DEUXIÈME PARTIE
« Cette victoire de Nelson, disent les historiens français témoins de la bataille, fut. peut-être la plus complète qui ait jamais été remportée sur mer depuis l'invention de la poudre. » Nelson ne la dut qu'à sa témérité et à l'immobilité de la flotte de Brueys. Ce que cette flotte héroïque fit à l'ancre montre ce qu'elle aurait fait au vent. Elle ne combattit pas, elle fut immolée; mais son suicide entraîna des milliers d'ennemis dans sa mort, et couvrit d'un respect égal à la gloire la marine française.
Nelson, après avoir rendu grâces au Dieu des
batailles sur le sable de la plage d'Aboukir, employa dix-huit jours à radouber ses vaisseaux avant de pouvoir ouvrir une de ses voiles au vent. Les bâtiments légers portèrent son triomphe à sa pat lie.
Mal guéri de ses blessures, il revint à Naples savourer son triomphe dans les délires de l'amour. La cour, tremblante et rassurée par son triomphe, vola au-devant de lui sur la rade de Naples, et lui fit cortège jusqu'au palais. Lady Hamilton s'évanouit d'émotion dans la chaloupe, et fut portée inanimée aux pieds de Nelson.
Bientôt elle protégea le départ de la cour de tout l'ascendant qu'elle avait sur le cœur de Nelson. Les Français approchaient. La cour méditait la fuite. Le peuple de Naples la surveillait. La qualité d'ambassadrice et l'intimité de lady Hamilton avec la reine lui permettaient de servir d'intermédiaire active entre la Hotte et la cour, sans éveiller sur ce projet de départ les soupçons de la multitude agitée. A l'abri d'un souterrain ignoré qui existe sous les fondations du palais et qui communique à la mer, lady Hamilton !il embarquer nuitamment sur les vaisseaux de
Nelson les trésors, les diamants de la couronne, les objets d'arl et de luxe, s' élevant à une valeur de quatre-vingts millions. Nelson, s' approchant lui-même de l'entrée de ce souterrain dans trois chaloupes, pendant la nuit orageuse du 2Ï décembre, enleva la famille royale, les ministres, sir William et lady Hamilton, et les transporta, malgré la fureur des lames, sur son vaisseau le Vangard. Une tempête de trois jours menaça d'engloutir entre Naples et la Sicile cette cour fugitive, à qui la mer et la terre semblaient à la Ibis se refuser.
Lady Hamilton, aussi intrépide dans ce danger que Nelson lui-même, se dévoua à la reine, son amie, et à la famille royale, avec l'oubli d'elle-même et l'abnégation d'une esclave antique pour sa maîtresse. Le dernier enfant de la reine expira de fatigue et de terreur dans les bras de lady Hamilton. Le roi et la reine. débarquèrent trois jours après à Païenne avec le cadavre de leur fils. La république , proclamée dans tout le royaume, menaça jusqu'à Messine. Le cardinal Ruffoseul, moins prêtre que soldat, homme de guerre civile, Charette italien sous l'habit de pontife, fit une Vendée delà Calabre,
fiO NELSON.
