XX1Y
Quelques instants après, la tête de colonne de l'amiral (lollingwood, son second, qui débordai! par l'obliquité de la marche d'un demi-mille la colonne commandée par Nelson lui-même, fendit la ligne de bataille des Espagnols et des Français. Le vaisseau le Royal-Souverain, monté par Collingwood, se précipita sur le vaisseau espagnol à trois ponts le Sanla-Ânna, et, s'altachant flanc contre flanc à ce vaisseau, le couvrit de son feu, de ses boulets et de sa fumée. « Brave Collingwood , s'écria Nelson en montrant cette trouée de flamme dans le centre de l'ennemi ; voyez comme il lance son vaisseau dans le l'eu, sans regarder ni devant, ni derrière, ni à côté
de lui. Voilà la route ouverte, prenez tous le vont ! »
Pendant que Nelson s'écriait ainsi sur la dunette de la Vktoite, Collingwood, ivre déjà du l'eu au milieu de ce foyer de foudres, s'écriait de son côté, en montrant du geste à son capitaine de pavillon Rotherham le tourbillon de fumée qui les enveloppait : « Ah ! que Nelson sérail heureux, s'il était ici ! »
11 n'allait pas tarder à s'y jeter lui-même. Déjà les boulets de sept vaisseaux de la flotte combinée passaient sur sa tête, déchiraient ses voiles et pleuvaient sur le pont de la Victoire. Le premier qui tomba frappé de mort à ses pieds fut son secrétaire Scott, qui causait avec le capitaine de pavillon Hardy. Pendant qu'on le relevait pour éloigner le cadavre des yeux de l'amiral, un bouletTamé coucha huit hommes coupés en deux sur le pont, a Gela est trop vif pour durer long-
temps, » dit-il au» capitaine Hardy. Le vent d'un boulet lui coupa la parole et emporta un groupe de matelots entre le capitaine et lui. Mais la Victoire, encore muette, réservait son feu en avançant toujours. Elle était foudroyée à portée de pistolet à la fois par le vaisseau français le Redoutable, monté par le capitaine Lucas, par le Bucentaure, vaisseau à trois ponts, monté par l'amiral Villeneuve lui-même, enfin par le vaisseau espagnol la Sainte-Trinité, de cent cinquante canons, la plus vaste forteresse flottante qui eût jamais pesé sur la mer. Hardy demanda à l'amiral lequel de ces vaisseaux il fallait aborder corps à corps pour enfoncer cette ligne de feu et pour frayer la route à sa colonne. « Le [dus rapproché, lui répondit Nelson ; peu importe : choisissez vous-même ! » Hardy ordonna au timonier de diriger la Victoire sur le Redoutable, et de se coller sabord contre sabord à ce vaisseau. Les deux vaisseaux, après avoir vomi l'un contre l'autre toute la mitraille de leurs flancs, se heurtèrent d'un choc retentissant, aggravé par la houle, comme pour s'évenlrer par l'abordage. La force du coup et celle du vent qui s'engouffrait à la lois dans celle masse de voiles
confondues fit reculer le Redoutable et entraîna avec lui la Victoire. Les vaisseaux rjui suivaient Nelson passèrent par l'ouverture que ce vide laissait dans la ligne de bataille, et, se divisant après, les uns à gauche, les autres à droite, séparèrent en groupes confus les tronçons de la vaste ligne formée par la flotte combinée. La rapidité de leurs mouvements, la sûreté de leurs manœuvres, le sang-froid el l'intrépidité de leurs marins, l'agilité de leurs voiles, les multipliaient à leur gré et en un clin d'œil partout où ils voyaient un vaisseau ennemi à foudroyer, un vaisseau anglais à secourir : la mer et le vent, rebelles aux autres, semblaient d'intelligence avec ces maîtres de l'Océan. Nelson s'en liait maintenant à leur instinct de la victoire, et ne combattait plus que pour lui-même.
