‹ Négociations relatives à l'établissement de la maison de Bourbon sur le trône des Deux-Siciles (volume 2)Chapitre 3 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Troubles à Naples — Coup il'œjl rétrospectif sur le gouvernement des vice-rois

— Conspiration de la Macchia — Le baron de Chassinet — Découverte du complot — Relation as événements des 23. 24 et 25 septembre 1701

— Procès des rebelles — Mort de D. Giuseppe Capece — Le prince de Chiusano — Arrivée de Philippe V à Naples — lettre de M. d'Herbault.

Philippe d'Anjou, proclamé Roi sous le nom de Philippe V, fut reçu avec enthousiasme par ses nouveaux sujets qui voyaient en lui le prince de leur choix. Il fit son entrée solennelle à Madrid, le 16 avril 1701 , au

milieu des démonstrations de la joie la plus bruyante. A Naples (1) seulement quelques troubles éclatèrent, et voici dans quelles circonstances.

(1) « Le royaume de Naples est la partie la plus méridionale de l'Italie ; on la divise en quatre grandes parties , et chacune de ces trois parties en trois provinces : l°laTerre de Labour, composée de laTerre de Labour propre, de la Principauté citérieure et de la Principauté ulté-

Naples appartenait à FEspagne depuis Ferdinand le Catholique. Conquise par Tépée du fameux Gonzalve^

Heure ; 2** F Abruzze, composée de T Abruzze citérieure et de l' Abruzze ultérieure et du comté de Molise ; 3° la Fouille, qui comprend la Capitanate, la Terre de Bari et la Terre d'Otrante; 4° la Calabre, qui cootient la Calabre citérieure, la Calabre ultérieure et la Basil icate. Ces douze provinces et quelques îles voisines composent le royaume de Naples, qui est le plus agréable et le plus délicieux pays de l'Europe.

« Quoique le royaume ne soit pas d'une grande étendue, il renferme néanmoins \ 27 villes qui ont titre d*évêché, et 20 autres avec archevêché. Le revenu de l'État monte à douze millions d'Italie. Les Français, les Aragonais et les Espagnols, qui Tout gouverné les uns après les autres , Tout tous tenu comme un fief du Saint-Siège, en reconnaissance duquel on présente au Pape, la veille de Saint-Pierre, unehaquenée blanche de sept mille ducats d'er. Parmi les merveilles qu'jon trouve dans le royaume de Naples, on met le Mont Vésuve, le Mont Cassin, les lieux délicieux de Pouzzoles, etc.

a La ville de Naples, capitale du royaume de ce môme nom, est un des plus fameux ports de mer de la Méditerranée. On prétend que cette ville est beaucoup plus ancienne que Rome, ayant été fondée par les Grecs, sur lesquels les Romains s'en rendirent les maîtres ; mais, dans le déclin de l'empire romain, les Goths s'en emparèrent et en furent ensuite chassés par Bélisaire. Les Lombards l'occupèrent quelque temps ; les Grecs leur succédèrent en l'an 829 ; les Sari'azins la prirent et la gardèrent 80 ans. Les Normands la leur ôtèrent et la possédèrent 4 65 ans, après lesquels la couronne des Deux-Siciles passa dans la maison de Souabe, en 44 94, et y resta jusqu'en 4263, que Charles d'Anjou en fut investi. Les Vêpres Siciliennes, qui arrivèrent le jour de Pâques de l'année 4 282, où tous les Français qui étaient en Sicile furent égorgés dans les églises pendant le service divin , cette perfidie, dis-je^ fit perdre la Sicile à Charles d'Anjou ; mais lui et sa postérité restèrent maîtres de Naples jusqu'en 4440, que Jeanne adopta Alphonse d'Aragon, puis Louis d'Anjou et ensuite René son frère, et sur qui les Aragonais l'usurpèrent.

elle devint une province séparée , gouvernée par des viee-ït)is. On a peut-être exagéré les calamités de leur

« Charles VHI et Louis XH, rois de France, en firent la conquête et conservèrent Naples jusqu'à ce que Ferdinand de Cordoue en chassa 1^ Français en 1503, et l'assura à Ferdinand, roi d'Aragon et de Castille ; et c'est depuis ce temps-là que les Espagnols possèdent ce royaume.

f La ville de Naples est défendue par trois forteresses ou châteaux ; celui de Saini-Elme fut bâti par les Normands sur le haut d'un rocher escarpé au septentrion de la ville ; Chartes V, empereur, en fit augmenter les fortifications et le nomma la Bride de Naples. La seconde forteresse, qu'on nomtne le Château de l'OEuf (Castel del Uovo)^ est bâti sur un écueil à deux cent vingt pas de la terre ferme, et communique à la ville par une chaussée assez étroite : on le nomme aussi le Château Normand, parce que ce furent les Normands qui en firent une forteresse. La troisième citadelle s'appelle le Château Neuf {Castel- Nuovo) ; il fut construit sur pilotis au rivage de la mer, par Charles !•', frère de saint Louis; mais Alphonse I", roi d'Aragon, qui en connaissait l'importance, le fit fortifier extraordinairement. Il y a dans plusieurs autres quartiers des tours et autres ouvrages fortifiés, qui, s'ils étaient munis de provisions de bouche et de guerre, et de troupes fidèles et bien intentionnées, pourraient défendre la ville contre une armée de 60,000 hommes, ou, si elle venait à se révolter et à y introduire des ennemis, les batteries de ces forteresses réduiraient en cendres la plus grande partie de la ville,

« Pour donner une idée de la grandeur de Naples, je remarquerai qu'elle a neuf milles de circuit, sans y comprendre sept faubourgs ; qu'on estime que le tout ensemble est peuplé d'environ 500,000 âmes ; que, dans la ville et ses faubourgs, il y a 36 paroisses, 70 autres églises desservies par des prêtres séculiers; 130 chapelles de confréries; 11 hôpitaux, 5 séminaires, 414 couvents d'hommes , 68 de filles, et qu'enfin les plus riches et les plus belles églises d'Italie sont celles de Naples II y a de très-belles fontaines, dont l'eau est fournie par des aqueducs qui y conduisent la petite rivière de Sebeto ; et c'est

administration. En histoire , plus quVn toute afutre chose, il faut se tenir en garde contre les partis pris. Or^ il est incontestable que si quelques-uns des délégués de la cour de Madrid laissèrent derrière eux de tristes souvenirs, la plupart furent des hommes sages, éclairés 1 quelques-uns même plus éclairés que leur siècle ; de ce nombre le comte de Ribagorza, Pierre de Tolède , lors de Tavénement de Charles-Quint à l'Empire ; après eux le cardinal Paceco, le duc d'Alcala, les comtes de Miranda , de Benavente et de Lemos. On s'étonne d'une réprobation si absolue , si unanime , quand on songe aux institutions de tout genre, aux monuments innombrables dont ils ont doté le royaume de Naples. C'est à eux qu'il faut rapporter les premières atteintes portées aux abus du droit d'asile ; c'est eux qui, les premiers, formulèrent dans les Deux-Siciles, dans une société toute féodale et toute aristocratique, ce grand principe des sociétés modernes, l'égalité devant la loi (1). Pierre de Tolède laissa son nom h cette avenue de palais dont Naples

