la guerre, et ayant prévu le pire, s’ingénient à se prémunir contre ses résultats éventuels ; au moment où les peuples précautionneux se replient sur euxmêmes pour tâcher d’adapter leur consommation à leur production en tirant parti de toutes les ressources de leur sol, la France, seule, persiste dans ses errements et prétend s’exempter sans risque de l’effort vers l’autarcie.
L’autarcie, pense-t-elle, est une arme réservée aux
nations dépourvues de colonies. Cette affirmation officielle :
perd une partie de sa valeur quand on lui oppose la rigueur des chiffres. On s’aperçoit, en effet, que de 1930 à 1938, les importations agricoles massives de la France ne proviennent même pas pour la moitié de ses colonies. Le plus important fournisseur reste l’étranger (20).
Et même, si la France est capable de constituer une
(20) Voici l'exemple de 1934 : la France importe de l'étranger des produits agricoles pour une valeur de 7.646 millions de francs. elle en importe des
colonies pour une valeur de 5.443 millions de francs. De 1930 à 1939, les années nous fournissent toutes des rapports numériques comparables.
autarcie dans le cadre de l’Empire, au moyen d’une coopération judicieuse basée sur les facultés complémentaires de la métropole et des colonies, on est en droit de se demander si son indépendance de ravitaillement pourra être maintenue totale en cas de conflit. L’Angleterre, qui possède le premier empire colonial et la première flotte du monde, lui donne à partir de 1932 l’exemple de la prévoyance en réorganisant son agriculture nationale dans le but de se libérer au maximum d’un blocus toujours possible.
Mais la France ne suit pas cet exemple ; elle ne cherche pas à obtenir de sa terre une production supérieure ; elle demeure obstinément tributaire de l’étranger et de ses possessions d’outre-mer pour son approvisionnement. Cette obligation de demander à d’autres sols le complément de sa subsistance, obstacle à une complète liberté d’action politique, ressort des chiffres que nous avons cités dans le paragraphe précédent, à propos du déficit de la balance commerciale française.
Mais plus encore que les déficits pécuniaires, les excédents d'importation exprimés en unités de poids manifestent lallégeance économique dans laquelle la France se trouve reléguée du fait de son inertie en matière agricolé.
Parmi les produits alimentaires, citons les moyenñes d'importation et d’exportation annuelles de ceux qui sont le plus nécessaires à la vie d’une nation, en mettant en exergue les chiffres d'importation excédentaires.
Moyenne annuelle 1930-1938 (21)
Variétés de produits Quantités (en milliers Excédents à de quintaux) d'importations
Exportées Importées
Céréhlés Vie A MS Enr 4.350 22.045 17.695 Fruits, La NE 2 rR . 1.078 6.849 5.771 Légumes et pommes de terre.. 1.859 5.037 3.178 Sucres 1,044. PR MOTORS 2.534 3.600 1.066 Produits oléagineux ......... 182 13.005 12.823 Vite RS end Et 41 461 420
(21) Tableau dressé à l'aide des chiffres fournis par la Statistique Agricole annuelle, 1938. Ministère de l'Agriculture, 1939, pp. 220-221-224-225.
Ainsi, de 1930 à 1938, la France doit, pour se nourrir chaque année, réclamer à d’autres sols que le sien, et certainement moins fertiles que lui :
17.695.000 quintaux de céréales ; 5.771.000 quintaux de fruits ; 3.178.000 quintaux de légumes et pommes de terre ; 1.066.000 quintaux de sucre ; 12.823.000 quintaux de produits oléagineux ; 420.000 quintaux de viande.
Elle importe également chaque année, de 1930 à 1938, 180.000 quintaux de chanvre qu’elle pourrait se procurer sur place. Les tableaux et les graphiques que nous reproduisons ci-dessous indiquent les déficits annuels en poids et en valeurs provenant de l'importation de produits alimentaires de 1919 à 1938. Ils synthétisent la lacune agricole persistante de notre économie.
À supposer qu’une mobilisation vienne accaparer la main-d'œuvre rurale de la France et réduise ses superficies cultivées, en même temps que ses rendements, nous verrons les chiffres que nous venons de citer, et qui correspondent à ses besoins vitaux en temps normal, doubler, ou même tripler automatiquement (l’expérience de la guerre 1914- 1918 le prouve). La France devra recourir à une importation de plus en plus exigeante.
Mais si cette augmentation des besoins d’approvisionnémént coïncide avec une restriction des possibilités de ravitaillément, due à un blocus terrestre ou maritime, à quelles privations la France imprévoyante n'est-elle pas exposée ?
Le meilleur moyen pour elle d’écarter ce péril éventuel est d’accorder à sa terre lés faveurs qu’elle mérite, et d'obtenir dès maintenant un accroissement de sa production agricole.