Villeneuve, déjà brisé dans sa ligne el écrasé au centre par Nelson et ses quinze vaisseaux, appelait en vain par des signaux répétés sur ses frégates les dix vaisseaux de son escadre de réserve, imprudemment annulés pour le combat. Ces vaisseaux, immobiles et comme pétrifiés par la stupeur, contemplaient à distance l'extrémité de leur général et de leur armée, faisant de
vains efforts pour regagner le vent; d'autres, en grand nombre, détachés de la ligne, se laissaient dériver à la lame hors du champ de bataille, tirant de loin des bordées perdues, et ne sachant, faute d'habitude et d'âme commune, risquer ou accomplir aucune de ces témérités de manœuvre qui ramènent des vaisseaux souventés au combat.
Cependant quelques vaisseaux héroïques, animés par des commandants au cœur de bronze, soutenaient seuls le choc de Collimjwood et de Nelson. Le capitaine du Redoutable, Lucas, digne de se mesurer avec un héros, avait couvert de morts et de mourants le pont de la Victoire avant de recevoir son choc. Forcé de fermer ses batteries basses du côté où Nelson l'écrasait de son poids, parce que la convexité des deux vaisseaux, les faisant se loucher à la base, ne laissait entre eux, au sommet, qu'un intervalle à travers lequel on pouvait presque se combattre corps à corps, Lucas se préparait à l'abordage, et armait ses plus intrépides marins pour fondre à la première ouverture sur le bord de Nelson. Le carnage ainsi rapproché entre ces deux vaisseaux inondait de sang les deux ponts. Une
fumée lourde, que le vent n'avait plus la force de dissiper, enveloppait les vaisseaux et les combattants eux-mêmes. On lirait au hasard dans une nuit en plein midi, entrecoupée seulement par les éclairs de la fusillade et par le tonnerre des bordées.
Mais, au moment où le capitaine français jetait déjà ses vergues sur les deux bords des deux vaisseaux pour en faire un pont et des échelles d'abordage contre les flancs de la Victoire, un vaisseau anglais , le Téméraire , commandé par le capitaine Harvey, accourait au secours de son amiral, et, se plaçant sur le flanc du Redoutable', le démolissait de tous ses canons. Nelson, s' écartant alors d'une demi-encàblure , croisait son feu avec le feu du Téméraire contre le Redoutable, emportait son pavillon et éteignait trois fois le feu de ce vaisseau dans le sang des Français. Mais le Redoutable, après un instant de silence, reclouait d'autres pavillons à ses mats et rouvrait son feu, comme un mourant qui ne veut ni pitié ni grâce. Ses tirailleurs, dispersés sur ses haubans et sur ses vergues, tenaient à dislance ses vainqueurs.
Villeneuve, pendant ce duel entre Nelson et
lie, NELSON.
ses pins intrépides vaisseaux , combattait luimême à quelques vagues de là sur le Bucentdure. Le mât de beaupré du Bucentaure, engagé au commencement de l'action, par un accident de mer, dans la galerie de poupe du colosse de la [lotte, la Sainte-Trinité, faisait de vains efforls pour s'en dégager. Foudroyé dans celte immobilité terrible par la Victoire d'abord et par quatre vaisseaux de Nelson ensuite, ces deux vaisseaux, armés ensemble de deux cent soixante pièces de canon et de trois mille combattants, écartaient, par des explosions de leur double liane, les vaisseaux qui les écrasaient à distance. Villeneuve, retrouvant dans le désespoir de sa situation et dans l'ardeur du champ de bataille la résolution qu'on lui reprochait de n'avoir pas trouvée dans le conseil, égalait Nelson en sangfroid et en défi à la mort sur la dunette do son bâtiment. Le feu de ces quatre vaisseaux semblait l'illuminer et le grandir sur cet écueil de la Sainte-Trinité. Il frémissait do ne pouvoir se détacher pour aller porter lui-même à ses vaisseaux inertes le reproche et le courage de leur général. En vain il conjura l'amiral espagnol commandant de la Sainte-Trinité, de faire un
appel suprême au vent pour extirper son beaupré du flâne de la poupe qui le retenait, au risque d'emporter sa propre proue. La Sainte-Trinité, dont les mâts rasés par les boulets ne pouvaient plus porter de voiles, restait, comme un tronc démembré, le jouet de la houle et le but de la mitraille. Villeneuve voyait tomber autour de lui tous ses"offieiers et six cents hommes de son équipage; ses mâts eux-mêmes tombaient un à un, entraînant avec eux les haubans, les hunes, les vergues, les cordages et les dernières de ses voiles, linceul troué de eette careasse de bâtiment. Une bouffée de vent plus forte déchira un instant le nuage derrière lequel le malheureux amiral ne pouvait que eonjeclurer le reste du combat. 11 aperçut la moitié de ses vaisseaux, immobiles spectateurs de la lutte désespérée de leur escadre; il leur lit le signal de voguer au l'eu : ces vaisseaux étaient assez nombreux pour changer le désastre en triomphe. Ils ne comprirent pas, ou au moins n'obéirent pas au geste qui les appelait, et continuèrent à dériver presque au hasard au gré des brises et loin du champ de bataille. Villeneuve, voyant le Bucentauve démembré, rasé comme un ponton, prêt à s'en-
lis NELSON.