et, levant quarante mille hommes au nom de la religion inquiétée et du roi proscrit, marcha lentement sur Naples pour y opérer la contre-révolution. Nelson observait de Palerme ces mouvements du royaume attisés par la reine , el attendait impatiemment l'heure d'un débarquement et d'une restauration. Les faveurs du roi et de la reine, et l'amour de lady iïamilton au milieu de cette cour voluptueuse et dans ce climat assoupissant, n'amortissaient pas son ardeur des combats et ne prévalaient pas sur ses remords. Un accent de mélancolie et de dé.couragemenl de soi-même révèle le trouble de son Ame dans sa correspondance de Palerme : « Je loge toujours, écrit-il, dans le palais de lady Iïamilton ; elle est mon conseil, ma confidente , mon secrétaire, ma garde-malade. Ma santé, il est vrai, est altérée; mais, tant que je respirerai, si la reine l'ordonne, je resterai ici pour la protéger. . . Mes pensées me dévorent et me t lient ! . . . Mon seul désir quelquefois esf de descendre avec honneur dans la tombe, et, lorsque la volonté de Dieu m'y appellera , je recevrai la mort comme on accueille un ami !... Ce n'est pas que je sois insensible aux honneurs cl aux richesses
NELSON. (il
que mon roi et mon pays accumulent sur moi; mais je suis prêt à quitter ce monde de trouble, et je n'envie personne, excepté ceux dont le domaine immuable se compose de six pieds de terre !... »
An milieu de ces dégoûts, expiation du bonheur que l'âme se reproche, la reine et lady Hamilton lui avaient soufflé leur haine implacable contre les républicains do Naples. On reconnaît l'accent de la guerre civile dans les lettres qu'il écrit de Païenne à son ami l'amiral Troubridge, qui commandait le blocus de Naples : « Ecrivezmoi bientôt, lui écrit-il avec une joie féroce, qu'on a coupé quelques têtes : il ne faut rien moins que cela pour me réconforter un peu !.. »
Bientôt le cardinal Ruffo, appelé à grands Cris par les quarante mille lazzaroni, populace qui adorait sa servitude parce qu'elle était trop abjecte pour comprendre la liberté , arriva avec son nrmée aux portes de Naples. Nelson , à ce
bruit précurseur d'une contre-révolution , rappela à lui toutes les escadres de la Méditerranée, dispersées devant l'Egypte ou devant les côtes d'Italie, et forma une armée navale de dix-huit vaisseaux près de l'île do Maritîmo, sur le revers oriental delà Sicile. Lady IJaniilton s'y embarqua avec lui pour le golfe de Naples, afin de préparer elle-même les voies à la reine son amie, et de devancer ses vengeances. Nelson, en approchant de Naples, trouva la capitale déjà domptée et occupée par l'armée du cardinal Ruffo. Les chefs républicains , enfermés dans les forts de Naples, avaient capitulé avec Ruffo. telle capitulation leur assurait la vie et la liberté de quitter le royaume. Le capitaine anglais Foots, qui commandait le blocus en attendant Nelson, avait signé cette capitulation à la requête de Ruffo. Nelson entra à pleines voiles, le 25 juin, à la tête de sa flotte dans la baie de Naples. Le bruit d'une capitulation qui allait enlever des victimes à la reine s'était répandu sur la flotte. Lady llamilton se refusait à y ajouter foi. Debout sur le pont du Fondroi/im! , à côté de Nelson, la vue. d'un pavillon de paix sur les châteaux de Naples lui confirma celte rumeur. « Nelson! s'écria-
t-elle indignée, en montrant du geste les signes de capitulation arborés sur les forts; Nelson, laites abattre à l'instant ce drapeau : on ne capitule pas avec des rebelles! »
Nelson, asservi par l'amour, obéit à cette rage. Le généralissime Ruffo, moins implacable qu'un amiral étranger dans une cause civile, où l'on est d'autant plus ennemi qu'on est plus compatriote, se refusa noblement à violer la parole donnée. Appelé sur le Foudroyant pour y recevoir par l'organe de lady Hamilton les injonctions absolues de la reine, Ruffo plaida avec énergie la cause de ses ennemis vaincus et amnistiés. 11 déclara à Nelson et à sa complice que, si la vie et la liberté des cbefs républicains n'étaient pas respectées, il retirerait ses troupes de Naples, ne voulant pas entacher ses armes, même pour la cause de son Dieu et de son roi, d'une félonie et d'un meurtre sur des concitoyens désarmés. Lady Hamilton, animée de la vengeance de son amie, prit tout sur elle, et Nelson prit tout sur sa servilité et sur la honte de son pays. La capitulation signée par le commandant du blocus Foost fut enlevée à cet officier, déchirée et jetée à la mer par lady Hamilton. Les chefs
(ii NELSON.
