SUR
LA MORALITÉ, L'ACTIVITÉ ET LIiNDUSTRIE
MoNTvoN ( Jean-Bapliste-Robert-Aiiget, baron de) naquit à Paris le 23 tlecembre 1733. Son père était maître des comptes et possédait une fortune considérable. Jean-Baptiste Montyon fut successivement avocat au Chàtelet, conseiller au grand conseil , maître des requêtes, intendant d'Auvergne, de Provence, de la Rochelle, conseiller d'État, chancelier du comte d'Artois, puis membre de la société ro\ale de Londres. Dès les premiers troubles de la Révolution, il émigra et se rendit en Angleterre, où il résida jusqu'en 1815. Pendant cette période, il écrivit un grand nombre d'ouvrages, entre autres le livre que nous reproduisons : Quelle influence ont les diverses espèces d'impôts sur la moralité, l'activité et Vindustrie des peuples. Rentré en France, il ne s'occupa plus que d'oeuvres philanthropiques. Eu 1782, il avait fondé un prix de vertu et un prix pour le meilleur ouvrage qui aurait paru dans l'année, au jugement de l'Académie française. La Convention nationale ayant supprimé ces deux fondations dues à un émigré , Montyon les rétablit à son retour, et il fit en outre des dons considérables aux divers bureaux de charité de la capitale. M. de Montyon mourut à Paris le 29 décembre 1820, à l'âge de 87 ans. Son testament contenait les clauses suivantes :
« Dix mille francs seront mis en rente pour donner un prix à celui qui découvrira les moyens de rendre quelque art mécanique moins malsain , au jugement de l'Académie des sciences. — Dix mille francs seront mis en rente pour fonder un prix annuel en faveur de celui qui aura trouvé dans l'année un moyen de perfectionnement delà science médicale et do l'art chirurgiciil, au jugement de la même Académie. — Dix mille francs pour fonder un prix annuel en faveur d'un Français pauvre qui aur » fait dans l'année l'action la plus vertueuse. — Dix mille francs pour fonder un prix annuel en faveur du Français qui aura composé et fait paraître le livre le plus utile aux mœurs : ces deux derniers prix sont laissés au jugement de l'Académie française. » Montyon légua, en outre, 10,000 fr. à chacun des hospices des divers arrondissements de Paris, pour être distribués en secours aux pauvres à leur sortie de ces établissements. Ces sommes pouvaient être augmentées, selon l'état de la fortune laissée par le testateur. Or, à l'époque du décès de M. de Montyon, cette fortune n'était pas évaluée a moins de 5 millions. Sur la proposition de jNL Ch. Lacretelle, l'Académie française déci'ia que l'éloge de M- de Montyon
serait prononcé dans une de ses séances publiques. L'auteur de la proposition
fut chargé de rendre cet hommage à la mémoire du célèbre philanthrope.
Nous extrayons de l'éloge prononcé par M. Lacretelle dans la séance du 25
août 1821 quelques renseignements intéressants sur la vie privée de M. de
Montyon.
« Dans un concours où une Académie, n'ayant qu'un prix à décerner, avait distingué quatre ouvrages, trois prix furent successivement offerts dans trois lettres anonymes. Ou cherchait les trois bienfaiteurs parmi les plus puissants personnages ; il n'y en avait qu'un seul, et c'était M. de Montyon. On lui indiqua un jour un jeune littérateur dont les talents s'annonçaient avec éclat, et qui manquait des dons de la fortune. M. de Montyon lui fit offrir une pension , mais ne voulut point être nommé. « Je n'accepte le bienfait, dit le jeune écrivain , que sous la condition de connaître mon bienfaiteur. » Le combat dura quelque temps ; mais il n'y eut aucun moyen de fléchir ni la modestie de l'homme d'État, ni la délicatesse de l'homme de lettres.
