‹ NelsonChapitre 2 sur 3 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

« Cette victoire de Nelson , disent les historiens français témoins de la bataille , fut peut-être la plus complète qui ait jamais été remportée sur mer depuis l’invention de la poudre. » Nelson ne la dut qu’à sa témérité et à l’immobilité de la flotte de Brueys. Ce que cette flotte héroïque fit à l’ancre montre ce qu’elle aurait fait au vent. Elle ne combattit pas , elle fut immolée ; mais son suicide entraîna des milliers d’ennemis dans sa mort , et couvrit d’un respect égal à la gloire la marine française.

Nelson , après avoir rendu grâces au Dieu des batailles sur le sable de la plage d’Aboukir , employa dix-huit jours à radouber ses vaisseaux avant de pouvoir ouvrir une de ses voiles au vent. Les bâtiments légers portèrent son triomphe à sa patrie.

Mal guéri de ses blessures, il revint à Naples savourer son triomphe dans les délires de l’amour.

La cour tremblante et rassurée par son triomphe vola au-devant de lui sur la rade de Naples, et lui lit cortège jusqu’au palais. Lady Hamilton s’évanouit d’émotion dans la chaloupe , et fut portée inanimée aux pieds de Nelson.

Bientôt elle protégea le départ de la cour de tout l’ascendant quelle avait sur le cœur de Nelson. Les Français approchaient. La cour méditait la fuite. Le peuple de Naples la surveillait. La qualité d’ambassadrice et l’intimité de lady Hamilton avec la reine lui permettaient de servir d’intermédiaire active entre la flotte et la cour, sans éveiller sur ce projet de départ les soupçons de la multitude agitée. A l’abri d’un souterrain ignoré qui existe sous les fondations du palais et qui communique à la mer , lady Hamilton lit embarquer nuitamment sur les vaisseaux de Nelson les trésors, les diamants de la couronne , les objets d’art et de luxe , s l élevant à une valeur de quatre-vingts millions. Nelson , s’approchant lui-même de l’entrée de ce souterrain dans trois chaloupes, pendant la nuit orageuse du 21 décembre, enleva la famille royale, les ministres , sir William et lady Hamilton , et les transporta, malgré la fureur des lames, sur son vaisseau le Vangard. Une tempête de trois jours menaça d’engloutir entre Naples et la Sicile cette cour fugitive , à qui la mer et la terre semblaient à la fois se refuser.

Lady Hnmilton, aussi intrépide dans ce danger que Nelson lui-même, se dévoua à la reine, son amie, el à la famille royale, avec l’oubli d’ellemême et l’abnégation d’une esclave antique pour sa maîtresse. Le dernier enfant de la reine expira de fatigue et de terreur dans les bras de lady 11amilton. Le roi et la reine débarquèrent trois jours après à Palerme avec le cadavre de leur fils. La république, proclamée dans tout le royaume, menaça jusqu’à Messine. Le cardinal Ruffo seul , moins prêtre que soldat, homme de guerre civile, Charetle italien sous l’habit de pontife, fit une Vendée de la Calabre, et, levant quarante mille hommes au nom de la religion inquiétée et du roi proscrit, marcha lentement sur Naples pour y opérer la contre-révolution. Nelson observait de Palerme ces mouvements du royaume attisés par la reine , el attendait impatiemment l’heure d’un débarquement et d’une restauration. Les faveurs du roi et de la reine, et l’amour de lady Hamilton au milieu de cette cour voluptueuse et dans ce climat assoupissant, n’amortissaient pas son ardeur des combats et ne prévalaient pas sur ses remords. Uu accent de mélancolie et de découragement de soi-même révèle le trouble de son âme dans sa correspondance de Palerme : «Je loge toujours, écrit-il, dans le palais de lady Hamilton ; elle est mon conseil , ma confidente, mon secrétaire, ma gardeno d *

malade. Ma sanlé, il est vrai, est altérée; mais tant que je respirerai, si la reine l’ordonne, je resterai ici pour la protéger.... Mes pensées me dévorent et me tuent!.... Mon seul désir quelquefois est de descendre avec honneur dans la tombe, et, lorsque la volonté de Dieu m’y appellera, je recevrai la mort comme on accueille un ami !... Ce n’est pas que je sois insensible aux honneurs et aux richesses que mon roi et mon pays accumulent sur moi ; mais je suis prêt à quitter ce monde de trouble, et je n’envie personne, excepté ceux dont le domaine immuable se compose de six pieds de terre !... »

