CHAPITRE PREMIER
Préliminaires — Traité des Pyrénées — Renonciation de Marie-Thérèse — Ses danses et sa signification — Traités de partage — Testament de Ciarles II en faveur du duc d'Anjoa ~ Note de M. de Torcy.
' Â la fin du xvr siècle, il s'opère dans les rapports des puissances européennes un grand phénomène juridique. Jusque-là, la violence avait été la seule règle des destinées desËtats; aucun système politique ne limitait leur sphère d'action et ne garantissait leurs droits. Quelques alliances, basées sur la communauté momentanée des intérêts ou des périls, semblaient bien avoir posé les premiers jalons d'un nouvel ordre de choses, mais, éphémères conmie les circonstances qui les avaient fait naître, si elles accusaient déjà un réveil do l'esprit humain, elles étaient loin de s'élever jusqu'à la hauteur d'une théorie. Les théories naissent des faits. Pour ériger en système les essais encore informes de la
diplomatie européenne, ilfall.iit un grand danger, une menace permanente contre la tranquillité des États. Cette menace, on la vit grandir tous les jours avec les accroissements prodigieux et l'ambition démesurée de la maison de Habsbourg. L'Europe se sentit alors poussée vers une forme d'existence politique, qui représentait la confédération des États civilisés du monde moderne ; alors naquît , à côté et au-dessus du droit civil, un droit supérieur et universel, le droit dos gens.
Le droit reconnu, restait à le formuler d'une manière précise ; en l'absence de toute autorité coactivc pour le faire respecter, il importait surtout de lui donner des garanties extérieures, tirées des fondements de l'ordre social : ce fut l'origine du fameux système d'équilibre et l'œuvre du traité de VVestphalie. Ce pacte célèbre, qu'on appela depuis le Code des nations, fruit d'un double congrès qui dura quatre ans, terminait une guerre qui en avait duré trente. Cent cinquante ambassadeui*s, ministres ou résidents, prirent part à sa rédaction. Jamais assemblée plus auguste n'eut à délibérer sur des intérêts plus graves, et ce fut un spectacle solennel que celui de ces hommes d'État remaniant en commun la caite de la vieille Europe.
Dans la guerre qui venait de finir, la question religieuse était essentiellement subordonnée à la question politique ; la liberté de conscience était une arme, . elle ne fut jamais ni un besoin véritable, ni un but sérieux. Les chefs réels du protestantisme en voulaient
moins à la cour de Rome qu'à la prépondérance de la maison d'Autriche : Luther disparaît devant Gust^ive-Adolphe et l'électeur de Saxe. Cette prédominance des yriejs politiques sur les griefs religieux ressort plus évidemment encore de la lettre du traité. S'il reconnaît en principe l'égalité des deux cultes, œ n'est pas tant au bénéfice de la foi nouvelle proprement dite, que pour établir une juste balance entre l'alliance du Nord et l'ennemi commun. Ainsi les Etats de Brandebourg, de Mecklembourg, de Brunswick et de Hesse obtiennent des augmentations de territoire ; la France reçoit les Trois-Évêchés ; la Suède, une partie de la Poméranie; l'une et Pautre faisant contre-poids à l'Autriche, et la Suède faisant contre-poids à la France. L'indépendance des cantons suisses est reconnue pour la première fois. Il s'agissait d'en faire avec le temps ce que cette république devint plus tard, un boulevard naturel placé entre la France et l'Autriche, et dont ces deux puissances fussent également intéressées à conserver la neutralité.
De son côté, rEq[)agne reconnut Tindépendance des Provinces-Unies, non pas toutefois aux termes de la paix générale, mais en vertu d'une convention particulière restreinte aux seules parties immédiatement intéressées. Ce fut une des causes de la guen*e qui survécut à la clôture du congrès. Par le traité de La Haye, du l*"^ mars 1644, les Etats-Généraux s'étaient engagés à ne faire la paix avec leur ancien souverain que conjointement et d'un commun accord
avec la France ; le traité était donc manifestement violé. D'ailleurs, si TEspagne comptait sur les troubles de la minorité de Louis XIV pour réparer ses pertes, recouvrer le Portugal et la Catalogne, Mazarin ne comptait pas moins sur les succès des armées françaises pour se faire pardonner son pouvoir. Il voulait surtout laisser une porte ouverte à la bouillante activité des esprits, l'occuper à l'extérieur, de peur qu'en se repliant sur elle-même, elle ne devînt le germe de divisions intestines. Les hostilités se prolongèrent jusqu'en 1659. Ici nous trouvons un temps d'arrêt et un nouvel acte diplomatique de la plus haute importance : le traité des Pyrénées.
