CHAPITRE PREMIER
Comment Necker devint économiste
Origine de Necker. — Necker banquier. — Le Salon de Mmc Necker. — L'Affaire de la compagnie des Indes. — Necker, ministre de la République de Genève.
Jacques Necker naquit à Genève, le 30 septembre .1 732.
Sa famille paternelle était d'origine incertaine : anglaise, dit-on, établie en Irlande, d'abord, puis obligée de s'expatrier par suite de son attachement à la cause de la réforme religieuse, sous le règne de Marie Tudor. Cette légende n'est confirmée par aucune preuve (1).
1. Sa première trace se trouve dans un écrit suspect, publié par les soins des cousins allemands de Necker : Familiengeschichte der Herrn v. Necker, Konigl. Franzosischen Staatsministers ; Nebst beytàufigen Berner kungen ùber seinen Karakter und seine Finanzoperationen. Regenspurg, in Kommission der Montagischen Buchhandlung, 1789.
Elle est reproduite par Staël dans sa Notice, p. 3.
Les sources authentiques pour l'histoire de la famille Necker sont Galiffe, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis tes premiers temps jusqu'à nos jours, 1829-1857, t. II et IV ; — J. Hermann, Zur Geschichte der F amitié Necker, der deutsche Ursprung dersetben urkundlich belegt, Berlin, Gaertner, 1886, in-4.
Ces deux ouvrages contiennent aussi beaucoup de documents autheijitiques pour la biographie de Necker, de son père et de son frère.
A l'époque où écrivait Hermann, la situation de la famille Necker
J.-A Galiffe a établi, d'après des documents authentiques, que Necker se rattache à une famille d'ecclésiastiques. Son trisaïeul Christian mourut pasteur à Wartenberg, petite localité près de Pyritz, en Poméranie, et son bisaïeul Johann fut diacre à Gartz a. 0 . Son aïeul Martin fut avocat à Kûstrin, en Braudebourg, pas bien loin non plus de Pyritz. Son père, le professeur Charles Frédéric Necker, naquit en 1685 à Kûstrin.
La famille habitait donc au xvn8 siècle le nord du Brandebourg et le sud de la Poméranie, sur les confins des deux provinces. Le nom, qui veut dire en français taquin^ celui qui fait la nique à quelqu'un, est bien allemand et d'ailleurs assez répandu. Il est donc probable que Necker n'a rien d'anglais, ni d'irlandais dans ses origines, et que ses ancêtres étaient de petits bourgeois prussiens.
Après avoir été précepteur de personnages princiers (I), Charles-Frédéric reçut du roi d'Angleterre une pension, et vint se fixer à Genève en 1724, appelé par le Grand Conseil pour enseigner le droit public allemand à l'Académie. Avec la permission du roi de Prusse, il fut naturalisé et obtint le droit de bourgeoisie, le 28 janvier 1726. Tout de suite il prit une importance dans la cité en épousant la fille
en Allemagne était la suivante : « Ein Glied der Familie soll bis vor einigen Jahren wenigstens in Frankfurt a. M. gelebt haben.
» Ein Necker war Burgerineister in Wollin, sein Bruder dasselbe in Usedom. Ein Sc-hn des ersteren ward Postdirektor in Bonn. In seineni Besitz befandsich ein Stamrabaum, der bei der Pcnsionicnmg ÉBsail- Immi wahrscheinlich unter reponierte Aklen geraten, uud 90 fur die Familie verloren gegangen ist. Eine Nichte desselben in unserer Stadt bel'indt't sien im Besitz einigor wertvoller Fainilienstiïeke » t\ lt>.
1. En dernier lieu du jeune comte Bernstorf, filleul du roi d'Angleterre Grecnges l"r, qu'il accompagna à Londres.
du premier syndic Gautier, d'origine française et descendant de Jacques Cœur. Jacques Necker est leur second fils, et bien que né six ans seulement après que son père fut devenu Genevois, il semble avoir reçu pendant sa première jeunesse, sur laquelle on est peu renseigné, une éducation plus française, calviniste et républicaine que prussienne, luthérienne et absolutiste.
La famille Necker avait de la culture (l). Ce n'est cependant ni vers la théologie, ni vers le droit que l'on orienta le jeune Jacques.
Étant cadet, de très bonne heure il fut mis aux affaires,
t. Charles-Frédéric enseigna le droit public allemand à l'Académie de Genève jusqu'à sa mort (1760) . Très apprécié, il devint membre du Grand Conseil et du Consistoire réformé. Il publia d'assez nombreux travaux, en particulier : Lettres sur la discipline ecclésiastique (Utrecht, 1740) ; Description du gouvernement présent du corps germanique appelé vulgairement le Saint-Empire romain (Genève, 1742).
