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La joie de la plus grande victoire navale de l'Angleterre fut consternée à Londres par le deuil de la mort de Nelson. La domination exclusive des mers parut à peine aux Anglais une compensation égale à la perte de leur grand marin. Les couleurs du deuil couvrirent tous les vaisseaux;, fous les ports et toutes les chaumières de l'Angleterre : son cercueil fut le char de triomphe de la mort. La multitude qui assista au débarquement de ce cercueil rapporté par la Victoire
pulvérisa on morceaux In première enveloppe de chêne qui entourait la couche de plomb, et s'en distribua les reliques comme celles du dieu mortel de la patrie. Des funérailles nationales lui furent décernées ; des monuments impérissables lui lurent votés. Ses statues s'élevèrent dans toutes les grandes villes du royaume. La nation entière assista à ses obsèques et fit cortège à ses mânes depuis Greenwich jusqu'à Westminster. Les sanglots contenus de deux millions d'hommes sur son passage furent les acclamations de ce triomphe des regrets. La Tamise elle-même parut couvrir ses flots de deuil. Des milliers de barques pavoisées de noir, suivant celle de son catafalque flottant, s'avançaient lentement aux coups mesurés de rames revêtues d'étoffes noires, maniées par des matelots vêtus de noir. La musique funèbre était interrompue par le canon des funérailles. Les canonniers de la Victoire le portèrent sur leurs bras entrelacés jusque dans le caveau de son immortalité, sous les voûtes de Westminster. Au moment où, suivant l'usage des obsèques des amiraux, on descendit sa bannière avec son corps dans la tombe, les matelots de la Victoire se précipitèrent sur cette bannière,
la déchirèrent pieusement en mille pièces, et se les partagèrent pour les conserver à jamais dans leurs familles comme un talisman de la patrie. La reconnaissance des peuples est l'émulation de l'héroïsme. La Grande-Bretagne, plus grande en cela qu'Athènes et Rome, multiplie ses grands patriotes en les honorant. Elle vota au frère chéri de Nelson un titre de noblesse et un patrimoine de six mille guinées de revenu, dix mille guinées de rente à ses sœurs, cent mille guinées consacrées à l'acquisition d'un domaine national pour sa famille. Lady Hamillon et sa lille Horatia furent oubliées dans ces munificences et dans ces honneurs. L'Angleterre n'accepta du testament de son héros que ce qui pouvait honorer sa vie. Moins indulgente et plus religieuse que la France, qui célébra dans Henri IV et dans Louis XIV les faiblesses de ses grands hommes autant et plus que leurs vertus, l'Angleterre ne sépare pas complètement, dans ceux qui la servent, l'homme privé de l'homme public ; elle ne popularise pas les vices de ses héros populaires; elle en rougit et elle les voile. La renommée de Nelson lui-même expia et expie encore en Angleterre les torts de sa vie. Le pa-
triotisme el la décence de celle nation ont laissé deux lâches sur la mémoire de Nelson ■ une lâche de houle dans le meurtre de Carraciolo; une lâche d'immoralité dans son amour pour une favorite, à laquelle il avait donné les droits et la publicité d'une épouse. Nul n'a tenté de laver ces taches, et elles éclatent d'autant plus qu'une plus grande gloire y attire davantage les yeux de la postérité et les reproches de la conscience.
Lady Hamilton, réprouvée par tous comme la cause el l'inspiratrice des torts et des crimes de Nelson, se perdit, après sa mort, dans l'obscurité d'où sa beauté seule l'avait sortie. Elle tomba de la splendeur du vice dans l'indifférence, elde l'opulence dans la misère. Un jour, vingt ans après la mort du meurtrier de Naples et du héros de Trafalgar, on apprit qu'une femme inconnue, douée des vestiges d'une admirable beauté survivant à l'âge et aux larmes, venait de mourir sur la terre étrangère, dans une chaumière des environs de Boulogne, en France, où elle était venue quelques années avant chercher, à un prix modique, une obscure hospitalité . Ses papiers apprirent après sa mort à ses hôtes que
cotte femme indigente et inconnue était Iady 11amilton, la veuve d'un ambassadeur, la favorite de la reine de Naples, l'amante de Nelson ! Elle fut ensevelie par la charité publique. Nelson, en la nommant dans son testament, ne lui avait légué que le scandale de son amour et la colère de sa patrie.
Celle biographie de Nelson est extraite du Civilisateur.
FIV