‹ Négociations relatives à l'établissement de la maison de Bourbon sur le trône des Deux-SicilesChapitre 8 sur 19 · I.e <le U maréchal 4e Vlllarc · texte numérisé non relu

I.e <le U maréchal 4e Vlllarc

De Barcelonne , le I novembre 1733-

Monsieur,

Entre les honneurs distingués que j’ai mérités du Roi mon maître, il n’y en a pas pour moi de plus grand ni de plus satisfaisant que celui qu’il m’a fait en me conGant son armée d’Italie sous les ordres du sérénissime Infant et immédiatement sous ceux de Votre Excellence. Pour me mettre en état de les exécuter pour le plus grand avantage des deux Rois, j’ai cru qu’il convenait d’envoyer à votre armée le duc de Liria, lieutenant-général , non-seulement pour remplir les compliments de voisinage, mais aussi pour vous communiquer l’état de l’armée du Roi, et vous assurer qu’elle serait incessamment en état d’entrer en action. Il doit en même temps prendre vos instructions sur ce que les deux armées auront à faire. Je l’ai instruit snr plusieurs autres points dont il entretiendra Votre Excellence. Je la prie d’être persuadée de mon respect et du désir inaltérable que j’ai d’obéir à ses ordres.

Le Comte de Mo^TEMAR.

(Archives du dépôt de la guerre, V. 2704, n° 1 53.)

M. de Liria rejoignit ie maréchal devant Pizzigbitone, dont ce dernier avait commencé le siège. L’arrivée du général espagnol produisit le plus mauvais effet à la cour de Turin. Le roi de Sardaigne ne se souciait pas de la coopération des Espagnols. Il avait à sa porte une puissance prépondérante en Allemagne et maîtresse des deux points extrêmes de l’Italie. Or, c’est une maxime en politique, quand ou craint un voisin plus fort que soi, de lui opposer une puissance de forces à peu près égales. C’est

pour cela que la Sardaigne, malgré les onibi-ages que lui causait la maison de Bourbon , avait si facilement consenti, par le traité de Turin , à l’agrandissement d’un Infant d’Espagne. Mais la même raison qui la portait à affaiblir l’Autriche devait lui faire redouter tout accroissement trop considérable de l’Espagne , puisque le danger n’eût été que déplacé. Il était donc de T intérêt du roi Charles-Emmanuel de resserrer sensiblement l’empereur, mais de ne pas le ruiner tout à fait ; de lui enlever le Milanais et les Deux-Siciles, mais d’empêcher a tout prix son expulsion totale de l’Italie. On établissait ainsi une sorte de balance entre l’Espagne et l’Aulriehe, et l’on s’assurait d’une conquête à laquelle les deux puissances pouvaient également prétendre. De la I attitude de la Sardaigne pendant toute la durée de la guerre : les lenteuis calculées de la cour de Turin ; les difficultés qu elle opposa constamment à la marche offensive de 1 armée française; le refus des subsistances stipulées par le traité

pour empêcher M. de Villars de s etendre hors de l’État de Milan , de l’artillerie pour empêcher le siège de Manloue; de là aussi les négociations qui suivirent, et la conclusion d’une paix beaucoup plus avantageuse que ne pouvait l’espérer la maison d’Autriche.

Les choses allèrent assez loin pour que M. de Liria fût obligé de quitter le camp de Pizzighitone. M. d’Orméa eut à ce sujet une conversation très-vive avec le maréchal, qui voulut lui faire comprendre que la coopération des Espagnols était indispensable au succès de la guerre. M. de Villars se plaignait de n’avoir

aucune place de sûreté et de ne pouvoir même faire passer un courrier. Toutes scs dépêches étaient chiffrées, et il écrivait le 22 décembre, toujours en chiffres : f Ma crainte est que si les Espagnols disputaient « le Milanais, le Roi de Sardaigne n’aimât mieux un « tiens que deux tu l’auias, s’il trouvait un grand in- « térêt à manquer à Vôtre Majesté (t). >