Son fils aîné Louis (1730-1804) fit de fortes études et devint professeur de physique et de mathématiques à l'Académie de Genève. Après la mort de son père, il fonda un établissement de commerce à Marseille, pays de sa femme, et reprit en 1762 la suite d'affaires de son frère Jacques. Elève et ami de d'Alembert, il collabora à V Encyclopédie. On a de lui plusieurs mémoires et un traité De Electricitate, 1747, in 4°, qu'il aurait publié à dix-sept ans, si cette date, que je ne puis vérifier, est exacte.
Le fils de Louis, appelé Jacques comme son oncle, né à Genève en 1758, mort dans la même ville en 1825, fut officier de cavalerie en France, puis professeur de botanique à l'Université de Genève et syndic. Il a laissé des ouvrages de botanique inédits. 11 ne faut pas le confondre avec Noël-Joseph Necker (1729-1793), son cousin, qui fut un botaniste de talent. Jacques épousa A- A. de Saussure, fille de Bénédict de Saussure, le grand naturaliste genevois, laquelle a publié, sous le nom de Necker, de Saussure, de nombreux ouvrages littéraires.
Louis Albert, leur fils, né à Genève en 178G, fut à son tour professeur à l'Académie de cette ville, comme son père, son aïeul et son bisaïeul. Il enseigna la minéralogie et fut un géologue réputé, dont quelques ouvrages ont encore de l'intérêt .
et l'instruction qu'il reçut fut nécessairement un peu courte, car dès 1 âge de quinze ans il était employé de banque ; on peut donc dire qu'en dehors de ce bagage élémentaire d'humanités et de la possession de la langue allemande, car il était né bilingue, Necker ne posséda d'autres connaissances que celles d'un autodidacte (1).
Après avoir appris dans son pays les premiers éléments de la pratique bancaire, le jeune Necker fut envoyé à Paris chez son compatriote Vernet, qui était à la tète d'une des plus grandes banques du Marais, rue Michel-le-Comte (1747).
1. Les sources pour l'histoire personnelle de Necker sont surtout les écrits de la baronne de Staël, du baron de Staël son fils, et du comte d'Haussonville. de l'Académie française, dont la mère. Louise de Broglie, était fille d'Albertine de Staël, fille elle-même de Mme de Staël. Le château et les archives de Goppet appartiennent actuellement à M. d'Haussonville par suite de l'extinction de la descendance mule des Staël.
Staël (baronne de). — Du caractère de M. Necker et de sa vie privée (en tête des Manuscrits de M. Necker publics par sa fille), Genève. Paschoud, an XIII. — Mémoires sur la vie privée de mon j9ère.Paris,Treuttel, 1818, in-8°.
Staël (A.ug. de). — Notice sur M. Necker par son petit-fils. Paris, Treuttel, 1820. in-8° ; aussi en tête des Œuvres complètes de M. Necker.
Haussonville (O.d'). — Le Salon de Mme Necker, d'après des documents tiré* des archives de Goppet. Paris, Calmann-Lévy. 1882. 2 vol. in-18. V. spécialement, t. 1, ch. IV, V, t. 11. ch. IV à Vil.
A ces sources on peut joindre la Familiengeschichte mentionnée plus haut, et l'article d'un ami de la maison, Lally-Tollendal, dans la Biographie générale.
Comme sources indépendantes, il faut citer Galiffe cl llcrinaun. On trouvera aussi de nombreux renseignements, donl quelques-uns provenant d'autres sources, dans les cent premières pages du tome 1 de l'ouvrage de Lady Blennerhassett, Mmt de Staël, tr. Dietrich, Paris, Westhausser, L890, W vol. in-8".
L'histoire documentaire de Necker reste 1res incomplète, mais il existe de très nombreux matériaux d'archives pour la faire.
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Pour un jeune homme né avec dés dons naturels, c'était vraiment le moment de venir à Paris, et le Genevois n'avait qu'à écouter et à lire. « Le milieu du siècle, ('clivait d'Alembert, parait destine à faire époque dans l'histoire de l'esprit humain par la révolution qui semble se préparer dans les idées. » Et de fait Montesquieu publiait
Y Esprit des lois en 1748, Bu f fou le premier volume de son Histoire naturelle en 1749, Rousseau le Discours sur les sciences et les arts en 1750, Diderot le premier volume de
Y Encyclopédie en 1751. Zadig } début philosophique de Voltaire, parut justement en 1747. En I749,0uesnay devint le médecin particulier de Mme de Pompadour et l'influence de l'homme commença à servir celle de ses idées. Necker fut entraîné dans le mouvement.