Au milieu de ces dégoûts , expiation du bonheur que l’âme se reproche, la reine et lady Hamilton lui avaient soufflé leur haine implacable contre les républicains de Naples. On reconnaît l’accent de la guerre civile dans les lettres qu’il écrit de Païenne à son ami l’amiral Troubridge, qui commandait le blocus de Naples : « Écrivez-moi bientôt , lui écritil avec une joie féroce, qu’on a coupé quelques têtes : il ne faut rien moins que cela pour me réconforter un peu!... »

Bientôt le cardinal Ruffo, appelé à grands cris par les quarante mille lazzaroni , populace qui ado-

rail sa servitude parce qu’elle était trop abjecte pour comprendre la liberté , arriva avec son armée aux portes de Naples. Nelson, à ce bruit précurseur d’une contre-révolution , rappela à lui toutes les escadres de la Méditerranée, dispersées devant l’Égypte ou devant les côtes d’Italie , et forma une armée navale de dix-huit vaisseaux près de l’île de Maritimo , sur le revers oriental de la Sicile. Lady Hamilton s’y embarqua avec lui pour le golfe de Naples , alin de préparer elle-même les voies à la reine son amie, et de devancer ses vengeances. Nelson, en approchant de Naples, trouva la capitale déjà domptée et occupée par l’armée du cardinal Ruffo. Les chefs républicains , enfermés ‘dans les forts de Naples , avaient capitulé avec Ruffo. Cette capitulation leur assurait la vie et la liberté de quitter le royaume. Le capitaine anglais Foots, qui commandait le blocus en attendant Nelson, avait signé cette capitulation à la requête de Ruffo. Nelson entra à pleines voiles , le 25 juin , à la tête de sa flotte dans la baie de Naples. Le bruit d’une capitulation qui allait enlever des victimes à la reine s’était répandu sur la flotte. Lady Hamilton se refusait à y ajouter foi. Debout sur le pont du Foudroyant, à côté de Nelson, la vue d’un pavillon de paix sur les châteaux de Naples lui confirma cette rumeur. « Nelson! s’écria -t- elle indignée, en montrant du geste les signes de capitulation ar-

borés sur les forts ; Nelson , faites abattre à l’instant ce drapeau : on ne capitule pas avec des rebelles! »

Nelson, asservi par l’amour, obéit à celte rage. Le généralissime Ruffo , moins implacable qu’un amiral étranger dans une cause civile, où l’on est d’autant plus ennemi qu’on est plus compatriote , se refusa noblement à violer la parole donnée. Appelé sur le Foudroyant pour y recevoir par l’organe de lady Hamilton les injonctions absolues de la reine, Ruffo plaida avec énergie la cause de ses ennemis vaincus et amnistiés. Il déclara à Nelson et à sa complice que, si la vie et la liberté des chefs républicains n’étaient pas respectées, il retirerait ses troupes de Naples, ne voulant pas entacher ses armes , même pour la cause de son Dieu et de son roi, d’une félonie et d’un meurtre sur des concitoyens désarmés. Lady Hamilton, animée de la vengeance de son amie , prit tout sur elle , et Nelson prit tout sur sa servilité et sur la honte de son pays. La capitulation signée par le commandant du blocus Foost, fut enlevée à cet officier, déchirée et jetée à la mer par lady Hamilton. Les chefs républicains enfermés dans les châteaux, qui comptaient dans leurs rangs presque toute la jeune noblesse de Naples , et ce que le clergé , la littérature et les arts avaient d’éminent, furent, au nombre de six mille, livrés au glaive des commis-

sions militaires ou aux poignards de la populaee.

Les jugements et les massacres ensanglantèrent , pendant une terreur de sang-froid sur les îles et sur la flotte, la mer de Naples. Ceux que la potence avait épargnés étaient égorgés par le couteau et jetés aux vagues de la mer. Des sicaires et des délateurs, ressuscités du temps de Tibère, donnaient les formes de la justice à ces assassinats. Quarante mille citoyens tombaient sous le coup des lois de mort qui frayaient dans le sang le retour au roi et à son implacable épouse. Des tribunaux ambulants parcouraient les provinces avec les bourreaux. Des hommes vivants, saisis par les lazzaroni, étaient jetés dans les bûchers allumés sur la place du palais , sous les canons de la flotte qui rapportait la famille royale. La reine adressait de Palerme des listes de proscription où le nom des victimes était inscrit par la vengeance. Trente mille captifs encombraient les prisons de Naples ; la torture y arrachait l’aveu des crimes ou des complicités politiques. Les juntes d’État envoyaient chaque jour leur contingent de victimes à l’échafaud. Les hommes les plus illustres par le nom , par les services ou par le génie , du royaume , tels queCyrillo, Menthone, Conforti, Fiano, Albonese, Fiorentino , Pagano , l’évêque Samo , le prélat Natale , la marquise San-Felice , la poétesse Éléonore