Rien ne prouve que les intentions du cabinet de Madrid fussent, pour le moment du moins, ce qu’on les supposait. S’il n’avait pas accédé au traité de Turin, c’est que ses intérêts étaient précisément opposés à ceux de la Sardaigne. Par les raisons politiques qu’on vient de dire, cette puissance voulait maintenir les Autrichiens dans le Mantouan ; l’Espagne voulait s’y établir; la Sardaigne voulait bien s’agrandir aux dépens de l’empereur, mais elle ne voulait pas partager ses dépouilles dans le nord de l’Italie , surtout avec une branche de la maison de France. Ce conflit de prétentions fit surgir des difficultés qui retardèrent d’abord, puis empêchèrent définitivement l’accession de l’Espagne. Quant au Milanais, en supposant que cette puissance s’y crût des droits , elle ne pouvait entrevoir la possibilité de les faire valoir que dans un avenir très-éloigué (2), Les raisonnements du maréchal et une dépêche

(4) Archives du dép6t de la guerre. V. 2705, n" 100 his.

(2) C’était aussi l avis du la Cour de France, qui devait être bien inforniée. Voici ce que repondait .M. d'.Vugeivillius à un mémoire rédige par rinlcndaiit de l'ai mue française et l'andiassadcui de France a Turin, mémoiie ou l’on s'inquiétait beaucoup des sympa-

de Madrid, arrivée le 23 décembre, où le ministre des afTaii-es étrangères parlait de l’intérél des trois couronnes, auquel i’armée d’Espagne devait travailler conjointement avec l’armée française , sembla rassurer un peu la Cour de Sardaigne, c Le Roi « m’a comblé d’amitiés, mandait M. de Villars; je lui 1 ai parlé, avec ma sincérité ordinaire, sur les inten- « tions de Votre Majesté, et je lui ai fait voir clair sur « les opérations de la guerre. »

Pendant le cours de ces graves et difficiles négociations, M. le comte de Montcmar, dont les troupes étaient débarquées à la Spczzia, et qui venait d’ouvrir les hostilités en s'emparant du château d'Ulla , fief impérial sur la frontière de la Toscane et de l’État de Gènes, attendait les ordres du maréchal pour agir activement, soit en Lombardie, soit contre le royaume de Naples. Le maréchal attachait la plus grande importance à la coopération des Espagnols; et comme il ne paraissait guère possible, dans les dispositions de la Cour de Turin, de réaliser la jonction des trois armées, il essaya de tourner la difficulté en obtenant de M. de Montemar qu’une partie de ses troupes fussent employées à garder la rive droite du Pô. On évitait ainsi tout contact entre les Sardes et les Espagnols , et la droite de l’armée française se trouvait â couvert. Pour s’entendre , une conférence était nécessaire.

tbies qae les Milanais semblaient témoigner en faveur de l'Espagne • Tout cela ne prouve qu'une chose, c’est que les Milanais préféreraient la domination des Espagnols à celle du roi de Sardaigne. {Arch. du dip. de la guerre, !8<0, 88 )

Le rendez-vous fut fixé à la Sabioiietlc , où les deux généraux se trouvèrent le 8 décembre.

Le maréchal de Villars était alors plus qu’octogénaire, et à cet âge il avait conservé ce caractère enjoué , communicatif, qui le distinguait si profondément du grave et taciturne maréchal de Berwick. Aussi la convei-sation ne languit-elle pas un seul instant, bien que M. de Villai-s n’entcndlt point l’espagnol, que M. de Montemar ne parlftt point le français , et que M. le marquis de Pézé, qu’ils avaient choisi pour interprète , n’eût pas la moindre teinte de la langue castillane. Nous laisserons à ce dernier le soin de raconter cette curieuse entrevue.

m. ée Pésé à M. dl'ABservIllter*.

De SabioiieUe, 10 décembie 1733.