gloutir, demanda en vain un eanol à son équipage cl à celui de la Sainte-Trinité pour voler lui-même à sa réserve el pour la ramener au combat ; les canots suspendus à la poupe, percés de boulets, sombraient en touchant aux vagues; son vaisseau, muet, ne rendait plus que de la fumée au lieu de bordées par ses sabords. Une chaloupe du vaisseau anglais le Mars s'en approcha impunément pour sauver l'équipage et pour recevoir l'amiral. Villeneuve, qui n'avait pu trouver un boulet pour lui dans cette grêle, et que le malheur réservait au suicide, se rendit quand il n'eut plus ni un canon sous la main ni une planche sous les pieds. Les Anglais le reçurent en ennemi désarmé, avec respect pour son infortune et pour son courage. Le vaisseau amiral espagnol la Sainte-Trinité, abandonné aussi par les sept autres vaisseaux de La même nation, se rendit après quatre heures de combat intrépide, mais solitaire. A l'aspect du pavillon anglais arboré sur ce colosse, l'escadre espagnole se laissa dérivera la brise vers les côtes de l'Espagne.
Après la reddition des deux vaisseaux amiraux, les Anglais fondirent avec leurs vaisseaux libres et victorieux sur W reste de la ligne du centre, égale encore en nombre et en canons à l'ennemi. Us la rompirent de nouveau par des manœuvres plus impétueuses, et, les séparant en groupes d'un ou deux bâtiments contre trois, ils livrèrent antant de combats qu'il y avait de vaisseaux encore en bataille. Là chacun des commandants de ces bâtiments, n'ayant à prendre conseil que de sa faiblesse ou de son désespoir, se signala isolément par des timidités ou des exploits qui, en ternissant ou en illustrant son nom, ne servaient plus au saint, mais à la gloire de la journée. Le Fougueux, commandé successivement par trois officiers tués tour à tour sur leur dunette, ne se rendit que quand son pont fut couvert de quatre cents cadavres; le Pluton, commandé par le capitaine
Cosmao, avait abordé le Mars, vainqueur du Bucentaure, et allait délivrer Villeneuve, prisonnier sur ce vaisseau, quand ses deux mâts s'écroulèrent sous les boulets de trois autres bâtiments accourus au secours du Mars. Le conlreaniiral Magon, Achille de la Hotte combinée, voguant au-devant des Anglais quand sa ligne fléchissait ou fuyait à leur approche, précipitait son vaisseau sur le Tonnant, de quatre-vingts canons, plongeait son beaupré dans les haubans du grand mât du Tonnant, et s'élançait de là sur le gaillard de son ennemi, quand les bordées de deux autres vaisseaux attachés aussi à ses lianes le couvrirent de mitraille, et le forcèrent à se retirer sur sa dunette derrière un rempart de cadavres. Trois fois, la hache d'abordage à la main, il refoula les Anglais qui avaient envahi la moitié tic son pont, trois fois il les rejeta de ses bordages dans la mer. Frappé d'un biscaïen au bras gauche, , il combattait encore du bras droit. Un autre biscaïen lui tracasse la jambe, on l'emporte sous l'enlre-pont pour élancher son sang ; mais les déchirures des lianes du Plulon laissaient passer la mitraille jusque dans cet asile des blessés : une
balle lui perça la poitrine et l'élendit mort entre les bras de ceux qui le soutenaient. Son vaisseau ne se rendit que sur son cadavre. Huit autres succombèrent comme lui.