L'économie politique allait devenir une science, mais elle n'en était pas une encore et la philosophie, la littérature étaient le délassement des esprits délicats. C'est vers les lettres que se tourna l'activité intellectuelle de Necker (I).
Il fit des vers, ce qui était après tout de son âge. Il fit des comédies. qui, dit-on, ne manquaient pas d'esprit. Il eut
1. D'après Staël {Notice, 5), à Genève, vers quinze ans, Necker montrait déjà le goût de la littérature : « sans cesse un poème, un roman, un ouvrage philosophique le détournoient de son travail ». C'est en raison de ces aptitudes qu'on l'envoya à Paris, où il montra autant de zèle pour les lettres que pour la banque. « Avant d'avoir atteint l'âge de vingt ans, il s'essayoit lui-même à composer de petites pièces de théâtre. » En 1820, A. de Staël possédait encore quelquesunes de ces comédies, « l'une entre autres annonce de la facilité pour la versification ». Ces essais littéraires, et probablement beaucoup de travaux inédits de Necker doivent être encore aujourd'hui à Coppet, chez M. dllaussonville.
surtout celui de ne point publier les vers, de ne point faire jouer les comédies et s'en félicita plus tard : « Toute ma Carrière s'en fût ressentie ; jamais la réputation d'auteur comique n'eut été compatible avec la dignité sérieuse que l'on exigeait d'un premier ministre. »
Il n'est pas bien sûr d'ailleurs que Necker eût trouvé dans les lettres la célébrité que ses aptitudes financières lui procurèrent dans la politique. Mme de Staël regarde son père comme un grand écrivain. Elle admire ses comédies, et regrette de les laisser inédites {Manuscrits, p. 25, note). A la fin du même volume elle publie une nouvelle : Suite funeste d'une seule faute, avec cette réflexion : « Moi j'ai pensé que ce serait presque laisser sa réputation incomplète que de ne pas faire connaître un ouvrage si admirable en lui-même, si extraordinaire aussi par le nom de l'auteur. » Ce jugement est peut être une preuve de piété filiale, mais sans plus, car certes la nouvelle est sans invention, ni style.
Le jugement de Voltaire sur le style de la Législation des grains, dans sa lettre à Morellet du 29 juillet 1775, est tout autre et d'ailleurs d'une égale énergie : « Il faut que le galimatias soit bien respectable quand il est débité par les puissants et les riches. »
Le juste jugement est peut-être celui du même Morellet très vieux, dans ses Mémoires- publiés en 1821, mais écrits sous l'Empire : « Peut-être aussi la manière de M. Xecker dans ses premiers écrits, ne devait pas être goûtée de l'écrivain de son siècle qui a mis dans la prose le plus «le clarté et de simplicité, sans que la justesse des termes y nuise jamais à l'élégance. S'il eût pu voir les derniers
ouvrages du même écrivain, il eût été, je crois, moins rigoureux». Mémoires, tome I, p. 15'{.
Ce jugement sur la valeur littéraire de Neckcr est à peu près celui de Sainte-Beuve, qui a dépouillé les écrits de Necker et leur a consacré deux lundis (24-31 janvier 1853). Voici comment il le juge :
« Gomme écrivain, il s'était beaucoup formé par l'usage et il était arrivé à se faire un style : style singulier, fin, abstrait, qui se grave peu dans la mémoire et ne se peint jamais dans l'imagination, mais qui atteint pourtant à l'expression rare de quelques hautes vérités. On y trouve des aperçus déliés en masse. Ce style de M. Necker a prévalu depuis lui dans une école politique et littéraire ; on le reconnaîtrait à l'origine des principaux écrivains doctrinaires de ce temps-ci, et jusque dans bien des parties de la langue imposante et forte de M. Royer-Collard. Que vous dirai- je ? c'est une certaine façon compliquée, un peu subtile, un peu hautaine, de prendre et de présenter les choses, qui n'est pas à l'usage des esprits ordinaires, ni même des esprits très naturels, c'est le procédé de gens habitués à regarder intuitivement (comme ils disent quelquefois) au dedans de leur pensée plutôt qu'à mettre la tète à la fenêtre et à laisser courir leur parole au dehors » (Causeries du lundi, 3e édition, t. VII, p. 329).
Il suffit de lire dans leur ordre de dates les œuvres de Necker pour se rendre compte qu'il fut, en effet, un des premiers à simplifier le style déclamatoire et factice de la fin du xvme siècle. Le style de V Eloge de Colbert cède bientôt la place à une langue déjà plus naturelle, bien voisine de celle du commencement duxixe siècle et appropriée à la nature
des publications économiques, politiques, religieuses et morales, qui constituent la presque totalité de ses œuvres.
