Bull, archéol. du Comité, 1905, clxxix-clxxxii
La présence de nombreux tombeaux, d'ossements humains et d'une inscription funéraire, dans le terrain défriché au bas des pentes, avait fait croire à M. le chanoine Leroy que tous ces objets antiques appartenaient à une seule et même nécropole de l'époque romaine. C'est comme tels qu'il en signala la découverte, d'abord dans YEcho d Hippone , puis, il y a quelques jours à peine, dans une Notice siu^ Hippone, p. 57 et suivantes, qu'il vient de faire paraître à Bône '.
En réalité, si bon nombre de poteries vulgaires, de monnaies et de menus objets proviennent réellement du mobilier funéraire de quelques tombes romaines de l'époque païenne, quatorze stèles, sur quinze recueillies en tout, et toute une série de vases de forme caractéristique, remplis d'ossements d'animaux incinérés, ont un caractère punique et non romain, votif et non funéraire.
Les stèles, en pierre calcaire du pays sommairement dégrossie, sont toutes anépigraphes, mais ornées de dessins et de figures symboliques, le plus souvent en relief, rarement en creux, qui ne laissent aucun doute sur leur destination. Il y en a jusqu'ici quatorze. Trois sont seules de leur espèce : 1° une dalle avec une couronne entourée de quatre palmes ; 2° une stèle triangulaire avec le symbole dit de Tanit, flanqué du caducée ; 3° une dalle gravée en creux d'un bélier couché entre deux palmes, au-dessous de trois rosaces disposées en triangle.
Les onze autres stèles forment une série très typique. Dix n'offrent de figures que sur une de leurs faces ; une seule est sculptée sur les deux faces. Toutes pré-
\. Imprimerie Thomas, 1 vol. in-i2.
sentent l'image d'un dédicant, le plus souvent un homme (10), rarement une femme (2), généralement vêtu (8) d'une tunique, parfois au contraire entièrement nu avec le sexe très accusé (4). Ce personnage, debout au centre du tableau, tient toujours d'une main, sauf une fois, une grappe de raisin (H), puis de l'autre main des attributs divers : le gâteau en croissant à extrémités croisées (5), la palme (1), la couronne (2), le vase. A ses pieds est souvent un bélier (?) couché, ou à demi tourné vers lui, ou sautant après lui pour grappiller les raisins qu'il tient dans un pan de sa tunique. Le plus souvent, le travail est très barbare. La stèle la mieux sculptée, qui dénote un art assez avancé et contemporain de l'époque romaine (premier ou second siècle de notre ère), représente, dans une niche arrondie, un dédicant debout et bien drapé, portant dans un pan de son vêtement, qu'il relève et serre contre son ventre, un amas de grappes de raisin. A ses pieds est figuré, à droite, un gâteau en 8 appuyé contre un cep ; à gauche, un bélier (?) est couché auprès d'un autre cep.
En même temps que ces stèles, ex-voto qui devaient être fichés verticalement en terre dans le temenos à ciel ouvert qui entourait le sanctuaire punico-romain occupant le sommet de la colline d'Hippone, ont été recueillis un grand nombre de vases présentant une forme caractéristique, qui n'a rien de romain, et qui rappelle au contraire les poteries proto-puniques des nécropoles primitives de Carthage, sans pourtant se confondre avec aucune d'elles. Ce sont des pots sans anse, en terre rouge bien cuite, de forme ovoïde et trapue, sans col. L'orifice, assez large, est cerné d'un bourrelet plal
et horizontal, qui recevait un couvercle fait d'un disque légèrement bombé, la concavité tournée vers l'extérieur.
Beaucoup de ces vases ont été trouvés remplis d'ossements incinérés, provenant de menues victimes, principalement d'oiseaux.
En résumé, de la présence, sur un même point, de tous ces ex-voto se rattachant à une même série très caractéristique, l'on peut conclure, à ce qu'il me paraît, à l'existence au sommet de la colline d'Hippone d'un sanctuaire punico-romain ; la fondation de ce temple remonte sans doute bien avant l'occupation romaine, au temps où, sur les lieux hauts et bien dégagés qui dominaient les riches plaines à blé de l'Afrique et de la Numidie, se dressaient des autels à ciel ouvert où les prêtres de Baal Haman égorgeaient les victimes fournies par la piété des fidèles. Mais il semble être resté très longtemps fréquenté et avoir servi à la célébration du culte de la divinité africaine, sans doute romanisée sous le nom de Saturne, mais gardant ses rites et son individualité propres, jusqu'au milieu du ine siècle de notre ère.
Les documents recueillis jusqu'ici ne nous renseignent pas davantage. Mais peut-être pourrait-on en augmenter le nombre, et faire quelques trouvailles plus explicites, en reprenant les fouilles faites à fleur de terre et sans aucune préoccupation archéologique par le propriétaire actuel du terrain, et en recherchant méthodiquement toutes les traces de constructions qui pourraient déceler l'existence du temple ou de l'autel autour duquel devaient être groupés les ex-voto.
M. Gauckler a communiqué en outre les photogrn-
phies et estampages de trois stèles puniques trouvées à Garthage. — Renvoi à M. Berger.
Par M. Philippe Berger.
M. Gauckler a adressé à M. le Directeur de l'enseignement supérieur la lettre suivante :
« J'ai l'honneur de vous adresser ci-joints la photographie et l'estampage de trois stèles votives puniques que nous venons de découvrir à Garthage. La première présente au sommet un fronton accosté de deux acrotères et orné d'une rosace à 8 pétales ; au-dessous, une rangée de dents de scie entre deux barres, puis les quatre lignes de la dédicace.
« Les deux autres stèles sont brisées en haut et en bas; il ne subsiste qu'une partie de l'inscription, qui est gravée chaque fois sur cinq lignes.
« Nous avons recueilli ces documents de l'époque préromaine dans les ruines du théâtre, en même temps qu'un certain nombre de stèles funéraires à bas-reliefs et de poteries du ne ou me siècle avant notre ère, provenant de la nécropole punique de basse époque sur laquelle fut installé le théâtre romain de Garthage, au commencement du second siècle de notre ère. »
Les inscriptions elles-mêmes ne présentent pas d'intérêt; ce sont des ex-voto à Tanit et Baal-Hammon, analogues à tous ceux que nous connaissons déjà. L'écriture en est molle et négligée et n'indique pas une époque reculée.