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Ses amis les plus dévoués, qui avaient conservé le droit tle lui dire la vérité, le gourmandaient en vain dans leur conversation et dans Leurs lettres. Il convenait avec eux de la justice de leurs reproches, il se dévorait de ses propres remords; mais ces remords, assez vifs pour empoisonner sa vie, n'étaient pas assez énergiques pour le rendre à la vertu. 11 désobéit même plusieurs fois aux ordres de son gouvernement, qui le rappelait dans l'Océan, pour rester sur la Méditerranée, plus près de lady Hamillou, et les yeuxfixés sur Naples.
Pou de temps après, Bonaparte, s'embarquant à Toulon sur la Hotte la plus imposante qui ait jamais, depuis les croisades, traversé la Méditerranée avec une armée d'expédition, lais-
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sait l'Angleterre indécise sur le véritable but d'un tel armement. Allail-il franchir le délroit pour attaquer la Grande-Bretagne dans une de ses lies européennes ou dans les Indes? Allait-il s'emparer de Constantinople et dominer de là la Russie, l'Autriche et les mers d'Europe? L'amiral Saint-Yincenl, chargé du commandement suprême de toutes les forces navales de l'Angleterre sur les cotes de France, d'Italie et d'Espagne, n'osant dégarnir les grandes stations qu'il occupait devant nos ports et devant Cadix, délégua à Nelson, comme au plus brave et au plus actif de ses lieutenants, l'observation, la poursuite et, s'il était possible, l'anéantissement de l'expédition française.
Nelson, successivement rallié par seize vaisseaux de haut bord, et conservant son pavillon amiral sur le Vangard, se lança au hasard sur les traces inconnues de cette flotte, dont aucun indice! ne lui révélait la route ou la destination. Après avoir touché à la Corse, déjà laissée derrière lui par Bonaparte, et parcouru en vain les mers d'Espagne, il revint à Naples, le 16 janvier, découragé de vaines poursuites, épuisé de vivres et de munitions. Les avis des consuls an-
glais en Sicile lui apprirent à Naples la conquête de Malte par Bonaparte , l'appareillage de la flotte française aussitôt après la sommation à celle île, el tournèrent enfin ses conjectures sur l'Egypte.
Les intrigues de lady llamillon, animées à la fois par la passion qu'elle avait pour la reine et par celle dont elle brûlait pour Nelson, obtinrent de la cour de Naples, malgré une apparente neutralité, tous les secours et tous les ravitaillements nécessaires à l'escadre anglaise pour renouveler une si périlleuse campagne. En peu de jouis, Nelson repril la nier, toucha à la Sardaigne, longea les côtes du Péloponèse, parcourut en tout sens la nier d'Orient, sonda vainement par ses avisos la rade d'Alexandrie, où les Français n'avaient pas été vus encore, franchit désespéré la mer d'Egypte, s'approcha de Candie, pendant que l' escadre républicaine longeait celle île par le bord opposé, se rapprocha de Malle, interrogea vainement toutes les voiles de l'Aichipel, apprit qu'on élevait dans sa pairie contre sa lenteur ou son incapacité des accusations qui redoublèrent sa course, s'irrita contre les vents, força de voiles, brava les tempêtes, el, revenant
encoresur son sillage, aperçut enlin, le 1er août, au lever du jour, la forêt de mats nus delà Hotte française à l'ancre dans la rade d'Aboukir, à six lieues d'Alexandrie, près de l'embouchure du
Nil.
