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INTRODUCTION

Objet et plan de l'ouvrage. — Méthode analytique et méthode synthétique.

Les historiens et les publicistes se sont beaucoup occupés <de Necker. C'est une bien singulière figure historique, que celle du banquier genevois, chargé par le destin de la liquidation de l'ancien régime. Froid, taciturne et distant, économe, laborieux et chaste, profondément désintéressé, pénétré de ses devoirs, il paraît comme un être d'une autre espèce dans la foule des ministres de Louis XVI, et dans la cour frivole, dépensière et presque dissolue, qui entoure de conseillers imprévoyants deux souverains faibles de volonté.

Sans autres moyens que son ambition, sa fortune, son expérience des affaires et la conscience de ses devoirs, Necker essaie de se faire écouter de ces gouvernants qui perdent la France et se perdent eux-mêmes, de réformer les finances, de diminuer quelques abus, de préparer quel-

ques satisfactions à ceux qui demandent et s'apprêtent à exiger. Abreuvé d'amertumes, tombé en disgrâce et d'autant plus populaire, il est ramené au pouvoir parla colère du peuple et se montre alors ce qu'il était en réalité, l'homme des mesures lentes, de l'évolution prétorienne dans le respect des lois, l'homme qui aurait bien pu procurer à la France l'économie de la Révolution, s'il fut arrivé au pouvoir un siècle plus tôt et s'il y fut resté cent ans, mais point le thaumaturge attendu, le Dieu lançant la foudre et détruisant le vieux monde, pour faire soudain sortir des ruines une société nouvelle où tous auraient été heureux, égaux et frères. Et il s'en retourne dans son pays, pendant que le couperet fauche les tètes de ceux qu'il avait voulu sauver, et qui l'avaient méconnu.

Ce côté dramatique de la vie de Necker, s'impose toujours trop à la pensée pour qu'il soit possible de juger le premier ministre de la Constituante. Depuis cent dix ans qu'il est mort, l'heure de l'impartialité historique n'a pas encore sonné pour lui. Peut-être n'a-t-on jamais été plus sévère à son égard qu'aujourd'hui, et plus injuste. Les ennemis personnels de Necker, les Augeard, les Montbarey, les Galonné, les pamphlétaires du temps, et les mémoiristes acharnés contre lui ne produisent plus d'impression; la moindre recherche critique montre qu'ils mentent, et si la manière même dont ils s'expriment ne suffit pas pour leur ôter tout crédit, les documents originaux les confondent à ce point qu'on hésite à faire état d'un fait ou d'une date dont ces écrivains se portent seuls garants. Mais d'autres détracteurs moins faciles à confondre sont venus depuis, et ont eréé autour de la mémoire de Necker des

légendes qui foui do lui un personnage ambitieux, impuissant et néfaste, responsable pour une part tics large des malheurs de la Révolution.

Los royalistes ont longtemps pensé que les essais de réformes de Necker avaient encouragé le mouvement révolutionnaire, que ses compromis avec les hommes nouveaux avaient laissé passer l'heure où une répression énergique aurait eu raison de la rébellion nationale : comme si une répression, dirigée contre une nation entière dont les justes plaintes étaient séculairement méconnues, aurait pu faire autre chose que déchaîner plus vite la tempête de colères dans laquelle l'ancien régime a sombré. De telles idées ne sont plus guère soutenues aujourd'hui, car l'évidence s'est faite même pour ceux que pénètre le plus l'horreur de la Révolution, mais il n'en reste pas moins quelque chose dans les jugements portés surNecker.

D'autres lui reprochent au contraire son indécision, son amour pour les fractions de mesures, qui ne pouvaient produire d'effet sans être accumulées pendant de très longues durées de temps, alors que la marche des événements se pressait, et que l'on était, pour commencer, à dix ans de la Révolution. Il aurait fallu être brusque, comme Turgot, faire des réformes larges et profondes, prévenir la Révolution en la rendant inutile.

Certes, Necker n'avait ni le génie, ni les vastes connaissances, ni le courage de Turgot. Mais, est il bien certain que Turgot, fût-il resté au pouvoir, eùt-ii vécu au delà des quelques années qui lui restaient à vivre, serait arrivé à rendre la Révolution inutile ? et après Turgot quel autre homme s'est montré qui osât tenter l'entreprise ? Si Necker

a échoué, il eut au moins le mérite d'avoir essayé. Il est le seul qui se soit hasardé à le faire.