M. le Maréchal trouva ici M . le comte de Montemar qui s'y était rendu environ deux heures avant lui. La premièrejournée se passa en propos généraux; mais hier ils furent deux heures ensemble, m'ayant fait l’honneur de m’admettre en tiers. Et voici une chose surnaturelle : M. le Maréchal entend bien quelque peu l'espagnol , mais ses connaissances sur cette langue sont si bornées, qu'à tout bout de champ il me demandait l'explication de ce que disait M. de Montemar, qui ne parle pas un mol de notre langue, mais il l'entend bien; vous sentez le comique d'avoir recours à un interprète qui de sa vie n’a pensé à apprendre l’espagnol ; j'en pâme encore de rire , en vous faisant ce récit. Mais voici le miracle ! j’ai entendu tout d’un coup M. de Montemar, j’ai répondu juste à toutes ses questions, et la conversation n’a pas langui une minute. M. deMonleraaravaii mis par écrit plusieurs questions qu’il avait à faire à M. le Ma-

récital, au nombre de 8 articles. J’ai écrit à côté les réponsesdu Maréchal, j’en ai pris un double que je vous envoie.

(Arch. dudép. 2705, 59.)

Ces questions étaient relatives aux subsistances de .l’armée espagnole et à la part de coopération qu’elle devait fournir à l’armée française.

Articles car leiiqaels le

comte €le MoBtemiir supplie M. le ■luréebol de Vlllors de donner sa réponse.

1° Quelles places ou postes M. le Maréchal occupera dans l’Etat de Milan , avec son armée sur rOglio ?

2“ De quel côté l'arniée d’Espagne i»ourra-t-elle tirer des subsistances, sans mêler ses approvisionnements avec celle de France ?

.... 4“ De quel côté M. le Maréchal se propose-t-il ’établir la communication de l’armée d’Espagne avec celle de France?

50 Quels postes M. le .Ma-

Héponscs de M. de Vlllors.

SabioneltcetBozzolo, Crémone, Pizzighitone, Lodi , ’frezzo, Lecco, fort du Fuenles, Pavie, sont occupés ; Novarre, Tortone et Milan actuellement bloqués.

L’armée d’Espagne pourra tirer ses subsistances de l’autre côté du Pô, en faisant ses approvisionnements à Bersello, à Guastalla et à la Mirandole, cl tirer ce dont elle aura besoin du Modénais et du Ferrarais, en payant.

On croit que le lieu le plus convenable pour l’établissement d’un pont sur le Pô, doit être entre Guastalla et le confluent de rOglio et du Pô.

La réponse à cet article est

K-clial juge-t-il à propos que l’armée d’Kspagnc occupe sur le l‘ô i

6“ Si M. le Maréchal altaqueia Munleue, et si ce siège se fera conjointement avec rarinèe (l'hlsjiagne et les troupes de Sardaigne ?

7“ Si M. le Maréchal juge convenable que l'aimée d’Kspagne attaque Tortone , pendant que celle de France et de Piémont achèvera de conquérir le reste du Milanais? <;ette place, qui est à la droite du Pô, assure le chemin qui va de ('•ênes dans les Etats de Parme et Plaisance.

H» JF. le comte de Montemar représente dans ci-t article, à M. le Maréchal de Villars , que l'armée d'Espagne n’esl pas venue en Italie pour Cire oisive, mais pour ét e employée à l'alta(}ue des jilaces les plus importantes au .service des deux couronnes, et qu'il serait désagréable aux troupes de ci'tte armée et au général qui les commande, que pi u-

la même que celle de l'article i.

On ne peut répondre à cette question qu'aprés avoir reconnu si l'aitaque de Mantoue est praticable. Si l'on trouve l'entreprise possible, il est sans difliculté que les armées des trois couronnes devraient concourir à ce grand résultat.

Il ne paraît aucun motif de guerre qui détermine, quant à présent, de faire le siège de Toitone.

Il semble qu’entreprendre la conquête du royaume de Naples par attaquer Gapoue est un trop grand engagement, comme il parait aussi que Sa Majesté Catholique .serait privée de Voir une aussi belle armée que la sienne .sans entrer en action. Dans l'incertitude du nombre des troupes impériales qui marchent vers l'Italie, on estime que le parti le

dant que celle de France atta- plus sage est de s'en tenir à atque Milan , ils fussent simples taqiier Piombino ou Portospectateurs de ce qui se pas- Hereole , suivant ce que S. E. sera. Cela supposé, le comte le comte de Montemar jugera de Montemar propose à M. le plus à propos.

Maréchal de marclier sur Naples. (Arch. du dép. 2705, 55.)