par ces aqueducs qu'Alphonse H prit la ville eu 4442. Les rues sont larges et tirées au cordeau, sous lesquelles on a pratiqué un conduit, comme dans presque toutes les villes de Hollande, qui, recevant l'eau de la pluie et les immondices à travers des grilles de fer, vpnt les conduire dans la mer, et par ce moyen les rues sont toujours nettes. L'air y est doux et tempéré, et elle a été le séjour de plusieurs hommes illustres, comme Virgile, Tite-Live, Horace, Senéque, etc. »

(Journal historique sur les matières du temps, contenant aussi quelques nouvelles de littérature et autres remarques curieuses, N? de septembre 4707).

(I) Mémoires sur le royaume de Naples, par le comte Oiloff.

avait tiré du royaume de Naples plus de 80 millions de dueats , produits de gabelles , d'octrois et d'impôts extraordinaires. De là un mécontentement général parmi les classes inférieures j de là cette célèbre révolte de 1647 (1), commencée par le pêcheur Thomas Aniello, et finie misérablement avec le duc de Guise , sous le nom bâtard de royale république napolitaine.

Il ne faut pas se méprendre sur le caractère de cette insurrection et y chercher le développement d'une sorte d'esprit national complètement étranger aux préoccupations de ses auteurs. Le peuple en voulait aux impôts, et nullement au gouvernement espagnol. Quelques paysaus s'ameutent dans un coin de la capitale et demandent l'abolition de la taxe sur les fruits. Plu^ de gabelle! vive le Roi d* Espagne! tel est le cri des révoltés. L'insurrection va grossissant; elle se donne pour chef un homme de la plus vile populace et le massacre huit jours après. Voilà sa première phase. Le prince Toraldo veut régulariser le mouvement; le mouvement est plus fort que lui. Annese recueille alors son sanglant héritage pour le léguer un peu plus tard à un descendant de la maison

(i) Insurrection de JSaples en 4 647, par le duc de Rivas ; ouvrage traduit do Fespagnol et précédé d'une introduction, par le baron Léon d'Hervey Saint-Denys.

Nous recommandons à nos lecteurs cet important travail, plein de

faits nouveaux et d'épisodes du plus haut intérêt. UHistoire de la révolte de Masaniello, si peu connue quoique si populaire, ne pouvait trouver un plus éminent interprète et un traducteur plus consciencieux. (Paris, Amyot, 1849.)

d'Anjou. Voilà la seconde phase de l'insuiTection, tout à fait distincte de la première, ef où Ton arriva graduellement, non par un besoin d'indépendance ou de liberté, mais par la pente fatale des révolutions. Comme toujoui^, on avait dépassé le but. Après s'être insurgé contre le fisc, on s'insurgeait contre le souverain. L'émeute était devenue rébellion.

n semblait qu'au milieu de circonstances aussi critiques, le royaume de Naples dût être définitivement soustrait au sceptre de l'Espagne. Mais ce furent ces circonstances mêmes qui justifièrent sa politique ; elle était plus puissante qu'une révolution. Au lieu de risquer contre les rebelles le peu de forces dont il disposait, le duc d'Arcos ne songea qu'à se maintenir dans les châteaux, à gagner du temps, à négocier, entretenant avec succès l'animosité qui régnait entre le peuple et la noblesse. Quelques mois s'écoulent ainsi avec des alternatives diverses. Enfin D. Juan d'Autriche parait devant Naples à la tête d'une flotte espagnole, et au nom de Philippe IV, dont il tient ses pleins pouvoirs, il déclare que tous les impôts sont abolis.

Qu'arriva-t-il alors? Ce qu'avait prévu la cour de Madrid, et ce que tout le monde aurait dû prévoir. Il arriva que le peuple crut avoir remporté une victoire et qu'il s'aperçut bientôt combien cette victoire lui était funeste ; que ce mom(;nt de triomphe, qui trompa les plus clairvoyants, devint la sourae de la misère publique. La. noblesse et la bourgeoisie se tit)uvant ruinées en tout ou en partie par la suppression des revenus qui les faisaient vivre, une perturbation pro-

fonde s'introduisit dans le commerce intérieur. Qu'arriva-t-il enfin? La ichose la plus étrange, la plus extraordinaire et dont il n'y a peut-être pas d'exemple dans ^histoire de l'Europe : il arriva que ce même peuple qui avait combattu avec tant d'opiniâtreté pour l'abolition des impôts, ne l'eut pas plus tôt obtenue qu'il se vit forcé d'en demander le rétablissement. Les Napolitains les plus sensés comprirent qu'il n'y avait pas d'autre moyen de rétablir le commerce et la circulation dans le royaume, et c'est sur ce motif qu'est fondée la fameuse requête de 1631.

Depuis lors jusqu'à la mort de Charles II, dix vicerois se succédèrent à Naples. Ces cinquante-deux années, si pleines de calamités pour le reste de l'Europe, ne furent guère troublées dans ce royaume que par les calamités naturelles de la disette et des tremblements de terre. En 1700, le duc de Medina-Cœli fit proclanaer Philippe V, qu'on reconnut sans difficulté et dont l'avénement n'eût été le prétexte d'aucune agitation, si la politique autrichienne, en flattant quelques ambitions mécontentes, n'eût essayé de soulever les Deux-Siciles contre leur nouveau souverain.