républicains enfermés dans les châteaux, qui comptaient dans leurs rangs presque toute la jeune noblesse de Naples, et ce que le clergé, la littérature et les arts avaient d'éminent, furent, au nombre de six mille, livrés au glaive des commissions militaires ou aux poignards de la populace. Les jugements et les massacres ensanglantèrent, pendant une terreur de sang-froid sur les îles et sur la flotte, la mer de Naples. Ceux que la potence avait épargnés étaient égorgés par le couteau et jetés aux vagues de la mer. Des sieaires et des délateurs, ressuscites du temps de Tibère, donnaient les formes de la justice à ces assassinats. Quarante mille citoyens tombaient sous le coup des lois de mort qui frayaient dans le sang le retour au roi et à son implacable épouse. Des tribunaux ambulants parcouraient les provinces avec les bourreaux. Des hommes vivants, saisis pas les lazzaroni, étaient jetés dans les bûchers allumés sur la place du palais, sous les canons de la flotte qui rapportait la famille royale. La reine adressait de Palerme des listes de proscription où le nom des victimes était inscrit par la vengeance. Trente mille captifs encombraient les prisons de Naples; la torture y
arrachait l'aveu des crimes on des complicités politiques. Les juntes d'Etat envoyaient chaque jour leur contingent de victimes à l'échafaud. Les hommes les plus illustres par le nom, par les services ou par le génie, du royaume, tels queCyrillo, Menthone, Confort i, Fiano, Àlbonese, Fiorentino, l'agano, l'évèque Sarno, le prélat Natale, la marquise San-Felice , la poétesse Eléonore Pimentel, et trois cents victimes, l'élite de l,i ville, furent pendus et jetés aux flots pour toute sépulture après leur supplice; les princes Torella et Riario, le baron Poerio, orateur illustre et modéré; le marquis Carleto, le chevalier Àbamonti , relégués par grâce dans l'île diserte de Farignana, près des écueils de Sicile, furent enfermés dans une caverne sous-marine, qui avait servi jadis de tombe anticipée aux exilés de Rome. Serra et Riario, jeunes fils des plus hautes familles, tombèrent sous la hache avant d'avoir atteint l'âge même du crime. Fa tête d'un enfant de seize ans, le lils unique du marquis Genzano, dont l'innocence et la beauté faisaient l'admiration et la pitié de la ville, tomba sons la hache du bourreau. Son père, Brut us de la lâcheté, pour dissimuler sa douleur, brigua
une infâme complicité avec les profanateurs de son propre sang-, et offrit, quelques jours après le supplice, un festin de congratulation aux juges ! Une jeune femme de la haute noblesse, condamnée à l'échafaud pour avoir, par amour pour un des chefs républicains dont la vie était menacée, révélé une conspiration contre la république, se déclara enceinte la veille du supplice : la cour, outrageanl sa pudeur, la fit conduire au palais pour livrer son corps à l'examen des médecins du roi. Déclarée enceinte, ou suspendit l'exécution jusqu'à sa délivrance ; jetée sur un bâtiment et enfermée dans les cachots de Palerme,- le jour où elle donna la vie à son enfanl fui le dernier joui- pour elle. Les proscriptions do Marins. deSylla, de Tibère et de la Convention étaienl égalées par la haine d'une cour italienne , servie par une populace fanatique, et protégée par un héros anglais asservi à une courtisane.
