‹ Nécropoles puniques de CarthageChapitre 87 sur 220 · Bull, archéol. du Comité, 1899, clxxi-clxxii · texte numérisé non relu

Bull, archéol. du Comité, 1899, clxxi-clxxii

J'ai pu constater la parfaite exactitude de tous les renseignements contenus dans cet article, ayant eu l'occasion de recueillir, moi-même ou par mes agents, à diverses reprises, sur la plage resserrée qui s'étend au pied de la colline escarpée de Bordj-Djedid, de menus débris de bijoux d'or, très variés de forme, de grandeur et de caractère : tiges, crochets et torsades, chaînettes et pendeloques, globules et olives, perles, chatons, el enfin deux anneaux d'or. Le premier, une bague d'enfant, petite et légère, a 0 m. 012 de diamètre, et pèse 0 gr. 8 : c'est un anneau plat, s'élargissant au sommet pour former un chaton, sur lequel est sommairement gravée au trait une palmette grossière. Le second, au contraire, est une véritable œuvre d'art. Il pèse 1 gr. 2 et a 0 m. 016 d'ouverture. L'anneau proprement dit est une tige d'or assez mince, et large de 0 m. 015 seulement ; le chaton est beaucoup plus épais (0 m. 015) [?] — c'est un ovale deO m. 009 de longueur et deO m. 007 de largeur. Il présente, ciselée en plein métal et en creux, une charmante tête de Gérés, tournée à gauche, qui rappelle beaucoup l'effigie habituelle des monnaies de Carthage.

Le P. Delattre n'a pas cru devoir se prononcer sur la date et le caractère de ces bijoux. Pour moi, après avoir examiné avec soin ceux qu'il a recueillis et que j'ai pu étudier au musée Saint-Louis, et les avoir comparés à ceux que j'ai moi-même déposés au musée du Bardo, je crois pouvoir affirmer en toute certitude qu'ils ont Ions la même origine et soul les uns et les autres de fabrication punique.

Tout le prouve : la pureté de for, à 24 carats, le soin apporté à L'exécution de ces objets, dont quelques-

uns sont de véritables merveilles de iinesse et d'élégance; le procédé d'ornementation si caractéristique, qui consiste à grouper des globules presque imperceptibles en pyramides, en triangles, en anneaux, en cylindres et en cubes ; enfin, le style gréco-punique de la tête de Gérés que je viens de décrire, et la forme même de l'anneau sur le chaton duquel elle est gravée.

La présence de ces objets sur la plage de Bordj- Djedid, à Dermech, — et non ailleurs, j'insiste sur ce point, — s'explique de la manière la plus simple. Les vagues qui déferlent avec violence, surtout pendant les tempêtes d'équinoxe, contre la falaise de Bordj-Djedid, rongent sans cesse le littoral et provoquent chaque année de nouveaux éboulements. C'est à l'un de ces éboulements, survenu à la suite d'une terrible tempête, au mois de novembre 1897, que je dois la découverte de la nécropole punique du 111e siècle que j'ai eu l'honneur de vous signaler en son temps. La faille produite par le détachement brusque d'un pan de la falaise, fit apparaître les puits et les caveaux de deux tombeaux puniques, dont le mobilier funéraire est aujourd'hui au musée du Bardo. D'autres tombeaux ont certainement été détruits auparavant de la même façon, et leur contenu, précipité dans la mer, a été délavé et dispersé par les vagues : les objets légers ont été emportés au large, les poteries fragiles ont été brisées en tessons, qui apparaissent de tous côtés sur la plage ; les petits bijoux, faits d'un métal dense et pesant, se sont immédiatement enfoncés dans le sable, que les indigènes tamisent avec soin pour les recueillir aujourd'hui.

Quant aux plombs de commerce ou de douane, dont

j'ai également recueilli un certain nombre sur le rivage de Dermech, leur présence à cet endroit me paraît un argument singulièrement probant pour affirmer l'existence, immédiatement au Sud du promontoire de Bordj- Djedid, qui devait s'avancer autrefois beaucoup plus avant dans la mer et servir de rempart protecteur contre les vagues du large, d'un grand port de commerce.

L'existence de ce bassin ne saurait être mise en doute, à l'époque romaine, puisque les murs du quai subsistent encore ; mais il me paraît d'origine plus lointaine. C'est là, à mon avis, que les premiers Phéniciens ont débarqué pour prendre possession du sol de Carthage ; c'est sur la plage de Bordj-Djedid, à Dermech, qu'ils ont installé leurs premières demeures, et tout près de là, leurs premiers tombeaux, ceux que je fouille en ce moment.

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