Il résulte de ce document, et c’est pour cela que nous l’avons cité in extenso, que, quelles que fussent d’ailleurs les intentions du cabinet de Madrid, la coo* pération de l’armée espagnole était acquise aux alliés , M. de Montemar ne proposant de marcher sur Naples, par l’article 8 du mémoire précité, qu’autant que ses troupes sc verraient condamnées à rester simples spectatrices des événements. M. de Villars préféra les employer à garder la rive droite du Pô, pendant qu’une partie d’entre elles irait investir l’une des places de Toscane appartenant à l’Empereur.

Ces deux points convenus, les généraux se séparèrent , et peu de jours après , conformément aux désirs du maréchal, les Espagnols occupaient la rive droite du Pô.

Quel fut donc son étonnement quand il reçut, le mois suivant, une lettre fort sèche de M. de Moutemar. Elle lui annonçait eu six ligues que le capitainegénéral avait ordre du Roi son maître de marcher immédiatement à la conquête de Naples.

M. 4e MenleiaBr fe M. de Vlllara.

De Pise, ce 7 jenvier 1734.

Il y a quelque temps que j’ai envoyé les troupes occuper Guastalla, la Mirandole, Bersello, et tout le rivage du Pô dans celte partie. Il m'arrive un ordre du Roi pour que, sans délai, je marche à la conquête de Naples. Je me dispose à l'exécutir et j’ai l’honneur d’en informer Votre Excellence.

Dieu garde Votre Excellence, comme je le souhaite.

Montemar.

(ircA. du dé/>.S75t, 92.)

Cette brusque détermination détruisait tout l’efTet des conventions prises à la Sabionctte, et M. de Villars en resta confondu. Voici ce qui s’était passé : Le maréchal avait écrit à la reine d’Espagne, dans une lettre du 3 décembre, qu’en prenant le commandement de l’armée, il avait deux principaux objets : le premier, d’empêcher qu’elle nejût exposée à aucune sorte de péril par les rigueurs de la saison et le défaut des subsistances; le second, de rendre le roi de Sardaigne maître absolu du Milanais. Et il ajoutait textuellement : c Je suis arrivé ici le 11 novembre, et « dès le 2 décembre, ces deux grands et principaux < objets ont été entièrement remplis. »

La Cour de Séville en conclut, non sans quelque apparence de raison, d’abord, que M. de Villars n’avait aucun ordre de son gouvernement pour agir activement en faveur de Don Carlos, et ensuite que, le but de la campagne étant réalisé, rien ne s’opposait à ce que les Espagnols se dirigeassent sur Naples. L’ordre fut donc envoyé à M. de Montemar, aussi sec

ot aussi laconique qu'il l'uvuil iui-inénic coimnuniqué au mjiréchal. Sur ces eutrcrailes arriveront de nouvelles lettres de M. de Villars. Il informait LL. MM. de la prise du château de Milan, et il leur mandait en outre que - si jamais il était assez heureux pour être « charfjé de quelque chose pour Clujunt, il e-spiMnit et n désirait bien être aussi rapide. » Cette seconde lettre ne fit que confirmer le Roi et la Reine dans leur premici'c impression. M. de Rottenbourg, ambassadeur de France à Madrid, qui connaissait mieux que personne l’incontestable bonne foi cl les intentions du roi Louis XV en faveur du duc de l’arme, ne put réussir à dissiper le mécontentement de la Cour On lui fit observer que si le Maréchal s’exprimait ainsi, il était parfaitement clair qu’il n’avait pas d’ordres, et que la dignité de l’Espagne ne permettait pas de rester dans l’inaction.

Tout cela s’expliqua plus tard, et cette légèreté de -M. de Villars, qui |>ouvait avoir de graves conséquences, ne fut peut-être pas sans influence sur son ra|)pel. Pour le moment, il ne s’expliquait pas la conduite (les Espagnols et se trouvait dans un grand embarras. Il n’avait entrepris le siège de Pizzighitone que parce qu’il considérait l’arrivée de .M. de Montemar dans le Plaisantin comme un appui assuré pour sa droite. A la veille d’élre complètement découvert de ce côté, il ne put s’empêcher de témoigner, dans ses dépêches au Roi, son profond désappointement et ses sérieuses inquiétudes. Il écrivit même directement à Philippe V pour lui faire comprendre la nécessité

iirgente de remplacer par de nouvelles troupes celles qui devaient quitter la rive du Pd. Louis XV fit travailler dans le même sens à Séville. En attendant, le maréchal prit le parti d’attaquer Tortone. Le vide qu’allait laisser sur sa droite le prochain départ des Espagnols en rendait la possession des plus importantes. Il fallait éviter de s’affaiblir, au commencement de la campagne suivante, des troupes nécessaires pour faire le siège de cette place.

