CHAP. YTII. — SUR LES TEMPS DE DISETTE OU DE CHERTE
Nous l'avons suffisamment développé ; le gouvernement ne peut jamais être indifférent sur le prix du pain ; les sacrifices nécessaires pour secourir le peuple dans les temps de disette ou de cherté, sont le plus bel emploi qu'on puisse faire des deniers publics, et du pouvoir d'établir des impôts. Certes, il serait bien étonnant que, tandis que le souverain veille par ses tribunaux sur les plus petits chocs d'intérêt entre les citoyens, on refusât de compter parmi ses devoirs la plus grande de toutes les surveillances, le soin de tenir en harmonie les deux classes qui divisent la société, et la garde sacrée des droits imprescriptibles de l'humanité ; droits souvent offensés par les prétentions exagérées des propriétaires, et réclamés par le peuple, lorsqu'il demande à vivre, et qu'il offre en échange son travail et sa force.
La somme des sacrifices qu'on doit faire dans les temps de disette et la manière de les diriger dépendent absolument des circonstances ; ainsi la loi ne peut rien prescrire à cet égard ; de pareils objets sont soumis par leur nature à la sagesse de l'administration.
L'approvisionnement que nous avons recommandé préservera d'une inquiétude continuelle ; de simples primes accordées aux négociants , pourront quelquefois suffire pour les exciter à faire venir du blé des pays étrangers, lors même que la situation des prix au dehors ne leur offrirait aucun profit ; mais si la cherté générale est telle, que ces négociants voient trop de péril à former des entreprises, ou si , craignant d'être jugés injustement, ils s'éloignent de ce commerce , le gouvernement est obligé d'agir plus immédiatement ; il choisit des commissionnaires fidèles, il les charge de faire venir des secours étrangers, il leur ordonne de vendre à tels prix et dans tels lieux, il leur prescrit les ménagements nécessaires aux circonstances, il suit leurs opérations , il les protège, il les défend, il les récompense.
Enfin, il est des temps de crise où la circulation des grains ne doit
LÉGISLATION O COMMERCE DES Ci'.AiNS. 3;)I
plus être qu'une administration de sûreté et do poliec, et l'on ferait une grande faute eu s'obstinaut alors à s'en remettre au seul intérêt du commerce. Cet intérêt suffit dans les temps ordinaires, les lois par leur sagesse préviennent les abus; mais quand, malgré leur sauvegarde, les chertés excessives survieinient, l'administration doit déplover toutes ses ressources pour les tempérer ; c'est au souverain, alors, que le peuple a recours, c'est à lui seul qu'on s'abandonne; il faut qu'il soit le bon pasteur, auprès duquel le trouj)eau se rassemble , quand les abris sont renversés, et que les dangers l'environnent; mais quand l'orage est passé, la liberté doit reprendre sa force, et la loi sa tutelle.
CHAP. î\. — IDÉES SUR LES PRÉCAUTIONS QU'eXIGE LA CAPITALE.
L'agitation des esprits, qu'il faut éviter partout , devient plus iml)ortante , en raison de la grandeur des villes ; les mômes impressions , qui s'affaibliraient promptemcnt ailleurs, acquièrent de la consistance dans une capitale de six cent mille hommes. On dirait que les sensations de l'àme sont comme autant d'accents fugitifs, qui, d'abord imperceptibles, deviennent éclatants par leur nombre.
Aussi , c'est aux murs de Paris qu'échoueront toujours la liberté indéfinie et l'indifférence sur les précautions en matière de subsistances; en vain ces précautions seraient- elles longtemps inutiles, il faudrait qu'on put s'en passer toujours, pour qu'elles ne fussent pas constamment nécessaires ; telle est la condition imposée par tout danger éminent, n'importe qu'il soit probable , ou simplement possible.