La position géographique de la France et de l'Espagne, leurs rapports physiques, intellectuels et moraux, semblaient indiquer une alliance étroite entre les deux peuples, comme le principal moyen de contrebalancer l'influence autrichienne. Mais une branche de la maison de Habsbourg régnait alors sur la Péninsule et rendait impossible toute combinaison politique. Le génie persévémnt de Richelieu essaya de tourner la difficulté par un mariage. Anne d'Autriche monta sur le trône de Louis XIII, moyennant une renonciation formelle à ses droits éventuels sur tout ou partie du royaume d'Espagne, et ce mariage fut le sceau de la paix de Vervins. En 1658, les victoires de Turenne avaient préparé les voies à un nouveau rapprochement; Mazarin, Théritier et le successeur du grand cardinal, songea tout à la fois à hâter la conclusion de la paix et h l'assurer par tine consé-
cratiou du même genre. Les préliiniuaires signés à Paris^ à la fin d'avril, Thonueur de la conclusion du rraîté fut réservé aux premiers ministres de chacune des couronnes, Mazarin et don Luis de Haro.
Si dures que fussent les conditions imposées par le vainqueur, TËspague les accepta comme un bienfait ; on vit avec des transports de joie la fin d'une lutte acharnée qui durait depuis vingt-cinq ans. « Allons rendre grâces à Dieu, s'écria don Luis de Haro ; l'Espagne était perdue, elle est sauvée. » La frontière française fut portée, vers l'est, au Rhin ; vers le midi, aux Pyrénées, Louis XIV se réservant tous ses d roits sur la Navarre ; au nord, on la fortifia par l'accession ou la construction d'une ligne considérable de places fortes. Enfin, le jeune roi épousa l'infante Marie-Thérèse. Le contrat de mariage, calqué sur celui d'Anne d'Autriche et de Louis XIII, renfermait une clause principale, ainsi conçue : c Moyennant le paiement eiTec- ^ tif fait à S. M. T. G. de sa dot, consistant en cinq « cent mille écus d'or sols ou leur juste valeur, en « termes ainsi stipulés, savoir : le tiers au temps de la « consoomiation du mariage, l'autre tiers à la fin de € l'année de ladite consommation, et la troisième par- € tie six mois après, ladite Sérénissime Infante se € tiendra pour contente et se contentera de ladite dot, « sans que ci- après elle puisse alléguer aucuns droits, « ou alléguer aucune action en demande prétendant < qu'il lui appartienne ou puisse appartenir autres « plus grands biens, droits, raisons ou actions, pour € ceux des héritages et plus grandes successions de
« Leurs Majestés Catholiques, ses père et mère, pour « quelque titre que ce soit, soit qu*elle le sût au temps
€ de sa renonciation ou qu'elle l'ignorât (art. 4)
« Leurs Majestés Très-Chrétienne et Catholique sont « venues et viennent à faire le mariage, afin de tant « plus perpétuer, par ce nœud et lien, lapaixpubli-
< que de la chrétienté, et, entre Leurs Majestés, Ta- € mour et la fraternité que chacune espère entre elles ; 9 et en contemplation aussi des justes et légitimes € causes qui montrent et persuadent l'égalité et con- € venance dudît mariage . . . comme aussi pour ce qui
< touche et importe au bien de la chose publique et € conservation desdites couronnes, qu'étant si grandes « et si puissantes, elle ne puissent être réduites en « une seule, et que dès à présent on prévienne les oc- « casions d'une pareille jonction (art. 5) »
Avant d'entrer dans l'examen des termes mêmes de la renonciation, car c'est là un des documents les plus importants du xvu® siècle, voyons d'abord ce qu'en pensaient les contemporains. Esto es una patarata, dit en riant Philippe IV. An milieu des négociations , D. Luis de Haro déclare lui-même à Mazarin : Que si te Roi venait à perdre ses deux enfants, comme on devait Jort appréhender, étant très-faibles, et faîne n ayant pas encore vingt mois, il ny aurait aucun sujet de la monarchie qui, nonobstant toutes les renonciations quon pourrait exiger de r Infante, ne la regardât après cela comme leur véritable reine, parce qiCun simple article de traité ne pouvait pas détruire les maximes fondamentales de la monarchie et
qu*encore quil reconnût mieux que personne toutes ces vérités^ il n était pas néanmoins assez hardi pour oser proposer dans les conseils de l'Espagne le désistement de cette renonciation.... après C exemple si formel du dernier mariage d'une infante avec un roi de France. M. de Lionne nous apprend, dans les curieux mémoires qu'il a laissés sur la paix des Pyrénées, que, ces considérations ayant été présentées au Roi, Sa Majesté voyant la nullité de cette renonciation avance même par le principal ministre d'Espagne^ on passa outre pour ne pas offenser la susceptibilité nationale, mais sans se croire engagé. En i 66 1 , quand Louis XIY envoie un ambassadeur à Madrid pour obtenir du Roi, son beau-père, l'annulation formelle de l'acte de renonciation, un ministre espagnol lui répond : La renonciation est plutôt un style de contrat qu'une obligation qui porte aucun ejfet. Voilà ce que Ton pensait alors de l'art. 4 du contrat de mariage.