Le jour où 1 on voudra juger Necker, il faudra peut-être l'étudier non dans ce qu'il a fait, mais dans ce qu'il a voulu, et chercher ce qu'il a voulu dans ce qu'il a écrit. On éprouve une impression très singulière quand, après avoir lu ce que les historiens ont dit de Necker, on commence à lire aussi ce quil a écrit lui-même. Il n'y a guère d'homme politique de la Révolution qui ait tant écrit, et si courageusement mis son âme à nu.

Les ouvrages de Necker sont très nombreux. Son petitfils, Auguste de Staël, a réuni ses publications en quinze volumes in-octavo. Il existe beaucoup de papiers administratifs et de lettres inédites, qui pourraient faire l'objet d'une publication complémentaire. Ces nombreux travaux n'ont pas été jusqu'ici étudiés comme ils le méritent. Sainte- Beuve en a utilisé une partie au point de vue littéraire. A celui de l'histoire générale et des théories politiques, il serait désirable de voir étudier les publications des quinze dernières années de la vie de Necker. Dans le présent travail, je me suis attaché à la besogne inverse, c'est-à-dire au dépouillement des ouvrages antérieurs à la Révolution, qui intéressent principalement l'histoire des doctrines économiques.

On ne peut pas dire que Necker soit un très grand économiste. Il n'.est même pas énuméré dans l'ouvrage de Cossa. Il n'a émis aucune doctrine personnelle, fondé aucune école S'il a écrit des volumes sur le commerce des grains, les impôts, les emprunts, on n'y trouve presque rien qui lui soit propre, et seulement des opinions reçues et

moyennes, qui n'appartiennent à personne, peu de controverses et point de citations. C'est donc un isolé, qui n'est d'aucune école, plutôt un empirique, en tout cas un praticien, car à la différence de tous les autres, cet économiste fut ministre et eut à pratiquer ses maximes. C'est même à cause de cela que Necker est à étudier comme écrivain économiste. Je précise : comme écrivain, parce que pratiquant dans des temps difficiles, pendant la guerre d'Amérique, puis au début de la Révolution, il n'a pas eu pendant ses trois ministères la facilité d'appliquer l'ensemble de ses idées économiques et que ses actes s'expliquent et se complètent par ses livres.

Il y aune autre raison. Chez Necker, l'ambitieux, l'économiste et l'homme politique s'engendrent historiquement dans cet ordre. A partir du jour où Necker devenu riche, et dédaigneux en somme de sa richesse, devint ambitieux, de la noble ambition d'être utile aux hommes, il commença à s'appliquer à l'économie politique. Ses connaissances insuffisantes, mal suppléées par le sens pratique acquis dans les affaires, il les étale dans son Éloge de Colbert, et surtout dans les notes qui s'y rattachent d'une manière si factice. Il les développe dans son livre Sur la législation et le commerce des grains ,oùil se montre soucieux à l'extrême d'assurer le peuple contre la faim, considérant que rien ne peut être fait de plus. Il les expose encore mieux, et alors parfois avec une véritable maîtrise, dans son traité De l administration des finances de la France, qui est resté longtemps classique.

C'est un peu par l'intrigue, dans le sens honnête du mot, car Necker fut profondément honnête et désintéressé,

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au point d'avoir, exemple peut-être unique, refusé toujours son traitement de ministre (1), c'est beaucoup par l'impression produite sur l'opinion par ses ouvrages économiques,où les esprits moyens reconnurent leurs idées, que ce financier étranger devint assez populaire pour être imposé à la Cour et au Roi, et pour se trouver aux premières heures delà Révolution le personnage le plus important de l'État. Ce Necker peu connu, et qui dans une bonne mesure explique celui de la grande histoire, je me suis efforcé de le mettre de mon mieux en lumière. J'ai, de ces quinze volumes, essayé de dégager un Necker économiste, cherchant partout ce qui était mon bien, laissant ce qui ne me regar dait point. J'ai usé, peut-être abusé, des transcriptions toutes simples, surtout quand j'avais affaire à des ouvrages de rencontre difficile, auxquels il est quelquefois ironique de renvoyer le lecteur ; j'ai analysé ce qui se prêtait à l'analyse, me servant aussi fidèlement que possible des phrases même de l'auteur, procédé de dissection qui altère toujours un peu les idées, en raison de ce qu'il supprime, mais qui les rend cependant d'une manière plus exacte que toute interprétation personnelle. Je ne me suis écarté de cette méthode, fastidieuse mais plus sûre, que dans le cas où le travail de Necker était trop largement écrit pour me permettre autre chose qu'un résumé de ce que je croyais comprendre.