Plus ou veut favoriser la liberté dans le commerce des grains , plus il me paraît indispensable d'être sur d'une provision suffisante dans la capitale. Tl serait imprudent , à mes yeux , d'abandonner au moindre hasard la tranquillité de cette multitude immense qui se pourvoit de pain chaque jour, et qui ne prend aucune précaution , parce qu'elle compte sur une surveillance supérieure ; un approvisionnement , dans la proportion que nous avons indiquée, serait très-suflisant , et je pense qu'on pourrait peu à peu le répartir entre les boulangers, en conciliant cet arrangement avec leur propre intérêt, et en les aidant, s'il est nécessaire.
Mais, on attendant, la sagesse du gouvernement peut y suppléer de quelqu'autre manière; et dans les temps mêmes où ra[)provisionnement d'obligation chez les boulangers, ou tout autre enfin qu'on aurait adopté, paraîtrait superflu, on ne manquerait pas, sans doute, de s'informer, sans éclat, des blés qui existent à portée de Paris, afin qu'il n'y eût jamais la plus petite chance ouverte à de grands inconvénients.
Quelque idée qu'on se fasse de la puissance de l'iutérêt personnel.
352 M'CîvER.
le résultat probable de ses eombinaisons dispersées ne peut jamais inspirer qu'une confiance abstraite , et ce genre de confiance ne doit jamais dispenser des précautions de la sagesse; mais souvent plus on a joui de ces précautions, plus on est facilement ingrat envers elles; l'effet d'une habile administration est de se confondi'c en quelque sorte dans l'ordre naturel des choses ; de manière que la main qui encourage, qui retient, qui répare, n'étant plus aperçue, on oublie ses services , et l'on attribue au iiasard , ou au résultat indispensable des circonstances, le repos auquel une longue habitude nous rend insensibles. Je crois que ces réflexions générales peuvent s'appliquer avec justice, à la sage administration de la police des grains dans la capitale, depuis un grand nombre d'années. Combien ne doit-on pas, sans le savoir , à une vigilance intelligente et continuelle , qui , en se voilant, pour réussir, des apparences du calme et de la sécurité , semble renoncer, pour faire le bien, aux hommages de la reconnaissance?
Il me semble qu'un des raisonnements qui rend indifférent , en général, sur les précautions en matière de subsistances, c'est l'idée où l'on est, que la cherté ne s'établit que par l'effet de rapports inhérents à la nature des choses, rapports qu'il est impossible de contrarier; mais cette idée ne me paraît pas juste.
Dans le temps même d'une année médiocre, si tous les blés de la récolte nouvelle, joints à ceux qui restent de la précédente, pouvaient être mis en évidence, ou partagés également , il est très-probable qu'il n'y aurait presque jamais d'inquiétude , ni de cherté ; mais les rapports entre les quantités et les besoins sont ignorés, l'on ne s'en fait une idée que par conjectures, et c'est le résultat variable de ces conjectures, qui augmente ou modère les prétentions des vendeurs.
Les prix sont donc un composé de réalité et d'imagination. Une récolte médiocre survient, c'est un motif réel de renchérissement ; mais ce motif, n'est-ce pas l'imagination qui l'évalue? et cette imagination ellemême, qui l'excite? qui la conduit? c'est l'esprit d'imitation, c'est l'exemple. Voilà nos maîtres, à nous enfants superbes, et nos maîtres en toutes choses, on ne peut un instant se le dissimuler ; ainsi, dans plusieurs circonstances, les prix peuvent être menés comme les opinions.
Ces réflexions suffisent pour développer l'influence que doivent avoir sur le prix des grains les précautions du gouvernement. Les approvisionnements sont donc utiles, et pour suppléer sans contrainte aux moments passagers de disette, et pour arrêter quelquefois l'excès d'une hausse par des ventes à prix modéré, et par la force de l'exemple.