Maintenant, que dit ce même article 4 ? L'infante renonce à tous ses droits à la couronne d'Espagne , € sans que ci-après elle puisse alléguer aucuns droits, c ou alléguer aucune action en demande ,. prétendant « qu'il lui appartienne, ou puisse lui appartenir autres < plus grands biens , droits , raisons ou actions , pour. * ceux des héritages et plus grandes successions de « Leurs Majestés Catholiques, ses père et mère, p A une condition toutefois, et moyennant « le paiement effec- «< tif faità Sa Majesté Très-Chrétienne de[^sa dot , con- « sistaat encinq cent mille écus d'or sols, ou leur juste
« valeur, en termes ainsi stipulés, savoir : le tiers au
< temps de lax^onsommation duditmariage, Tautre tiers
< à la fin de ladite consommation, la troisième partie « six mois après. » Et pourquoi cette renonciation ? « Afin qu'étant si grandes et si puissantes , lesdites « couronnes ne puissent être réunies en une seule, et « que, dès à présent, on prévienne les occasions d'une « pareille jonction. » D'où il suit, premièrement, que la renonciation de l'infante Marie-Thérèse était purement conditionnelle, et subordonnée au paiement de la dot ; jsecondement, qu'elle n'excluait que le Roi de France, et non pas le sang de France ; qu'elle avait pour but d'empêcher la réunion des deux couronnes , et non pas l'avènement au trône d'Espagne de tel ou tel prince de la maison de Bourbon, placé par sa naissance en dehors de Tordre de succession.
Or, pas une obole de la dot ne fut payée, ni à l'époque du mariage, ni à aucun des deux termes suivants. Aussi le Roi et la Reine, qui devaient renouveler leur renonciation après la cérémonie , s'abstinrent-ils de le faire. A la mort de Philippe II, Louis XFV formula nettement ses prétentions sur le duché de Brabant, la seigneurie de Malines, Anvers, la Gueldre supérieure, avec les places d'outre-Meuse , le Hainaut , l'Artois , une partie de la Flandre et toute la Franche-Comté. Il se fondait , d'une part , sur le non versement des cinq cent mille écus d'or, qui annulait la renonciation de Marie-Thérèse ; de l'autre, sur le droit de dévolution en usage dans le Brabant. L'Angleterre, la Suède et la Hollande lui répondirent par le fameux traité de
la triple alliance ; mab en mémo temps l'Empereur semblait reconnaître la validité de ses prétentions, en négociant avec la France un premier partage de la monarchie espagnole : Charles II, fils et successeur de Philippe rV, faible et d'une constitution maladive, ne présageait pas un long règne.