Pimentel, et trois cents victimes, l’élite delà ville, furent pendus et jetés aux flots pour toute sépulture après leur supplice ; les princes Torella et Riario, le baron Poério, orateur illustre et modéré; le marquis Carleto, le chevalier Abamonti, relégués par grâce dans l’ile déserte de Farignana, près des écueils de Sicile, furent enfermés dans une caverne sous-marine, qui avait servi jadis de tombe anticipée aux exilés de Rome. Serra et Riario , jeunes fils des plus hautes familles, tombèrent sous la hache avant d’avoir atteint l’âge même du crime. La tète d’un enfant de seize ans, le fils unique du marquis Genzano, dont l’innocence et la beauté faisaient l’admiration et la pitié de la ville , tomba sous la hache du bourreau. Son père, Brutus de la lâcheté , pour dissimuler sa douleur , brigua une infâme complicité avec les profanateurs de son propre sang, et offrit, quelques jours après le supplice , un festin de congratulation aux juges ! Une jeune femme de la haute noblesse, condamnée à l’échafaud pour avoir, par amour pour un des chefs républicains dont la vie était menacée, révélé une conspiration contre la république , se déclara enceinte la veille du supplice : la cour , outrageant sa pudeur, la fit conduire au palais pour livrer son corps à l’examen des médecins du roi. Déclarée enceinte , on suspendit l’exécution jusqu’à sa délivrance ; jetée sur un bâtiment et enfermée

dans les cachots de Païenne , le jour où elle donna la vie à son enfant fut le dernier jour pour elle. Les proscriptions de Marius, de Sylla, de Tibère et * de la Convention étaient égalées par la haine d’une cour italienne , servie par une populace fanatique , et protégée par un héros anglais asservi à une courtisane.

Nelson ne préserva môme pas ses bâtiments des souillures de sang de cette terreur royale. L’amiral napolitain Carraciolo , autrefois son compagnon de guerre dans des campagnes navales où la flotte napolitaine et la flotte anglaise étaient combinées , avait fait fidèle cortège au roi sur son vaisseau jusqu’en Sicile à l’approche des Français. Rappelé à Naples après la révolution consommée, sous peine de voir ses biens confisqués, il était rentré, avec l’autorisation du prince, dans sa patrie. Élevé malgré lui par le gouvernement républicain au commandement général de la flotte par l’éminence de sa renommée et de ses talents, il était coupable d’avoir servi sa patrie pendant l’interrègne. Ses nombreux amis, pressentant la vengeance de la reine , l’avaient fait évader des forts pendant la négociation, sous les habits d’un paysan calabrais. Arrêté, interrogé, reconnu, ramené enchaîné les mains derrière le dos à Naples, on l’avait livré,

sur l’ordre de Nelson, à l’escadre anglaise. On ne doutait pas que cette prison apparente ne fût pour l’infortuné Carraciolo une hospitalité déguisée, car le supplice n’oserait atteindre un hôte de la Grande-Bretagne. Mais lady Hamilton avait résolu de faire d’un vaisseau anglais l’échafaud du plus illustre des Napolitains. Nelson reçut Carraciolo sur le Foudroyant , habité encore par lui et par sa favorite ; il y convoqua une cour martiale d’ofliciers siciliens, présidée par le comte de Thurn. Carraciolo comparut devant ses juges. 11 demanda à recueillir des pièces justificatives de son innocence et des témoignages de sa conduite pendant l’interrègne de son souverain. Les juges trouvant cette demande juste et la communiquant à Nelson, il leur répondit de prononcer sans délai ; les juges obéirent, et prononcèrent l’exil perpétuel. Nelson, en recevant communication de la sentence, fil substituer impérativement sur l’arrêt le mot de mort à celui d’exil. Une heure après, le condamné, garrotté pour le supplice, fut descendu du Foudroyant dans une chaloupe et conduit sur son propre vaisseau amiral, la Minerve , pour y être supplicié du supplice infamant des malfaiteurs. Lady Hamilton , enfermée avec Nelson dans la galerie du Foudroyant , avait refusé de voir et d’entendre tous ceux qui, comptant sur l’intercession d’une femme . avaient imploré sa compassion.

Nelson lui-même était resté sourd aux insinuations de ses officiers. La cour voulait ce sang, et l’amour lui payait le crime.