L'amiral Gravina, commandant l'escadre espagnole, est frappé du coup mortel en défendant, avec le sang-froid de sa race, le vaisseau le Prince-des-Asluries et l'honneur du nom espagnol, [/équipage de Y Achille, le dernier des vaisseaux de Villeneuve qui combattirent jusqu'au désespoir, avait laissé prendre le feu pendant le combat à ses ponts supérieurs; uniquement acharné à lancer la mort à l'ennemi par ses batteries rasantes, il ne s'occupait pas de la mort qui grondait sur sa lète et des flammes qui dévoraient ses ponts et ses mats, L'explosion était imminente; les vaisseaux anglais se retirèrent d'horreur et d'effroi pour en éviter les débris. Les matelots de Y Achille tiraient toujours, et, jetant à la mer quelques débris flottants de leur vaisseau, ils attendaient la dernière minute pour se précipiter eux-mêmes aux Ilots sur ces débris. V Achille éclata comme un volcan dans le vide laissé autour de lui, tombeau volontaire de cinq cents braves. Les Anglais, 110 e
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fidèles à l'ordre du jour de Nelson, ne laisseront pas la haine survivre au combat, el recueillirent en foule l'équipage submergé dans leurs chaloupes. Ce coup de tonnerre finit la bataille au centre de la mêlée.
Le contre-amiral Dumanoir, qui pouvait la ranimer, et peut-être la disputer ou l'honorer encore, se replia lentement avec ses quatre vaisseaux de haut bord, tête de ligne qui n'avait pas tiré un coup de canon; il se contenta de prolonger à distance la ligne des vaisseaux: anglais à demi désemparés eux-mêmes, et de les saluer de quelques bordées en se retirant intact et sans gloire du champ de bataille. 11 n'eut pas môme la fortune de sauver les vaisseaux qu'il espérait ramener ainsi à Brest : l'escadre de Cornwalis en fit sa proie avant qu'ils eussent doublé le cap de Bretagne.
XX Vil
On n'apercevait plus de fumée qu'au-dessus du groupe de sept vaisseaux où le Formidable
luttait en désespéré contre le Téméraire et centrale vaisseau de Nelson, la Victoire. On a vu que le capitaine Lucas, du Formidable, attaché liane contre liane à la Victoire et canonné en proue et en poupe par deux autres bâtiments ennemis, ne pouvait faire feu de ses batteries de côté, où la Victoire le serrait de ses murailles, et que le combat presque corps à corps était devenu entre ces deux bâtiments un feu à bout portant de mousqueterie. Le pont du Formidable, plus élevé d'un étage que celui de la Victoire, dominait d'une batterie le pont de Nelson ; les Français, de plus, avaient dispersé un groupe de tirailleurs sur leurs hunes, sorte de planchers suspendus à demi-hauteur des mâts, d'où l'on peut se couvrir en visant comme d'une meurtrière; les biscaïens et les balles, choisissant de là les victimes, pleuvaient sur l'équipage anglais, et surtout sur le groupe des officiers désignés à la mort par leurs insignes. Le capitaine Hardy venait d'être blessé après deux cents autres. Nelson, signalé par ses décorations et par les ordres qu'on venait recevoir de lui, avait les pieds dans le sang de ses compagnons, quand un coup de feu, éclatant
au bord de la dune d'artimon du Formidable, l'atteignit entre l'épaule et le cou, et le précipita, comme par l'impulsion d'une main invisible, sur le pont, le front dans le sang. Trois matelots et le capitaine Hardy, qui le couvraient de leurs corps, se précipitèrent pour le relever, cl lui-même, s'aidant de la seule main qui lui restait, se relevait sur un genou en regardant Hardy.