Nelson ne préserva même pas ses bâtiments des souillures de sang de celle terreur royale. L'amiral napolitain Carraciolo, autrefois son compagnon de guerre dans des campagnes navales où la flotte napolitaine et la flotte anglaise étaient combinées, avait fait fidèle cortège au roi sur son vaisseau jusqu'en Sicile à l'approcbe des Français. Rappelé à Naples après la révolution consommée, sous peine de voir ses biens confisqués, il était rentré, avec l'autorisation du prince, dans sa patrie. Elevé malgré lui par le gouvernement républicain au commandement général de la flotte par l'éminence de sa renommée et de ses talents, il était coupable d'avoir servi sa patrie pendant l'interrègne. Ses nombreux amis, pressentant la vengeance de la reine, l'avaient fait évader des forts pendant la négociation, sous les habits d'un paysan calabrais. Arrêté, interrogé, reconnu, ramené enchaîné les mains derrière le dos à Naples, on
l'avait livré, sur l'ordre de Nelson, à l'escadre anglaise. On ne doutait pas que celte prison apparente ne fût pour l'infortuné Garraciolo une hospitalité déguisée, car le supplice n'oserait atteindre un hôte de la Grande-Bretagne. Mais lady lïamilton avait résolu de faire d'un vaisseau anglais l'échafaud du plus illustre des Napolitains. Nelson reçut Carraciolo sur le Foudroyant, habité encore par lui et par sa favorite; il y convoqua une cour martiale d'officiers siciliens, présidée par le comte de Thurn. Garraciolo comparul devant ses juges. Il demanda à recueillir des pièces justificatives de son innocence et des témoignages de sa conduite pendant l'interrègne de son souverain. Les juges trouvant celte demande juste et la communiquant à Nelson, il leur répondit de prononcer sans délai; les juges obéirent, et prononcèrent l'exil perpétuel. Nelson, en recevant communication de la sentence, lit substituer impérativement sur l'arrêt le mot de mort à celui d'exil. Une heure après, le condamné, garrotté pour le supplice, fut descendu du Foudroyant dans une chaloupe et conduit sur son propre vaisseau amiral, la Minerve, pour y être supplicié du
supplice infamant des malfaiteurs. Lady tfamiilon, enfermée avec Nelson dans la galerie ilti Foudroyant, avait refiisé de voir et d'entendre tous ceux qui, comptant sur l'intercession d'une femme, avaient imploré sa compassion. Nelson lui-même était resté sourd aux insinuations de ses officiers. La cour voulait ce sang-, et l'amour lui payait le crime.
Arrivé sur le pont de la Minenee, à l'ancre à coté du Foudroyant, Carraciolo accepta la mort sans pâlir, et murmura seulement contre l'ignominie de la potence. « Je suis vieux, dit-il à l'officier qui commandait le collège, mes cheveux blancs m'avertissent que la mort va reiranclier bien peu de jours à ma carrière; je ne laisse après moi ni veuve ni orphelins pour me pleurer; je ne marchande point contre la mort; mais, après soixante-douze ans d'une vie d'honneur, il est dur de laisser l'ignoble image de la potence attachée à ma mémoire. Demandez seulement à l'amiral anglais, autrefois mon compagnon d'armes et mon ami, de changer l'infâme supplice qu'on me prépare par la corde contre la mort du soldat par le feu ! >;
L'officier anglais qui reçut ces nobles suppli-
cations fit suspendre l'exécution, et courut les rapporter à Nelson, qui restait invisible sur son bord. « Faites votre devoir, » répondit durement l'amiral anglais en se détournant pour éviter toute insistance. Carraciolo, hissé par le cou à la grande vergue de la Minervt , expira de la mort des scélérats, aux applaudissements des uns, à la pitié des autres, à la honte de tous, cl surtout de Xelson. Lady Hamilton monta, diton, sur la dunette du Foudroyant pour contempler le cadavre de la victime de la reine, pendu jusqu'à la nuit à ce gibet flottant. Quand les ténèbres eurent couvert les flottes, ou attacha deux boulets rames aux pieds du cadavre, cl on le jeta à la nier; mais la mer n'en voulu! pas !
Trois jours après, le roi Ferdinand était ramené de Païenne dans la baie de Naples, sur un vaisseau anglais du capitaine Hardy. Debout sur la dunette de ce vaisseau, il lisait les arrêts de mort et de proscription que la reine sa femme voulait l'aire exécuter avant son débarquement, atin que le sang des proscrits fût lavé sous les pas de son mari. Lady Hamilton, accourue audevant de son amie pour lui Tendre compte de
ses vengeances, était non loin du roi avec Nelson et un groupe de courtisans auprès de la reine. La mer était animée et enflée de grosses lames autour de la poupe. Tout à coup un buste de vieillard, sortant de l'eau jusqu'à la ceinture, apparut au sommet d'une lame comme celui d'un homme qui aurait marché sur les ilôts, la tète haute, la chevelure éparse et ruisselante. Un cri d'horreur s'éleva de la poupe. Le roi se retourna, et reconnut aux traits du visage son amiral Carraciolo. « Que nous veut ce mort? dit-il en s'adressanl à son aumônier placé derrière lui. — On dirait, répondit le moine, qu'il vient implorer, par la permission de Dieu, la sépulture chrétienne pour son corps. — Qu'on la lui donne, » repartit le roi; et il descendit morne et consterné sous le pont, pendant que des matelots anglais repêchaient le cadavre, et le transportaient, pour être enseveli, dans la petite église de pêcheurs de Santa-Lucia, sur le quai de Xaples. La tempête avait rompu les liens qui attachaient les boulets aux pieds de Carraciolo, et le corps, enflé par les eaux, avait remonté de lui-même à la surface. Jamais, par une sorte de miracle naturel, la vengeance divine ne
détail ainsi montrée face à face en reproche à la vengeant*1 politique.
