PREMIÈRE PARTIE
Le héros dont nous allons raconter l’histoire est Anglais ; il a remporté les victoires navales les plus mémorables des temps modernes , sur nos alliés et sur nous-mêmes ; nous n’en rendrons pas moins justice à son intrépidité et à ses grandes actions. L’historien a du patriotisme, l’histoire universelle n’en a pas. Précisément parce qu’elle est universelle , elle doit être impartiale dans la rétribution de mérite et de gloire que les hommes célèbres de toutes les nations se sont conquise à travers les siècles. Elle ne fait acception ni de cause , ni de naissance , ni de patrie : elle ne fait acception que de génie, d’héroïsme ou de vertu; écrite au profit et à la gloire de l’humanité tout entière, elle considère comme une grandeur de la civilisation tout ce qui agrandit en tout lieu l’espècé humaine. Les rivalités
de patrie disparaissent à ses regards, de la hauteur dont elle contemple les événements et les personnages. Annibal, le héros de Carthage, ne lui semble ni moins historique ni moins grand que Scipion, le héros de Rome. Tous les deux sont hommes , cela lui suffit ; elle les peint du même pinceau; elle adopte avec un même orgueil leurs exploits pour l’admiration des siècles. La gloire est comme la vérité , elle n’a point de frontières ; elle luit au profit de tous ; et parce que Newton découvre en Angleterre la loi mécanique des mondes, la France ne se condamne pas à repousser celte découverte comme une vérité antinationale. Newton, à ses yeux, n’est pas un ennemi, c’est un compatriote , c’est un révélateur du genre humain. Ce qui est vrai d’une découverte scientifique est vrai de l’héroisme : on le reconnaît sous tous les drapeaux , et on le peint où on le rencontre. L’amour-propre étroit de nationalité peut s’affliger, le large amour de l’espèce humaine tout entière s’en honore. Une fois dans la postérité , il n’y a ni compatriotes ni étrangers, ni amis ni ennemis, ni vainqueurs ni vaincus, il n’y a que des œuvres ou des exploits. La mort nationalise également tout le monde dans la même immortalité.
Ces considérations sur le but et sur l’esprit de ce livre nous ont paru nécessaires à présenter aux lecteurs français, au moment où nous avions à
peindre un ennemi qui rappelle douloureusement à nos cœurs Aboukir et Trafalgar, ces deux Waterloo de la mer, où périt notre marine, mais où gram-' dirent notre constance , notre valeur et notre nom !
De tous les grands hommes de guerre qui ont brillé dans les luttes de peuple à peuple, ceux qui nous ont toujours le plus intéressé ou le plus ébloui , ce sont les grands hommes de mer. L’immensité , la puissance , la mobilité , la terreur de l’élément sur lequel ils combattent, semblent les élever au-dessus de l’humanité. Ce n’est pas là une vaine illusion-de l’imagination , c’est une juste appréciation de leur gloire. La diversité et la grandeur des facultés naturelles ou acquises qu’il faut rassembler dans un môme homme pour faire de cet homme un héros de mer, étonnent l’esprit et disproportionnent le marin parfait de toute comparaison avec l’homme de guerre ordinaire. Â l’un il ne faut qu’une sorte d’héroïsme , celui qui affronte le feu ; à l’autre il en faut deux, l’héroïsme qui affronte la mort et celui qui affronte l’élément. Mais le cœur , qui suffit au combattant de terre, ne suffit pas au combattant de mer ; toutes les qualités de l’intelligence et du caractère sont aussi néeessah’es que la bravoure au chef qui gouverne la manœuvre ou le feu
sur le pont d’un vaisseau de guerre ou sur le pont d’un vaisseau amiral. La science , pour lire sa route dans les astres ; la vigilance , pour préserver ses bâtiments des vents et des écueils ; la connaissance et le maniement sûr et prompt des agrès qui font mouvoir comme un clavier cette immense machine presque animée , qu’on appelle un vaisseau de guerre; l’ardeur, pour voler au feu à travers la tempête , à la mort à travers une autre mort ; le sang-froid, pour conserver le coup d’œil qui porte ou qui pare le coup ; le dévouement qui s’exalte par la certitude de périr, et qui se jette au foyer du feu et du plomb pour brûler son propre pont sous ses pieds et pour sacritier un navire à la flotte ; l’autorité du commandant, qui fait reconnaître et respecter le salut de tous dans la voix d’un seul ; la décision, qui agit avant de délibérer avec la sûreté et l’infaillibilité d’un instinct; l’obéissance, qui plie le sens propre et souvent contraire à la sainteté aveugle du commandement supérieur; la discipline, qui vit de justice , et qui frappe sur ce qu’elle excuse , pour montrer à tous l’égalité de la règle ; la sérénité du visage dans l’angoisse du cœur, pour faire lire la confiance dans* les yeux du chef ; lia grâce mâle et digne du caractère, pour conserver dans la familiarité du bord ce prestige que les généraux de terre conservent par le lointain, et que les généraux de mer ont à préserver face à face sur des
équipages qui les coudoient à toute heure ; l’audace prudente de ces responsabilités imprévues à prendre sur soi, à la distance où l’on est de son gouvernement, responsabilités qui assument sur une manœuvre et sur un nom le sort d’un empire; les désastres si inattendus, les nuits qui séparent les bâtiments, les tempêtes qui les engloutissent, les incendies qui les dévorent , les courants qui les échouent, les calmes qui les pétrifient, les écueils qui les brisent, à prévoir, à réparer, à supporter avec le stoïcisme de l’homme qui lutte corps à corps centre le destin ; un pont étroit et presque sans témoins pour tout champ de bataille ; une gloire ingrate qui se conquiert heure par heure, qui se perd en un moment, qui n’arrive quelquefois pas jusqu’à la patrie ; une mort loin de ceux qu’on aime, un cercueil enseveli dans les abîmes de l’Océan ou rejeté au bord comme un débris de naufrage ! Voilà l’homme de mer ! Cent périls pour une gloire, dix héros dans un seul homme!... Tels lurent les grands marins de la France, de l’Espagne et de l’Angleterre. Tel fut Nelson , le plus grand et le dernier de ces héros de l’Océan , de ces Titans de la mer.
Horatio Nelson naquit, le 29 septembre 1758,
dans un hameau du comté de Norfolk en Angleterre, dont son père était recteur. Sa mère mourut jeune, laissaht onze enfants sans avenir, sans for-; tune, aux soins du pauvre ministre de village. La parenté éloignée de cette mère de famille avec la maison illustre de Walpole protégea ses enfants. Un de ses frères, capitaine de vaisseau dans la marine royale, vint visiter les orphelins de sa sœur, et promit sa sollicitude à ses neveux. Ils furent élevés par le père dans la médiocrité des champs et dans la douce affection qui lie entre eux les membres d’une famille presque indigente. Le recteur en était tout à la fois le maître et le père ; la douceur de ses leçons les fit pénétrer dans le cœur autant que dans la mémoire de ses enfants. Sa santé s’altéra par l’excès de ses travaux et de ses peines ; il fut forcé de quitter sa petite famille pour aller chercher aux eaux minérales de Bath le rétablissement d’une santé ruinée. Pendant son absence, l’ainé des fils gouvernait la maison. La tendresse réciproque et la docilité des fils rendirent cette tâche facile. L’âme invisible du père et de la mère semblait habiter encore ce foyer.