» L'intendance de M. de Montyon , en Auvergne , fut un enchaînement de soins paternels, de combinaisons savantes et de bienfaits. Quand les fonds publics lui manquaient pour réparer un désastre local , il y suppléait par sa fortune. Dans une année de famine, il fit ordonner à ses frais des travaux publics pour l'embellissement de la ville de Mauriac. Tous les indigents reçurent par lui du pain, et la ville profita du malheur même qui avait désolé ses murs. Quand il quitta cette intendance, les habitants de Mauriac adoucirent leurs regrets, en élevant un obélisque à la gloire de leur excellent magistrat. Plus de trente ans après, en 1802 , cette même ville, où M. de Montyon faisait encore parvenir quelques secours du sein même de l'émigration , ne craignit pas de lui rendre de nouveaux honneurs publics.
» La religion, les lettres et la philosophie soutinrent l'âme de M. de Montyon dans l'exil. Il eut encore le moyen d'être bienfaisant sur la plage étrangère. Heureusement on n'avait mis en France qu'un séquestre tardif sur ses biens : il put sauver et transporter une grande partie de sa fortune. Ses besoins si bornés étaient encore réduits. Il ne vivait plus que de légumes, de fruits et de laitage. Cette abstinence pythagoricienne prolongea ses jours et entretint la sérénité de son àme ^ en fournissant de nouvelles ressources à sa bienfaisance. Alors ses dons, ou cachés, ou embellis par une délicatesse ingénieuse, vinrent chercher, dans de pauvres et obscures retraites, des familles françaises qui avaient autrefois pratiqué les mêmes vertus que lui.
» La Restauration seule rendit M. de Montyon à sa patrie. Les années s'étaient accumulées sur sa tète, sans lui faire sentir ni le poids ni les chagrins de la vieillesse. Les lettres ne lui avaient jamais été plus chères. Chaque jour il écrivait le journal de sa vie. En même temps il entretenait une correspondance active et noblement mystérieuse, avec tous les bureaux de bienfaisance. Il avait eu le malheur de survivre à toute sa famille : les indigents lui en formaient une nouvelle. »
Od a beaucoup exalté les prix Moutyon ; on a vu dans cette fondation le germe d'admirables institutions sociales; nous pensons qu'on leur a fait trop d'honneur ; quelques-uns de ces prix ont sans doute une incontestable utilité, ceux qui sont accordés aux livres les plus utiles aux mœurs et aux procédés de perfectionnement des arts ninlsains, par exemple; mais encore cette utilité ne nous semble-t-elle que transitoire. Si justice entière était rendue aux gens de lettres et aux inventeurs, si on accordait à ces deux catégories d'hommes utiles les mêmes droits sur les fruits de leur travail qui sont dévolus aux autres catégories de travailleurs; si, on un mot, la propriété littéraire et la propriété des inventions étaient pleinement reconnues comme les autres propriétés, alors un livre et une invention utile rapporteraient assez pour récompenser amplement leur auteur, et il serait superflu d'ajouter une récompense de surcroît à cette équitable rémunération du travail du littérateur ou de l'inventeur: la fondation de M, de Montyon ne saurait donc avoir une utilité réelle que jusque là; encore ne constitue-t-elle qu'un bien faible encouragement, eu égard surtout à l'impossibilité de rencontrer dans les juges à la fois les lumières et l'impartialité nécessaires pour distribuer les prix avec toute l'équité désirable. Quant au prix de vertu, n'est-ce point là véritablement une conception malheureuse, pour ne pas dire plus? La vertu, on l'a dit souvent, trouve en elle-même sa récompense; pourquoi lui donner un autre mobile? Un homme a été charitable, il a partagé son pain avec un plus pauvre que lui; voilà assurément une action noble et louable ! Mais celui qui l'a accomplie n'est-il pas amplement rémunéré par la satisfaction qu'il en a retirée; en donnant issue au sentiment le plus élevé de l'âme humaine, à la bienfaisance, n'a-t-il pas senti son cœur battre plus vite et son regard s'illuminer de l'éclair d'une joie sereine ? Est-ce que cet ineffable plaisir de l'âme n'est pas une rémunération suffisante? Si d'ailleurs elle ne suffisait point, si l'homme ne trouvait pas au dedans de lui-même une ample récompense de sa bienfaisance, nul ne secourrait son voisin, nul ne ferait acte de charité, à moins d'être assuré en retour d'une rémunération matérielle équivalente. Or, s'il en était ainsi, si la charité était fondée sur un autre intérêt que celui de la satisfaction intérieure de l'âme, ce ne seraient pas quelques milliers de francs par année, mais quelques centaines de millions qu'il faudrait donner en prime à la charité, pour que la charité se fit. Le prix institué par M. de Montyon est donc sans efficacité réelle comme encouragement à la bienfaisance. Au point de vue moral, il y aurait lieu peut-être d'en faire l'objet d'un reproche plus grave; peut-être serait-on fondé à dire qu'il corrompt la charité en lui proposant pour but une récompense matérielle, c'est-à-dire une récompense inférieure à celle à laquelle elle doit aspirer ; peut-être serait-on fondé à dire qu'il abaisse la bienfaisance. Mais arrêtons-nous, l'erreur de M. de Montyon a son côté respectable, et, à tout prendre, le fondateur du prix de vertu aurait pu faire un plus mauvais emploi de sa fortune.
