LA DISPERSION INDUSTRIELLE DANS LES CAMPAGNES
La concentration de l’industrie dans les grandes villes fut avantageuse tant que les moyens de communication et de transport furent insuffisants, et tant que la mécanisation n’eut à sa disposition d’autre source d'énergie que le charbon. A l'heure actuelle, l’industrie n’a plus aucun intérêt à se concentrer. La facilité des transports, le développement des communications postales, téléphoniques, télégraphiques, l’outillage moderne et surtout le triomphe de l'électricité favorisent, au contraire, son installation loin des agglomérations.
La dispersion industrielle dans FE campagnes mettra un frein à l’exode rural sans nuire à l’industrialisation du pays que, malgré la prééminence de l’agriculture, on ne saurait négliger. En effet, l’ouvrier aura la possibilité de demeurer à la campagne tout en travaillant en usine. Il ne perdra pas tout contact avec la terre.
La combinaison agriculture-industrie peut se concevoir de deux façons :
1° ou bien l’ouvrier d’usine continue à habiter sa maison personnelle et y revient chaque soir ;
2° ou bien il est installé avec sa famille dans une cité créée aux environs de l’usine.
Dans un cas comme dans l’autre, il possède à côté de son habitation un petit champ et une basse-cour, et profite de ses loisirs pour cultiver sa terre et faire de l'élevage. De ces deux conceptions, qui toutes deux favorisent effica-
cement la vie de famille, la première est de beaucoup la meilleure, car l’ouvrier, en restant mêlé aux paysans, dans une ambiance spécifiquement rurale, n’a pas tendance à prendre un esprit de classe néfaste à la stabilité sociale. Un autre avantage de cette conception, c’est que le chômage industriel frappe beaucoup moins gravement les ouvriers demeurés dans leur village. Des services de transports, chargés de chercher les travailleurs le matin et de les ramener le soir à domicile, peuvent être utilement organisés. Les expériences tentées dans ce sens par un MICHELIN en France ou par un FORD en Amérique — quoique très critiquées — ont donné de bons résultats.
L'installation de l’industrie dans les campagnes peut elle-même être réalisée de différentes manières, soit qu’on installe l’usine complète, avec tous ses organismes, dans un seul endroit, soit qu’au contraire on répartisse les fabrications entre plusieurs ateliers de villages en centralisant le montage, et les services techniques et commerciaux dans. un grand bourg.
Des réalisations du premier genre ont été tentées dès: la fin du xix° siècle en Angleterre. Emile VANDERVELDE, partisan convaincu de l’établissement des industries dans les campagnes, cite comme exemples les plus remarquables : les usines de savon des Frères LEVER, à Port-Sunlight, et les usines de chocolat des Frères CapBuRY, à Bournville, qui, entre 1886 et 1896, ont été créées de toutes pièces au milieu des champs, et groupent 2.000 à 3.000 ouvriers dans de coquets villages bâtis aux alentours (9). Cette tendance s’est manifestée surtout depuis la guerre 1914-18 par la construction de nombreuses cités-jardins à côté des usines nouvelles, mais jamais encore, dans aucun pays, la dispersion industrielle n’a été traitée comme une question d'intérêt national. On l’a abandonnée à tort aux initiatives. privées. La France se doit de la favoriser par des mesures. officielles.
(9) Cf. Emile Vandervelde, L'Exode rural et le Retour aux champs. Paris, Félix Alcan, 1903, p. 277.
Les avantages de la « ruralisation de l’industrie » sont nombreux. Ils intéressent l’économie, la politique et le moral de 1a nation, et correspondent ainsi aux différentes nécessités d’un Retour à la Terre.
Du point de vue économique, elle ne nuit pas aux intérêts de l’industrie et favorise ceux de l’agriculture : d'une part, l’activité générale des campagnes est accrue par la présence de tous les travailleurs qui y demeurent, et les cultivateurs trouvent en eux une clientèle qui leur achète toute l’année les produits que ne peuvent leur procurer leurs petites exploitations ; d’autre part, la modique production agricole de ces travailleurs allège le système de distribution et simplifie le processus de vente en diminuant les profits stériles des intermédiaires. Enfin, comme nous l'avons déjà dit, les ouvriers d’usine restés fidèles au sol sont beaucoup moins éprouvés par le chômage que ne le sont leurs camarades de la ville.
Au point de vue politique extérieure, l’indépendance alimentaire du pays est mieux assurée, et la dissémination des usines les rend moins vulnérables en cas de conflit. La politique extérieure elle-même acquiert, — du fait de la dispersion inaäustrielle, — une plus grande stabilité, car elle évite la constitution de ces masses ouvrières concentrées dans les grandes villes, qui sont autant de foyers révolutionnaires.
Enfin, du point de vue moral, la dispersion industrielle en accroissant la fraction de la population attachée au sol augmente du même coup l’élément sain de la nation, que ce soit d’esprit ou de corps. Le sens de la famille est mieux conservé et l’amour de la patrie est plus solidement ancré chez l’ouvrier qui possède encore sa maison et un coin de terre au soleil que chez l’ouvrier citadin, locataire d’un immeuble anonyme.