Un jour, pendant les fêtes de Pâques, un journal était ouvert sur la table du parloir. Le jeune Horatio, âgé seulement de douze ans, parcourait la feuille ; il y lut la promotion de son oncle au
grade de commandant du vaisseau le Raisonnable , de soixante -quatre canons. L’éclair de sa vocation, jusque-là indécise, frappa l’enfant: «Mon frère, s’écria- 1- il en rejetant le journal sur la table et en s’adressant à William Nelson , plus âgé que lui de quelques années, écrivez vite à notre père, et dites -lui de demander pour moi à notre oncle Maurice la faveur de m’embarquer avec lui. » William écrivit. Le père, qui connaissait l’ardeur et l’àme d’Horatio, sa passion précoce pour le soutien et l’illustration de sa famille, ne s’étonna pas de cette résolution de son favori. On lui avait souvent entendu dire que cet enfant privilégié portait en lui les symptômes des grandes choses, et que, dans quelque carrière qu’il fût jeté par la Providence, il atteindrait, selon l’expression proverbiale des marins , le sommet du mât ! Le père , prévoyant une fin prochaine, et désirant laisser cet enfant moins à la merci du hasard , écrivit donc à son beau-frère le capitaine Maurice Suckling, pour lui demander la faveur de prendre Horatio à son bord. «Eh quoi! répondit l’oncle, étonné de cette vocation héroïque dans un âge si tendre et dans un corps si frêle, quoi! c’est le pauvre petit Horatio; le plus faible et le plus délicat de la famille, qui demande entre tous les autres à s’exposer aux sévérités de l’Océan? Mais, puisqu’il le veut, qu’il vienne! La première fois que nous irons au feu, un boulet de
canon pourrait bien être sa Providence , et se charger à jamais de sa destinée ! »
.Mais l'intrépidité de l’enfant était dans son âme et non dans ses muscles. Il demanda un jour à sa grand’mère ce que c’était que la peur dont il entendait souvent parler. On le lui expliqua. « C’est singulier, dit-il avec une naïveté de courage dont il ne se doutait pas encore, je n’avais jamais compris ce que c’était que cette impression, parce que je ne l’avais jamais sentie. »
Un matelot de confiance de son oncle vint prendre l’enfant pour le conduire à bord du Raisonnable , qui était à l’ancre à l’embouchure de la rivière. Le petit Horalio quitta avant le jour le foyer de son enfance, et s’arracha en sanglotant aux derniers embrassements de son frère William et de ses sœurs. Son courage n’était que l’exaltation de son âme, et s’associait à la plus tendre sensibilité : il avait pour aimer un cœur de femme. Ce ne fut qu’en faisant violence à ses larmes qu’il arriva les yeux secs au vaisseau.
Son oncle n’était pas à bord ; l’enfant, inconnu et isolé, resta comme un étranger tout le jour et toute la nuit sur le pont du bâtiment , sans que personne lui adressât la parole. Il se rappela toute sa vie ces
heures d’angoisse et cette réception si cruelle pour le cœur brisé d’un enfant, sur le pont d’un vaisseau prêt à l’emporter sur les vagues. Ce pont cependant devait être un jour sa patrie, son empire, sa gloire et sa tombe.
Horatio fit deux campagnes sur le Raisonnable et sur le Triomphe , autre bâtiment encore commandé par son oncle; mais, le Triomphe ayant été désarmé après la guerre contre l’Espagne, Nelson s’embarqua volontaire sur un navire du commerce qui faisait un voyage de long cours, et il acquit dans cette navigation plus libre et plus aventureuse l’audace du matelot et la prudence du pilote le plus • consommé. Son oncle, à son retour, le reçut de nouveau à bord du vaisseau le Triomphe , où il commandait dans la Tamise une école navale pratique et théorique de jeunes aspirants. Nelson se lassa bientôt de cette immobilité sur un vaisseau à l’ancre ; il avait contracté la passion et l’habitude de la mer, il voulait la sopdcr jusque dans ses derniers mystères. On préparait une expédition de découverte au pôle nord; Horatio obtint de son oncle la permission de s’y enrôler volontairement. Il monta sur le Cheval de race , un des vaisseaux de l’expédition. Le Cheval de race, parvenu aux dernières limites de l’Océan navigable alors, fut emprisonné pendant de longs mois dans les glaces, exposé à toutes les extrémités qui signalent tou-
jours ces expéditions mortelles à tant d’aventuriers. Nelson . lutta corps à corps avec un ours qui l’étreignit dans ses pattes, et ne dut la vie qu’à un camarade, dont le coup de feu tua l’animal sur sa proie. « Pourquoi un enfant de votre âge, et d’une faiblesse de corps si disproportionnée aux périls, s’exposait-il dans une telle lutte? lui dit le commandant en lui infligeant la peine de sa témérité. — C’était pour rapporter, à mon père et à mes sœurs la peau d’un ours, « répondit l’aspirant, que l’image du foyer paternel suivait partout.
Sa santé se fortifia et ses membres se développèrent dans ces rudes épreuves du marin.
Après une année inutilement perdue à contempler ces déserts de glaces que la nature oppose aux navigations autour du pôle, l’expédition rentra dans les mers ouvertes, et Nelson, placé par son oncle sur le Cheval de mer , corvette légère de vingt canons, vogua vers la mer des Indes; il s’y lit remarquer, malgré sa tendre jeunesse, par son exactitude au service, par son maniement habile et sûr du vaisseau, et par son indifférence aux colères de l’élément qu’il avait appris à dompter dès son enfonce. Mais atteint, après deux ans de station sur ces côtes morbides, d’un dépérissement de vie
NELSON. ii
qui semblait lui préparer la fin de sa carrière au commencement de ses années, une mélancolie profonde le tenta de renoncer pour jamais à sa profession. Ses tristesses allaient jusqu’à la pensée du suicide.