Arrivé sur le pont de la Minerve, à l’ancre à côté du foudroyant , Carraciolo accepta la mort sans pâlir, et murmura seulement contre l’ignominie de la potence. « Je suis vieux, dit-il à l’officier qui commandait le cortège, mes cheveux blancs m’avertissent que la mort va retranchèr bien peu de jours à ma carrière ; je ne laisse après moi ni veuve ni orphelins pour me pleurer ; je ne marchande point contre la mort; mais, après soixante-douze ans d’une vie d’honneur, il est dur de laisser l’ignoble image de la potence attachée à ma mémoire. Demandez seulement à l’amiral anglais, autrefois mon compagnon d’armes et mon ami, de changer l’infâme supplice qu’on me prépare par la corde, contre la mort du soldat par le feu! »

L’officier anglais qui reçut ses nobles supplications fit suspendre l’exécution , et courut les rapporter à Nelson, qui restait invisible sur son bord. « Faites votre devoir, >» répondit durement l’amiral anglais en se détournant pour éviter toute insistance. Carraciolo, hissé par le cou à la grande vergue de la Minerve, expira de la mort des scélérats , aux applaudissements des uns , à la pitié des autres, à la honte de tous, et surtout de Nelson. Lady Hamilton monta , dit-on , sur la du-

nette du Foudroyant pour contempler le cadavre de la victime de la reine , pendu jusqu’à la nuit à ce gibet flottant. Quand les ténèbres eurent couvert les flottes, on attacha deux boulets rainés aux pieds du cadavre, et on le jeta à la mer; mais la mer n’en voulut pas !

Trois jours après, le roi Ferdinand était ramené de Païenne dans la baie de Naples, sur un vaisseau anglais du capitaine Hardy. Debout sur la dunette de ce vaisseau, il lisait les arrêts de mort et de proscription que la reine sa femme voulait faire exécuter avant son débarquement, afin que le sang des proscrits fût lavé sous les pas de son mari. Lady Hamilton, accourue au-devant de son amie pour lui rendre compte de ses vengeances , était non loin du roi avec Nelson et un groupe de courtisans auprès de la reine. La mer était animée et enflait de grosses lames autour de la poupe. Tout à coup un buste de vieillard, sortant de l’eau jusqu’à la ceinture , apparut au sommet d’une lame comme celui d’un homme qui aurait marché sur les flots, la tête haute, la chevelure éparse et ruisselante. Un cri d’horreur s’éleva de la poupe. Le roi se retourna , et reconnut aux traits du visage son amiral Carraciolo. « Que nous veut ce mort? dit-il en s’adressant à son aumônier placé derrière lui. — On dirait, répondit le moine, qu’il vient implorer, par la permission de

Dieu, la sépulture chrétienne pour son corps. — Qu’on la lui donne, » repartit le roi ; et il descendit morne et consterné sous le pont, pendant que des matelots anglais repêchaient le cadavre, et le transportaient, pour être enseveli, dans la petite église de pêcheurs de Santa-Lucia, sur le quai de Naples. La tempête avait rompu les liens qui attachaient les boulets aux pieds de Carraciolo, et le corps, enflé par les eaux, avait remonté de lui-même à la surface. Jamais , par une sorte de miracle naturel, la vengeance divine ne s’était ainsi montrée face à face en reproche à la vengeance politique.

Les honteux services rendus dans cette circonstance à la cour de Naples par lady Hamilton et par Nelson reçurent leur prix. Lady Hamilton fut rassasiée d’honneurs et de présents par la reine. Quand Nelson ramena pour un moment le roi en Sicile, où les affaires du royaume le rappelaient, après la restauration de son pouvoir à Naples, on construisit dans le palais de Païenne un temple de la Gloire, décoré de tous les emblèmes du triomphe. A son entrée dans le palais, Nelson, au-devant de qui le roi, la reine, leur famille, leurs enfants et lady Hamilton s’étaient précipités,

fut couronné de lauriers par les mains des fils de la reine. Le roi lui présenta une épée enrichie de diamants et le titre de duc de Bronté, ou duc du Tonnerre, avec le duché de ce nom, d’un revenu royal. Les plus habiles sculpteurs de lTtalie taillèrent sa statue et lui décernèrent une colonne rostrale. Oe n’était pas assez de tant de gloire, de tant de fortune et de tant de voluptés pour couvrir la honte et les remords d’un héros vendu par une favorite aux passions d’une cour sanguinaire et corrompue.

Rentré en Angleterre avec lady Hamilton , il y reçut le triomphe d’Aboukir et de Naples. Tous les vaisseaux de la Tamise se pavoisèrent de ses couleurs au bruit de son arrivée. Le gouvernement et les corporations de Londres lui décernèrent des adresses triomphales et des armes d’honneur, comme au sauveur de sa patrie. Le peuple, soulevé d’enthousiasme sur ses pas, lui fît des ovations et des cortèges spontanés à travers la ville. Ses exploits voilaient ses faiblesses à l’œil de ses compatriotes. Il jouit mal de sa renommée et de sa popularité publique. Enchaîné aux charmes de lady Hamilton , devenue veuve , il se sépara avec scandale de sa femme et de son fils adoptif, Joshua Nisbet, indigné des affronts faits à sa mère.