Mais, en même temps, je ne pense point que les approvisionnements de la capitale, doivent être destinés à y entretenir continuellement, par des ventes au rabais, un prix plus modéré que les circonstances générales ne le permettent. Ces opérations sont ync sorte deconiininf. uni eu
l,ÉCrSLATION ET- COMMEUCE DES GRAINS. 353
eiïlraîne beaucoup dautrcs ; car tandis que dune main on arrête le cours naturel du pv'w des blés dans Paris, il faut de l'autre y attirer cette denrée par la force ; au lieu que tous ces elforts et toutes ces sollicitudes diminueraient naturellement , si peu à peu l'on s'y habituait à payer le pain aussi cher qu'ailleurs , et, rejetant toute vile circonspection, j'ajouterai que rien ne serait plus raisonnable.
Assez de motifs inévitables agrandissent la population de la capitale, sans qu'on y attire encore du monde inutile par des sacrifices ; et l'on devrait renoncer avec grandeur à ces acclamations populaires, qui ne peuvent être achetées que par le renversement de l'ordre ; ces acclamations, d'ailleurs , ne peuvent jamais être l'effet assuré du bas cours du blé, dès qu'il est permanent ; ce n'est que dans les mouvements que le prix fait vers la baisse, et quelque temps encore après s'être arrêté, que le peuple peut se réjouir ; car le prix de la main-d'œuvre imitant dans sa raarcbc celui des subsistances', les hommes de travail sont bientôt ramenés à la condition dont ils étaient sortis ; condition qui leur est assignée par leur concurrence, et par la force irrésistible de la propriété.
11 ne faut doue point se laisser guider par des considérations partielles, et faire des sacrifices à des motifs étrangers à l'ordre des choses. On doit observer, au contraire, que Paris est la ville de France où le blé devrait être au plus haut prix, parce que celui du travail peut y être cher sans aucun inconvénient; car en même temps que cette capitale est le centre des plus grandes richesses, elle n'est ville de commerce avec les pays étrangers, que pour des fabriques dont le goût et la perfection sont le principal attrait, et qui n'ont pas besoin d'être favorisées par le bas prix de la main-d'œuvre; cette circonstance est encore moins nécessaire pour garantir les autres travaux du peuple d'une concurrence extérieure, puisque ces travaux exigent la présence des ouvriers; toute leur industrie étant consacrée aux commodités et au luxe des hommes riches que Paris rassemble, et que cette ville fameuse attire encore sans cesse de tous les bouts de l'univers.
Mais il faut respecter l'habitude en matière de subsistance; en sorte que, lors même qu'on trouverait ces diverses observations raisonnables, il ne faudrait les adopter dans l'exécution qu'avec une grande lenteur et un ménagement infini.
Dans tous les pays où le peuple, sans être abruti par l'esclavage, ne se mêle ni des lois ni des affaires, il est difficile de raisonner avec lui, et dangereux de lui commander sans ménagement ; il faut le conduire comme un enfant sensible, employer avec lui plus de dextérité que de force, l'habituer avant d'oj^donner, l'amener et non le contraindre.
(Mélanges, t. n.) 23
CHAP. X. — SUR l'Époque qu'il faut choisir pour l'établissement d'une nouvelle loi sur les grains.
C'est en vain qu'on se fie à la puissance du raisonnement, l'événement sera toujours le guide de l'opinion des hommes ; c'est un instituteur que tout le monde entend, qui n'excite ni la haine ni la jalousie, et avec lequel chacun s'imagine toujours avoir contracté des liaisons par sa prévoyance.
il est donc conforme à la sagesse de ne jamais faire une nouvelle loi sur les grains, lorsqu'on prévoit que des circonstances inévitables exciteront un mouvement dans les prix, contraire au vœu public; caries hommes ne prendront point la peine de séparer ce qui dérive des récoltes, de ce qui appartient à îa loi.
Il vaut mieux alors modifier un peu celle qui existe, ou tempérer ses abus par le pouvoir administratif, et saisir, pour l'établissement d'une loi nouvelle, les circonstances qui peuvent la servir dans l'opinion publique, ou la défendre du moins dans sa naissance, contre les insultes de l'événement.