« Un soir, dit-il lui-même, je contemplai, du haut du bord, la mer comme une tombe hospitalière, et je fus près d’y chercher l’éternel repos : car je n’apercevais en moi et autour de moi aucune chance d’atteindre un jour l’objet vague et inaccessible de mon ambition , la gloire. Heureusement , la Providence présentant à mon esprit l’image et la voix de mon père, de mes frères, de mes sœurs , une illumination soudaine m’éblouit et m’arrêta ; je pensai que je me devais à ma patrie et à mon roi, et qu’ils se chargeraient, si j’en étais digne, de ma fortune et de ma mémoire. Je renonçai à cette mort des faibles , inutile à tous et à nous-mêmes. Eh bien ! me dis-je , mort pour mort, je choisis celle qui sera illustre et utile à mon pays; je serai vn héros, et je braverai tous les dangers, puisqu’au fond de tous les dangers je ne trouverai que la mort, avec la gloire et la vertu de plus. De ce moment, ajoute-t-il, je me sentis calme, raffermi, consolé, et j’eus comme une révélation surnaturelle de la destinée qui m’attendait ! »
On le ramena en Angleterre pour rétablir ses forces. Après un examen brillamment subi , il fut élevé au rang de second lieutenant de la marine royale. Il fit la guerre de croisière et de corsaire dans les mers d’Amérique , contre les Américains indépendants. Il défendit l’ile de la Jamaïque contre la flotte et les débarquements de l’amiral français, le comte d’Eslaing. Il fit partie des expéditions envoyées par les Anglais pour s’emparer de l’Amérique espagnole. Il joua sa vie en aventurier qui cherche la gloire ou la mort , à la tête de plusieurs corps peu nombreux de débarquement qui tentaient l’assaut des forts ou des villes de la côte. Bivaquant un jour au milieu des forêts du Pérou , pour donner le temps à la poignée d’hommes qu’il commandait de panser leurs blessures et d’enterrer leurs morts, il s’endormit au pied d’un arbre; un serpent énorme se glissa sous son manteau pendant son sommeil, s’enroula à sa jambe et le piqua au pied. Les contre-poisons indiqués par les Indiens et la vigueur de sa nature le sauvèrent, mais laissèrent dans sa constitution de longs symptômes du venin mortel. Ramené mourant en Europe par l’amiral Comwalis, qui eut pour lui les soins d’un père plutôt que d’un chef, il alla se rétablir pen-
dant quelques mois à la campagne , dans ce foyer de son père et de ses frères, que sa réputation naissante commençait à éclairer. Il reçut, à son retour à Londres , le commandement d’un brick de vingtsix canons, pour croiser pendant l’hiver dans la mer du Nord et pour étudier les côtes du Danemark. Ce fut pendant cette rude croisière qu’il entrevit la possibilité d’un des exploits les plus téméraires et les plus sinistres de sa vie : l’incendie de Copenhague.
Au printemps, le brick Y A thermale, commandé par Nelson, reçut ordre de retourner en Amérique. En approchant des côtes du Canada, Nelson fut poursuivi et entouré par quatre frégates françaises, dont il allait être la proie; mais, préférant la perte de son vaisseau à l’humiliation de se rendre , il lança son brick à pleines voiles sur des bas-fonds , où la mer mugissante menaçait de l’échouer à chaque vague. Son adresse et son bonheur lui firent franchir cette barre que des frégates ne pouvaient approcher. Il passa quelques mois à Québec. Épris d’une ardente passion pour une belle Canadienne d’une classe inférieure à son rang, il n’hésita pas à sacrifier son ambition à son amour et à quitter le service pour épouser celle qu’il aimait, au moment où l’escadre faisait voile pour l’Europe. Ses officiers, inquiets de son délire , descendirent à terre pour l’arracher à son idole,
et lui firent violence pour le rapporter à son bord. On pressentit dès celte époque que l’amour, cette ambition insatiable des âmes tendres , serait l’écueil de sa vie.
Nommé au commandement du Borée, Nelson répandit de plus en plus son nom et sa popularité •parmi les marins de sa patrie , par les exploits et les prises dont il consterna les côtes d’Amérique. La part dans ces dépouilles de l’Océan qui revenait à son équipage ne s’élevait pas à moins d’im million quand le Borée rentra dans la Tamise. L’amirauté contesta longtemps une partie de cette prime de guerre aux officiers et aux matelots de Nelson; Nelson s’adressa au roi, qui le combla d’éloges et de grâces, et il triompha ainsi de l’administration de la marine. Ses campagnes et ses triomphes avaient effacé en lui l’impression de son premier amour au Canada. Il fut séduit par les charmes et par les vertus d’une jeune veuve de dix-neuf ans , Mrs Nisbet, et il l’épousa le 11 mars 1787. Ses camarades et scs rivaux de la flotte s’affligèrent de ce mariage , qui semblait devoir rappeler à la vie domestique un jeune homme que la patrie, la guerre et la gloire revendiquaient déjà partout comme le héros futur de l’Angleterre. « Hier, dit dans son journal un de ces officiers , qui devint depuis son
second à la tête des escadres, la marine anglaise a perdu une de ses plus rares illustrations par le mariage de Nelson. C’est une perle nationale que le mariage d’un tel officier ; sans ces amours, Nelson serait devenu le plus grand homme de mer de sa patrie. »
y in.
Ces augures ne tardèrent pas à être trompés : Nelson, jouissant avec délices de son bonheur domestique , mais toujours prêt à l’interrompre ou à le sacrifier à sa patrie, conduisit sa nouvelle épouse chez son père. Le vieillard, infirme et isolé, vivait encore pour jouir du premier bonheur et des premières gloires de son fils. « Mon pauvre Horatio , lui dit-il en l’embrassant, ta présence me rend le sentiment d’une nouvelle existence ; mais , ajoutat-il en mouillant de larmes les cheveux de Nelson , peut-être aurait-il mieux valu que je ne fusse pas réjoui de Ce moment si délicieux pour moi, si je dois en être privé si tôt par la mort! Mon âge et ma faiblesse augmentent tous les jours, et je n’ai plus longtemps à me glorifier de toi. »
Le séjour de Nelson et de sa femme dans la maison paternelle lui rendit toutes les réminiscences et toutes les habitudes de la douce vie rurale , qui avait été celle de ses premières années. Il reprit
avec sa jeune compagne les courses dans les champs, les travaux de la moisson, les loisirs et les lectures dans le jardin de la chaumière. Il semblait avoir oublié pour jamais les vagues , et s’enraciner par toutes les tendresses et par toutes les occupations champêtres dans son sol natal.
Ces doux loisirs ne furent interrompus que par la guerre de 1792 contre la France. Le 12 décembre de cette année, Nelson fut appelé par l’amirauté au commandement de Y Agamemnon, vaisseau de guerre destiné à faire partie de l’escadre de l’amiral Hood dans la Méditerranée. Au moment où le midi de la France livrait Toulon aux Anglais pour échapper par un crime contre la patrie aux crimes de la terreur contre l’humanité , l’amiral Hood détacha Y Agamemnon de son escadre , et ordonna à Nelson d’aller protéger de sa présence la cour et le port de Naples contre les insultes des escadres républicaines, qui menaçaient ce royaume allié des Anglais. Nelson entra en sauveur dans la rade de Naples. La cour l’accueillit comme le gage de sa sécurité. Lord Hamilton , ambassadeur d'Angleterre à Naples, et tout-puissant sur cette cour, à laquelle il assurait la protection britannique, reçut des mains de Nelson les dépêches de l’amiral
NELSON. il
Hood et la nouvelle de l’occupation navale de Toulon.
Ce vieillard, fanatisé de haine contre la république et du triomphe de sa patrie, maîtresse désormais de l’arsenal maritime delà France, reçut Nelson comme il aurait reçu le salut de l’Europe. Il s’exalta, à son aspect, d’un enthousiasme qui lui fit voir d’avance dans ce jeune commodore le vengeur des rois, le fléau de la révolution et la gloire des restaurations monarchiques. Laissant Nelson dans son cabinet, lord Hamilton courut vers la partie de son palais habitée par l’ambassadrice; et, abordant lady Hamilton avec un visage resplendissant de présages : « Je vais introduire auprès de vous, dit-il à lady Hamilton, un petit officier qui ne peut pas prétendre au prestige de la beauté , mais qui un jour est destiné à étonner le monde par son héroïsme et par ses victoires ! •Jamais jusqu’à présent, poursuivit le vieillard, je n’ai donné l’hospitalité de mon palais à aucun offi cier ou à aucun amiral de nos escadres ; mais je suis fier d’ouvrir ma maison à Nelson : faites préparer pour lui l’appartement que j’avais destiné au fils du roi d’Angleterre lui-méme ! »
L’ambassadrice, ainsi prévenue par son mari, et plus passionnée encore que lui pour les intérêts de la cour de Naples, accueillit Nelson en homme qu’elle voulait conquérir à jamais à la cause de ses HO b
passions. Nelson habita dès le premier jour le palais de l’ambassade, et l’enfant de sa femme, le petit Joshua Nisbet, qu’il avait embarqué avec lui sur YAgamemnon comme aspirant de marine, fut caressé par lady Hamillon comme par une seconde mère. .