Les honteux services rendus dans cette circonstance à la cour de Naples par lady Hamilton et par Nelson reçurent leur prix. Lady Haniilton fut rassasiée d'honneurs et de présents par la reine. Quand Nelson ramena pour un moment le roi en Sicile, où les affaires du royaume le rappelaient, après la restauration de son pouvoir à Naples, on construisit dans le palais de Palerme un temple de la Gloire, décoré de tous les emblèmes du triomphe. A son entrée dans le palais, Nelson, au-devant de qui le roi, la reine, leur famille, leurs enfants el lady Hamilton s'étaient précipités, fut couronné de lauriers par les mains des fils de la reine. Le roi lui présenta une épée enrichie de diamants et le titre de duc de Bronté, ou duc du Tonnerre, avec le duché de ce nom, d'un revenu royal. Les plus habiles sculpteurs de l'Italie tail-
lèrent sa slatue et lui décernèrent une colonne rostrale. Ce n'était pas assez de tant de gloire, de tant de fortune et de tant de voluptés pour couvrir la honte et les remords d'un héros vendu par une favorite aux passions d'une cour sanguinaire et corrompue.
Rentré en Angleterre avec lady Hamillon, il y reçut le triomphe d'Àboukir et de Naples. Tous les vaisseaux de la Tamise se pavoisèrent de ses couleurs au bruit de son arrivée. Le gouvernement et les corporations de Londres lui décernèrent des adresses triomphales et des armes d'honneur, comme au sauveur de sa patrie. Le peuple, soulevé d'enthousiasme sur ses pas, lui fit des ovations et des cortèges spontanés à travers la ville. Ses exploits voilaient ses faiblesses à l'œil de ses compatriotes. 11 jouit mal do sa renommée et de sa popularité publique. Enchaîné aux charmes de lady Hamilton, devenue no i
H NELS0K.
veuve, il so sépara avec scandale de sa femme et de son lils adoptit", Joshua Nisbet, indigne des affronts fails à sa mère. Il fut juste cependant dans su faiblesse, et il n'imputa jamais à lady Nelson les torts de ce divorce. « Le eiel m'est témoin, lui écrivail-il, qu'il n'y a pas une innocence, une vertu et une tendresse que je ne reconnaisse en vous! » Mais, maître de son estime, il n'était plus maître de son cœur, une courtisane le retenait dans ses séductions. Il acheta pour elle, dans la campagne de Londres, une maison de plaisance, Merton; il y cacha son amour, sa gloire et son remords. Il eut une tille, et lui donna le nom d'Horatia.
La guerre de la Baltique le rappela sur l'Océan. Q commanda la Hotte qui força le port de Copenhague et incendia la Hotte danoise. Cet incendie, plus digue d'un Attila de la mer que d'un soldat, illumina sou nom d'horreur en Eu*
rope, d'une gloire fanatique à Londres. Il y rentra de nouveau en triomphateur, et y rernl du roi le titre de lord. La Grande-Bretagne voyait en lui seul le contre-poids de Napoléon.
Cependant Napoléon, après les victoires qui avaient ébloui l'Egypte, Conquis l'Italie, intimidé l'Allemagne, rivé la faible Espagne à sa politique, incorporé la Hollande, avait transporté les rêves de son génie des rivages de la Syrie aux grèves de la nier d'Angleterre. (Jet empire universel qu'il avait construit en imagination dans l'Orient au commencement de sa fortune, il l'avait transporté désormais en Oeeiileut. Par une bizarre rencontre de la destinée, le même homme qui avait déconcerté ses plans sur la côte d'Egypte allait les déconcerter encore sur les côtes de la Manche. On eût dit que Nelson et Napoléon étaient en ce moment les deux
grands antagonistes dans lesquels se personnifiaient et se résumaient, sur la (erre, la conquête de l'Europe, sur la mer, la résistance du continent.