C’est au reçu d’une seconde lettre de M. de Montemar, datée de Parme, et où ce dernier lui annonçait son départ pour Sienne, que M. de Villars résolut de se rendre eu pei-sonne .n la cour de l’Infant. II ne paraissait plus possible de différer l’expédition de Naples, après les injonctions réitérées de l’Espagne, mais au moins était -il indispensable d’en conférer avec le jeune prince, auquel des lettres-patentes venaient de conférer le titre de généralissime des troupes espagnoles en Italie.

Le voyage ne se fit pas sans de grandes difficultés, surtout pour un homme de l’âge du maréchal, A Plaisance, il trouva le Pô gelé, et se vit obligé de descendre le fleuve pour trouver de mauvais bateaux qui pussent traverser les glaces. « Je les passai dans un « petit bateau, écrivait-il quelques joui-s après, et mon € carrosse dans un autre, plusieurs de nos chevaux « tombant dans le Pô. Ce qui vous suiprendra, et me c surprend aussi, c’est que tout cela se passe sans < rhume. > L’accueil le plus distingué l’attendait sur l’autre rive ; ou lui avait fait prépai cr des loge-

meiits, avec défense de recevoir aucune rétribution.

Fidèle à notre système de mettre autant que possible les personnages en scène , nous laisserons dans la bouche du Maréchal le récit de sou séjour à Parme, eu citant textuellement les deux dépêches suivantes, adressées, Tune au Roi Louis XV, l’autre au 'ministre de la guerre.

M. de ▼lllami an Bel.

J'aurai l’honneor de rendre compte à Votre Majesté de tout ce qui s’est passé dans mon voyage auprès de l’Infant. Son Altesse Royale n’a rien oublié pour marquer son respect pour Votre Majesté et la reconnaissance de tous les sentiments que j’ai eu l’honneur de lui expliquer.

Des ordres avaient été donnés à Plaisance pour marquer au général de son armée toute la considération que celte qualité lui attire.

Le prince a montré beaucoup de bonté à tous les officiers généraux qui ont voulu me suivre: MM. les ducs d’Harcourt, de Durfort et de Lauraguais.

J'ai eu l’honneur de l’entretenir plusieurs fois en particulier. Il avait marqué à M. le marquis de Bissy assez d’envie de me voir ; il m’a dit qu’il aurait fort désiré de faire sa première cam • pagne avec moi. Je lui ai fait voir ma peine de ce que cela n’était pas, et Votre Majesté ven’a par la copie du mémoire ci-joiut que je n’ai rien oublié pour faire connaître à ce prince une très-juste peine de ce qu’on n’avait rien fait de ce dont j’étais convenu il y a cinquante-trois jours. Tout ce que j’ai dit et écrit est contenu si amplement dans les copies, qu’il est inutile de le répéter à Votre Majesté.

L’Infant m’ayant prié de lui dire mes sentimeiiLs, je lui ai obéi avec ma sincérité ordinaire.

Il m'a paru que le caractère de ce prince est douceur, sagesse et timidité, surtout pour les ordres de la Reine sa mère.

U m'a dit qu’elte ne lui avait appris que peu de jours avant son départ les intentions qu'avait eues l'Empereur de lui don ner l’atnée des Archiduchesses.

Sur ce qu’il m’a dit le premier jour qu’il n'irait pas en poste, je lui conseillai, puisque les ordres de Madrid prescrivaient de marcher à Naples, de mander au comte de .Montemar de ne pas l’attendre. Il m’a dit que l’ordre était qu'on ne marchât pas sans lui.

Il eut si grand froid à l'Opéra avant-hier, qu'il a eu la fièvre cette nuit. Je l'ai vu ce matin cl hier nu soir. Il avait encore de la chaleur et par conséquent son voyage différé. Pour cela je lui ai conseillé d’envoyer ordre à son général de ne pas l’attendre, puisque rien n’est si précieux que le temps h la guerre; il ne m’a pas répondu.