On se rappelle que l'Empereur avait formellement refusé d'adhérer au dernier traité de partage. Son irritation fut extrême quand il vit passer dans la maison de Bourbon le vaste héritage de l'Espagne et des Indes. Le premier, il rompit avec la France ; oubliant sans doute que la convention secrète de 1668 avait implicitement reconnu les droits du duc d'Anjou, il publia un manifeste dans lequel il argumentait des renoncia-

— notions de Marie-Thérèse et d'Aune d'Autriche pour établir Tinhabileté à hériter qui fi'appait son compétiteur, n prétendait recueillfr la succession tout entière, non plus au bénéfice de l'archiduc Charles, mais pour la réunir h la couronne impériale. Dès le mois do juin 1701, ses troupes entraient en Lombardie, aux ordres du prince de Savoie, si fameux sous le nom do prince Eugène. En même temps, et pendant que ses anobassadeurs, qui venaient de signer avec la Prusse le célèbre traité de la Couronne^ agissaient activement auprès des cabinets et des cours , aiguisaient les ressentiments d'une jeune dynastie nouvellement greffée sur le vieux trône des Stuarts, les craintes d'une république voisine, privée de toute barrière contre la France, négociaient avec la maison de Hanovre la création d'un neuvième électoral qui lui assurât un pied en Allemagne, promettant tout en échange d'hommes et d'argent : Léopold guettait dos yeux, comme une proie facile, la riche et fertile province de Naples. Les souvenirs encore récents de la grande insurrection, la légèreté des natures méridionales, les ouvertures de quelques gentilshommes dévoués à l'Autriche ou ennemis de la France, lui firent croire qu'il serait possible d'enlever au gouvernement esJ)agnol la domination des Deux-Siciles. Deux colonels au service de l'Empire, l'un et l'autre Napolitains, D. Giovanni Caraffa et D. Carlo di Sangro, un prince romain, le duc de la Caserte, possesseur de fiefs considérables en Calabre, furent les premiers agents de la conspiration. Le comte de Lamberg, ambassadeur

d'Autriche auprès du Saint-Siège , et le cardinal Grimani, protecteur de l'Empire dans la même cour, eurent mission d'en diriger les fils, de concert avec un certain M* de Chassinet ou Chassignet , neveu du baron de l'Isola, qu'on envoya à Rome pour les seconder.

€ On ne pouvait rien faire de meilleur pour fomena ter une rébellion que de nommer à ce dessein celui « qui, par sa naissance de femille rebelle, son habileté <( pour ménager des cabales, son adresse à manier les « esprits, sa parfaite intelligence dans les affaires d'Ita- (n lie, et sa fermeté dans les occasions périlleuses, « promettait un heureux su(;cès de la commission <i qu'on lui confiait.

<( Cet agent, d'une naissance assez obscure du comté A de Bourgogne, fut conduit dès le berceau par ses pa- « rents en Allemagne , qui s'y réfugièrent pour s'y <( mettre à couvert des poui*suites de la justice. Il passa <i sa jeunesse, partie dans le pays et partie en Flandre, <t où il eut le bonheur d'avoir de l'emploi et de s'en « être acquitté d'une manière à faire espérer beaucoup « de lui dans la suite. Il devint après secrétaire d'am- <i bassade et servit à Rome en cette qualité sous le prince « de Lichtenstein. Ce fut par ces différents degrés qu'il a acquit la connaissance des intérêts des princes, des <i mœurs et des usages des cours de l'Europe, et prin- « cipalement de la fine politique de celles d'Italie (1). »

(i) Lettres historiques au C. D. L. sur la conjtiration de Naples. Bibl. roy. mss. 737 suppl. ^

Une fortune relativement aussi brillante pour un personnage aussi obscur n'avait au fond rien d'étonnant quand on songe que son oncle, le célèbre baron do l'Isola, avait commencé par être cuisinier.

Les menées du cardinal Grimani n'échappèrent pas complètement aux ministres de France et d'Espagne ; mais ils manquaient de toute donnée précise sur le plan et la nature du complot. On çavait seulement que le duc de la Caserte armait ses vassaux et faisait secrètement des levées dans Rome. Don Antonio Buoncompagni , frère du prince de Piombino ^ mandait au vice-roi et à l'ambassadeur d'Espagne que des bandes armées passaient tous les joui^ par la route de San-Germano, se dirigeant vraisemblablement sur Naples ou dans les environs. L'ambassadeur d'Espagne et le cardinal de Janson réclamèrent alors auprès du Saint-Père l'arrestation du duc, et, peu de jours après, celle d'un prêtre, nommé Diaz, dont la conduite était plus qu'équivoque. Clément XI fit venir à Rome le duc de la Caserte, et le mit aux arrêts en lui faisant déposer une caution de cinquante mille écus. Quant au père Diaz, il se barricada dans sa cellule, sur la porte de laquelle il avait écrit en gros caractères : Archivium Impériale (Archives de l'Empire). Cet ingénieux stratagème ne l'empêclia pas d'être enlevé de force et conduit aux Prisons Neuves.

Tous les renseignements recueillis jusqu'alors se bornaient donc à quelques vagues indications quand , le jeudi 22 septembre 1701, le vice -roi fut averti qu'on devait l'assassiner le samedi suivant, à l'occasion

(le la procession de l'octave de saint Janvier. Son cocher était gagné ainsi que deux autres de ses domestiques. On devait égorger en même temps les ducs de Popoli et de Castiglione ; après quoi Ton eût attaqué leChâteaii^Neuf, où les rebelles avaient des intelligences, proclamé vice-roi le duc de la Caserte au nom de l'archiduc Charles , gagné pied à pied les postes les plus forts de la ville et coulé bas quatre galères de Sicile qui se trouvaient dans la Darse. Depuis six semaines , les principaux conjurés étaient réunis à Naples : le prince de la Macchia, homme de naissance , mais totalement ruiné et « proscrit pour ses mauvaises actions » ; un Spinelli , aussi d'excellente maison , mais également perdu de dettes ; un Grimaldi , duc de Telesse , Don Tiberio Caraffa , Don Carlo di Sangro, le colonel Capece et le baron de Chassinet. Ces deux derniers demeuraient chez un tailleur, dans le faubourg de la Vita, près de Saint- Janvier. Ils se cachaient le jour dans les catacombes de l'église, et attendaient la nuit pour délibérer avec leurè coniplices.

Prévenu à temps , le vice-roi prit ses mesures en conséquence, 11 fit changer la garnison du château , relever les sentinelles , et emprisonner un garde-magasin , un sergent et un caporal, tous trois impliqués dans la conspiration. C'est alors seulement qu'on s'aperçut que les canons dirigés du côté de la ville n'étaient chargés qu'à poudre. On avait chargé à mitraille les pièces qui couvraient les communications de la forteresse au Palais.

D'autre part, et presque en même temps, il s'opérait une modification sensible dans les projets des conjurés. Ils ignoraient encore les révélations qui venaient de mettre le duc de Médina-Celi sur la trace du complot ; mais la police avait arrêté précédemment deux des leurs ^ le père théatin Vigliena et le jésiûte Torrès. Dans la crainte d'être prévenus, ils résolurent de brusquer les choses. Par une coïncidence qui pouvait devenir fatale aux Espagnols, l'explosion fut fixée à la nuit du jeudi au vendredi. Un peu plus tôt le vice-roi était surpris à l'improviste.

La relation qu'on va lire, et dont nous avons vérifié l'exactitude , bien qu'empruntée à une source à laquelle il est bon de ne puiser qu'avec une certaine réserve , donne de curieux détails sur la suite des événements.