Napoléon avait accumulé depuis dix-huit mois dans tous les porls français ou hollandais qui bordent la Manche les menaces et les moyens d'une descente en Angleterre. L'innombrable flottille de ses chaloupes canonnières, rassemblées autour de Boulogne el prêtes à embarquer ses troupes campées sur le rivage, pouvait, à un jour de fortune, jeter un immense pont mobile sur ce bras de mer, et verser en quelques heures sur le rivage britannique une de ces armées aussi irrésistibles sur la terre que les flottes de l'Angleterre étaient irrésistibles sur l'Océan. Quel que fût le patriotisme de cette île, devenue, par le génie de ses enfants, le plus merveilleux loyer de travail, de richesse, de na-
vigation et de civilisation de tous les siècles, si on compare son influence sur l'univers à son étendue géographique, il n'était guère douteux que deux cent mille Français, aguerris et animés par le génie du conquérant moderne, n'eussent subjugué, au moins pour un moment, la Grande- Bretagne, rasé ses forts, encloué ses canons, incendié ses arsenaux maritimes cl dispersé au vent les éléments de sa richesse et de sa liberté. Sans doute l'Angleterre, surprise et enchaînée sur son propre territoire, se serait réfugiée près-, que tout entière sur ses flottes, aurait couvert l.i Manche de ses citadelles flottantes, sur la trace des chaloupes canonnières de Napoléon, les aurait brûlées dans ses propres ports et aurait emprisonné les Français dans leur conquête. Elle aurait obtenu ainsi de Napoléon une retraite volontaire et une glorieuse capitulation pour ellemême. Mais la honte et les calamités d'une invasion à Londres n'en auraient pas moins pesé sur sa fortune et sur son histoire, et l'Angleterre, possédée pendant quelques mois dans sa capitale, aurait payé cher la rançon de sang, de 1er et d'or qu'il lui aurait fallu prodiguer pour se reconquérir.
L'Angleterre , attentive aux rassemblements
de chaloupes et de troupes de la France, frémissait des conséquences d'un jour d'audace dans l'âme fie Napoléon , d'imprévoyance dans une manœuvre d'un de ses amiraux, de calme ou de tempête saisi par ses ennemis sur la mer. Ses escadres couvraient la Manche et interceptaient suffisamment les vagues à nos chaloupes de transport, coquilles de noix, selon l'expression dédaigneuse des marins, dont une seule frégate de guerre pouvait submerger des flottes entières. Aussi le plan de Napoléon était de n'aventurer ces tlottiles sur la mer qu'après avoir rassemblé de tous les ports de Hollande, de France et d'Espagne, une flotte de cinquante ou soixante vaisseaux de guerre, nouvelle Armada, qui se serait jetée dans la Manche pour y livrer bataille aux flottes de l'Angleterre, et pour couvrir d'une diversion par une victoire, ou même par nue défaite, le transport de son année de Boulogne ;i Douvres. Mais ces vaisseaux, enfermés par les blocus supérieurs des escadres britanniques , les uns dans l'Escaut, les autres à Brest, ceux-ci à Toulon, ceux-là à Cadix, ne pouvaient s.e grouper en armée navale ('gale on supérieure aux
Anglais qu'à force de mystère, de combinaisons, de bonheur et d'audace dans les amiraux qui les commandaient. Aucun de ces amiraux , ni en France, ni en Hollande, ni en Espagne, n'avait un génie capable de concevoir et d'oser ces manœuvres héroïques cl desespérées qui font violence aux impossibilités de la fortune, et qui correspondaient avec l'impatience el l'enthousiasme de Napoléon; Braves de cœur, mais timides d'esprit, tous fléchissaient sons le poids des responsabilités qu'on leur commandait d'encourir. La guerre de terre ne veut que de l'héroïsme, la guerre de mer veut de l'héroïsme et de la science. Un corps d'armée vaincu ou décimé se rallie, se recrute ou se reforme; une escadre échouée ou brûlée engloutit avec elle ceux qui la montent, el ne se retrouve qu'en débris fumants sur les (lots. Les manœuvres d'une armée de terre, qui ne dépendent, sur un champ de bataille, que du coup d'œil et de la voix d'un chef, dépendent, sur l'Océan, des vents, des distances, des matelots, des calmes, des tempêtes, qu'un génie ne peut prévoir ou surmonter.