J’ai écrit avec la plus grande force au Roi et .i la Reine d’Espagne les mêmes choses qui sont dans les copies ci-jointes.

Le comte de Saint-Estevan, qui n’entre dans aucune matière de guerre, est très-fâché de ce qu’on ne me croie pas ; il dit tout haut qu’il ne sait pas ce que je conseille, mais que ce qu’il sait parfaitement, c’est qu’on fera très -mal de ne pas me croire.

M. de Monteallegre, secrétaire d’État, que j’ai fort entretenu, pense comme moi. Je lui ai fait voir la lettre que je viens d’écrire au général espagnol. C’est tout ce que je puis faire pour les presser d’envoyer des troupes.

J’ai l’honneur d’étre, etc. Villahs.

(Archives du dépôt de la guerre, 2752, 3.)

Nous avons déjà parlé du projet de mariage entre Don Carlos et Marie-Thérèse. S’il se fût réa-

lisp, qui peut dire; quelles eussent été les destinées de l’Europe?

Voie! la leltre du Maréchal au ministre de la guerre :

M. dr vlllsrii M. d'Aüffen-llllera.

Je (lois vous faire un portrait de l’Infant, dont vous rendrez compte au Uoi, mais que je n’ai pas cru devoir mettre dans sa dépêche. 11 est assez bien ; on peut espérer même qu’il sera grand; .son visage est plutôt bien que mal, les dents belles; niais il n’a pas soin de sa personne; allongeant le col, baissant la tête.

’Voiisconnaissez le peu qui me contente de certaines libertés: aussi ai-je pris celle de lui dire qu’un prince devait toujours avoir sa tête haute ; qu’étant né pour commander aux hommes, il faut avoir cet air d’autorité qu’une tête baissée ne donne point.

Vous croyez bien que j'ai accompagné les petits .avertissecmentsdc tout ce qui peut les faire recevoir avec bonté.

Je reviens à son caractère et à son esprit; il est naturellement bon et n’a jamais dit rien de rude à ce qui l'approche.

Informé des affaires, des nouvelles de l’Europe, recevant bien tout ce qu’on lui dit, il m'a même pressé de lui donner mes conseils sur sa conduite, surtout dans la guerre. Je lui crois du sens, mais de la timidité surtout; j’en trouve pour tout ce qui vient de la Reine mère, laquelle fait trembler et le prince et tout ce qui l’entoure.

Attendez, s’il vous plaît, à nous offrir des troupes que vous voyiez clair dans les mouvements des Impériaux, surtout depuis que nos chers Espagnols nous abandonnent

De Parme, le t®*^ février 1734. Vu.LAns.

(Archives (lu (lép., i7o2, <i).

Digilized by GoogI

A la proniièi't; de ces deux dcpôchos so trouvait annexée une copie du mémoire suivant.

Mémoire donné ^ S A. R. don t'arloo par le maréchal do Tlllara.

Je coniniencerni par supplier Irl'S luiinblemenl Voire Allessc Hoyale d’t-lre bien pei'suadée qu’après ce (pie je dois à mon Itoi et h mon Maître, rien au monde ne m'est si précieux que les intérêts de Leurs Majestés Catholiques, lesquelles ne respirent que ceux de Votre Altesse Royale.

Ce principe établi, elle me permettra de lui expliquer tout ce qui s’csl jassé entre M, le comte de Montemar, capitaine général de son armée, et moi.

Nous nous sommes trouvés la Sabionetle le 8 décembre. Donc voici le cinquante-quatrième jour depuis notre conférence. M. de Slontemar apporta un mémoire composé de plusieurs articles. Le marquis de Pézé, maréchal des logis de l’armée du Uoi, fut admis à notre conférence, et les réponses mises .à célé de chaque article.

Le premier fut de faire attaquer Tortone par l'armée d’Kspagne. -Ma réponse fut que, par le traité avec le Hoi de Sardaigne, il devait avoir le Milanais entier ; qu’il ne convenait donc pas d’employer l'armée d'Kspagne à faire des conquêtes pour le Itoi de Sardaigne.