Relation de ce qui «'e«t |pa««é h 1liaple« pevdani lea Journéefl

des tS et t4 septembre tV^i»

De Naples, le 27 seplembic 1701 .

J'ai eu rhonneur de rendre compte à Votre Eminence, sa • medi dernier, de la découverte qui s'était faite par miracle d'une conspiration contre la personne du vice-roi de Naples, de l'intelligence que les conjurés avaient dans le Château-Neuf qui leur devait être livré après sa mort, et de la consternation universelle que les.mêmes conjurés, voyant leur projet découvert, jetèrent dans toute la ville, pour exciter une révolution générale. Ils devaient faire leur coup jeudi au soir, 22, ayant posté des gens armés dans quatre carrosses pour assassiner le vice-roi

à deux heures de nuit dans l'endroit qu'ils savaient qu'il devait

passer; et ne voyant pas non plus les signaux dont ils étaient convenus pour s'emparer du Ghàteau-Neuf, ils assemblèrent tous les bandits et les brigands qu'ils avaient fait venir du dehors et qu'ils avaient ramassés au dedans, et commencèrent à trois heures avant le jour à se disperser dans les quartiers de Saint-Laurent et du Marché, *criant vive r Empereur ! et ajoutant que le Roi des Romains était dans Naples avec six mille chevaux, que le marquis del Vasto, le prince de la Riccia et le duc d'Ayrolles l'avaient suivi avec beaucoup de gens armés ; et en môme temps ils s'emparèrent de l'église et du clocher de Saint-Laurent et du clocher de Sainte-Glaire, où ils se fortifièrent. Le jour étant venu, le prince de Macchia marcha dans les rues, à cheval avec une grande suite, fit ouvrir les boutiques des armuriers, et entra dans les maisons des particuliers et des cavaliers pour se faire donner des armes et des chevaux, fit saccager quelques maisons de magistrat et envoya ensuite dans la Vicairie, où sont les tribunaux, et dans les autres quartiers de la ville où il y a des prisons pour les forcer et mettre tous les prisonniers en liberté et pour déchirer et brûler tous les registres et papiers des tribunaux et des études de notaires.

Dans une si grande confusion chacun se renferma chez soi ou se réfugia dans les couvents, et la noblesse qui se trouva dans les quartiers moins exposés au désordre se retira au palais où tout le monde était consterné, ne sachant quelle résolution prendre sans troupes et sans savoir aussi la disposition du peuple.

Le vice-roi voulut monter à cheval et se faire voir dans les rues, mais tout le monde s'y opposa et quelques seigneurs le firent retirer dans le Gbàteau-Neuf, en lui disant que sa personne n'était pas même en sûreté parmi la noblesse. Enfin le prince de Montesarcbio, âgé de quatre-vingts ans, fort aimé du peuple et de tout le monde, avec le prince de Castillion offrit de s'aller montrer dans les rues pour reconnaître la situation des

esprits. H se mit en chaise, ses deux enfants à ses côtés et suivi de beaucoup de noblesse, de deux compagnies de cavalerie et de quelques compagnies d'infanterie ; il se fit voir dans [plusieurs quartiers de la ville, et rassura par sa présence les bons et retint ceux qui pouvaient êti'e ébranlés. Cette sortie fit connaître que le peuple ne suivait point le parti d«s rebelles, qui n'avaient presque attiré à eux que la canaille et des malheureux.

Dans cette disposition, le vice-roi prit des mesures plus justes pour pouvoir forcer les rebelles dans les postes dont ils s'étaient emparés. 11 fit amasser pour cet eifet autant de troupes qu'il put sans d^arnir entièrement les châteaux, ni les galères de Sicile, celles de Gênes n'étant pas encore arrivées, dans une occasion si nécessaire ; et le lendemain 24, la noblesse ayant pris les armes au nombre d'environ deux cents, se mit en bataille dans la place du Palais, avec les douze compagnies de cavalerie et d'infanterie, parmi lesquels se mêlèrent cinquante à soixante Français de bonne volonté, le tout ensemble pouvant faire mille hommes; le prince de Montesarchio à la tête et le duc de Popoli, général de l'artillerie, suivi de deux pièces de canon de vingt-quatre.

Ce petit corps marcha en bon ordre hors la porte du Saint- Esprit, où sont les magasins de blé de la ville, où les rebelles s'étaient retranchés et avaient laissé une garde de cinquante hommes, qui furent forcés d'abord ; et ensuite il continua sa marche, s'emparant peu à peu de divers postes où les conjurés avaient des gardes, et les obligeant à se retirer plus loin et même jusqu'à Saint-Laurent, où ih fallut longtemps disputer le terrain; mais enfin le canon faisant perdre aux chefs l'espoir de pouvoir résister dans ce poste, ils se retirèrent, et n'ayant point d'autre retraite, le prince de Macchia sortit hors de la ville avec vingt-cinq ou trente personnes. D. Carlo di Sangrofut pris dans Véglise de Saint-Laurent et conduit au Château-Neuf.

On ne sait ce que sont devenus les cinq autres ; mais on soupçonne qu'ils peuvent être restés dans la ville, où Ton fait toutes les diligences pour les découvrir.

Le lendemain dimanche ^5 , on prit dans le couvent de Saint-Laurent le baron François deChassinet, qui a été autrefois secrétaire de l'ambassade, sous le comte de Lichtenstein, et puis à Rome pour le service de l'Empereur, et en dernier lieu pour conduire et mener à la fin la conjuration qui vient d'être découverte, laquelle est l'ouvrage de sou esprit. On l'a trouvé saisi d'une instruction et de beaucoup de lettres de ***, comme aussi de tous les papiers et mémoires pour faire réussir son projet, lesquels servent aussi à découvrir tous ceux qui ont part directement ou indirectement à cette affaire.

Les desseins de Chassinet, neveu de l'Isola, ne se bornaient pas à faire révolter le royaume de Naples; il avait aussi des intelligences dans celui de Sicile, et le vice-roi , le dimanche 22, envoya une felouque pour en donner avis au duc d'Escalona , afin qu'il soit sur ses gardes. Le duc de Sarno Médicis et le prince de Vallo Piccolomini partirent dimanche avec beaucoup de gens armés, pour chercher le prince de Macchia qu'on croit assiégé dans les montagnes, à quinze milles d'ici, et on envoya en même temps des ordres à tous les gouverneurs de province de mettre des gardes dans tous les passages, pour l'arrêter et pour empêcher le désordre et les mouvements que Chassinet voulait exciter dans le même temps qu'il espérait se rendre maître du Château-Neuf de INaples, par les mesures qu'il avait prises de tous côtés. En efl'et, on a vu la ville d'Aversa se révolter dans le même temps qu'on y eut avis des mouvements de Naples, et se mettre sous l'obéissance du roi d'Espagne, dans le moment que le vice-roi y envoya une personne de considération, qui fit connaître aux habitants que la noblesse et le peuple de Naples n'avaient aucune part dans tous ces mouvemenis. Le duc d'Ayrolles, qui n'avait aucune part

dans tous ces mouvements, est revenu à Naples, et le vice-roi lui a fait beaucoup d'accueil. On attend aussi le prince de la Riccia, contre lequel il n'y a aucun soupçon. A Tégard du marquis del Yasto, on ne lui impute rien non plus, et il a continué d'écrire qu'il allait en Espagne (i).