t. Necker fit davantage en 1789. A la veille de son renvoi.il avait offert à la maison llope de Londres une caution personnelle de deux millions au bénéfice du Trésor royal. 11 la confirma dès sa sortie de France. Ce ministre, assurément, sortait de l'ordinaire. Les deux millions furent [dus lard confisqués par la Révolution, avec tout ce que Necker possédait en France.

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J'ai écarté, pour faire ainsi, tout amour-propre d'auteur, désireux surtout de mettre ceux qui voudront étudier Necker en mesure de le faire sans avoir constamment toutes ses publications sous les yeux. J'ai aussi donné avec soin les références aux diverses éditions, en raison de la difficulté de se procurer certains des ouvrages de Necker.

Les travaux économiques de Necker et la plupart de ses autres publications sont en rapport direct avec sa carrière. Ce ne sont point des spéculations, mais des exposés de ses opinions et de ses projets de réforme, des professions de foi, des programmes de candidature ministérielle, des apologies, des préambules et des textes d'arrêts du Conseil. Pour cette raison,] ai classé par ordre chronologique les analyses de ses ouvrages et de ses actes, et je les ai encadrées et reliées en utilisant tout ce qui les explique, et tout ce qu'ils expliquent dans la vie publique et privée de Necker. Cette biographie, elle-même, a été dressée d'après les sources et les documents authentiques, ou, si l'on veut redressée, car elle diffère beaucoup de ce que l'on trouve dans les ouvrages historiques les plus appréciés.

Dans un premier chapitre, Comment Necker devint économiste, j'ai brièvement exposé les véritables origines de Necker, et sa vie jusqu'au moment où il commença ses publications, montré comment ces publications furent inspirées par le désir de devenir un réformateur des finances et de la politique intérieure de la France. L'analyse de sa Réponse au mémoire de Morellet, qui appartient à cette première période de l'existence de Necker, est comprise dans ce chapitre.

Les deux chapitres suivants, Éloge de Neckert et Sur la législation et le commerce des grains, portent les titres mêmes des deux principaux ouvrages économiques de Necker. Ils en contiennent l'analyse, précédée et suivie des éclaircissements biographiques, historiques et économiques les plus nécessaires.

Dans le quatrième chapitre, Necker ministre, on étudie, dans leur cadre historique, les actes et les écrits économiques de Necker durant les années où il fit partie du ministère Maurepas comme Directeur du Trésor (22 oct. 1776, 26 juin 1777), puis comme Directeur général des Finances (29 juin 1777, 19 mai 1781). Ces actes se rapportent en très grande partie aux emprunts nombreux par lesquels il dut faire face aux dépenses de la guerre d'Amérique, ou aux tentatives de réformes financières. Les écrits analysés sont le Mémoire sur rétablissement des Administrations provinciales et le Compte rendu au

Roi.

Le cinquième chapitre porte le nom et contient l'analyse

du troisième ouvrage économique de Necker, De l'administration des Finances de la France, qui est le développement du Compte rendu, et parut entre le premier et le second ministère.

Dans le sixième chapitre, j'examine brièvement les actes des deux derniers ministères de Necker (1788-1790), époque historique décisive où les préoccupations économiques passèrent au second plan, et Les nombreux ouvrages de ses dernières années, tous d'ordre politique ou religieux, dont quelques passages seulement présentent un intérêt pour nous.