Il fut juste cependant dans sa faiblesse, cl il n’imputa jamais à lady Nelson les torts de ce divorce. « Le ciel m’est témoin , lui écrivait-il , qu’il n’y a pas une innocence, une vertu et une tendresse que je ne reconnaisse en vous! *• Mais, maître de son estime, il n’était plus maître de son cœur, une courtisane Je retenait dans ses séductions. Il acheta pour elle, dans la campagne de Londres, une maison de plaisance, Merton; il y cacha son amour, sa gloire et son remords. Il eut une fille, et lui donna le nom d’Horatia.

La guerre de la Baltique le rappela sur l’Océan. Il commanda la flotte qui força le port de Copenhague et incendia la flotte danoise. Cet incendie, plus digne d’un Attila de la mer que d’un soldat, illumina son nom d’horreur en Europe, d’une gloire fanatique à Londres. Il y rentra de nouveau en triomphateur, et y reçut du roi le titre de lord. La Grande-Bretagne voyait en lui seul le contre-poids de Napoléon.

Cependant Napoléon, après les victoires qui avaient ébloui l’Égypte, conquis l’Italie, intimidé

l’Allemagne , rivé la faible Espagne à sa politique , incorporé la Hollande, avait transporté les rêves de son génie des rivages de la Syrie aux grèves de la mer d’Angleterre. Cet empire universel qu’il avait construit en imagination dans l’Orient au commencement de sa fortune, il l'avait transporté désormais en Occident. Par une bizarre rencontre de la destinée, le môme homme qui avait déconcerté ses plans sur la côte d’Égypte allait les déconcerter encore sur les côtes de la Manche. On eût dit que Nelson et Napoléon étaient en ce moment les deux grands antagonistes dans lesquels se personnifiaient et se résumaient, sur la terre, la conquête de l’Europe, sur la mer, la résistance du continent.

Napoléon avait accumulé depuis dix-huit mois dans tous les ports français ou hollandais qui bordent la Manche les menaces et les moyens d’une descente en Angleterre. L’innombrable flottille de ses chaloupes canonnières, rassemblées autour de Boulogne et prêles à embarquer ses troupes campées sur le rivage, pouvait, à un jour de fortune , jeter un immense pont mobile sur ce bras de mer, et verser en quelques heures sur le rivage britannique une de ces armées aussi irrésistibles sur la terre que les flottes de l'Angleterre étaient

irrésistibles sur l’Océan. Quel que fût le patriotisme de cette île, devenue, par le génie de ses enfants, le plus merveilleux foyer de travail, de richesse, de navigation et de civilisation de tous les siècles, si on compare son influence sur l’univers à son étendue géographique, il n’élait guère douteux que deux cent mille Français aguerris, et animés par le génie du conquérant moderne, n’eussent subjugué, au moins pour un moment, la Grande-Bretagne, rasé ses forts, emcloué ses canons, incendié ses arsenaux maritimes et dispersé au vent les éléments de sa richesse et de sa liberté. Sans doute l’Angleterre, surprise et enchaînée sur son propre territoire , se serait réfugiée presque tout entière sur ses flottes, aurait couvert la Manche de ses citadelles flottantes, sur la trace des chaloupes canonnières de Napoléon, les aurait brûlées dans ses propres ports et aurait emprisonné les Français dans leur conquête. Elle aurait obtenu ainsi de Napoléon une retraite volontaire et une glorieuse capitulation pour elle-même. Mais la honte et les calamités d’une invasion à Londres n’en auraient pas moins pesé sur sa fortune et sur son histoire, et l’Angleterre, possédée pendant quelques mois dans sa capitale , aurait payé cher la rançon de sang, de fer et d’or qu’il lui aurait fallu prodiguer pour se reconquérir.

