‹ Necker économisteChapitre 42 sur 87 · Weulersse, p · texte numérisé non relu

Weulersse, p

— io6 —

d'après la plupart des économistes du temps, et Mirabeau la recommande, même quand elle se fait sous pavillon étranger. Bien que par sa nature elle ne soit pas propre à faciliter la vente à bon prix, elle contribue à régulariser les prix et à prévenir ou corriger les disettes.

Parmi les très nombreux écrits de ce temps où il est question du commerce des grains, un seul ouvrage notable a pour objet de réclamer la prohibition de l'exportation. C'est le livre fameux de Galiani, dirigé contre l'édit de 1764, et qui passe pour avoir inspiré celui de Xecker.

Cet ouvrage parut en 1770 et obtint un vif succès, dû à sa forme spirituelle et facile plutôt qu'à la force de ses arguments et à l'importance de ses conclusions, car il finit un peu en queue de poisson : desinit in piscem... Le marquis de Roquemaure et le chevalier de Zanobi dialoguent dans un style mi-sérieux, mi-frivole. Le chevalier achève l'éducation du marquis sur le fait de la politique des grains. Un président opine du mortier. Voici à peu près l'argumentation de Zanobi.

On ne peut pas appliquer partout la même politique des grains. L'Espagne pourrait permettre l'exportation, parce que la province nourricière, la Vieille Gastille. est centrale ; en France, c'est près des frontières que se produit le plus de blé, et il peut s'exporter à peu de frais. Il y aurait donc un grand danger de le voir sortir, alors qu'il manquerait dans l'intérieur, où il coûterait plus cher à transporter. Il ne faut pas risquer de s'exposer à la disette. Le blé est le plus continu des besoins des hommes. La viande, les herbes, les laitages ne peuvent alimenter, même quelque temps, le peuple. Sans pain on ne peut plus rien

manger, une fièvre épidémiqjie et mortelle attend quiconque ose imaginer d'échapper à la famine autrement qu'en se procurant du pain. Il est très douteux que la France surabonde de blé, en prenant l'année commune sur dix aimées consécutives, et encore ne peut-on savoir ce qu'il en est que vers la fin de la saison. La prudence exige donc de metlre des bornes à l'exportation. Pour empêcher la sortie du blé des provinces frontières, et pour le faire refluer vers l'intérieur, l'auteur propose un impôt de cinquante sous par setier exporté. On n'aura donc intérêt à exporter que si le blé est très bon marché à l'intérieur, car ce droit compensera la différence des prix de transports qui inciterait autrement à vendre plutôt à l'étranger. Quant aux farines, un impôt de dix sous par quintal suffirait.

La question en était à ce point quand parut la Législation des gî-ains.

Necker écrivait son livre pendant le ministère de Turgot ; on a pensé que l'ouvrage était une critique des actes du ministre, et avait pour but de lui nuire II n'en est rien, puisque ce volume, comme nous en aurons bientôt la preuve, est un développement de YÉloge et des Notes. Bien plus, un passage des Mémoires de Morellet nous montre la très grande loyauté de Necker dans cette affaire.

« M. Necker avait offert à M. Turgot de lire son ouvrage manuscrit et de juger si l'on pouvait en permettre l'impression. M. Turgot répondit un peu. sèchement à l'auteur, parlant à sa personne, qu'il pouvait imprimer ce qui! voulait, qu'on ne craignait rien, que le public jugerait, refusant, d'ailleurs, la communication de l'ouvrage; le tout

avec cette hauteur dédaigneuse qu'il avait trop souvent, en combattant les idées contraires aux siennes. Ce que je rapporte là, je ne le tiens pas d'un autre, car je l'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles; j'étais alors chez M. Turgot : M. Necker y vint avec son cahier; j'entendis les réponses que l'on fit à ses offres, et je le vis s'en allant avec lair d'un homme blessé, sans être abattu (1) ».

Par une rencontre singulière, l'ouvrage de Necker parut juste au moment de la guerre des farines, et il devint aussitôt le livre de chevet de tous les ennemis de la liberté commerciale, et en particulier de ceux de l'exportation des grains Le succès de librairie fut tel que les exemplaires s'enlevèrent par dizaines de mille. Beaucoup, bien reliés en veau ou habillés de ces cartonnages qui commençaient à se répandre, trouvèrent asile dans les bibliothèques, et l'édition originale ou les réimpressions successives se rencontrent de temps en temps en librairie (2).

Je n'aurai donc pas à procéder pour ce livre comme pour les ouvrages précédents, qui sonttrès rares, et tout en analysant exactement, je ne ferai que rarement de longues citations textuelles.

Page 1