Bonaparte avait déjà débarqué, et marchait à travers le désert vers le Caire. L'amiral Brueys commandait la Hotte, composée de dix-sept vaisseaux de guerre, de quatre frégates et d'un grand nombre de bâtiments légers. Cet amiral attendait à chaque instant l'apparition de l'armée navale anglaise. La supériorité du nombre de ses vaisseaux et de ses canons, l'égalité de valeur dans ses équipages, auraient permis en tout autre temps à Brueys d'attendre Nelson sans reculer, et de le chercher lui-même pour lui disputer la Méditerranée! Mais les batailles navales ont des hasards que les instructions de Bonaparte et la nature de l'expédition défendaient à Brueys de courir. La flotte française, appui et arsenal
de l'année de terre, était la seule base d'opéra* lions de Bonaparte en Egypte. La destruction de celte flotte enlevait à l'année française le seul moyen de communication et le seul espoir de renfort de la mère patrie. C'était le pont entre la France et l'Egypte : exposer les vaisseaux à l'incendie en pleine mer, c'élail trahir a la fois L'armée qu'il venait d'apporter, el la Fiance à qui il en devait le retour. Brueys, après de vains efforts pour entrer dans le port fermé d'Alexandrie, qu'on croyait alors trop peu profond pour recevoir des vaisseaux de grande profondeur de quille, s'était décidé à mouiller la Hotte dans la rade d'Aboukir. Il en avait fortifié les écueils. Six vaisseaux à l'ancre, disposés en croissant concave comme le rivage, appuyés d'un côté par l'îlot d'Aboukir, forteresse naturelle armée de canons, appuyés de l'autre par un bras avancé de la rade, étaient autant de forteresses immobiles présentant leurs batteries à la mer. Files pouvaient combiner leurs feux sur un même bâtiment. Inabordables, aux yeux de Brueys, du côté de la terre, ces défenses donnaient ainsi à une bataille navale la solidité et l'inexpugnabilité d'un rempart de feu.
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à deux heures de l'après-midi du i" août, Brueys, averti par des signaux de l'apparition
•le Nelson en vue de l'Egypte, rappela à bord tous ses équipages. 11 ordonna à deux de ses bricks, Y Alerta et le Railleur, qui tiraient peu d'eau, d'aller reconnaître la flotte anglaise à portée de canon, puis de prendre la fuite en passant, pour rentrer dans la rade, sur des basfofids où il espérait que leur exemple entraînerait les vaisseaux d'avant-garde de Nelson sur leur trace, et les ferait échouer dans la vase du Nil.
Mais Nelson, qui connaissait ces bas-fonds, évita le piège. Sans paraître s'occuper des bricks, il s'avança en ordre de bataille sur la tête de la llolte française comme à un assaut de Iront sur le centre d'une position; puis, viranl de bord et se précipitant sans sonder, sans hésiter et sans tirer, entre l'extrémité de la ligne d'embossage de Brueys et l'îlot fortifié d'Abou-
kir, il franchit ce passage à pleines voiles avec la moitié de ses vaisseaux, en y perdant seulement le Culloden.
À mesure que ses vaisseaux franchissaient la passe, ils s'embossaient chacun derrière un des vaisseaux de Brueys. L'autre moitié de l'armée de Nelson, s'arrêtant tout à coup et se coupant en deux, se rangea du côté de la mer en face des vaisseaux français, attaqués ainsi par les deux flancs, et le feu s'ouvrit comme un double tonnerre sur le pont des bâtiments immobiles de Bruevs.
La flotte française, ayant ainsi perdu à la fois, par une erreur de son chef, la protection qu'elle avait espéré de terre et la facidté du mouvement dans un combat à l'ancre, prévit son destin. Il ne lui restait qu'à périr glorieusement en entraînant le plus de vaisseaux ennemis possible dans sa destruction. Elle fut digne delà grandeur de son désastre. L'armée républicaine de cette flotte, commandée encore à ce dernier jour par les officiers héroïques des guerres de la révolution, s'éleva au niveau de l'antiquité patson suicide : héros d'une autre Salamine, à qui il ne manque qu'un Thémislocle! Le Spartiate,
le / 'raiikl 'm, V Orient, le Tonnant, repondant de leurs deux batteries à la fois aux doubles bordées des vaisseaux anglais, jonchèrent les ponts de Nelson de mâts, de vergues, de morts et de blessés. La victoire ne l'ut pas le prix de la supériorité navale, niais de la fatalité de 1 embossage. Jamais la flotte française n'avait vaincu (>|us glorieusement qu'elle ne succomba. Chaque vaisseau fut une scène des Thermopyles, car les combattants ne combattaient plus pour vaincri1, mais pour mourir. Chaque pont vif tomber un à un s"s commandants, ses officiers, ses canonniers, et ne rendit plus aux Anglais que des cadavres et des bûchers. L'amiral Brueys, déjà blessé aux premières mitrailles, se tenait debout sur la dunette de son vaisseau YOrient, entouré des restes de son état-major, implorant la mort pour couvrir son infortune. Un boulet de Nelson le coupa en deux; Brueys s'opposait encore de ses mains mourantes à ceux qui voulaient le descendre sous le pont. « Non! non! s'écriait-il, un amiral français doit expirer sur son banc de quart. » Son capitaine de pavillon, Casa-Bianca, tomba un moment après sur le corps de son général. L'Orient, sans chef, coin-
battait comme de Jui-même. Nelson fut atteint < t " 1 1 11 de ses coups; il tomba la tête labourée par un fragment de ses vergues. Le sang inonda sou visage, et la peau de son front, retombant sur sou œil unique, le plongea dans les ténèbres, qu'il prit un moment pour la nuit de la mort.