. Ce fut ainsi que se forma, par la rencontre des événements et par le hasard de la sympathie d’un vieillard, entre Nelson et lady Hamillon, cette passion qui, comme celle de Cléopâtre et d’Antoine , devait incendier les côtes de la Méditerranée, changer la face du monde, et entraîner tour à tour à la gloire, à la honte, au crime, le héros tombé aux pièges de la beauté.
Pour comprendre la vie et la passion fatale de Nelson , il faut retracer la vie et les aventures de lady Hamilton , YAspasie d’abord et YHérodiade de son siècle ensuite, élevée par la merveille de sa beauté , par la fortune et par l’amour, du chaume de sa mère et des lieux suspects de Londres jusqu’à la main d’un des lords les plus opulents de sa patrie , au rang d’ambassadrice d’Angleterre et à l’intimité passionnée d’une reine dont elle était la protectrice et la complice plus que la protégée et l’amie. La beauté suprême est une royauté des sens qui subjugue même les maîtres et les maî-
tresses des empires. Ces subjugations sont les miracles de la nature ; il y en eut peu de comparables à cet empire que lady Hamilton, la moderne Théodora , exerça par ses charmes.
Son seul nom était Emma, car on ne connut jamais son père. Enfant de l’amour, du vice, du mystère , que la nature semble se complaire à combler de ses dons, comme pour compenser l’exhérédation de la famille. Sa mère était une pauvre servante de ferme du canton de Chester, en Angleterre. Soit qu’elle eût perdu son mari par la mort, soit qu’elle eût été, comme Agar, abandonnée par son séducteur, on la vit arriver, inconnue et mendiante, dans un village du pays de Galles, cette Suisse anglaise. Elle portait un enfant de quelques mois sur les bras. La beauté de la mère et de l’orpheline intéressa les montagnards du village d’Hawarden ; l’étrangère y gagna sa vie et celle de son enfant en cultivant la terre pour les fermiers du village et en glanant dans les champs. La distinction et la noblesse des traits de l’enfant propagèrent dans le peuple la rumeur d’une naissance illustre et mystérieuse ; on la Croyait fille de lord Halifax. Rien depuis, dans la destinée et dans l’éducation de la jeune orpheline, ne justifia ce bruit.
A douze ans , elle entra comme servante d’enfants dans une maison du voisinage. Les fréquents séjours que ses maîtres faisaient à Londres chez leur parent, le célèbre graveur Boydel , lui donnèrent le premier contre -coup de l’impression que sa ligure faisait sur la foule dans les lieux publics, et le sentiment vague de la haute fortune qu’elle devrait à ses charmes. A seize ans, elle s’évada du village d’Hawarden, dont l’obscurité ne suffisait déjà plus à ses rêves, et elle se plaça dans la domesticité d’un honnête marchand de Londres. Une femme d’un rang supérieur, l’ayant remarquée dans la boutique de ses maîtres, l’éleva à une domesticité plus haute. Presque oisive dans une maison opulente, Emma s’enivra de la lecture des romans, qui créent un monde imaginaire à l’amourou à l’ambition des jeunes âmes ; elle fréquenta les théâtres, et y prit les premières inspirations de ce génie de l’expression dramatique, du geste, des poses et des attitudes , dont elle fit plus tard un art nouveau, quand elle devint la statue animée de la Beauté et de la Passion. .
Congédiée par sa maîtresse pour quelques négligences de service , son goût pour le théâtre lui fit rechercher une autre domesticité plus conforme à ses goûts dans la famille d’un directeur de théâtre. Le désordre, la liberté, la fréquentation de cette maison par les acteurs, les musiciens et les
danseurs de la scène, l’initièrent subalternement à tous les arts qui fascinent les sens. Elle était alors dans toute la fleur et dans toute la perfection de son adolescence. Sa stature élevée , souple et harmonieuse, égalait par ses ondulations naturelles les artifices les plus étudiés des danseuses. Sa voix avait l’accent des plus douces et des plus tragiques émotions. Son visage, doué d’une impressionnabilité aussi délicate et aussi mobile que les premières sensations d’une âme virginale, était à la fois une mélancolie et un éblouissement. Tous ceux qui l’ont entrevue à cette époque s’accordent à la dépeindre sous les traits de la moderne Psyché. La pureté de l’âme, transparente encore sous la pureté des traits, l’entourait jusque dans sa position subalterne d’un respect que l’admiration n’osait franchir. Elle semait le feu, mais elle ne brûlait pas; son innocence était protégée par l’excès même de sa beauté. Sa première chute ne fut pas une chute dans le vice, mais une chute dans l’imprudence et dans la bonté.
Un jeune homme du village d’Hawarden, fils du fermier qui avait recueilli sa mère, avait été enlevé dans un enrôlement forcé de matelots et jeté enchaîné sur la flotte à l’ancre dans la Tamise*
Emma, sollicitée par la sœur du captif, se présente avec son amie au capitaine du navire pour implorer la liberté du jeune marin. L’amiral , ébloui , accorde tout aux prières et aux larmes d’Emma; il l’enlève de sa condition servile, mais
honnête , la couvre d’un luxe honteux , lui meuble
une maison, lui donne les maîtres les plus consommés dans tous les arts, se pare lui-même aux. yeux de ses amis de sa conquête , et la laisse , au moment du départ de l’escadre, aux hasards de nouvelles séductions.
L’un des amis de l’amiral, possesseur d’un nom éminent et d’une grande fortune, entraîne avec lui l’infidèle Emma dans une de ses terres, la traite en épouse, en fait la reine des chasses, des fêtes, des danses de la campagne; puis, l’oubliant à la tin de la saison, la laisse à Londres à la merci du hasard, du besoin et du vice.
Retombée de ce nuage d’or sur le pavé d’une capitale , flétrie aux yeux de ses anciens protecteurs par l’éclat de ses aventures , Emma fut recueillie, dans la nuit et sous des haillons, par ces recruteuses infâmes qui font le commerce de la dépravation. Un hasard seul la préserva de l’ignominie. La femme corrompue qui lui avait donné asile , frappée de la distinction et de la modestie qui survivaient à ses premiers désordres, et éblouie de la perfection de ses traits, la conduit, pour
faire admirer cette merveille de la nature, chez un médecin célèbre par ses éludes sur la beauté. Ce médecin était le docteur Graham, espèce de charlatan voluptueux et mystique, qui professait devant la jeunesse matérialiste de Londres une sorte d’idolàtrie savante des perfections de la nature humaine ; il s’était fait ainsi une bizarre et suspecte renommée.