Cette opinion publique affaiblit ou fortifie toutes les institutions humaines ; il eu est peut-être qui, par leur clarté, leur haute sagesse et leur nécessité surmontent tous les obstacles, et résistent aux contradictions momentanées de l'expérience ; mais les principes sur lesquels on fonde la plupart des institutions économiques, sont tellement abstraits, que la sagesse de ces lois ne pourra jamais être généralement démontrée, et qu'elles auront toujours besoin d'être défendues par le temps et par le succès.
11 n'y a cependant qu'une vérité en économie politique comme en toute autre science; mais qui peut être sur de l'atteindre? qui peut soumettre à sa seule pensée cet amas inquiet de sentiments, de passions et de volontés? Ah î combien de ménagements, de soins et de sacrifices, ne sont pas encore nécessaires à l'administrateur persuadé, quand il veut faire sortir les hommes de leur habitude î
La précipitation convenait aux législateurs de ces pays sauvages, qui vivaient sous des coutumes barbares ; mais dans les États policés de l'Europe, et en Trance surtout, il est peu d'institutions économiques, où quelques avantages ne soient joints à des inconvénients, et il y a bien plus à démêler qu'à détruire.
Malgré toutes les plaintes qui ont existé et qui existeront, hélas ! éternellement, parce que les lois de propriété condamnent la partie la plus nombreuse d'une nation à n'avoir que le nécessaire , on ne peut se dissimuler que îa prospérité de la France ne soit plus grande qu'elle n'a jamais été; sa population et sa richesse, ces deux mesures générales et certaines, suflisent jutur en convaincre ; cette prospérité commande
LÉGISLATION BT COMMKIICE DES GRAINS. 355
beaucoup de circonspection dans les lois nouvelles ; car il ne faut jamais faire d'expérience d'anatomie sur les corps vivants'.
CHAP. XI. — SUR LA MANIÈRE d'ÉTUDIER LA QUESTIOIV DES GRAINS,
ET l'Économie politique en général.
C'est une belle. idée que d'appeler tous les hommes à la discussion des ve'rités utiles , et c'est un signe de grandeur que de la permettre ; mais que tous ceux qui se présentent à ce noble concours , n'oublient jamais qu'il est des vérités qui se changent en erreurs, selon la manière dont on les étudie ; toutes celles de l'économie politique , qui ftennent à l'administration, sont surtout faciles à travestir ainsi; elles sont composées d'une multitude de rayons dont ou ne peut connaître l'action et la puissance qu'en les rassemblant dans sa méditation. Mais l'art du sophiste est un prisme qui les sépare et les décompose; toutes les fois qu'on l'emploie , on multiplie à sou gré les erreurs et les contradictions; et l'on imprime aisément aux portions dispersées d'un grand ensemble, le caractère et la forme qu'on veut leur donner.
C'est la question des grains qui prête surtout à la subtilité du raisonnement; les grands principes auxquels elle tient, ont des conséquences tellement éparses et multipliées, qu'il est infiniment facile de séparer les idées principales de leurs rapports, et de susciter, en quelque manière, les effets contre leurs causes.
Quand on étudie ces matières de bonne foi, l'on ne doit jamais suivre servilement aucune trace, et ce n'est point comme à un guide impérieux qu'il faut avoir recours aux idées des autres, mais comme à un objet de comparaison utile après ses propres recherches ; car ce n'est que par la seule force de la méditation , qu'on peut se rendre maître des vérités abstraites de l'économie politique; ce n'est qu'à ce prix qu'elles s'attachent à notre entendement, et deviennent comme une propriété de notre esprit.
Je conseillerais encore d'écarter pendant longtemps , dans l'examen de la question des grains, les idées de monnaie ; cette invention, si commode pour le commerce, a rejeté sur sa théorie tout l'embarras dont
• Il ne faut jamais faire d'expériences d'anatomie sur les corps vivants. — Si l'on suivait ce précepte à la lettre, on ne tenterait jamais aucune innovation, on s'en tiendrait toujours aux errements anciens. Quand l'expérience est douteuse, il est bon, assurément, d'hésiter avant de la tenter ; mais quand elle s'appuie sur des principes incontestables, sur des principes dont la vérité peut être mathématiquement démontrée, pourquoi hésiterait-on? J'oubliais que M. Necker n'admet pas de principes en économie politique, j'oubliais qu'à ses yeux tout est empirisme dans cette science. Cela explique ses hésitations, de même que l'absence d'une boussole dans un navire explique les hésitations du capitaine sur la direction .i suivre. G. de M.