Ensuite il fut parlé d’attaquer Capoue. Ma réponse fut que ce pouvait être une longue entreprise.

La troisième proposition fut d’attaquer Piombino ou Porto- Ilercole. Et il fut déterminé (lu’on attaquerait une de ces places et qu'on ferait marcher incessamment dix bataillons de troupes qui étaient déjà à Livourne pour occuper les places de la Mirandole et du Pô

Depuis ce premier concert, j’ai été très-longtemps sans recevoir de nouvelles de H. de Montemar, et la première a été qu’il avait des ordres de S. M. G. de marcher sans délai à la conquête du royaume de Naples.

Je n’ai pas pressé aucune fois M. de Montemar de faire marcher des troupes sur le Pé, parce que je n’ai vu aucun mouvement dans les troupes impériales qui me pressât d’en demander à celles d'Espagne. Ce qui m’a fait quelque peine, c’est qu'on n’ait pas fait le siège d’une des places ci-dessus nommées .pendant cinquante-quatre jours, d’autant qu’à la guerre rien n’est si précieux que le temps, et rien n’est si nécessaire pour assurer les entreprises que le profond secret et la célérité.

Mais il ne faut parler du temps perdu, que pour éviter d’en perdre.

Je viens présentement à la conquête de Naples. Votre Altesse Royale a eu la bonté de s’en ouvrir à moi plus que son général, puisqu’elle a bien voulu me dire que son dessein était de marcher d’abord à Naples, et d’en attaquer les châteaux.

Je ne demande pas si elle a des intelligences dans ce royaume, ce que je présume ; mais l’on doit garder religieusement le secret à ceux qui par zèle nous confient leurs fortunes et leurs vies.

Quoi qu’il en soit, je tiens que l’on pourrait marcher à Naples avec l’infanterie arrivée le 1 0 décembre et les deux tiers de la cavalerie d’Espagne, attendu, encore une fois, que rien n’est si précieux que le temps à la guerre, surtout lorsqu’on a un principal intérêt à surprendre.

Je ne doute pas que vos troupes ne s’ébranlent de Sienne pendant le voyage de Votre Altesse Royale.

Mais je la supplie de faire une réflexion bien importante, que, quelque zélés que soient les Napolitains, quelque désir ardent qu'ils aient de rentrer sous la domination de l’Espagne, la rai-

son ne veut pas qu’ils hasardent leurs têtes et leurs fortunes, qu’ils ne soient comme assurés qu’ils se donnent pour toujours, et ils ne peuvent l’espérer que lorsqu’ils peuvent compter que l’entrée de l ltalie est fermée aux armées de l’Empereur. Les mêmes Napolitains, quelque bien intentionnés qu’ils soient, ne se rappelleront que trop l’année 1706 ; tout le Milanais, le Mantouan étaient aux deux Couronnes, lents armées tenaient l’Adige et le pied des Alpes. l ’Emperem’ ordonna au Prince Eugène de secourir Turin. Le Prince Eugène m'a raconté luimême, à Rasladl, qu'il représenta à t' Empereur t'impossibilité de secourir Turin. L' Empereur iui ordonna de faire périr jusqu'au dernier homme de son armée, plutôt que de ne pas tenter le secours.

Je ne rappelle pas les fautes des généraux qui pouvaient l’empêcher. J’espère que Dieu n’abandonnera pas celui dont le Roi veut bien se servir, au point d’en faire de pareilles.

Mais enQn, ce général n’a pas Mantoue; il faut garder le Pô. L’armée d’Espagne ou une partie y est nécessaire, et j’ai déjà pris la liberté d’écrire à Leurs Majestés Catholiques, qu’elles doivent envoyer en Italie tout ce qu’elles auraient de troupes inutiles en Espagne. Si je ne puis tenir le Pô et le Mincio , je dois chercher une bataille, puisque tout général sage ne doit s’attacher à défendre de certaines situations que lorsqu’il a lieu de croire que l’ennemi qui vient les attaquer périra dans de vaines attaques.

Excepté cette raison, il faut marcher à l’ennemi, surtout avec les armées deFrançais, et je dirai aussi des Espagnols, auxquels je crois la même valeur.