Le docteur Graham se récrie à la vue de la jeune orpheline ; il en paye la découverte à l’entremetteuse. Il la recueille dans sa propre maison ; il publie dans les. journaux qu’il possède un exemple accompli de l’efficacité de ses spécifiques pour créer et pour maintenir la perfection de la vie, de la beauté et de la santé dans une créature humaine, et qu’il provoque les incrédules à venir se convaincre par leurs propres yeux devant l’image vivante de la déesse Hygie. A cet appel , fait à la licence plus encore qu’à la science, les sectateurs de Graham accoururent mystérieusement à son amphithéâtre.
L’infortunée victime de sa propre perfection parait revêtue d’étoffes transparentes, sous le costume d’une divinité ; son voile dérobe à peine sa rougeur. L’orgueil du savant et l’ivresse des spectateurs éclatent en acclamations d’enthousiasme ;
jamais la peinture ou la statuaire n’avaient offert aux regards des formes ou des couleurs aussi idéales que la nature. Les peintres et les sculpteurs se disputent l’imitation d’un si divin modèle. Parmi eux , le plus célèbre des coloristes anglais du temps, Ilowmney, se signale par une infatigable répétition du môme visage ; il peint Emma sous tous les attributs des déesses de la mythologie et sous tous les costumes des héroïnes de la poésie ou de la scène. Ces images gravées multipliaient dans toute l’Europe les traits de la jeune inconnue. Rowinney, comme Appelle devant Campaspe, s’éblouit et s’enflamme pour son modèle ; il l’enlève à Graham comme Un trésor inépuisable d’art et de fortune. 11 vend au poids de l’or ses portraits en magicienne, sous les traits de Circé et sous les traits de l’Innocence touchant une sensitive et s’étonnant du frisson de la fleur sous ses doigts. Cette publicité anonyme protégeait néanmoins la pudeur d’Emma. Le prix de ses poses, qu’elle avait reçu de Graham et de Rowmney, la faisait vivre dans l’ombre et dans la décence d’une maison retirée de Londres. La célèbre Mme Lebrun , peintre de la reine Marie-Antoinette , la peignit à cette époque en Bacchante, et rapporta son image en France.
Un jeune Anglais de l’illustre maison de Warwick , Grenville , neveu de sir William Hamilton , ambassadeur à Naples , découvrit Emma dans celte obscurité. Sa passion lui lit croire à la vertu de la jeune fille; il l’aima, il tenta vainement de la séduire. Soit désir sincère de racheter les fautes de sa destinée, soit ambition de mériter un nom en refusant une fortune, Emma résista à toutes les séductions ; la promesse d’une union légitime , aussitôt que la famille de son amant serait vaincue par sa constance, put seule fléchir sa résistance. Grenville , enchaîné par tous les charmes et même par ceux de la vertu, vécut en époux avec elle pendant plusieurs années. Trois enfants naquirent de cette union jurée, mais secrète, et rien n’altéra le bonheur obscur des deux amants. Emma , toujours sensible et reconnaissante , même aux dépens de son orgueil , avait rappelé sa mère indigente auprès d’elle ; elle l’honorait et la chérissait sans rougir de sa servile condition.
En 1789, après ces années de félicité intérieure, toujours altérées cependant par les résistances et
par les sévérités de sa famille , Grenville, dépouillé de ses places et obéré jusqu’à la détresse , hésitait, entre la douleur et la nécessité de délaisser celle qu’il regardait comme son épouse. Ses larmes et celles d’Emma empoisonnaient les derniers jours de leur passion. Ce fut dans cette crise de leur vie que l’oncle de Grenville , sir William Hamilton , arriva à Londres. Cet oncle, possesseur d’une immense fortune, n’était pas marié; il réservait son héritage à son neveu ; mais sa sévérité aristocratique s’indignait d’avoir à reconnaître pour ses petits-neveux les enfants d’une aventurière. Il refusa obstinément à Grenville son consentement à un mariage légitime et les sommes nécessaires à l’acquittement de ses dettes. Grenville, désespéré, ne vit de salut que dans l’intervention de celle qui faisait à la fois les délices et le tourment de sa vie. Emma, à son instigation, se rendit dans le costume de son enfance, en robe de bure et en chapeau de paille, chez l’oncle de son amant. Elle tomba à ses pieds, elle avoua sîf faute ; elle versa des larmes d’autant plus persuasives qu’elles étaient plus vraies ; elle attesta les tendres fruits de son amour; elle conjura Hamilton de pardonner à la mère et au père en faveur de ces misérables créatures. Elle triompha plus qu’elle ne voulait triompher. Le vieillard , fasciné par des traits et par des accents qui dépassaient tout ce qu’il avait admiré dans les
chefs - d’œuvre des statues d’Athènes ou sur les scènes voluptueuses de l’Italie , comprit par sa propre séduction celle de son neveu. L’amour, qu’il avait refusé de comprendre, se vengea en l’enivrant lui-même des mêmes désirs qui avaient dompté Grenville. Il resta foudroyé de la beauté d’Emma , et , comme un homme saisi d’une soudaine démence, il oublia en peu d’entrevues son âge, son rang, sa répugnance au mariage, l’obscurité de naissance et les taches de la vie d’Emma, la passion de son neveu partagée longtemps et peut-être encore par sa maîtresse, les enfants nés de cet amour, le scandale et la honte de cet ignominieux trafic de charmes , et il acheta, au prix de l’acquittement des dettes de Grenville la possession de cette vénale beauté.
Un mariage secret unit Hamilton et Emma à Londres. Hamilton se hâta d'emmener sa conquête à Naples, sans avoir encore déclaré son mariage. La beauté d’Emma éblouit l’Italie comme elle avait ébloui l’Angleterre. Mais la renommée du rôle impudique de modèle qu’elle avait accepté sous les yeux des artistes, et du trafic infâme entre l’oncle et le neveu dont elle avait été le prix, l’avait précédée à Naples. L’ambassadeur, pour étouffer ces rumeurs et pour réhabiliter son idole, fut obligé de l’épouser publiquement. Le scandale s’évanouit devant le rang et devant les séductions de la jeune
ambassadrice. Elle parut à la cour, et conquit du premier coup d’œil l’admiration et l’enthousiasme de la reine Caroline de Naples.
La reine Caroline de Naples était, comme la reine Marie-Antoinette de France, fille de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Aussi charmante ej plus constante dans ses pensées que sa sœur, Caroline avait le génie de sa mère; mais, de toutes les vertus de Marie-Thérèse, elle n’avait que. le courage : jeune, belle, adorée, épouse d’un foi indolent et dominé par la supériorité d’esprit et de volonté de sa femme; maniant le royaume du sem des fêtes et des voluptés par la main de ses favoris, dont elle faisait ses ministres; d’une activité capable de remuer l’Europe , et qui agitait de pensées gigantesques un État trop étroit pour son énergie. L’horreur du meurtre de sa sœur par les régicides français ; la crainte de tomber elle-même du trône dans les mains des bourreaux ou des révolutionnaires italiens; la haine contre les principes nouveaux, qui, en reconnaissant des droits aux peuples , menaçaient de restreindre le despotisme des rois et le caprice des cours, faisaient de la reine Caroline de Naples la conjuration vivante, \sl Némésis couronnée des trônes contre la révolution en Italie.