Cette convention secrète fut provoquée par une de ces circonstance» frivoles qui, en dépit des prévisions humaines» jouent un si grand rôle dans l'histoire des États. M. de Wika, résident de l'Empereur à Paris, donnait un repas diplomatique où assistait M. de Lionne. Le résident porta un toast à la prospérité de la France et de TEmpire. Rajouta que les deux cours ayant chacune un héritier, on ti^ouverait à Vienne plus de facilité qu'autrefois pour les arrangements relatifs à la succession éventuelle de l'Espagne. M. de Lionne en parla au Roi, qui chargea le commandeur de Grémonville, son ambassadeur auprès de Léopold , de sonder les inten-^ tiens de la cour de Vienne. Il se trouva que les paroles du résident n'avaient aucun caractère officiel. Néanmoins, des explications échangées entre les deux gouvernements , il résulta ce fait , qu'on était à peu près d'accord sur la question du partage (1). Les n^ociations se poureuivirent activement, sous la ré^ serve que le traité dont on s'occupait ne serait valable que si le jeune Charles II mourait sans enfants ; dans le cas où il lui fût survenu des héritiers, le traité devait cependant subsister c jusqu'à la naissance du premier
(1) Hisfoire des Traités de paix, par le comte de Garden.
€ eiifaDt du Roy d'Espagne , et eucore dix ans au c delà. » L'Empereur aurait eu, dit-on, pour sa part, le royaume d'Espagne, à l'exception de la Navarre, les Indes orientales et occidentales , les îles Canaries , les Présides, la Sicile et la Sardaigue, Majorque , Minorque et Iviça ; le roi de France, les Pays-Bas , la Franche-Comté, le duché de Milan, le royaume de Naples , les ports de Toscane , la Havane et les Philippines.
Quoi qu'il en soit, des stipulations exactes du traité, l'authenticité ne saurait en être révoquée, car il est avoué par Louis XIV lui-même, dans un mémoire confidentiel, daté de Vei*sailles, le 25 septembre 1797, et destiné à servir d'instructions au marquis d'Harcourt (1). On peut même avancer avec certitude qu'il eut une grande influence sur la prompte conclusion de la paix d'Aix-la-Chapelle. Le roi de France suspendit sa marche dans les Pays-Bas, se bornant à occuper les places déjà conquises, et consentit à restituer la Franche-Comté. Sur ces deux points le traité lui donnait des garanties qu'il devenait inutile de chercher par les armes.
Ainsi , malgré le sens très-précis du contrat de mariage, et bien que l'Espagne, en refusant le paiement de la dot, eût formellement annulé la renonciation, Louis XIV ne paraissait nullement disposé à re-
(\) Mémoire pour servir (Tinstructions au sieur marquis dllarcourt, lieutenant-général des armées du Roi , et en sa province de Normandie^ gouverneur de la ville de Tournaijy allant à Madrid^ en qualité d^ambassadeur extraordinaire de S. M. auprès le Roi d'Espagne.
cueillii* la totalité de la succession. 11 semblait moins désirer mie couronne espagnole au delà des Pyrénées, que des possessions françaises au delà des Alpes et de la Meuse. Ce fut la ligne politique qu'il suivit presque constamment jusqu'au bout et dont il ne se départit qu'à de rares intervalles. Après la paix de Nimègue, en 1679 , époque où on lui prête les vues les plus ambitieuses sur le vaste héritage de Charles II, il mandait à l'ambassadeur de France , nouvellement accrédité près la cour de Madrid : « Sa Majesté ne c peut donner d'ordres positifs au marquis d'Harcourt
• avant qu'il l'ait informée des véritables dispositions « de l'Espagne et avant qu'elle ait jugé sur ce qu'il (t lui écrira, s'il lui convient davantage de prendre
* des liaisons avec l'empereur ou avec l'électeur de « Bavière pour le partage de la succession, ou de « soutenir les droits de monseigneur le Dauphin. Ce « dernier parti rallumerait certainement la guerre «c clans toute l'Europe, et les puissances se réuni^ « raient bientôt pour empêcher Sa Majesté de recueil- « lir une aussi grande succession {\). » Ses hésitations ne furent pas de longue durée, et dès l'année suivante il en revenait définitivement au système de^ partages. Le 11 octobre 1698, un traité, conclu avec l'Angleterre et la Hollande, assurait à la France .e royaume des Deux-Siciles, les ports de Toscane, San-Stefano, Porto-Ercole, Orbitello, Porto-Longone et Pionibino ; le marquisat de Final et la province de
(1) Mémoire déjà cité.