356 NKCKEtl.
elle a délivré sa pratique ; il ne faut unir les observations sur l'effet de l'argent à l'élude des principes généraux , qu'après avoir considéré les rapports politiques qui existeraient sans ce signe adopté par toutes les nations, mais qui n'est toutefois que l'expression des biens véritablement utiles ou agréables aux bommes.
11 faut ensuite se préserver soigneusement de ces illusions de Tamourpropre, qui nous persuadent que nous avons tout vu, quand nous avons regardé quelques instants ; et qui, nous ceignant de lauriers à l'entrée de la carrière, nous dispensent de la parcourir.
Quelquefois aussi, pour atteindre à la vérité sans effort, on la sépare des passions des hommes , on la garde captive entre quelques principes qu'on a posés soi-même, et l'on croit avoir vaincu toutes les difficultés qu'on s'e^t dissimulées. Il me semble alors qu'on imite ces chasseurs paresseux ou novices, qui attachent au pied d'un arbre l'animal qui les eût défiés dans la plaine, et dans cet état d'immobilité, s'il n'échappe plus à leurs coups, ils croient à leur adresse et leur habileté.
Il arrive encore souvent qu'aux premières découvertes que fait notre esprit, il s'arrête pour les développer aux autres , pour les agrandir à leurs yeux , s'il le peut , et pour disputer sans relâche sur le degré de gloire qui lui revient. Cette petite manière s'oppose à tous les progrès , qui ne sont jamais que le prix de la constance des observations, et de l'opiniâtreté de la pensée.
Enfin, on néglige trop les détails dans toutes les questions d'administration ; comme s'ils étaient au-dessous de notre nature ; comme si de vastes ressorts pouvaient seuls nous mouvoir ; comme si celui qui se croit le plus libre n'était pas habituellement dans les liens d'une multitude de fils qui le gouvernent sans qu'il s'en doute. Cependant, c'est la connaissance de ces divers détails qui donne quelquefois tant d'avantage aux hommes médiocres , et qui leur assujettit souvent, jusqu'au génie même, lorsqu'il veut accomplir ses desseins.
Il faut se garantir de ces différents écueils , pour étudier avec succès les questions arbitraires qui sont applicables à l'administration , et qui doivent ainsi réunir le penser et \c parfaire. C'est faute d'une juste inquiétude, que tandis qu'on ne tient souvent qu'un fantôme , enfant de sa faiblesse ou de son imagination , on se croit possesseur de la science économique et de la source de toute lumière.
Mais de longtemps cette persuasion n'appartiendra légitimement à personne; et ceux qui ont beaucoup médité sur ces objets, hésiteraient de communiquer leurs réflexions, s'il n'était pas permis de le faire avec un sentiment de doute et de défiance. Mais pourquoi ne l'oserait-on pas ? S'il est des erreurs qui approchent les hommes de la vérité , on peut encore, en se trompant, espérer d'être utile.
LÉOISI.ATK» KT COMMERCK DES GRAINS. 3o7
CHAP. XII. — co>CLLSio:v.