L’Angleterre, attentive aux rassemblements de

chaloupes et de troupes de la France , frémissait des conséquences d’un jour d’audace dans l’àme de Napoléon , d’imprévoyance dans une manœuvre d’un de ses amiraux, de calme ou de tempête saisi par ses ennemis sur la mer. Scs escadres couvraient la Manche et interceptaient suffisamment les vagues à nos chaloupes de transport, coquilles de noix, selon l’expression dédaigneuse des marins, dont une seule frégate de guerre pouvait submerger des flottes entières. Aussi, le plan de Napoléon était de n’aventurer ces flottilles sur la mer qu’après avoir rassemblé de tous les ports de Hollande, de France et d’Espagne, une flotte de cinquante ou soixante vaisseaux de guerre, nouvelle Armada, qui se serait jetée dans la Manche pour y livrer bataille aux flottes de l’Angleterre , et pour couvrir d’une diversion par une victoire, ou même par une défaite , le transport de son armée de Boulogne à Douvres. Mais ces vaisseaux, enfermés par les blocus supérieurs des escadres britanniques, les uns dans l’Escaut, les autres à Brest, ceux-ci à Toulon, ceux-là à Cadix, ne pouvaient se grouper en armée navale égale ou supérieure aux Anglais qu’à force de mystère, de combinaisons, de bonheur et d’audace dans les amiraux qui les commandaient. Aucun de ces amiraux, ni en France, ni en Hollande, ni en Espagne, n’avait un génie capable de concevoir et d’oser ces manœuvres

héroïques et désespérées qui font violence aux impossibilités de la fortune, et qui correspondaient avec l’impatience et l’enthousiasme de Napoléon. Braves dé cœur, mais timides d’esprit, tous fléchissaient sous le poids des responsabilités qu’on leur commandait d’encourir. La guerre de terre ne veut que de l’héroïsme , la guerre de mer veut de l’héroïsme et de la science. Un corps d’armée vaincu ou décimé se rallie , se recrute et se reforme ; une escadre échouée ou brûlée engloutit avec . elle ceux qui la montent , et ne se retrouve qu’en débris fumants sur les flots. Les manœuvres d’une armée de terre, qui ne dépendent, sur un champ de bataille , que du coup d’œil et de la voix d’un chef, dépendent, sur l’Océan, des vents, des distances, des matelots, des calmes, des tempêtes, qu’un génie ne peut prévoir ou surmonter.

Découragé un moment de la possibilité d’une réunion de ses escadres disséminées en une seule flotte dans la Manche, Napoléon avait médité de faire sortir de Toulon et de Brest deux escadres séparées de soixante voiles, portant quarante mille combattants , de les diriger chacune par une route diverse dans la mer des Indes, et d’aller frapper ainsi la puissance anglaise à l’extrémité de l’Orient, en attendant de la frapper au cœur. Ses deux flottes, dans sa pensée, appelleraient inévitablement sur leurs traces les escadres de l’Angleterre , et, pen- 110 e

dant que ses escadres voleraient au secours de l’Inde, la Manche, moins surveillée et moins infranchissable , ouvrirait peut-être passage à son armée de terre.

L’immensité et les lenteurs de ce plan avaient bien vite usé sa patience. Il en avait combiné un autre moins vaste, mais moins lent, et qui devait avoir de même pour résultat de rassembler ses vaisseaux en armée navale sur un point distant de l’Océan , et d’appeler la masse des escadres anglaises loin de la Manche , d’où il voulait à tout prix les écarter. Par son ordre, l’amiral Villeneuve, auquel il destinait le commandement supérieur de ses flottes combinées , était sorti de Toulon avec treize vaisseaux et quelques frégates. 11 avait rallié les escadres espagnoles , commandées par l’amiral Gravina, à Cadix ; de là il avait franchi l’Atlantique et avait rejoint aux Antilles l’escadre de l’amiral Missiessy , forte de six vaisseaux. L’amiral Gantheaume, qui commandait la flotte à Brest, devait profiter de la première tempête qui éloignerait l’amiral anglais Cornwalis de sa croisière devant Brest, pour rejoindre Villeneuve , Gravina et Missiessy à la Martinique. Cette flotte, combinée ainsi sous les ordres de l’amiral Villeneuve , après avoir

inquiété les Anglais dans leurs possessions des Antilles , devait forcer de voiles vers la France au moment où les escadres britanniques seraient dispersées à sa poursuite , leur livrer bataille aux abords de l’Europe, et se jeter dans la Manche, victorieuse ou vaincue , pour y concourir à la descente en Angleterre.

Ce plan , exécuté heureusement au mois de juin par Villeneuve , était resté incomplet seulement par l’immobilité de Ganlheaume et de la flotte de Brest , à qui la constance des calmes n’avait pas permis de sortir de la rade. Villeneuve rentrait dans les mers d’Europe avec ordre de livrer bataille à Cornwalis devant Brest, de débloquer ainsi Gantheaume, de rallier cette partie emprisonnée de nos forces navales , et de combattre ensuite avec soixante vaisseaux de guerre réunis l’armée navale des Anglais , quelle que fût sa force et son nombre, à l’entrée de la Manche. « Les Anglais , s’écriait Napoléon dans sa confiance , ne savent pas ce qui est suspendu sur leur île. Si je suis maître douze heures de la Manche , l’Angleterre a vécu ! »