Découragé un moment (](' la possibilité d'une
réunion de ses escadres disséminées en une seule flotte dans la Manche, Napoléon avait médité de faire sortir de Toulon et de -Brest deux, escadres séparées de soixante voiles, portant quarante mille combattants, de les diriger chacune par une route diverse dans la mer des Inrles, et d'aller frapper ainsi la puissance anglaise à l'extrémité de l'Orient, en attendant de la frapper au cœur. Ses deux flottes, dans sa pensée, appelleraient inévitablement sur leurs traces les escadres de l'Angleterre, et, pendant que ses escadres voleraient au secours de l'Inde, la Manche, moins surveillée et moins infranchissable, ouvrirait peut-être passage à son armée de terre.
L'immensité et les lenteurs de ce plan avaient bien vite usé sa patience. Il en avait combiné un autre moins vaste, mais moins lent, et qui devait avoir de môme pour résultat de rassembler ses vaisseaux en armée navale sur un point
distant de l'Océan, et d'appeler la masse des escadres anglaises loin de la Manche, d'où il voulait à tout prix les écarter. Par son ordre, l'amiral Villeneuve, auquel il destinait le commandement supérieur de ses flottes combinées, était sorti de Toulon avec treize vaisseaux et quelques frégates. Il avait rallié les escadres espagnoles, commandées par l'amiral Gravina, à Cadix ; de là il avait franchi l'Atlantique et avait rejoint aux Antilles l'escadre de l'amiral Missiessy , forte de six vaisseaux. L'amiral Gantheaume, qui commandait la flotte à Brest, devait profiter de la première tempête qui éloignerait l'amiral anglais Cornwalis de sa croisière devant Brest, pour rejoindre Villeneuve, Gravina et Missiessy h la Martinique. Cette flotte, combinée ainsi sous les ordres de l'amiral Villeneuve , après avoir inquiété les Anglais dans leurs possessions des Antilles, devait forcer de voiles vers la France au moment où les escadres britanniques seraient dispersées à sa poursuite, leur livrer bataille aux abords de l'Europe, et se jeter dans la Manche , victorieuse ou vaincue, pour y concourir à la descente en Angleterre. Ce plan, exécuté heureusement au mois de
juin par Villeneuve, était resté incomplet seulement par l'immobilité de Gantheaume et de la Hotte de Brest, à qui la constance des calmes n'avait pas permis de sortir de la rade. Villeneuve rentrait dans les mers d'Europe avec ordre de livrer bataille1 à Cornwalis devant Brest, de débloquer ainsi Gantheaume, de rallier cette partie emprisonnée de nos forces navales, et de combattre ensuite avec soixante vaisseaux de guerre réunis l'armée navale des Anglais, quelle que fut sa force et son nombre, à l'entrée de la Mancbe. « Les Anglais, s'écriait Napoléon dans sa confiance, ne savent pas ce qui est suspendu sur leur île. Si je suis maître douze heures de la Manche, l'Angleterre a vécu!»