« Je suis mort, mon ami, lui dit-il ; cette fois les Français en ont fini avec Nelson !
— J'espère que non, répondit son ami.
— N'espérez rien, répliqua Nelson; la balle m'a percé l'épine dorsale. »
La contention de l'esprit et le feu de l'action concentraient tellement la vie dans sa pensée après le coup mortel, qu'il continuait de donner des ordres à Hardy et aux officiers rapprochés de lui pendant qu'on le transportait par l'échelle de poupe dans sa chambre, et que, s' apercevant que les cordes qui font manœuvrer le gouvernail, emportées par la mitraille, n'avaient pas été replacées, il ordonna d'en replacer de neuves. En passant sous l'entre-ponl rempli de ses marins, il se couvrit lui-même le visage d'un pan
NELSON. 12.r.
de son habit , de pour que sa mort ne décourageât son équipage. L'entre-pont était jonché de blessés et de morts, sur les corps desquels on fui obligé de frayer passage à l'amiral ; on le déposa sur un lit de camp, dans le logement des aspirants de marine. La blessure, sondée, ne laissa pas d'espoir aux chirurgiens. On déroba néanmoins à tout le monde, excepté au capitaine de pavillon Hardy, cette triste certitude, pour ne pas frapper la flotte, pendant la bataille, du coup qui frappait son chef et son àme. Convaincu lui-même, par la sensation de la mort dans le coup, que les secours de l'art lui étaient superflus, il ordonna aux chirurgiens de l'abandonner à sonsort, et de réserver leurs moments et leur zèle pour ceux a qui les secours pouvaient profiter :
« Pour moi, dit-il, vous ne pouvez plus rien ! » On se borna à éventer son visage et à désaltérer, par quelques gouttes d'eau, la soif ardente qui le consumait. Il était étranger à ce qui se passait en lui et autour de lui; il n'était attentif qu'aux bruits et aux événements de la bataille, dans laquelle son esprit combattait encore de son lit de mort; il en demandait sans cesse les pro-
grès et les circonstances. A chaque vaisseau ennemi qui se rendait, l'équipage de la Victoire poussait une acclamation triomphale, et, à chacune de ces exclamations, un éclair de joie brillait dans ses yeux, un rayon de gloire illuminait et colorait son visage mourant. Le capitaine Hardy était remonté sur sa dunette pour commander le feu et les manœuvres.
a Où est Hardy? répétait Nelson; pourquoi ne vient-il pas? Sans doute il est frappé comme moi, et on me cache sa mort. »
Hardy redescendit enfin, après une heure d'absence, auprès du lit de mort du héros. Ils se regardèrent les yeux humides et se serrèrent les mains dans un long silence.
« Eh bien , Hardy, dit Nelson à son capitaine, comment se déclare la journée?
— A merveille, répondit le commandant de la Victoire : dix vaisseaux ont déjà amené leur pavillon; les autres combattent un à un ou se se dispersent. Cinq seulement paraissent vouloir revenir sur nous el menacer la Victoire (c'étaient ceux de Dumanoir) : j'ai rappelé, en votre nom, cinq ou six des nôtres pour les écraser.
— J'espère, dit Nelson, que pas un de mes vaisseaux n'a amené son pavillon? »
Hardy lui répondit que l'honneur de la flotte victorieuse était à l'abri d'un tel désastre. Tranquille alors sur la victoire, Nelson fit un retour mélancolique sur lui-même :
« Je suis un homme mort, Hardy, lui dit-il ; je m'en vais à grands pas; avant peu d'instants, c'en sera fait de Nelson ! »
Son ami lui donna encore quelques fausses lueurs d'espoir, et, lui serrant de nouveau sa main déjà froide, remonta, le cœur brisé, à son poste sur le pont.
