LA FIXATION AU SOL DES ÉLÉMENTS RURAUX
La dispersion industrielle à travers les campagnes est déjà elle-même un moyen de lutte contre l’exode rural. Elle contribue à le restreindre considérablement puisque grâce
à elle l'industrie peut désormais faire appel à la maind'œuvre sans vider les villages. De plus, les enfants issus des familles d'ouvriers, ayant été élevés à la campagne, ne sont pas perdus pour la terre. Mais il ne suffit pas d’opérer cette dispersion manufacturière ; il faut aussi et surtout fixer au sol les paysans, sinon on assisterait à un exode de la ferme vers l’usine qui, — pour n'être plus rural, — (l'usine étant elle-même ruralisée), n’en serait pas moins préjudiciable à la cause de l’agriculture, et par là même à celle du Retour à la Terre.
D'ailleurs, l’œuvre de déconcentration industrielle est une œuvre de longue haleine. Elle ne peut pas être réalisée en quelques années. L'économie du pays est assise sur la conception traditionnelle de « l’usine à la ville » ; il faut, sous peine d’un gaspillage intolérable, tirer parti des installations urbaines et se contenter de construire les nouveaux établissements, ou de reconstruire ceux qui ne remplissent plus les conditions modernes, selon la formule de dispersion préconisée.
Au contraire, la fixation au sol des paysans peut être.
réalisée en quelques mois, par des mesures opportunes où la faveur primera la contrainte. Si les lois interdisant
par exemple l’embauchage d’un ouvrier agricole dans une.
entreprise industrielle, ou empêchant un jeune ménage paysan de vendre sa ferme pour acquérir un magasin, sont nécessaires et efficaces, — tout arbitraires qu’elles soient, — les mesures de fixation au sol doivent donner la préférence aux procédés de séduction.
Du jour où les lois auront consenti des avantages suffisants à la classe paysanne, les interdictions n’auront plus d'utilité, car elle ne songera même plus à abandonner la terre. Nous ne voulons pas énumérer ici les diverses façons de la fixer au sol ; ces façons sont nombreuses et débordent du cadre de notre étude. Disons seulement qu’elles peuvent être économiques (comme la revalorisation des produits agricoles), sociales (comme les allocations familiales paysannes), morales (comme l'institution de la ferme héré-
aie cap Dr
ditaire), ou psychologiques (comme la création de cinémas ruraux). Ÿ
La politique agraire des divers Etats que nous avons passés en revue reflétait incontestablement de semblables préoccupations. A dire vrai, les mesures édictées visaient plus haut qu’à une fixation au sol des paysans ; elles voulaient inciter les ouvriers citadins à reprendre le chemin de la ferme ; mais l’expérience a démontré que si les avantages accordés n'étaient pas capables de faire revenir à la terre les gens de la ville, ils étaient capables d’y retenir ceux de la campagne.
Dans le domaine démographique, c’est le seul résultat positif de la politique de retour à la terre pratiquée jusqu’à ce jour. Il est déjà très appréciable. Nous autorisant de sa présence, nous préconisons donc pour la France un effort législatif en accord avec les réalités. Plutôt que d’essayer, vainement et coûteusement, de faire revenir à la terre quelques anciens paysans sans conviction, quelques chômeurs désabusés, qu’elle s'engage à fond et tout de suite dans la voie fructueuse de la fixation au sol (10).
Au bout de peu d’années, grâce à ce procédé indirect, un véritable Retour à la Terre sera obtenu, avec chiffres à l'appui. Non seulement les campagnes favorisées par la nouvelle législation cesseront de se vider au profit des villes, mais elles verront leur natalité s’accroître de telle façon que les statistiques démographiques accuseront bientôt une nette augmentation de la population, aussi bien agricole que rurale. La renaissance de l’agriculture coïncidera en effet avec celle de toutes les activités artisanales et commerciales qui en dépendent dans le cadre du village, et l’exode vers les cités n’aura plus de raison d’être, surtout si une dispersion industrielle progressive est simultanément opérée dans les campagnes.
(10) L'exemple de cette politique réaliste nous a été donné depuis plus de dix ans par les Etats sud-américains qui ont voulu enrayer leur exode rural par la fixation au sol de la population indienne. Cf. à ce sujet M. Louis Baudin, « Exode rural et communautés agraires en Amérique latine », Revue politique et
barlementaire, 10 août 1930, pp. 269-284.
Nous mettons donc tous nos espoirs dans une politique de fixation au sol qui aboutit à un Retour à la Terre dans le temps, par opposition à l’autre, non réalisable, le Retour à la Terre dans l’espace. Ces espoirs sont fondés sur un argument de sagesse : n’est-il pas plus facile aux hommes d’endiguer un fleuve que de le faire remonter vers sa source ? :