Giiipuscoa (1) ; au prince de Bavière, dont les droits provenaient du chef de Marguerite, sœur cadette de Marie-Thérèse, épouse de l'empereur Léopold, et mère de Marie-Antoinette, mariée à Télecteur, la royauté de la Péninsule, des Pays-Bas et des Indes. Mais ce prince meurt à Bruxelles ^ le 8 février 1699 ; une Jiouvelle combinaison devient nécessaire, et le choix des alliés s'arrête sur l'archiduc Charles , second fils de Léopold, en vertu des droits de Marie- Anne d'Autriche , son aïeule , fille de Philippe III, taSte de Charles H, et mère de Léojpold. Oh convient ( 25 mars 1700) que la France, outre le royaume des Deux- Siciles, les ports de Toscane, le marquisat de Final et la province de Guipuscoa , recevra de plus le duché de Lorraine ; que les autres États de la monarchie espagnole seront assurés à l'archiduc, et que si le prmce n'accède pas au traité de partage deux mois après la mort de Charles II, les alliés se concerteront pour lui substituer un autre héritier; que, s'il vient à mourir avant le roi d'Espagne, il sera permis à l'Empereur de lui substituer un prince ou une princesse de sa maison, à l'exception de Joseph, Roi des Romains et héritier présomptif de la couronne, qui ne pourra posséder la monarchie d'Espagne , afin que cette monarchie ne soit jamais réunie à l'Empire, ni aux Ëtats de la branche allemande de la maison de
(1) La guerre de la Hollande, devenue le signal d'une conflagration européenne, ayant rompu tout accord entre la France et l'Autriche, Louis XIV s'était fait rendre la Franche-Comté par le traité de Nimègue. , ^ .
Habsbourg. Remarquons en passant, car c'est un fait important à constater, qu'au milieu de ces alternatives si diverses, si variées, il est un principe généralement admis par toutes les puissances : l'invalidité des renonciations. Le traité secret de 1668 l'établît formellement au bénéfice de la France; celui de 1698, au bénéfice de la France et de la Bavière, car l'arcbiduchesse Marie-Antoinette, à l'époque de son mariage avec rélecteur, s'était désistée de tous ses droits de succession. Enfin, le traité de 1700 détermine rigoureusement la valeur et le sens précis des actes de cette nature : la souveraineté d'Espagne et des Indes ne potinmt jamais, dit-il, appartenir à un prince qui serait en même temps Empereur^ ou Roi des Romains^ Roi de France ou Dau]}hin. C'est ce que nous signalions précédemment, dans des limites plus restreintes , en examinant la renonciation de Marie-Thérèse ; les maisons ne sont pas exclues, mais seulement les souverains et les héritiers présomptifs de France et d'Autriche.
Léopold, invité par Louis XIV à approuver le nouveau traité de partage, refusa en termes formels. De son côté, Charles II ne pouvait se défendre d'une légitime douleur en voyant partager ses Etats, de son vivant, et sans qu'on daignât même le consulter. Prince faible et sans énergie, un pied dans la tombe et l'autre sur le trône, il subissait et repoussait tour à tour les ambitions rivales qui se croisaient autour de son lit de mort. Il avait fait, puis déchiré, à la sollicitation de l'Autriche, un premier testament qui instituait le prince
électoral héritier universel de tous ses États, et déférait à la Reine, son épouse, la régence pendant la minorité de ce prince. Lors du partage de 1698, il rétablit ses premières dispositions, presque aussitôt renversées par la mort inattendue de Charles de Bavière. Indécis, tiraillé de tous côtés, flottant entre mille craintes, il crut alors devoir consulter le pape Innocent XII et les jurisconsultes espagnols les plus célèbres. Leur avis fut unanime. Le pape craignait surtout la prépondérance de l'Autriche en Italie ; en Espagne, le sentiment national se prononçait ouvertement en faveur de la France, à l'exclusion d'une nouvelle branche de la maison de Habsbourg. Le confesseur du Roi, cardinal Porto-Carrero, opina dans le même sens, et Charles II, le l^^ novembre 1700, signa le fameux testament par lequel il reconnaissait les droits de sa sœur à la monarchie espagnole. Il déclara que ces deux renonciations n'ayant eu pour but que d'empêcher la réunion des deux couronnes, et ce motif cessant, si la succession passait sur la tête d'un fils puîné de France, il nommait Philippe, duc d'Anjou, second fils du Dauphin, héritier universel de tous ses États ; dans le cas où le nouveau Roi mourrait sans enfants ou serait élevé au trône de France, la couronne reviendrait au duc de Berry, troisième fils du Dauphin; au défaut de ce prince, à l'archiduc Charles, second fils de l'Empereur. Quoi qu'il en fût, le testament interdisait tout démembrement ou diminution de la monarchie. Nous en reproduisons les clauses principales.