Au moment où il jetait ce cri de joie à sa fortune et de menace à la Grande-Bretagne , il ('tait à Boulogne. Il avait sous les yeux cent soixante-quatre mille hommes vainqueurs du
continent et dévorant du regard une dernière conquête, et il attendait d'heure en heure l'annonce de l'approche de Villeneuve et le bruit du canon de la Hotte forçant les escadres de Gornwalis. Villeneuve, en effet, revenait avec la flotte combinée vers les mers d'Europe. Nelson, à la tête de onze vaisseaux seulement, le cherchait hardiment sur les vagues pour le rencontrer, comme autrefois il avait cherché au hasard Napoléon sur la Méditerranée. Convaincu que Villeneuve rentrait en Europe, Nelson se hâtaii d'y revenir lui-même, envoyant devant lui une voile rapide pour avertir le gouvernement anglais du danger qui s'approchait de ses côtes. Villeneuve, en approchant du Ferrol, tomba par une épaisse brume dans l'escadre de l'amiral Calder, forte de vingt et une voiles. Les deux escadres se livrèrent un combat sans plan ci sans grandeur dans les ténèbres du brouillard. Deux vaisseaux espagnols de la flotte combinée restèrent la proie des Anglais. Villeneuve, au lieu de cbercher le lendemain le sillage des Anglais et de les vaincre, comme il en avait Tordre, entra dans le port du Ferrol, y consuma les jours en ravitaillement inutile de ses vaisseaux, y re-
Si NELSON.
çut de nouveau l'ordre de débloquer Brest, de rallier Ganteaume, et de se présenter avec toutes ses voiles dans la Manche. Il répondit qu'il allait obéir ; mais, convaincu que Nelson, Calder et Gornwalis réunis l'attendaient dans l'Océan pour l'anéantir, il fit voile pour Cadix au lieu de faire voile vers Brest et vers Napoléon, et y enferma ses escadres dans une ruineuse inaction.
C'était l'instant décisif que l'hésitation de son amiral coûtait à Napoléon. 11 ne lui restait que peu d'heures pour prévenir la déclaration de guerre de l'Autriche et l'insurrection de l'Allemagne entière, fomentée et soldée par le génie patriotique de M. Pilt, dont l'or et la politique sauvaient depuis tant d'années son pays. Napoléon ne doutait pas que Villeneuve ne fût dans les eaux de Brest, a Partez! » écrivait-il coup sur coup à l'amiral Gantheaume , emprisonné depuis tant de mois dans ce port, et à qui Ville-
neuve venait rouvrir enfin l'Océan; « partez, et accourez ici : nous aurons vengé en un jour six siècles d'infériorité et de honte ! Jamais pour un plus grand résultat mes soldats de terre et de mer n'auront exposé leur vie ! »
« Partez ! écrivait-il du même style à Villeneuve ; partez, et ne perdez pas un instant, et avec mes escadres réunies entrez dans la Manche ! Nous sommes tout prêts, tout est embarqué pour la descente ! partez ! et en vingt-quatre heures tout est terminé !»
XIÏ
On sent dans le style la fièvre du cœur et la volonté. Tout fut perdu. Napoléon apprit le lendemain la stupeur de Villeneuve à Cadix et l'immobilité forcée de Ganthenume : « Villeneuve, s'écriait-il, Villeneuve n'est pas digne de commander seulement une frégate! c'est un homme aveuglé par la peur ! »«C'en est fait, écrivait-il à l' instant à M. deTalleyrand , son ministre des affaires étrangères, mes flottes sont perdues de vue sur
m NELSON.
l'Océan ; si elles reviennent dans la Manche, il en est temps encore, je m'embarque, je descends en Angleterre, je coupe ta Londres le nœud des coalitions. Si, au contraire, mes amiraux manquent de caractère et manœuvrent mal, j'entre avec deux cent mille hommes en Allemagne, je prends Vienne, je chasse les Bourbons de Naples, et, le continent pacifié, je reviens sur l'Océan et j'y conquiers la paix maritime ! »
Il ne resta pas longtemps dans l'incertitude. Le courrier qui lui apportait la nouvelle de la retraite de Villeneuve à Cadix le trouva au bord' de la mer, dévorant du regard les côtes d'Angleterre, qu'un soleil d'été lui montrait blanchissantes au-dessus de la bruine du matin. Des imprécations contre Villeneuve éclatèrent de ses lèvres à la lecture de ses dépêches. 11 ordonna à son ministre de la marine de remplacer cet amiral malhabile ou malheureux par l'amiral Rosily, et, retournant à l'instant toutes ses pensées vers l'Autriche, il marcha par toutes les routes sur Ulm, avec une armée de deux cent cinquante mille combattants. La victoire ne tarda pas à le consoler sur la terre de ces rêves évanouis sur l'Océan.