Au moment où il jetait ce cri de joie à sa fortune et de menace à la Grande-Bretagne, il était à Boulogne. Il avait sous les yeux cent soixante-quatre

mille hommes vainqueurs du continent et dévorant du regard une dernière conquête, et il attendait d’heure en heure l’annoncé de l’approche de Villeneuve et le bruit du canon de la flotte forçant les escadres de Cornwalis. Villeneuve, en effet, revenait avec la flotte combinée vers les mers d’Europe. Nelson, à la tête de onze vaisseaux seulement, le cherchait hardiment sur les vagues pour le rencontrer, comme autrefois il avait cherché au hasard Napoléon sur la Méditerranée. Convaincu que Villeneuve rentrait en Europe, Nelson se hâtait d’y revenir lui-même, envoyant devant lui une voile rapide pour avertir le gouvernement anglais du danger qui s’approchait de ses côtes. Villeneuve , en approchant du Ferrol , tomba par une épaisse brume dans l’escadre de l’amiral Cahier, forte de vingt et une voiles. Les deux escadres se livrèrent un combat sans plan et sans grandeur dans les ténèbres du brouillard. Deux vaisseaux espagnols de la Hotte combinée restèrent la proie des Anglais. Villeneuve , au lieu de chercher le lendemain le sillage des Anglais et de les vaincre, comme il en avait, l’ordre, entra dans le port du Ferrol , y consuma les jours en ravitaillement inutile de ses vaisseaux, y reçut de nouveau l’ordre de débloquer Brest , de rallier Ganteaume , et de se présenter avec toutes ses voiles dans la Manche. Il répondit qu’il allait obéir; mais, convaincu que

Nelson, Calder et Cornwalis réunis l’attendaient dans l’Océan pour l’anéantir, il fit voile pour Cadix au lieu de faire voile vers Brest et vers Napoléon, et y enferma ses escadres dans une ruineuse inaction.

C’était l’instant décisif que l’hésitation de son amiral coûtait à Napoléon. Il ne lui restait que peu d’heures pour prévenir la déclaration de guerre de l’Autriche et l’insurrection de l’Allemagne entière, fomentée et soldée par le génie patriotique de M. Pitt, dont l’or et la politique sauvaient depuis tant d’années son pays. Napoléon ne doutait pas que Villeneuve ne fût dans les eaux de Brest. « Partez ! » écrivait-il coup sur coup à l’amiral Gantheamne, emprisonné depuis tant de mois dans ce port , et à qui Villeneuve venait rouvrir enfin l’Océan; *< partez, et accourez ici : nous aurons vengé en un jour six siècles d’infériorité et de honte ! Jamais pour un plus grand résultat mes soldats de terre et de mer n’auront exposé leur vie! »

« Partez! écrivait-il du môme style à Villeneuve; partez, et ne perdez pas un instant, et avec mes escadres réunies entrez dans la Manche! Nous sommes tout prêts, tout est embarqué pour la descente! partez! et en vingt-quatre heures tout est terminé! »

On sent dans le style la fièvre du cœur et la volonté. Tout fut perdu. Napoléon apprit le lendemain la stupeur de Villeneuve à Cadix et l’immobilité forcée de Gantlieaume : « Villeneuve , s’écriait-il, Villeneuve n’est pas digne de commander seulement une frégate! c’est un homme aveuglé par la peur! » « C’en est fait, écrivait-il à l’instant à M. de Talleyrand, son ministre des affaires étrangères, mes flottes sont perdues de vue sur l’Océan ; si elles reviennent dans la Manche, il en est temps encore, je m’embarque, je descends en Angleterre, je coupe à Londres le nœud des coalitions. Si, au contraire , mes amiraux manquent de caractère et manœuvrent mal, j’entre avec deux cent mille hommes en Allemagne, je prends Vienne, je chasse les Bourbons de Naples, et, le continent pacifié, je reviens sur l’Océan et j’y conquiers la paix ma- , ritime! »

Il ne resta pas longtemps dans l’incertitude. Le courrier qui lui apportait la nouvelle de la retraite de Villeneuve à Cadix le trouva au bord de la mer , dévorant du regard les côtes d’Angleterre , qu’un soleil d’été lui montrait blanchissantes audessus de la brume du matin. Des imprécations contre Villeneuve éclatèrent de ses lèvres à la lec-

ture de ses dépêches. Il ordonna à son ministre de la marine de remplacer cet amiral malhabile ou malheureux par l’amiral Rosily, et, retournant à l’instant toutes ses pensées vers l’Autriche, il marcha par toutes les routes sur Ulm, avec une armée de deux cent cinquante mille combattants. La victoire ne tarda pas à le consoler sur la terre de ces rêves évanouis sur l’Océan.