Obligée, par la neutralité contrainte de ses États et par sa faiblesse, de feindre l’amitié avec la France et de tolérer un ambassadeur français à Naples, elle se vengeait de cette humiliation forcée par une conspiration sourde , mais active et perpétuelle, avec l’Autriche, la Russie, et surtout avec l’Angleterre. Enchaîner le cabinet de Londres à sa destinée, et se faire ainsi d’une puissance maritime, dominatrice des mers, une protectrice et une caution contre les Français et contre ses propres peuples, était à la fois la nécessité, la politique et la passion de la reine de Naples. L’asservissement et la complicité de l’ambassadeur d’Angleterre à ses desseins étaient la première condition de ce plan. La présence de lady Hamilton à Naples , l’empire prestigieux que cette courtisane aujourd’hui titrée exerçait sur le cœur de son mari , offrait à la reine le moyen le plus naturel et le plus certain de retenir l’Angleterre dans ses intérêts. Sir William Hamilton avait la confiance de M. Pitt, et M. Pitt tenait sous sa main les résolutions , les subsides et les flottes de la Grande-Bretagne. Une jeune fille du pays de Galles tenait ainsi dans un de scs caprices le destin de l’Italie.
Mais, dans l’attrait soudain et irrésistible qui en-
traîna la reine de Naples vers lady Hamilton , la politique fut moins décisive encore que la nature. L’influence de la beauté sur les yeux des filles de Marie-Thérèse était un des caractères de leur race. Aussi avides de sentiments doux que de sentiments forts , elles avaient un besoin d’amitié et de favoritisme qui les faisait calomnier jusque dans leurs plus légitimes inclinations. L’amitié de la reine de Naples et de lady Hamilton ne tarda pas à soulever des rumeurs. Mais la reine, d’un caractère plus viril et plus inflexible que Marie-Antoinette sa sœur, bravait tous les murmures du fond de son palais et du milieu de ses troupes. L’effroi de son nom imposait silence à la haine et à l’envie ; elle avait fait passer la terreur du côté du trône.
L’enthousiasme pour la beauté de lady Hamilton à cette époque de sa vie était devenu une sorte d’idolâtrie dans toute l’Europe : les peintres et les statuaires accouraient de toutes les villes d’Italie pour reproduire ses traits. « Dès aujourd’hui et pendant tous les jours de l’été, écrivait alors un des plus célèbres d’entre eux, mon temps ne m’appartient plus ; je le consacre tout entier à copier les beautés sans nombre que m’offrent le visage et les formes de cette femme presque divine ; car je ne
sais aucune épithète qui soit digne d’elle , tant elle est supérieure à son sexe. Cependant je crains de la perdre pour quelque temps; elle va foire une absence avec sir William Hamilton. Ils sont trop importunés ici, où la foule les suit et assiège partout les théâtres, les jardins , les rues où l’on peut espérer d’apercevoir ce prodige. En vérité , si lady Hamilton avait de la vanité , le vertige s’emparerait d’elle. Je vais la peindre en Jeanne d’Arc , en Madeleine, en Bacchante, et sous les traits de toutes les jeunes héroïnes de la scène. Un jour qu’elle avait refusé de poser pour moi , je l’ai crue refroidie , j’avais perdu tout mon talent; mais elle a eu pitié de son admirateur , elle m’a témoigné de la compassion, et jamais je n’ai peint une si belle tète que dans son dernier portrait, destiné par elle à sa mère. Ma santé est revenue aussitôt, comme par miracle. » '
La reine, rencontrant à la fois dans la jeune ambassadrice le charme de ses yeux et l'instrument de sa politique, s’abandonna tout entière aux délices de cette amitié. Lady Hamilton devint la favorite de la reine, l’idole du palais, le ministre secret de la cour de Naples, la confidente des desseins, des larmes, des plaisirs de son amie. Elle passait les jours et les nuits dans la chambre de la
reine et de ses enfants ; elle descendait de son rang d’ambassadrice pour reprendre volontairement auprès de la fdle de Marie-Thérèse cette condition servile dont elle avait été humiliée dans son enfance, et dont elle se glorifiait maintenant : esclave antique attachée par le fanatisme de la royauté à sa maîtresse couronnée. Toutes les passions politiques de la reine de Naples avaient passé avec ses confidences et ses terreurs dans l’àine de la favorite. La reine ne lui dérobait rien de ses soucis et de ses angoisses les plus secrètes. « Je la vois, écrivait lady Hamilton , dans des accès de frénésie , passant du délire de la crainte au délire de la joie sous mes yeux , remplissant le palais de ses cris, riant, pleurant, éclatant en sanglots convulsifs, se précipitant dans les bras de son mari , étouffant contre son cœur les petits princes ses fds, embrassant tous ceux qui entrent dans sa chambre, se parlant à elle-même en paroles entrecoupées, invoquant l’Angleterre, exaltant Nelson, s’écriant dans ses transports : O le héros ! ô le brave Nelson ! ô le libérateur de l’Italie ! ô l’espoir et la providence de Naples! >•
Telle était la femme d’irrésistible éblouissement qui prit à la première vue sur les yeux et sur l’âme de Nelson le fatal et coupable empire cause des
égarements , des crimes et des malheurs d’un homme. Bien que lady Hamilton n’eùt à celle époque de sa vie-que vingt-six ans, et que Nelson, d’un extérieur grêle, bizarre, inculte, 11’eiit d’autre attrait que le profil aquilin des héros de la guerre, son bras mutilé, sa gloire en présage et le feu de son âme révélant dans ses yeux on ne sait quelle future grandeur, l’attrait que lady Hamilton inspira à Nelson fut aussi soudain et aussi passionné en elle que celui qu’elle lit naître en lui. Sans doute la politique et l’orgueil lui firent sentir l’utilité pour la cause de la reine et la gloire pour ellemême de subjuguer l’homme, de qui dépendait le sort de Naples et le salut de la cour; mais la politique et l’orgueil ne furent que les justifications de l’amour. Elle aima elle-mèine ; ce fut son prestige.
Le délire naissant de Nelson se trahit à son insu dans toutes les lettres qu’il écrit à celte époque en Angleterre ou à ses amis de la flotte. « Nous dînons aujourd'hui avec le roi de Naples, dit-il dans une de ces lettres, à bord d’un vaisseau; il me comble de distinctions. Je vois souvent la reine; elle est vraiment fille de Marie-Thérèse.... De l’autre côté; de la table sur laquelle je trace ces lignes , lady Hamilton est assise devant moi ; vous comprendrez , je l’espère , le glorieux désordre de cetté lettre... A ma place vous écririez peut-être avec moins de suite encore.... Quand le cœur est • 110 c
remué, il faut bien que la main tremble.... Naples est décidément un trop dangereux séjour ; il sera bien que nous le quittions avant peu!.... »
*« J’habite, dit-il ailleurs, avec lady Hamilton; c’est assez vous dire qu’aucun regret n’empoisonne ma vie, si ce n’est de temps en temps l’obligation de prendre part aux affaires de ce royaume; mais arrivons à faire pendre le baron de Thugut, le cardinal Ruffo et le ministre Manfredini, et tout ira bien.» C’étaient les ennemis de la reine et de lady Hamilton à la cour d’Autriche.