Testament de Charles II.
Ayant remarqué , conformément au résultat de toutes les consultations tenues par nos ministres d'État et de justice, que les raisons pour lesquelles les Infantes dame Anne et dame Marie-Thérèse, Reines de France , mes tante et sœur , ont renoncé à la succession de ces royaumes, n'étaient fondées que sur le danger et le préjudice qu'éprouverait ce royaume, s'il venait à être uni avec celui de France; et ayant considéré que la raison fondamentale ne subsistait plus, ce droit de succession étant dévolu au plus proche parent , selon les lois de ce royaume; et que ce cas est maintenant vérifié en la personne du second fils du Dauphin de France : c'est pourquoi, me réglant sur lesdites lois, je déclare pour mon successeur, si Dieu me retire sans avoir laissé d'enfants, le duc d'Anjou , second fils du Dauphin, et, en conséquence de ce, je l'établis et le nomme pour succéder dans tous mes royaumes et Étals, sans en excepter aucun.
Je commande et ordonne à| tous mes sujets et vassaux de tous mes royaumes et États, que, le cas arrivant que je meure sans laisser d'enfauts, ils le reconnaissent et reçoivent pour leur Roi et seigneur naturel, et que, sans délai, ils le mettent actuellement en la possession d'iceux , pourvu qu'il fasse et prête les serments accoutumés d'observer les lois , ordonnances et coutumes de mesdits royaumes et États.
Et mon intention étant que, pour le bien de mes sujets et pour la paix de toute la chrétienté et de toute l'Europe, cette monarchie soit toujours séparée de la couronne de France, je déclare que si le duc d*Anjou venait à mourir ou à être appelé à la succession de France, préférant la jouissance de cette couronne à celle d'Espagne , alors la succession de la monarchie sera, sous les mêmes conditions, dévolue au duc de Berry,
troisième tils du Dauphin, et, en cas que le duc de Berry vînt à mourir ou à hériter de la couronne de France, je déclare et je nomme à la succession TArchiduc, second fils de l'Empereur, mon oncle, excluant par les mêmes raisons et par les mêmes inconvénients, contraires à Tintérèt de mes sujets, le fils atnc dudit Empereur, mon oncle.
Et en cas que TArchiduc vint aussi à mourir, je déclare et nomme à ladite succession le duc de Savoie et ses enfants. Et c'est ma volonté que ceci soit exécuté par tous mes sujets de la manière que je l'ordonne; car il est expédient pour leur bien qu'ils ne souffrent pas que la monarchie soit partagée ou diminuée, mais qu'elle demeure dans le même état où mes ancêtres l'ont glorieusement établie.
Et comme j'ai beaucoup à ^œur et que je souhaite uniquement le maintien de la paix et de runion, si profitable à la chrétienté, entre l'Empereur, mon oncle, et le Roi très-chrétien, je les prie et exhorte que cette union soit plu3 fermement cimentée par le lien d'un mariage entre le duc d* Anjou et l'Archiduchesse, afin que FEurope jouisse du repos qui lui. est si nécessaire.
Charles II mourut vîngt-neuf jours après avoir signé Tacte mémorable qu'on vient de lire. Ce document parvint à Fontainebleau, le 9 novembre , et y causa une vive surprise. Dans l'esprit de Louis XIV, le partage de la monarchie espagnole était une idée parfaitement arrêtée. Il ne doutait pas que le parti autrichien, très-influent dans les conseils de Madrid, ne déterminât le choix du* roi pour un prince de la maison de Habsbourg. Le cardinal de Janson l'avait bien informé d'un projet de testament en faveur du duc d'Anjou, mais il y croyait ou s'en souciait si peu
qu'un corps d*armée se rassemblait à Bayonne pour mettre à exécution le traité du 25 mars. M. le duc d'Harcourt avait même prudemment quitté TEspagne, persuadé que les hoslilités allaient commencer. Le testament, et surtout les clauses relatives aux substitutions, apportaient une modification profond<i dans les projets du cabinet de Versailles.