Certain déjà de triompher, niais croyant sa blessure mortelle, Nelson fit appeler le chapelain du Vant/ard, et le chargea de redire ses dernières tendresses à sa famille. Un silence d'anxiété terrible suspendit la respiration du vaisseau pendant que les chirurgiens sondaient la blessure. Un cri de joie retentit à bord quand ils eurent déclaré qu'elle n'était que superficielle, et que le vainqueur serait conservé à sa patrie, ha nuit inaperçue, tant le feu du combat éclairait les vagues, couvrait déjà depuis trois heures les combattants. Les vaisseaux français se taisaient un à un, à mesure que leurs équipages décimés manquaient aux canons, soin-
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liraient en pleine mer, dérivaient entraînant leurs cables coupés vers la plage, ou s'échouaient sur les écueils. V Orient brûlait par ses ponts supérieurs, et lirait encore par ses bas ponts, prêts à être consumés par l'immense bûcher que la brise de nuit attisait autour de ses batteries. Les vaisseaux anglais avaient cessé de lui répondre et se retiraient à distance pour échapper à son inévitable explosion. Le capitaine Dupetit-Thouars, commandant du Tonnant, ne ra-* le» tissa il pas son feu au spectacle de ces désastres. 11 ne combattait plus pour la gloire ni pour la vie, mais pour l'immortalité. Un bras importé par un boulet, les deux jambes fracassées parla mitraille, Dupetit-Thouars faisait jurer à son équipage de ne jamais amener son pavillon el de jeter son corps à la mer, pour que ses restes mêmes ne fussent pas captifs des Anglais. Ce vaisseau, ainsi que le Franklin, jonché des corps de ses officiers, ne fut bientôt plus qu'un cadavre sur la mer.
La flamme toujours croissante, de Y Orient éclairait seule la rade recouverte de débris. Les matelots de ce vaisseau se précipitaient par les sabords dans la mer, s'attachant à des débris pour se laisser ainsi dériver à la côte. Ils conjurèrent leur commandant Casa-Bianca, criblé de blessures, dose laisser sauver par eux. Soit impossibilité de remuer ses membres fracassés, soit volonté stoïque de ne pas survivre à son bâtiment, Casa-Bianca repoussa ces supplications de son équipage. On voulut sauver au moins son fils, enfant de douze ans, de la plus héroïque espérance, que sa tendresse pour son père avait l'ail embarquer avec lui; mais l'enfant, s'enlaçant au corps de son père, résista aux prières et à la force, et voulut mourir dans les bras de celui qui lui avait donné la vie.
L'explosion, qui s'approchait, força ces généreux marins à abandonner ce groupe funèbre à sa tendresse. L'Orient sauta en l'air a onze heu-
res, avec une explosion qui fit trembler l'Egypte jusqu'à Rosette, et avec un éclair de flamme qui éblouit longtemps l'horizon. Ses mats, ses vergues, ses membrures, ses canons, retombèrent en pluie de feu sur la rade, comme un pan (iu ciel qui s'écroulerait au contre-coup des combats humains. Le soleil, en se levant, ne découvrit sur la rade d'Aboukir que des carcasses de vaisseaux échouées ou fumantes, dispersées au hasard de la houle. Quelques pavillons français flottaient encore sur ces débris. .Nelson luimême, rasé de mats et réduit à des voiles basses, pouvait à peine mouvoir sa flotte victorieuse, mais désemparée. Deux de ses vaisseaux, seuls intacts dans leur mâiure, achevèrent la conquête des dépouilles de la nuit. Quelques commandants français échouèrent leurs bâtiments sur le sable, et les incendièrent pour en disputer les débris aux vainqueurs. L'armée française élait désormais prisonnière dans sa conquête en Egypte. La capitulation future de celte armée était la seconde victoire de Nelson. La fortune n'accordait pas tout au même peuple ; à l'un la terre, à l'autre l'Océan.