Nelson , inspiré par cette faction du palais , commençait déjà à haïr de la haine de son idole les factions rivales. 11 pressait alors , de eoncert avec l’ambassadeur d’Angleterre et de tout l’ascendant de son gouvernement, la guerre du roi de Naples contre les Français en Italie. La déroute de Mack, général autrichien, à qui le roi de Naples avait confié son armée, décida en quelques heures du royaume. Les Français, s’avançant sur la capitale en libérateurs , et suscitant partout sous leurs pas le sentiment républicain mal endormi dans cette terre jadis libre, ne devaient laisser bientôt à la cour de Naples qu’une fuite précipitée pour politique et la mer pour asile.
Ce fat l’époque de la plus violente passion de Nelson pour l’idole qu’il avait laissée à Naples. L’absence, en concentrant l’image de cette merveilleuse beauté dans son cœur par le souvenir, ajoutait la mélancolie à son ivresse. La mer, la solitude du bord, la mort sans cesse présente, le sentiment de l’instabilité de la vie qui presse l’âme avide de félicité , comme , dans les festins antiques, la mort les pressait de saisir les voluptés fugitives; l’obsession d’une seule image présente à la pensée, et qu’aucune autre image ne fait évaporer du cœur; l’ignorance des habiletés de la femme et l’incrédulité à leurs inconstances , expliquent ces démences de la passion coupable dans les marins et dans les guerriers. Ils emportent avec eux dans leur cœur des impressions que rien ne vient changer. Les longues campagnes et les longues navigations avec un seul souvenir sont des maladies de cœur qui s’aggravent par l’isolement, et qui finissent par tuer la raison comme la vertu. La raison et la vertu de Nelson étaient mortes : son amour vivait seul en lui.
« Hélas! écrit-il par toutes les voiles à son idole, que le pont de mon vaisseau me paraît vide et morne après la société que j’ai perdue pour me
confiner dans une cabine solitaire sur l’Océan ! Vous m’avez rendu toute place sur le globe odieuse, excepté celle où vous ôtes ! »
Ses amis les plus dévoués, qui avaient conservé le droit de lui dire la vérité , le gourmandaient en vain dans leur conversation et dans leurs lettres. Il convenait avec eux de la justice de leurs reproches, il se dévorait de ses propres remords; mais ces remords , assez vifs pour empoisonner sa vie , n’étaient pas assez énergiques pour le rendre à la vertu. Il désobéit môme plusieurs fois aux ordres de son gouvernement , qui le rappelait dans l’Océan , pour rester sur la Méditerranée , plus près de lady Hamilton, et les yeux fixés sur Naples.
Peu de temps après, Bonaparte, s’embarquant à Toulon sur la flotte la plus imposante qui ait jamais , depuis les croisades , traversé la Méditerranée avec une armée d’expédition , laissait l’Angleterre indécise sur le véritable but d’un tel armement. Allait-il franchir le détroit pour attaquer la Grande- Bretagne dans une de ses îles européennes ou dans les Indes? Allait-il s’emparer de Constantinople et
dominer de là la Russie , l’Autriche et les mers d’Europe? L’amiral Saint - Vincent , chargé du commandement suprême de toutes les forces navales de l’Angleterre sur les côtes de France , d’Italie et d’Espagne, n’osant dégarnir les grandes stations qu’il occupait devant nos ports et devant Cadix, délégua à Nelson , comme au plus brave et au plus actif de ses lieutenants , l’observation , la poursuite et, s’il était possible, l’anéantissement de l’expédition française.
Nelson , successivement rallié par seize vaisseaux de haut bord, et conservant son pavillon amiral sur le Vangard , se lança au hasard sur les traces inconnues de cette flotte, dont aucun indice ne lui révélait la route ou la destination. Après avoir touché à la Corse, déjà laissée derrière lui par Bonaparte, et parcouru en vain les mers d’Espagne, il revint à Naples, le 16 janvier, découragé de vaines poursuites , épuisé de vivres et de munitions. Les avis des consuls anglais en Sicile lui apprirent à Naples la conquête de Malte par Bonaparte, l’appareillage de la flotte française aussitôt après la sommation à cette ile , et tournèrent enfin ses conjectures sur l’Égypte.
Les intrigues de lady Hamilton, animées à la fois par la passion qu’elle avait pour la reine et par celle dont elle brôlait pour Nelson, obtinrent de la cour de Naples, malgré une apparente neutralité,
tous les secours et tous les ravitaillements nécessaires à l’escadre anglaise pour renouveler une si périlleuse campagne. En peu de jours, Nelson reprit la mer, loucha à la Sardaigne, longea les côtes du Péloponèse, parcourut en tout sens la mer d’Orient, sonda vainement par ses avisos la rade d’Alexandrie , où les Français n’avaient pas été vus encore, franchit désespéré la mer d’Égypte, s’approcha de Candie, pendant que l’escadre républicaine longeait cette île par le bord opposé , se rapprocha de Malte, interrogea vainement toutes les voiles de l’Archipel, apprit qu’on élevait dans sa patrie contre sa lenteur bu son incapacité des accusations qui redoublèrent sa course , s’irrita contre les vents, força de voiles, brava les tempêtes, et, revenant encore sur son sillage, aperçut enfin, le 1 er août, au lever du jour, la forêt de mâts nus de la flotte française à l’ancre dans la rade d’Aboukir, à six lieues d’Alexandrie , près de l’embouchure du Nil.
Bonaparte avait déjà débarqué , et marchait à ' travers le désert vers le Caire. L’amiral Brueys commandait la flotte, composée de dix-sept vaisseaux de guerre, de quatre frégates et d’un grand nombre de bâtiments légers. Cet amiral attendait
ù chaque instant l’apparition de l’armée navale anglaise. La supériorité du nombre de ses vaisseaux et de ses canons , l’égalité de valeur dans ses équipages, auraient permis en tout autre temps à Bruevs d’attendre Nelson sans reculer, et de le chercher lui-même pour lui disputer la Méditerranée! Mais les batailles navales ont des hasards que les instructions de Bonaparte et la nature de l’expédition défendaient à Brueys de courir. La flotte française , appui et arsenal de l’armée jde terre , était la seule base d’opéiations de Bonaparte en Égypte. La destruction .de cette flotte enlevait à l’armée française le seul moyen de communication et le seul espoir de renfort de la mère patrie. C’était le pont entre la France et l’Égypte : exposer les vaisseaux à l’incendie en pleine mer, c’était trahir à la fois l’armée qu’il venait d’apporter, et la France à qui il en devait le retour. Brueys , après de vains efforts pour entrer dans le port fermé d’Alexandrie , qu’on croyait alors trop peu profond pour recevoir des vaisseaux de grande profondeur de quille, s’était décidé à mouiller la flotte dans la rade d’Aboukir. Il en avait fortifié les écueils. Six vaisseaux à l’ancre , disposés en croissant concave comme le rivage , appuyés d’un côté par l’îlot d’Aboukir, forteresse naturelle armée de canons, appuyés de l’autre par un bras avancé de la rade, étaient autant de
forteresses immobiles présentant leurs batteries à la mer. Elles pouvaient combiner leurs feux sur un même bâtiment. Inabordables , aux yeux de Brueys , du côté de la terre , ces défenses donnaient ainsi à une bataille navale la solidité et l’inexpugnabilité 'd’un rempart de feu.
XXY.