308 NOTICE SUU M. W. MoMVON.
M. de Montyon a publié :
Éloge de Michel L'hôpital; discours qui a obtenu le second accessit du prix de l'Académie fr:inçaise en 1777. Paris, 1777, in-8° de 59 pages. Ce fut l'abbé Remy, avocat au Parlement, qui obtint le prix, et l'abbé Talbeit le premier
accessit. Mémoire présenté au roi par M?' le comte d'Artois, le prince de
Condé, le duc de Bourbon, le duc d'Enghien et le prince de Conti. Versailles, 17 88 in-80 de 1 5 pag^^s. Cette pièce est connue sous le nom de Mémoire des princes. L'abbé Morellet en a écrit la réfutation sous ce titre : « Projet de réponse à un Mémoire répandu sous le titre de : Mémoire des princes. » Décembre 1788, in-8" de 5t pages. — Rapport fait à S. M. Louis XVIII (sur les principes de la monarchie, contre le livre intitulé « Tableau de l'Europe , » par M. de Calonne) , imprimé à Coust;ince, et réimprimé à Londres. 17 96, ii^.go. — Examen de la constitution de France en 1799, et comparaison avec la constitution monarchique de cet État. Londres, 1800, in-8o de 159 pages. — Éloge de P. Corneille. Londres, sans date (1807), in-8° de 43 pages. Cet éloge fut envoyé au concours de l'Institut ^ mais la situation personnelle de M. de Montyon, qui habitait alors un pays en guerre avec la France, empêcha qu'il fût admis. — Quelle influence ont les diverses espèces d'impôts sur la moraine, l'activité et l'industrie des peuples ? Paris, 1808, in-8". Cet ouvrage fut écrit pour un concours de la Société royale de Gottingue; mais il ne fut point admis à cause de son étendue. — Exposé statistique du Tonkin, de la Cochinchine, du Camboge, etc., sur la relation de la Bessachère. Londres, 1811, 2 vol. in-8". Cet ouvrage fut réimprimé l'année suivante sous ce titre ; État actuel du Tonkin, etc. — Particularités et observations sur les ministres des finances de France les plus célèbres depuis 1660 jusqu'en 1792 ; précédées d'une Épitre dédicatoire aux mânes de W. Pitt. Londres, 1812, in-8o ; ouvrage curieux qui fut réimprimé à Paris dans la même année, mais sans l'épître dédicatoire. — M. de Montyon a écrit en outre, en collaboration avec Moheau : Recherches et considérations sur la population de la France, 2 parties en 1 vol. 111-8", 1778. Enfin M. de Montyon est auteur d'un Mémoire sur cette question : Quel jugement doit être porté sur le xviii® siècle? proposée par l'Académie de Stockholm. Ce Mémoire lui valut une médaille d'or. M. de Montyon a laissé aussi un grand nombre de notes et de manuscrits inachevés,
G. DE M