Eli arrètaiu sa pensée sur la société et sur ses rapports , on est frappé d'une idée générale, qui mérite bien d'être approfondie ; c'est que presque toutes les institutions civiles ont été faites pour les propriétaires. On est onVayé, en ouvrant le Code des lois, de n'y découvrir partout que le témoijinage de cette vérité. On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être parta2:é la terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre la multitude, comme ils auraient mis des abris dans les bois pour se défendre des bêtes sauvages. Cependant, on ose le dire , après avoir établi les lois de propriété, de justice et de liberté , on n'a presque rien fait encore pour la classe la plus nombreuse des citoyens. Que nous importent vos lois de propriété , pourraient ils dire? nous ne possédons rien. Vos lois de justice ? nous n'avons rien à défendre. Vos lois de liberté ? si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons,
Cne grande vérité cependant s'élève de ces réflexions; c'est que les institutions politiques et les lois d'administration sont presque les seules qui défendent le peuple. Une distribution sage et paternelle des impôts, des lois intelligentes sur la circulation des grains, les soins continuels qu'on prend de l'indigence , les secours plus étendus qu'on répand dans les temps de disette ; voilà les dispensations salutaires qui ont le plus d'influence sur le sort de la multitude.
Ce n'est donc pas uniquement sur la justice des souverains que repose leur bienfaisance; c'est encore sur leurs talents, sur l'étendue de leurs lumières, et sur leur prudence; c'est encore sur leur vigilance continuelle, sur leur tendre inquiétude, et sur ces soins paternels que la loi de justice n'indique point, mais qui sont marqués en lettres de feu dans toute àme émue du bien de l'humanité. 0 vous qui gouvernez, n'oubliez jamais que la plus nombreuse partie des hommes ne fut point appelée à ia composition des lois; que, condamnée à un travail continuel, elle ne participe point aux lumières qui se répandent; en sorte que sa faiblesse et son délaissement réclament sans cesse votre tutelle. Ceux qui ont une part aux l>iens de la terre ne vous demanderont que liberté et justice; ceux qui n'ont rien ont besoin de votre humanité, de votre compassion, de lois politiques, enfin, (jui tempèrent envers eux la force de la propriété ; et puisque le plus étroit nécessaire est leur unique bien, le soin de l'obtenir, leur seule pensée; c'est surtout par la sagesse des lois sur les grains, que vous approcherez de plus près de leur bonheur et de leur repos.
Que la méditation ne cesse donc jamais de s'exercer sur cet important objet; puisse-t-il en résulter un jour une lumière générale et des vérités permanentes, qui, en assurant le repos et la prospérité de Vlilsitj
358 KECKER — LÉGISLATIOiN ET COMMERCE DES GRAINS.
deviennent, en même temps, la sau\e-garde des faibles contre les puissants.
Je les ai cherchées, ces vérités, sans esprit de parti, sans humeur et sans crainte ; mais je n'ose faire hommage que de mes efforts ; il en est une cependant dont je crois être siir , c'est que la modération est la condition essentielle de toute administration sage, et de toute législation durable, en matière de subsistance.
Je ne sais si cette modération peut réussir de même en matière d'opinions; ce que le sentiment nous a fait haïr, notre esprit le proscrit : et en suivant les traces de la vérité, sans l'outre-passer ; en se conformant à sa route onduleuse, souvent on ne plaît à personne ; il faut de l'excès pour entraîner, il faut un panache blanc pour se faire suivre ; les hommes aiment à classer toutes les opinions sous un mot de ralliement , et c'est ce mot qui les attache ou qui les éloigne. Mais peut-on aimer la vérité , et se prêter à tant de politique? De tous les sacrifices de sa pensée, le plus lâche, sans doute, est celui que l'on fait à la faveur publique, puisqu'il est toujours sans danger ^
' Tel est le livre de M. Necker. Beaucoup d'ordre et de méthode, une certaine chaleur dans le style, mais une absence complète de principes, une ignorance puérile des faits. Toujours l'auteur procède par des hypothèses, et le plus souvent ses hypothèses sont fausses. Nous avons cru inutile de le suivre pas à pas et de relever chacune de^ propositions erronées de son livre. Le lecteur en aura pu faire aisément justice. 11 est à regretter, seulement, que ces erreurs aient si longtemps gouverné le monde pour le malheur des peuples. Plus qu'aucun autre, le livre de M. Necker a contribué à égarer l'opinion sur l'importante question des subsistances. Ce livre, qui est l'erreur d'un philanthrope fourvoyé dans l'éronomie politique, a eu environ vingt éditions.
G. DE M