L'orientation des travaux de Necker vers ces sujets plus austères fut la conséquence de ses succès dans les affaires, du milieu dans lequel il fut appelé à vivre après son mariage et de l'ambition qui se développa chez lui à mesure que s'augmentaient ses moyens d'action. S'il n'avait point trouvé l'occasion de rassembler en peu d'années une fortune de six à huit millions, s'il n'avait pas, dans la pratique des grandes affaires et dans le salon de sa femme, fréquenté les personnages les plus puissants et les mieux renseignés, si ces circonstances n'avaient pas excité chez lui les ambitions les plus hardies, il est bien possible que jamais Necker n'eut cherché à devenir économiste et écrivain politique.
Pendant les quinze années qu'il passa comme employé à la banque Vernet, Necker avait montré pour les affaires des aptitudes tout à fait remarquables. A l'âge de dixhuit ans, il eut à prendre, en l'absence de son patron, des décisions d'une grande importance, et le succès de cette initiative lui assura dans la maison une situation prépondérante. Aussi, quand Vernet se retira en 1762, il laissa entre les mains de son employé une grande partie de ses capitaux. Necker. à peine âgé de trente ans. reprit avec les frères Thélusson, de Genève, la maison de la rue Michel le-Gomte, et la banque Thélusson, Necker et O ne tarda pas à devenir une des plus importantes de Paris.
Necker ne se borna point à continuel' les affaires sur le Trésor, il s'engagea dans de très grosses affaires de spéculation, où il fut habile et heureux. 11 fut l'initiateur à Paris
dos grandes opérations de banque telles qu'on les pratiqué aujourd'hui. Ses relations d'affaires avec Choiseul qui avait en lui une confiance très grande, lui permirent d'être informé, avant tout autre, de la paix de 1763 avec l'Angleterre, et de réaliser des bénéfices énormes. En 17(54, Choiseul rendit libre le commerce des grains, et Necker fit encore une opération des plus fructueuses en spéculant sur les grains. Cette opération explique peutêtre l'attention qu'il porta toujours à la question du commerce des blés.
Cette année 1764 est l'année critique de la vie de Necker. Elle marque pour lui le commencement de la fortune, qui devait lui ouvrir l'accès du pouvoir. Elle est aussi celle de son mariage, qui mit entre ses mains un autre et très puissant levier.
Necker était fort épris d'une veuve, Mme de Vermenoux, qui ne l'appréciait point. Avec elle était venue à Paris une jeune vaudoise, M'lc Curchod, fille d'un pasteur et quelque peu institutrice, qui joignait à un physique attrayant des qualités intellectuelles plus rares et une instruction très profonde et très vaste. Suzanne Curchod était la femme qui convenait pour compléter Necker. Il sut le comprendre, et, renonçant à Mrae de Vermenoux, il épousa son amie (1764).
Bien plus intelligente et surtout bien plus cultivée que son mari. Mme Necker sut aussitôt lui faire et se faire une situation très en vue. Il semble que dèsles premiers temps le jeune ménage ait organisé sa vie dans le but principal de préparer à Necker l'accès des hautes situations qu'il occupa plus tard. C'est probablement à Mme Necker que
revient l'initiative des longues intrigues qui portèrent son mari au pouvoir ; c'est autour d'elle, en tout cas, et dans son célèbre salon qu'elles commencèrent à se nouer (1).
Morellet nous raconte (2) comment il fut chargé de constituer une société à M"8 Necker, et comment ses vendredis firent concurrence aux lundis et aux mercredis de Mme Geoffrin, aux mardis d'Helvétius, aux jeudis et aux dimanches du baron d'Holbach. Dès lors les gens d'esprit n'eurent plus que le samedi pour se reposer.
Morellet resta toujours un fidèle des vendredis, même au temps de ses polémiques avec Necker. Le livre de M. d'Hausson ville nous fait assister à ces réunions auxquelles ont prit part la plupart des hommes remarquables du temps. On discutait ainsi devant Necker, qui ne parlait guère mais savait écouter. Comme il ne cherchait point à paraître plus entendu que les autres, il était loué de tous, et sa réputation s'étendait au dehors du cercle de ses relations de banquier. Comme le marque Marmontel, le neveu de Morellet, c'était là le véritable but de la société: « Nous le faire connaître, lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloge dans le monde et commencer sa renommée, tel fut le principal objet de la fondation de la société littéraire (3) ».
Ce n'était point seulement de littérature que Ton causait aux vendredis. Le mouvement économique avait pris, et
1. Staël dit formellement (Notice, 33), que l'orientation de Necker vers la politique est due à Mme Necker. Avant le salon, il ne s'intéressait encore qu'à la littérature.