Les publications économiques de Necker se rapportent à deux sujets principaux, la législation dn commerce des grains et L'organisation des finances publiques, mais on y trouve parfois des passages dans lesquels son sujet l'amène à donner incidemment son opinion sur des questions d'un autre ordre. On peut ainsi se rendre compte de ce qu'il pensait au sujet de la plupart des problèmes économiques soulevés de son temps. Ces renseignements se rencontrent avec plus d'abondance dans les Notes jointes à l'Eloge de Colbert, ouvrage singulier dans lequel, sous prétexte de dépeindre l'administration de Colbert, l'auteur explique sa propre manière de comprendre le rôle du ministre des Finances, et fait entendre qu'il est prêta devenir le Golber de son temps. Ces Notes sont une véritable profession de foi économique, où chaque phrase a sa portée.

L'analyse que je donne des ouvrages de Necker fournit une image réduite mais exacte et continue des publications elles mêmes. Ce raccourci ne laisse cependant apercevoir que d'une manière insuffisante ce que l'auteur pensait des questions étrangères à son sujet, ou d'un intérêt secondaire. J'ai donc cru bien faire en ajoutant un septième chapitre, où j'ai groupé d'après leur nature tous les fragments épars dans lesquels Necker nous renseigne incidemment sur ses connaissances et ses opinions touchant P ensemble des doctrines économiques.

Cette synthèse est nécessairement personnelle et factice, et n'a pas la même valeur documentaire que les chapitres précédents, mais elle nous instruit d'une autre façon, en nous montrant d'une manière plus saisissante, des manifestations d'opinion qui échappent presque quand elles

G. Vacher de Lapouge Ja

sont lues à leur place, dans un contexte écrit en vue d'un tout autre objet. Si Necker avait porté, d'une manière spéciale, son attention sur ces nombreuses matières, et s'il leur avait consacré des ouvrages particuliers, il aurait probablement modifié ses idées sur beaucoup de points, mais il écrivait avec trop de soin pour que les opinions exprimées dune manière même incidente ne soient pas celles auxquelles il s'était arrêté.

Cette méthode synthétique, dont l'application faite à l'ensemble des œuvres et des idées de Necker aurait donné des résultats inexacts, en modifiant l'importance relative que dans sa pensée l'auteur attribuait à leurs diverses parties, et en détruisant leurs rapports, m'a paru légitime dans l'emploi de ces précieux fragments. L'analyse et la synthèse se complètent ainsi l'une l'autre, la première nous donnant une idée très suivie de ce que l'auteur a dit des matières qu'il a traitées, et la seconde nous permettant de restituer ce qu'il pensait au sujet des questions qui n'ont point fait l'objet de ses livres.

Pour cadre de ces groupements, j'ai pris les doctrines des principales écoles auxquelles on peut être tenté de comparer les opinions de Necker. On verra ainsi d'une manière très nette en quoi et dans quelle mesure il s'est rapproché de ces diverses écoles, dont aucune d'ailleurs ne peut, même de loin, le revendiquer comme un disciple.

Le Necker qui ressort de ces textes est très loin de celui qu'ont imaginé les économistes et les historiens. Comme sa vie privée, et même sa vie publique, ses œuvres avaient servi de thème à des légendes où la malveillance avait plus de place que le souci de la venté. Je me suis demandé

souvent si ceux qui ont parlé des ouvrages de Necker s'étaient donné la peine de les lire.

Ceux à l'égard desquels la preuve est faite sont peu nombreux, et ils ne se sont occupés que d'une partie des œuvres économiques de Necker. Depuis Molinari qui annota la Législation dans l'édition de la Collection des Economistes, le seul économiste qu'ait consacré une étude à cet ouvrage est Von Sivers, et il Ta fait pour contrôler l'exactitude d'un passage de Louis Blanc qui faisait de Necker un écrivain socialiste. Dans la thèse d'Antonio Carré {Necker et la question des grains, Paris, 1903), on trouve aussi une analyse sommaire de certaines parties de la Législation (p. 149-190), et deux pages sur Y Éloge (21-22) que l'auteur, plus heureux que Sivers, était parvenu à se procurer. Assurément les œuvres de Necker ne sont point une lecture propre à charmer les loisirs d'un oisif, bien que Sainte-Beuve n'ait pas dédaigné de leur consacrer deux lundis, mais on peut trouver que ceux qui en parlent ont un peu abusé du droit de ne pas les lire. L'écrivain méritait plus d'attention et l'homme aussi.

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