Au reste , jamais émeute ne fut réprimée d'une manière moins sanglante. Le 25, on avait publié dans Naples, sous le nom d'Induit, une amnistie particulière aux habitants de cette ville et qui accordait grâce entière à tous ceux qui se soumettraient dans les douze heures. Le 25, il en parut une seconde pour tout le royaume. On n'en exceptait que le prince de la Maechia, le duc de Telese Grimaldi, le duc de la Castellucia Spinelli , Malizia Caraffa , Tiberio Caraffa son neveu , Giuseppe Capece , et ceux qui étaient au pouvoir des troupes. Parmi ces derniers, il ne se trouvait encore que deux personnages de quelque importance. Don Carlo di Sangro et le baron de Chassinet.

Pour compléter l'historique de ces événements, nous citerons les deux pièces suivantes. Outre leur importance comme documents officiels et inédits, ils constituent dans leur ensemble l'exposé le plus sommaire et le plus authentique que nous puissions offrir au lecteur.

(1) Cité par le Mercure, numéro d'octobre HOI.

Procès de» chefs des relieUesy savoir t de Maeclilay SiMnelli, GrUnaldly Tllière Caraffa, et eltatlon du prince Gaëtano.

Philippe V, par la grâce de Dieu, roi des Espagnes ; D. Louis de la Cerda, duc de Mediua Cœli, vice-roi de ce royaume.

Qu'il soit public et que chacun connaisse que, dans le temps que cette ville et le royaume de Naples jouissaient heureusement d'une douce paix sous le gouvernement de Philippe V, très-puissant monarque des Espagnes, une petite troupe de scélérats et de traîtres non contents de la présente destinée de l'Etat, si avantagense à tous les gens de bien, passionnés pour le trouble et pour la nouveauté, cherchant à confondre et renouveler toutes choses, s'est efforcée par un attentat inouï de détruire l'heureuse situation de ce royaume. Dans ce nombre, D. Gaëtano Gambacorta, autrefois prince de la Macchia, premier auteur de cette conspiration, D, François Spinelli, qui était duc de la Castelluccia, D. Barthélémy Grimaldi, parle passé duc de Telese, D. Tibère Caraffa, à qui son père avait cédé la principauté de Chiusano, qui tous étaient obligés tant par les lois divines, naturelles et civiles en qualité de siyets, qu'à raison de leur titre de feudataires et du serment de fidélité qu'ils avaient prêté à défendre leur Prince au péril de leurs biens et de leurs vies, n'ont pas cependant laissé que d'avoir l'audace et l'effronterie d'abandonner les intérêts de leur Roi et de mettre en usage tout ce qui était capable d*offenser plus vivement S. M. Catholique. Peu après la mort de Charles II, très-pieux et très-puissant roi des Espagnes, Charles de Sangro *ut envoyé d'Allemagne à Rome pour former et être le principal auteur de la conspiration. 11 y travailla pendant plusieurs mois, et après avoir fait des assemblées secrètes et pris avec l'ambassadeur de l'Empire toutes les mesures nécessaires, il vint à bout de concerter le renversement et la sédition du royaume. Dans ce temps Joseph Capece alla à Vienne pour conchirc le traité

commencé. Les choses étant sur ce point, le baron François Cbassignet, conseiller aulique, nommé pour conduire cette entreprise, vint à Naples avec ledit Charles de Sangro pour exécuter les conventions avec les autres conjurés. Ils commencèrent, sans avoir égard au droit des gens, par un attentat inouï jusqu'à présent sur le vice-roi, et tâchèrent de s'emparer du Ghàteau-Neuf pour ensuite mieux opprimer la ville destituée de son chef et de la défense de cette forteresse. Mais la conjuration ayant été découverte, on renversa leurs desseins pernicieux. Ils furent mis en déroute, et se voyant découverts, ils poussèrent tout au désespoir et prirent le parti d'une sédition ouverte. On entendit aussitôt des cris dans le silence de la nuit et Ton publia que Tarchiduc d'Autriche était arrivé ; sous ce prétexte tous les auteurs de la conjuration s'efforcèrent d'exciter une sédition, coururent toute la ville, et par ce moyen attirèrent à eux quelques gens de la lie du peuple, partie de véritablement séditieux, partie malgré soi et à l'improviste, et les engagèrent de faire avec eux la proclamation de ce prince, duquel le baron Cbassignet, à cheval, portait le portrait et le montrait au peuple. Ils allèrent ensuite saccager le Château de Capoue (la Vicairie) , en rompre les gardes, déchirer les archives et autres actes et piller les biens de plusieurs magistrats. Continuant leur fureur, ils s'emparèrent de la maison de Saint-Laurent et de la tour de Sainte-Claire, qu'ils eurent la hardiesse d'attaquer à main armée. Ils auraient donné de plus funestes preuves de leur rébellion si nous n'avions pas trouvé promptement le moyen de les réduire et de les repousser hors de la ville par le secours de la brave noblesse. D'où il est arrivé que les rebelles ayant en. tièrement perdu l'espérance de réussir, se sont retirés avec le reste de leurs partisans. C'est pourquoi, puisque nous devons rendre sentence contre les auteurs et complices de la rébellion, qui sont dissipés et absents à l'instance du Procureur général, nous déclarons, publions les susdits auteurs de la conju-

Fation, rebelles publics, notoires et manifestes, qui sont pour cet effet tombés dans le cas des peines portées contre les criminels de lèse-majesté. Nous disons, déclarons, prononçons et condamnons les susdits D. Gaétan Gambacoria, D. François Spinelli, D. Barthélémy Grimaldi et D. Tibère Caraffa, comme coupables de la révolte, ayant commis le 'crime détestable de lèse-majesté au pr«^ier chef; c'est pourquoi nous les poursuivons comme rebelles, et sous cet infàipe nom, nous les privons et dépouillous de tous honneurs, titres, dignités, fiefs, biens et revenus^ leur vie sera justement entre les mains d'un chacun, de manière qu'on peut courir 6us avec promesse dç récompense ; d^i^tops que loua leurs biens tant féodaux qu'autres, tous leurs droits et pouvoirs sont dévolus aa fisc royal; que leurs maisons seront démolies et renversées jusqu'aux fondements de manière qu'on y puisse labourer, et qu'on y sèmera du sel selon la coutume des anciens.