A deux heures de l’après-midi du 1" août, Brueys, averti par ses signaux de l’apparition de Nelson en vue de l’Égypte, rappela à bord tous ses équipages. Il ordonna à deux de ses bricks, Y Alerte et le Railleur , qui tiraient peu d’eau, d’aller reconnaître la flotte anglaise à portée de canon, puis de prendre la fuite en passant, pour rentrer dans la rade, sur des bas-fonds où il espérait que leur exemple entraînerait les vaisseaux d’avant-garde de Nelson sur leur trace, et les ferait échouer dans la vase du Nil.
Mais Nelson, qui connaissait ces bas-fonds, évita le piège. Sans paraître s’occuper des bricks, il s’avança en ordre de bataille sur la tête de la flotte française comme à un assaut de front sur le centre d’une position ; puis, virant de bord et se précipitant sans sonder, sans hésiter et sans tirer, entre l’extrémité de la ligne d’embossage de Brueys et l’ilot fortifié d’Aboukir, il franchit ce passage à
îyELSON.
pleines voiles avec la moitié de ses vaisseaux , en y perdant seulement le Culloden.
A mesure que ses vaisseaux franchissaient la passe , ils s’embossaient chacun derrière un des vaisseaux de Bruevs. L’autre moitié de l’armée de Nelson, s’arrêtant tout à coup et se coupant en deux, se rangea du côté de la mer en face des vaisseaux français, attaqués ainsi par les deux flancs, et le feu s’ouvrit comme un double tonnerre sur le pont des bâtiments immobiles de Brueys.
La flotte française , ayant ainsi perdu à la fois , par une erreur de son chef, la protection qu’elle avait espéré de terre et la faculté du mouvement* dans un combat à l’ancre , prévit son destin. 11 11 e lui restait qu’à périr glorieusement èn entraînant le plus de vaisseaux ennemis possible dans sa destruction. Elle fut digne de la grandeur de son désastre. L’armée républicaine de cette flotte, com- . mandée encore à ce dernier jour par les officiers héroïques des guerres de la révolution, s’éleva au niveau de l’antiquité par son suicide : héros d’une autre Salamine, à qui il ne manque qu’un Thémistocleî Le Spartiate , le Franklin, Y Orient, le Tonnant, répondant de leurs deux batteries à la fois aux doubles bordées des vaisseaux anglais, jonchèrent les ponts de Nelson dè mâts , de vergues , de morts et de blessés. La victoire ne fut pas le prix de la supériorité navale , mais de la fatalité de
l’embossage. Jamais la flotte française n’avait vaincu plus glorieusement qu’elle ne succomba. Chaque vaisseau fut une scène des Thermopyles, car les combattants ne combattaient plus pour vaincre, mais pour mourir. Chaque pont vit tomber un à un ses commandants, ses officiers, ses canonniers, et ne rendit plus aux Anglais que des cadavres et des bûchers. L’amiral Brueys, déjà blessé aux premières mitrailles, se tenait debout sur la dunette de son vaisseau Y Orient, entouré des restes de son état-major, implorant la mort pour couvrir son infortune. Un boulet de Nelson le coupa en deux; Brueys s’opposait encore de ses mains mourantes à ceux qui voulaient le descendre sous le pont. « Non ! non ! s’écriait-il , un amiral français doit expirer sur son banc de quart. » Son capitaine de pavillon, Casa-Bianca, tomba un moment • après sur le corps de son général. L 'Orient , sans chef, combattait comme de lui môme. Nelson fut atteint d’un de ses coups ; il tomba la tête labourée par un fragment de ses vergues. Le sang inonda son visage, et la peau de son front , retombant sur son œil unique, le plongea dans les ténèbres, qu’il prit un moment pour la nuit de la mort.
xxvr.
Certain déjà de triompher, mais croyant sa bles-
sure mortelle , Nelson fit appeler le chapelain du Vangard, et le chargea de redire ses dernières tendresses à sa famille. Un silence d’anxiété terrible suspendit la respiration du vaisseau pendant que les chirurgiens sondaient la blessure. Un cri de joie retentit à bord quand ils eurent déclaré qu’elle n’était que superficielle, et que le vainqueur serait conservé à sa patrie. La nuit inaperçue, tant le feu du combat éclairait les vagues, couvrait déjà depuis trois heures les combattants. Les vaisseaux français se taisaient un à un , à mesure que leurs équipages décimés manquaient aux canons , sombraient en pleine mer , dérivaient entraînant leurs câbles coupés vers la plage, ou s’échouaient sur les écueils. L 'Orient brûlait par ses ponts supérieurs, et tirait encore de ses bas ponts , prêts à être consumés par l’immense bûcher que la brise de nuit attisait autour de ses batteries. Les vaisseaux anglais avaient cessé de lui répondre et se retiraient à distance, pour échapper à son inévitable explosion. Le capitaine Dupetit-Thouars, commandant du Tonnant , ne ralentissait pas son feu au spectacle de ces désastres. 11 ne combattait plus pour la gloire ni pour la vie , mais pour l’immortalité. Un bras emporté par un boulet, les deux jambes fracassées par la mitraille, Dupetit-Thouars faisait jurer à son équipage de ne jamais amener son pavillon et de jeter son corps à la mer, pour que ses restes
mômes ne fussent pas captifs des Anglais. Ce vaisseau, ainsi que le Franklin , jonchés des corps de ses officiers , ne fut bientôt plus qu’un cadavre sur la mer.
La flamme toujours croissante de Y Orient éclairait seule la rade couverte de débris. Les matelots de ce vaisseau se précipitaient par les sabords dans la mer, s’attachant à des débris pour se laisser ainsi dériver à la côte. Ils conjurèrent leur commandant Casa-Bianca, criblé de blessures, de se laisser sauver par eux. Soit impossibilité de remuer ses membres fracassés , soit volonté stoïque de ne pas survivre à son bâtiment, Casa-Bianca repoussa ces supplications de son équipage. On voulut sauver au moins son fils, enfant de douze ans, de la plus héroïque espérance, que sa tendresse pour son père avait fait embarquer avec lui ; mais l’enfant, s’enlaçant au corps de son père, résista aux prières et à la force, et voulut mourir dans les bras de celui qui lui avait donné la vie.
L’explosion, qui s’approchait, força ces généreux marins à abandonner ce groupe funèbre à sa tendresse. L 'Orient sauta en l’air à onze heures , avec une explosion qui fit trembler l’Égvpte jusqu’à Rosette, et avec un éclair de flamme qui éblouit longtemps l’horizon. Ses mâts, ses vergues, ses
membrures, scs canons, retombèrent en pluie de feu sur la rade, comme un pan du ciel qui s’écroulerait au contre-coup des combats humains. Le soleil, en se levant, ne découvrit sur la rade d’Aboukir que des carcasses de vaisseaux échouées ou fumantes, dispersées au hasard de la houle. Quelques pavillons français flottaient encore sur ces débris. Nelson lui-même, rasé de mâts et réduit à des voiles basses , pouvait à peine mouvoir sa flotte victorieuse, mais désemparée. Deux de ses vaisseaux, seuls intacts dans leur mâture, achevèrent la conquête des dépouilles de la nuit. Quelques commandants français échouèrent leurs bâtiments sur le sable, et les incendièrent pour en disputer les débris aux vainqueurs. L’armée française était désormais prisonnière dans sa conquête en Égypte. La capitulation future de cette armée était la seconde victoire de Nelson. La fortune n’accordait pas tout au même peuple : à l’un la terre, à l’autre l’Océan.