En effet, le tjaité de partage qui, primitivement, augmentait la puissance territoriale de la France, en lui assurant la Lorraine et les Deux-Sicilcs , ce traité conduisait alors à un résultat tout différent. On ne pouvait l'exécuter sans refuser la succession, et refuser la succession c'était l'abandonner à l'Autriche. De plus, si on la refusait dans sa totalité, de quel droit en revendiquer une partie? Sans doute l'Europe ne pouvait permettre que Louis XFV donnât paisiblement des lois, sous le nom de son petit-fils, aux vastes domaines soumis au sceptre de l'Espagne; on s'exposait à une guerre inévitable; mais avait-on réellement le choix entre l'agrandissement territorial de la France et l'avènement du duc d'Anjou, entre la paix et la guerre? Non, on avait le choix entre la guerre et la guerre, entre la monarchie tout entière et rien. Ce fut l'avis du marquis de Torcy, chaudement appuyé par le Dauphin. Louis XIV resta trois jours sans se décider. Il s'agissait de prendre une des plus grandes résolutions du siècle. Enfin, le mardi 46 novembre 1700, après son lever, il fit appeler dans ses appartements le marquis de Castol dos Rîos, ambassadeur d'Espagne, et le présentant au duc
d'Anjou : « Voici votreRoi, > dit-il à l'ambassadeur. Puis se tournant vers le jeune prince : « Monsieur, le Roi d'Espagne vous a fait Roi. Les grands voifs demandent, les peuples vous souhaitent, et moi j'y consens . Songez seulementque vous êtes né prince de France. i> Une note justificative, signée de M. de Torcy, fut immédiatement communiquée aux ambassadeurs des puissances cosignataires du traité. Elle était ainsi conçue :
JHémoIre remis par M. de Torey è ^ambassadeur
d'Ang^leterre.
12 déceinbro 1700.
L'état des afl'aires est entièrement changé par le testament du Koi d'Espagne. Si les princes de France rfcfusenl la couronne après que le Roi Catholique a rendu justice à M. le Dauphin en appelant les princes ses fils , les sujets de cette monarchie se feront un devoir d'obéir à l'Archiduc et de reconnaître en sa personne les dispositions du Roi leur maître. Tous lui seront aussi fidèles qu'ils l'ont été depuis un si grand nombre d'années aux précédents Rois d'Espagne. Il faudra conquérir non-seulement des places, mais des États, des royaumes entiers, pour exécuter le traité, entreprendre une guerre longue contre la monarchie d'Espagne réunie dans toutes ses parties, soutenue par des alliés intéressés à maintenir le testament, soumise à un Roi qu'elle regardera comme légitime, les premiers héritiers ayant renoncé à leurs droits. Rien n'est plus opposé à l'esprit du traité de partage, rien de plus contraire à Theureuse tranquillité que le Roi s'est proposé de maintenir conjointement avec ses alliés.
Lorsque Sa Majesté accepte le testament, les monarchies de France et d'Espagne demeurent séparées, comme elles l'ont été depuis tant d'années. Cette balance égale, désirée de toute l'Europe, subsiste bien mieux que si la France s'agrandissait, soit par l'acquisition des frontières de l'Espagne, par celles de la Lorraine, par celles enfln des royaumes de Naples et de Sicile. Sa Majesté est persuadée qu'elle donne une preuve éclatante de sa modération en renonçant aux grands avantages que sa couronne recevait d'un pareil traité, et que la résolution qu'elle prend de conserver la monarchie d'Espagne dans son ancien lustre est encore plus conforme à l'intérêt général.
(Arch. desaff. étrang,, Corresp. d'Angl.^ V. CLXxxvii.)
ËQ appelant au trône d'Espagne le petit-fils de Louis XIV, Charles II ne faisait que se rendre aux vœux unanimes de ses sujets. En acceptant le testament , Louis XIY obéissait à une impérieuse néces* site. L'histoire révolutionnaire a dît le contraire : l'histoire calme et impartiale doit rétablir les faits dans leur scrupuleuse intégrité.
n est d'usage, depuis un demi-siècle, de scinder en deux les annales du pays : d'un côté, toutes les turpitudes , toutes les corruptions , toutes les hontes ; de l'autre , toutes les grandeurs , tous les désintéressements> toutes les gloires. Ce système n'est pas le nôtre; iioiis ne connaissons qu'une France, et cette France, à toutes les époques de son histoire, nous l'avons trouvée grande, fière et respectée.