Item. Comme il paraît par les actes que D. François^Gaëtano, autrefois prince de la Caserte, est complice de la conjuration , quoique cela ne soit pas notoire comme à l'égard de ceux que nous venons de condamner, nous voulons qu'on procède contre lui suivant les formalités du droit. C'est pourquoi il a été ar* donné par les j.uges délégués, à l'instance du Procureur général, qu'on citerait ledit D. François Gaëtano, pour répondre, se juslifier, et prouver les raisons qui peuvent l'exempter d'être tombé dans le crime de lèse-majesté au premier chef, et par conséquent dans les peines portées contre ce crime.

Lu et prononcé à Naples au mois de septembre 1701 .

{Bibl. roy., Mss. fr. 737, suppL p. 219-229.)

La seconde pièce, que voici, est surtout intéressante pour ce qui concerne les négociations des conjurés avec la cour de Vienne.

Procès du primée Gaëiano et du marquis de Bofrano.

Phiuppe V, etc. Don Louis de la Cerda , duc de Médina Cœli , vice-roi de ce royaume.

Qu'il apparaisse à tout un chacun et qu'il soit public que peu après la mort prématurée de Charles II , trë^i)uissant roi des Espagnes, on apprit que le sérinissime duc d*Anjou , appelé par ce droit à la ssecession des États de ùe monarque, et nommé son successeur par son testament, en avait pris possession par la grâce de Dieu. Tout étant paisible pjir l'accord unanime de tant de peuples différeirts qui avaient reconnu et proclamé leur roi légitime, D. Gaëtano, ci-devant prince de la Caserte, troublé de cette nouvelle et par les inquiétudes ordinaires de son esprit déréglé qui le faisaient hésiter sur le parti qu'il devait prendre, ne jugea pas à propos de se soumettre à cette nauvelle disposition. Car, quoiqu'il fit ses efforts pour se cacher, il y eut en peu de temps beaucoup d'indices de sa perfldie, et sa conduite fit bientôt connaître qu'on ne le soupçonnait pas témérairement. Il fut le premier auteur des mesures prises pour troubler la paix , et passionné pour l'accroissement de sa fortune, souffrant avec peine qu'il fût redevable au Roi d'Espagne de tant de biens et d'honneurs dont il était comblé, il ne lui fut pas possible et n'eu^ pas même la honte de rendre publiques en toute occasion les preuves de son esprit et de sa félonie. Il se servit de la circonstance de la fête de la naissance du Sauveur pour écrire en Allemagne au prince de Lichtenstein, gouverneur de l'Archiduc, selon la coutume pratiquée en Italie dans ce temps, et lui souhaiter une année remplie de bonheurs. Il déclara et découvrit la mauvaise situation de son esprit séditieux. Car, dans cette lettre, écrite de sa main, il suppliait très-instamment le prince d'assurer S. M. I., de sa part, qu'il avait toujours été et qu'il serait toute sa vie très-attaché à ses inté-

rêts; qu'il était disposé à lui en donner promptement des preuves en toute rencontre; qu'il préfé^'ait sa gloire à sa propre vie, à ses biens, à sa fortune et à sa famille; qu'il offrait le tout à l'Empereur, et qu'il oserait entreprendre toutes choses dès qu'il en aurait Tordre. Ces offres furent écoutées favorablement, et Lichtenstein lui répondit^ au nom de S. M. I., qu'il n'avait qu'à garder ses bonnes dispositions, y demeurer constant , et qu'il ne maïiquerait jamais de recevoir des témoignages de bienveillance et de reconnaissance de la part de l'Empereur.

Après avoir communiqué ses offres et sa réponse, il commença à produire plus ouvertement ce qu'il avait pratiqué dans le secret pour troubler l'État. Dès qu'il eut pris d'infâmes mesures avec le cardinal <îrimani et le comte de Lambei^ , ambassadeur de l'Empereur, pour le renversement du royaume, il proposa tout ce qu'il crut nécessaire pour l'expédition . Le bruit se répandit en effet, à Gisteme et dans les autres confins du royaume, qu'on assemblait de toutes parts des troupes de factieux qui devaient venir, à jour nommé, attaquer l'État. Cependant le baron Chassignet, arrivé à Rome pour conduire ou accompagner les conjurés, ayant demandé au cardinal Grimani et au comte de Lamberg , ambassadeur de l'Empereur, qui des grands du royaume de Naples étaient dans les intérêts de S. M. I., ils lui répondirent que le prince de la Caserte et plusieurs avaient déjà conspiré ; mais qu'il ne voulait pas agir avec éclat et paraître dans la lice jusqu'à ce que d'autres de la même condition et du même pays fussent entrés dans le parti; que, toutefois, il donnerait aisément des secours de troupes ; mais aussitôt qu'il apprit qu'il y en avait d'autres égaux à sa per* sonne qui se joignaient à lui pour être chefs de la conspiration, il commença à se déclarer partisan, et conduisit l'afTaire avec peu de ménagement et beaucoup d'imprudence. G'est pourquoi il nomma un certain docteur de médecine, appelé D. Pierre, pour faire des conférences à Rome en son absence.

Là ii fut décidé, dans les assemblées tenues en présence du cardinal Grimant et de l'ambassadeur de TEmpereur, que le baron Chassignet irait à Naples pour porter la nouvelle aux autres conjurés de la conclusion du projet ; que, conjointement, ils chercheraient les moyens de se défaire du vice-roi ; qu'ils surprendraient le Château-Neuf ; qu'ils exciteraient la sédition dans la ville; qu'ils attireraient et obligeraient le peuple à proclamer l'archiduc ; qu'ils donneraient un signal de la sédition commencée, et qu'alors toutes les troupes auxiliaires assemblées par le prince et d'autres commenceraient leur irruption . Or, afin que tout ceci filt plus aisément exécuté, Chassignet avec Sangro etCapece, sous la conduite de Pierre, furentde Rome à Cisterne. Là, le prince de Caserte et D. Jérôme Gapece, autrefois marquis de Rofrano, qui s'y étaient rendus, convinrent avec eux qu'avant d'aller à Naples ils se rendraient à Bénévent pour montrer aux autres conjurés, qui devaient se transporter de cette ville à Naples, les conventions marquées dans la patente impériale; leur apprendre le secours qu'on leur promettait du Milanais^ et pour leur céder les récompenses de leur infâme conjuration, marquées dans ce codicille, qu'ils appelaient les privilèges du royaume napolitain.