Nelson s'entretint alors de son état avec son médecin, qui étudiait tous les symptômes de la vie ou de la mort dans les sensations du blessé.
«. Je sens là quelque chose, lui dit Nelson en mettant sa main sur son cœur, qui m'annonce ma fin prochaine.
— Souffrez-vous beaucoup? lui demanda le médecin.
— Assez, répondit le blessé, pour que la mort me parût un soulagement; quoique cependant, ajouta-l-il d'une voix plus sourde, tout le monde désire de vivre encore un moment de plus ! Hélas ! que deviendrait en ce moment la pauvre lady Hamilfon, si elle pouvait savoir l'état où je suis loin d'elle ? »
Sa patrie, sa gloire, son fatal amour, se disputaient ses dernières pensées.
Un instant après, Hardy redescendit avec un visage plus rayonnant, et, prenant la main de Nelson, il lui annonça enfin la victoire incontestée et complète. 11 ne pouvait pas encore toutefois dire précisément h l'amiral combien de vaisseaux ennemis étaient les dépouilles de son triomphe, mais il pensait qu'il y avait au moins quatorze ou quinze bâtiments amenés.
« C'est bien! c'est beau! s'écria Nelson; cependant, reprit-il avec un certain regret, el en faisant allusion à sa conversation du matin avec Blackwood, j'avais parié pour vingt ! »
Puis, élevant fortement la voix et précipitant 1rs mois :
« Jetez l'ancre, Hardy, lui dit-il, mouillez la flotte avant la nuit! »
Hardy lui laissa entendre que ce soin dépendait, désormais de Collingwood, à qui son rang décernait le commandement de la flotte.
(( Non ! non ! pas pendant que je respire encore, dit avec autorité 1 amiral et en faisant un effort pour se soulever sur son séant. Suivez mes ordres, jetez l'ancre! l'ancre avant la nuit! Vous préparez-vous à jeter l'ancre?... »
Il avait prévu, dès le matin, un coup de vent redoutable aux vainqueurs et aux vaincus dans la nuit suivante, et la pensée de mouiller la flotte en sûreté après le combat l'obsédait sans cesse.
« Ne jetez pas mon corps par-dessus le bord à la mer, dit-il encore à Hardy; je désire reposer auprès des miens, dans le cimetière du village paternel ; à moins, ajouta t -il en pensant à la sépulture des béros à Westminster, qu'il ne plaise à mon roi et a mon pays de disposer de mes restes autrement. Mais surtout, mon cher Hardy, poursuivait-il avec une tendresse de passion que l'approche de la séparation éternelle semblait redoubler, oh ! surtout, ayez soin de lady Ha-
millon, Hardy ! Veillez sur l'infortunée lady Hamilton. »
Apres un moment de silence, et comme pour recevoir de son ami un gage de l'exécution de ses derniers vœux :
«Embrassez-moi, Hardy, » lui dit-il.
Hardy se pencha et baisa sa joue.
« C'est bien, dit Nelson; maintenant je suis en repos; grâce à Dieu, j'ai fait mon devoir. »
Hardy, voyant ses paupières se fermer, resta encore un moment à écouter la respiration pénible et pressée du mourant ; il se pencha de nouveau sur le lit, et baisa le front du héros.
« Qui est celui-là? s'écria Nelson en rouvrant les yeux.
— C'est Hardy qui prend congé de vous, lui dit-il.
— Dieu vous bénisse, Hardy! » balbutia-t-il en cherchant à revoir le visage de son ami à Iravers les ténèbres de la mort. Hardy remoula à son poste, el ne le revit plus vivant.
Le minisire de la religion priait au pied de son lil de mort ; Nelson le vit et lui fit un signe de reconnaissance.