Je répèle donc à Votre Altesse Royale qu’elle ne peut prendre aucune confiance aux nouveaux sujets qu’elle veut se donner, qu'en les tranquillisant sur la crainte de changer de maîtres.

Après les premières idées générales sur la guerre que Voire Altesse Royale va entreprendre, elle permettra à mon zèle pour sa personne, à la confiance et aux bontés dont Leurs Majestés Catholiques veulent bien m’honorer, et à l’ordre qu’elle me donne elle-même, de lui dire ce que je pense sur sa conduite dans la guerre.

J’oserai lui donner pour premier conseil, de n’eu pas croire son ardeur sur les périls de la guerre ; il y a ceux que les Rois elles Princes doivent mépriser, et ceux auxqueisilne faut jamais qu’ils se commettent.

Ils doivent faire attaquer les places médiocres par leurs généraux, et ne pas honorer ces sièges de leur présence.

S’il est question d’une bataille, il faut que votre armée vous voie maicher à la tête de la première ligne , et que vous vous montriez avant que l’on marche à la charge.

Quand votre première ligne est prête à charger, vous devez vous mettre entre la première et la seconde, pour donner vos ordres, pour faire soutenir les troupes qui pourraient être ébranlées, mais que vous ne chargiez jamais h la tête de vos troupes, à moins que votre présence ne soit nécessaire pour empêcher l'ébranlement de l’armée.

Pour les lignes, n’allez jamais à la tranchée, que le troisième jour qu’elle est ouverte, connaître par vous-même si vos ingénieurs suivent bien vos projets. Ne vous pas exposer : ce ne sont pas des périls dignes de princes ; mais leur présence, leur visite est nécessaire, non-seulement pour presser les attaques, mais même pour se montrer aux troupes.

Les premiers soins, après ceux des actions, regardent la discipline et 1a subsistance. Pour pouvoir exercer une sévère discipline, il faut que la subsistance soit bien réglée.

N’ordonner que les punitions nécessaires, mais nulles grâces dans les premières fautes. Le général qui pardonne les pre-

mières, doit imputer à sa fausse clémence la mort des seconds.

11 est bon ijue vos généraux parlent eux-mémes aux troupes , pour leur faire conuaitre la nécessité d’étre sages.

Les bien traiter dans les grandes fatiglies et leur faire donner delà viande outre leur paye ordinaire.

C’est ainsi que l’on en a usé dans la conquête du Milanais. L’armée du Roi est en bon état, et peut soutenir toutes les fatigues.

Je sais que Votre Altesse Royale a résolu de manger avec les gens de guerre. Rien n’est si nécessaire que de leur montrer souvent leur prince, leur général ; qu’il veuille bien parler quelque fois à ceux qu’il connaît le moins, surtout à ses nouveaux sujets.

Je ne prendrais pas tant de libertés, si Votre Altesse Royale ne me l'avait ordonné, et si je ne me flattais que Leurs Majestés Catholiques daignent l’approuver.

(Arch. du dép. 275«, 4.)

N’est-ce pas un spectacle de quelque intérêt que ce vieux soldat de Louis XIV initiant à l’art de la guerre un généralissime de dix-huit ans? Le départ de ses chers Espagnols lui tenait fort au cœur, ainsi qu’on a pu le voir, et il va jusqu’à rappeler au jeune prince les désastres de l’année 1706. L’état des choses était cependant bien diiférent. En 1706, la France avait contre elle le gardien des Alpes, et eu 1754 on l’avait pour soi ; en 1706, l’armée obéissait au duc d’Orléans ; en 1754, elle était commandée par le maréchal de Villars. C’est ce que pensait d’ailleurs le cabinet de Versailles, car on lit en marge d’une dépêche du maréchal, du 28 janvier, cette note de la main du ministre de la guerre :

Digiti^ed by Coogle

Que je crois que l’Empereur prendra le parti d’envoyer une forte armée en Italie, qu’elle est déjà en chemin, et qu’il enverra cent mille hommes , s’il peut les avoir, sur le Rhin et la Moselle ; mais que' nous l'avons, lui, en Italie, et que nous aurons, au mois de mai, aussi cent mille hommes sur les frontières.

Page 1