Tous les conseils tenus, et toutes les mesures prises, ils jurèrent par écrit de donner promptement à l'Empereur des secours de troupes et de munitions. Enfin, le tumulte ayant été excité la nuit du ^3, ils formèrent^^à^plusieurs preuves de leur rébellion, un éditimprimé pour le pain, dans lequel, entre autres, le nom du prince de la Macchia est imprimé. Aussitôt que ledit Gaëtano eut appris le succès des armes du Roi par le concours de la noblesse et du peuple napolitain , il prit la fuite vers Rome

Etant constant par les preuves et par les témoignages que ledit François Gaëtano, autrefois prince de la Caserte, est coupable de tout ceci ; ayant aussi été prouvé que Jérôme Capece,

auparavant marquis de Rofrano^ a été complice dans toute l'enentreprise ; Vu les preuves susdites, etc.

{Bibl. roy,, Mss, flr.TST.p. 230 et suiv,)

Suit la condamnatioQ du prince de la Caserte et de Hieronimo Capece aux peines déjà portées contre les précédents. Comme on vient de le voir, ils avaient réussi à gagner Rome, ainsi que la Macchia et plusieurs autres. Moins heureux, Giuseppe Capece, qu'il ne faut pas confondre avec le marquis de Rofrano, devait finir d'une manière tragique. Traqué de toutes parts , il se retira sur un rocher, au bord d'un précipice, et là, • l'épée et le pistolet à la main, il somma les archei-s « de le tuer, leur protestant qu'il en coûterait la vie à <t ceux qui s'approcheraient pour le prendre ; leur of- « frant môme, pour récompense de la grâce qu'il deman- « dait, une bourse où il y avait deux cent cinquante « pîstoles, ses deux montres et une bague de grand « prix, avec menace de se tuer soi-même en cas de re- « fus, dès qu'il aurait jeté ce qu'il offrait dans le préci- « pice. Ces gens, voulant le remettre vif au duc de « Médina, firent quelques tentatives ; mais il se mit en « défense et tira sur eux ; après quoi il appuya la garde <c de son épée sur le rocher dans le dessein de se percer. « Les archers firent une décharge et le tuèrent. Ils lui « coupèrent la tête et l'apportèrent au vice-roi (1). » Le lendemain on la voyait exposée dans une cage de

(1) Mss. déjà cité^

fer contre la grosse tour du Ghâteau-INeuf. Le mardi \\ octobre, D. Carlo di Sangro fut décapité. Avant de mourir, il déclara publiquement qu'il avait mérité son sort, en conspirant contre son légitime souverain. Quant au baron de Ghassinet , bien qu'arrêté presque en même temps que lui , il n'en est plus question dans les documents que nous avons pu consulter.

À Rome, les partisans de la maison d'Autriche passèrent subitement et sans transition de la plus folle présomption à l'abattement le plus profond. Us ne pouvaient croire qu'une entreprise si bien conduite , si longuement et si laborieusement combinée , eût échoué dès son principe. On croyait, au contraire , le succès tellement certain , qu'on n'hésitait pas à le rendre public. t< A l'heure qu'il est, disait la comtesse (le Lamberg , lé 23 au matin , il n'y a plus de vicereine à Naples. » Et le fait est que peu s'en était fallu. Dans ces graves circonstances, la conduite du Saint- Père fat telle qu'on devait l'attendre du chef de la Chrétienté, et du père commun des fidèles. Sur les sollicitations de l'Autriche , il n'avait pas encore accordé à Philippe V Pinvestiture des Deux - Siciles ; mais , aux premières nouvelles de ce qui se passait à Naples, il se hâta de dépêcher un courrier au cardinal Cantelmi pour lui faire savoir qu'il reconnaissait les droits de S. M. Catholique, et que des raisons d'État retardaient seules les formalités de l'investiture ; tinvestitura non e slata concessa per risgiiardi occulti, non per mancanza di giustizia. Cette déclaration, répandue dans le royaume, fut gé-

Les galères de Naples se portèrent au devant de la flotte, en tête la galère réale. Le Roi devait quitter les vaisseaux français qui portaient pavillon espagnol, pour passer sous le pavillon napolitain. Gomme la mer était assez mauvaise, il ne débarqua que le lendemain de son arrivée, c'est-à-dire le 17. Philippe V prit terre à cinq heures du soir, au milieu d'une foule immense. L'archevêque de Naples, cardinal Cantelmi, lui offrit sa main pour sortir de galère ; le prince la baisa, € selon ce qui se pratique en Espagne >, dit le Mercure. Le cardinal se jeta à ses pieds pour le complimenter, « niais il fut si ému qu'il ne put proférer que peu de paroles ; les larmes étouffèrent sa voix » . Sa Majesté Catholique se rendit ensuite au palais. Tout y était d'une incroyable magnificence, bien que personne n'attendit le Roi et que l'on n'eût appris son arrivée qu'au moment où la flotte apparut en vue de Baïa, L'empressement des grands seignéure napolitains suppléa au manque de temps. Chacun s'était hâté d'envoyer à la demeure royale ce qu'il possédait de plus riche en fait de meubles, de tentures et de pièces d'argenterie.

Tous les dignitaires de l'État furent successivement présentés à Philippe V. Le duc d'Escalona, marquis (le Villena, nommé depuis peu en remplacement du duc de Médina Celi, conduisit au palais les députés àes Seggi (1). Le 19, le Roi d'Espagne se transporta à

(1) En parcourant la ville de Naples, le voyageur s'arrête avec intérêt devant des espèces de portiques décorés dans Tintérieur de peintures et d'ccussons sculptés, qui s'élèvent dans presque tous les

l'église métropolitaine ; ou apporta devant lui , ajoute un journal du temps, < le sang de saint Janvier, qui

quartiers. Ce sont les Sedili pu Seggi^ dont il est fait très-souvent mention dans F histoire de cette ville.

L'origine de ces Sedili ou Sièges remonte à la plus haute antiquité. Lorsque les villes de la Grèce et ses colonies étaient constituées en républiques, il y avait ordinairement près et hors de leurs portes 4e6 lieux réservés où se réunissaient les magistrats et les principaux citoyens pour s'entretenir des intérêts communs ou de leurs propres affaires. Autour de ces petites places ou lieux de réunion étaient des sièges en marbre. On voit encore de grands sièges circulaires de cette espèce à la porte de ï'ompéi.

Comme ville grecque et comme république, Naples avait à ses portes de ces lieux de réunion, de ces portiques qu'elle conserva lorsqu'elle eut passé sous la domination des Romains, et môme plus tard, sous les rois normands, les Souabes, les Angevins. On en comptait vingt-neuf, au temps de Charles I*', dans le xiii* siècle. Mais les nobles seuls se réunissaient dans ces Seggi. Ils y délibéraient sur les demandes d'impôt, surj es dons à faire, enfin, sur leurs propres intérêts, et formaient une sorte de municipalité, sans le consentement de laquelle on ne pouvait ni imposer de nouvelles charges à la ville, ni créer d'octroi d'aucune espèce. De plus, les élus Seggi comptaient dansleurs attributions le soin de la police municipale, l'administration des deniers publics et celle des hôpitaux.