« Hélas! je n'ai pas été un bien grand pécheur, » lui dit-il avec un triste enjouement. Puis, après un long silence :
« Souvenez-vous bien, répéta-t-il encore au prêtre, que j'ai légué la pauvre lady Hamiltonet ma petite fille Horatia à ma patrie ! »
11 tomba enfin dans une rêverie vague, pendant laquelle ses lèvres s'agitaient pour articuler des paroles inachevées; où les noms d'Emma, d'Horatia, de patrie, mouraient inachevés sûr sa bouche. Puis, faisant un suprême effort, il répéta distinctement trois fois les derniers mots de son ordre du jour à la flotte, en se les appliquant glorieusement à lui-même :
(( Grâce à Dieu, fai fait mon devoir ! » Et il expira fièrement en soldai, comme il avait vécu.
Il était quatre heures et demie du soir, et le dernier coup de canon de poursuite retentissait sur la mer; une salve emportait son âme du champ •le bataille, et le saluait dans la postérité qui commençait pour le héros.
La nuit et la tempête se chargèrent d'achever sa victoire, mais la mer lui en disputa le prix. Six vaisseaux sans voiles, sans mats et sans agrès, comme ceux des Espagnols et des Français, portaient dans leurs membrures mutilées et dans leurs équipages décimés l'expiation de leur triomphe. Ils pouvaient à peine se remuer sur la houle qui montait avec le vent au coucher du soleil. L'amiral Collingwood, qui avait pris le commandement de ces débris et couvert ses vaisseaux du deuil qu'il portait en son âme, au lieu de mouiller la Hotte, comme Nelson moulant l'avait prophétiquement recommandé, employa le reste du jour à a mariner les dix-sept
vaisseaux rendus pendant le combat et à poursuivre le reste. La tempête et les ténèbres le surprirent pendant cette recberche des dépouilles. La mer, le vent, la foudre, les écueils, rendirent cette nuit, le jour suivant et la seconde nuit après la bataille, plus terribles que la bataille elle-même. Les éléments soulevés se jouèrent pendant soixante beures de ces trois flottes qui couvraient, la veille, l'Océan de leurs pavillons. Une partie des vaisseaux pris par Nelson, séparés par la toute-puissance des vagues des vaisseaux anglais qui les escortaient enchaînes à leurs câbles, rompirent ces cables et s'enfuirenl, ou se laissèrent dériver aux lames sur les écueils du cap Trafalgar. Le Bucentaure est pulvérisé sur les roebers de la côte en y touchant; 17mdomptable, arraché pendant la nuit de ses ancres, éclaire lui-même de ses fanaux allumés sur son pont sa course funèbre vers la côte, et sombre avec son équipage tout entier, dont on n'entend qu'un seul cri, sur le rocher appelé la Vorntedu-Diamani. Collingwood, craignant de perdre tous ses trophées, incendia lui-même en mer la Sainte-Trinité; le plus grand bûcher flottant qui eiïl jamais brûlé sur la mer. 11 jeta dans ce
ir.i NELSON
même bûcher les trois vaisseaux à trois ponts espagnols le Saint-Augustin, Y Argonaute et le Sanla-Anna; le Berwick sombra de lui-même avec tout son monde. Les autres flottèrent au hasard et allèrent s'échouer de baie en baie sur les cotes d'Afrique ou d'Espagne. L'amiral anglais ramena péniblement le reste à Gilbralar, enchaînés au cercueil de Nelson. Les voiles de sa patrie régnèrent seules pendant de longues et tristes années sur l'Océan et sur la Méditerranée. Pendant que Napoléon conquérait l'Europe continentale à ses armes, Nelson avait assuré le monde maritime à sa patrie.
L'ami l'ai de Villeneuve, captif en Angleterre, trembla devant la grandeur du désastre. Sous prétexte d'étudier la structure du corps humain pour occuper le loisir de sa prison, il étudiait froidement, sous un homme de l'art, la place et
l'organisation du cœur. Quand il fut sûr du coup, il se perça le cœur d'une longue épingle, patiemment enfoncée entre les côtes. Il expira comme Sénèque, d'une mort lente, savourée et volontaire. Il prouva par cette mort, comme il l'avait prouvé dans la bataille, que ce qu'il avait redouté le plus dans les rencontres inégales, ce n'était pas la mort pour lui-même, mais la défaite pour son pays.