L'admission dans les Seggi était d'abord assez facile ; les roturiers distingués n*en étaient pas exclus; on devint ensuite très-rigoureux envers les nouvelles familles qui se présentaient pour être inscrites sur les registres des Seggi. Dans quelques-uns on ne voulait admettre que des nobles de quatre quartiers au moins.

Peu à peu, tous les Seggi^ soit que les familles qui y étaient inscrites se fussent éteintes, soit pour toute autre cause, se fondirent les uns dans les autres, et il n'y en eut bientôt plus que cinq, dont les prérogatives devinrent de plus en plus limitées. Cependant ils avaient conservé le droit de coopérer par des commissaires à la nominttioB

« est pétrifîé dans une flole, proche de la tète du saint,

< qui est dans une châsse. Ce sang se liquéfie après « qu'on a dit beaucoup de prières. Il est vrai que ce « miracle ne se fit qu'une demi-heure après le retour € de Sa Majesté au palais. Le môniarque y retourtia

< vers quatre' heures après midi, et baisa la fiole, où le € soir tout le monde vit le sang liquide. >

Nous terminerons en reproduisant le document suivant, qui est signé de M. d'Herbault, intendant de Tescadre, et adressé au ministre de la marine, M. de Pontchartrain. Il retrace avec Texactitude d'un témoîn oculaire les circonstances de l'entrée solennelle de Philippe V dans la capitale des Deux-Siciles.

M. d'HerbauK à M. de Pontchartrain.

Naples, V7 mai 1702.

Je crois devoir commencer par l'entrée du roi d'Espagne qui se fit le 20 de ce mois. Toutes les fenêtres et les balcons des rues où il devait passer étaient ornés de tapis. On avait dressé des arcs de triomphe dans les cinq sièges de la noblesse et dans

des élus qui formaient une espèce de corps municipal. Ces élus étaient au nombre de sept, car le peuple avait aussi un Seggio^ où étaient réprésentés ving-neuf ottine ou quartiers. C'est là tout ce qui lui restait de ses anciennes prérogatives.

Voir ; Mémoires du comte Orloff sur le royaume de Naples^ t. H, p. 347 . — Dell' origine e fundation de' Seggi di ^'apoli; discorsi di Don Camillo Tutini^ Napolitano, Naples, 4644, in -4'*. — Histoire des Deux-Siciles, par d'Egly, t. I, p. 473. — Voyage en Italie,. par Lalande, édition de 4786, t. VIII, p. 4 52.

cdm da peuple oti là statue du rdî était dressée avec beauemip d'inscriptions... Environ mille pas hors la porte deCa^Kme^ on avait fkit une grande loge où le roi dèTdit monter à oheval et conlnienGèr sa ibarche. Ce fut là où Sa Majesté GsUhôlique se rendit en carrosse par* lin chemiil détourné, et elle commença à màrcbèr sur les deux heures après midi.

La marche commença par des huissiers de justice, eàsuite des trompettes qui avaient la livrée dû roi, après lesquels oh Vit passer les principaux seigneurs du royaume, deux à dedx, montés sur de beaux chevaux, dont les crins étaient ornés de rubans et de plumes.

Après la noblesse venait le Corps de la ville qui avait l'élu du peuple à sa suite et les autres officiers de la ville. Ensuite marchaient les grands officiers du royaume, puis le roi qui était sous un dais, monté sur un cheval d'Espagne. Il avait trèsbon air, et il saluait de très-bonne grâce toutes les dames qui étaient aux balcons, quoique ce soit contre le cérémonial espagnol.

Immédiatement après te rôi, marchaient les cardinaux de Médicis^ dé Janson et de Gantelmi, montés sur des tnules. Ekisuite venaient les carrosses du roi, ceiix du vice-roî et celui de M. de drigny, goùvèrneiir des aritïes ; et la marche était fermée par le régiment à cheval de la garde italienne de Sa Majesté Catholique... Les gardes de la marine eurent la droite sur toutes tes troupes françaises qui se trouvaient là. Le roi finit sa marche par aller prendre possession du Château-Neuf, dont il trouva la porte fermée. Sa Majesté s'en approcha, et après avoir fait frapper à la porte, on vit paraître à une fenêtre au-dessus un homme armé de pied en cap, l'épée à [la main, qui demanda qui c'était. Le roi lui répondit qu'il était Philippe y, roi de Naples ; aussitôt le commandant du château lui en apporta les clefs ; ensuite Sa Majesté s*en retourna au palais. Comme je pourrais, monsieur, avoir oublié quelques circons-

tauces, je vous envoie la relation qui a été imprimée en italien, avec l'estampe de la cavalcade.

Le roi d'Espagne se trouva le lendemain indisposé de la fatigue qu*il avait eue lejour précédent ; il a gardé le lit pendant deux jours... Le S4, le roi déclara qu'il partirait le mercredi suivant. Il sera suivi de six galères de France, quatre de Sicile, trois de Tursis et trois de Ligourne, sur lesquelles M. le cardinal de Médicis est embarqué.

Le 25, après midi, le roi alla à l'église de Saint-Janvier, où il reçut le serment de fidélité de tous les seigneurs du royaume.

( Archives de la marine. )

Comme on le voit, Philippe V ne resta à Naples que cinq semaines. Pendant ce court séjour^ il abolit beaucoup de taxes, fit remise de plusieurs millions d'arréragé dus au fisc, et enchanta tellement ses nouveaux sujets que le clergé, les barons et les élus, réunis en assemblée générale, lui votèrent spontanément, comme témoignage de la reconnaissance publique, un don gratuit de sept cent mille ducats. De Naples^ il partit pour la Lombardie, qui était le véritable but de son voyage et où il devait rejoindre l'armée firançaise du duc de Vendôme.

La route de mer qu'il avait suivie était la plus longue et la plus périlleuse. On pouvait craindre l'apparition dans la Méditerranée d'une flotte anglaise et hollandaise, intéressée à enlever le successeur de Charles IL Aucune voile ennemie ne s'était montrée sur 'horizon, et Philippe V avait pu accomplir tranquillement la traversée ; mais il lui restait à se faire jour au travers des Impériaux qui occupaient le Mo-

dénais et interceptaient par terre les communications entre Naples et Tarmée française. Des deux routes qui lui étaient offertes, le jeune prince avait choisi la plus aventureuse, comme la seule qui convint à son nom» à son ancienne et à sa nouvelle patrie.

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