Cependant Villeneuve, redoutant la colère de Napoléon, dont les éclats étaient venus jusqu’à lui, quoique adoucis par l’indulgence et les ménagements du ministre de la marine Decrès , tremblait dans Cadix d’être déshonoré aux yeux des flottes et de la France par une destitution déjà ordonnée par Napoléon , mais que Decrès lui dérobait encore. Il ravitaillait ses escadres, il exerçait ses matelots , il cimentait avec les amiraux espagnols Gravina et Cisneros une confraternité d’armes qui ne faisait des deux flottes qu’une seule nation. Il espérait, après avoir formé et aguerri ainsi son armée navale , reprendre la mer avec une supériorité de nombre et une égalité de tactique qui lui permettraient de reconquérir en un jour la gloire perdue par tant d’hésitation. Ce fut dans ces dispositions de son àine flottant# entre le désespoir du

passé et l’espoir de l’avenir, que Villeneuve apprit l’arrivée soudaine à Madrid de l’amiral Rosily ; la rumeur publique disait Rosily destiné à .prendre bientôt le commandement en chef des flottes combinées. A cette rumeur, qui arrive de Madrid jusqu’à Cadix, Villeneuve n’hésite plus; il veut, ou prévenir le' déshonneur de son remplacement par une victoire qui le couvre ou qui le venge de la disgrâce, ou périr du moins dans une défaite glorieuse, qui honore son malheur par sa mort. U sort le 19 octobre de la rade de Cadix, à la tête de quarante-deux vaisseaux ou frégates de guerre, et vogue vers le détroit de Gibraltar, au hasard de s’y briser contre la flotte de Nelson.

Revenons au héros de l’Angleterre. Nous avons vu qu’après avoir parcouru depuis deux ans l’Océan et la Méditerranée dans tous les sens, à la poursuite des flottes françaises combinées, qui ne lui avaient échappé qu’en restant enfermées dans Brest ou en s’emprisonnant elles-mêmes dans la rade de Cadix, Nelson, qui n’avait pas quitté le pont de son vaisseau une seule fois en trois ans , était rentré à Portsinoutli pour prendre quelques mois de repos dans la sécurité où se reposait enfin sa patrie. Lassé de tridlnphes, comblé de fortune.

rassasié de gloire, mutilé de coups, épuisé de santé , altéré d’amour, son seul désir alors était de jouir, dans la solitude de la campagne et dans la société d’une femme adorée , des jours que ses blessures et ses fatigues lui laissaient encore à vivre. Il avait fait transporter tous ses trésors et tous ses meubles dans sa maison de campagne de Merton. La présence de lady Hamilton , de sa fille et de ses sœurs, lui préparait dans cette retraite toute la félicité intérieure dont on peut jouir dans le remords.

Il y était établi depuis peu de jours, et il en savourait délicieusement la solitude, quand un matin de l’automne, avant le lever du soleil, on frappa à la porte de son ermitage. Nelson , selon ses habitudes de bord qu’il avait conservées à terre, ne donnait au sommeil que des heures courtes et interrompues; il était déjà levé et habillé. Il fit ouvrir; un homme entra : c’était un des officiers de vaisseau de son escadre, le capitaine Blackwood, qui lui apportait des dépêches de l’amirauté. « Je suis sûr, dit Nelson à Blackwood, que je pressens ce que vous allez m’apprendre. Ce sont des nouvelles des flottes espagnole et française combinées , et je vois que ce sera encore à moi de les anéantir! » Blackwood, en effet, apprit à Nelson que les flottes, après une relâche à Vigo, s’étaient abritées pour se refaire et pour se réarmer à Cadix. « Eh bien! comptez , s’écria Nelson , avec la confiance acquise

par tant de triomphes, que je donnerai encore une leçon à Villeneuve! « Il se disposa sans bruit à partir pour Londres et à offrir son bras à son pays. Mais, ému d’avance de la douleur que son éloignement allait causer à lady Hamilton et à ses sœurs, il manqua de courage pour leur révéler les dépêches qu’il avait reçues pendant leur sommeil , et la résolution qu’il avait prise de sacrifier son repos et leur bonheur à une nouvelle gloire. Il s’efforça de détourner la conversation sur des sujets indifférents pour leur dérober la préoccupation et la tristesse de son âme. Lady Hamilton, avec la pénétration naturelle de l’amour, ne s’y laissa pas tromper. Elle entraîna Nelson dans une allée écartée du jardin , qu’il appelait son banc de quart, et lui demanda tendrement le sujet de sa peine. « Je n’ai point de peine, répondit Nelson en s’efforçant de sourire ; la félicité dont je jouis est sans nuages; je vis dans le sein de l’amour et entouré de ma famille; l’air et le calme des champs rétablissent de jour en jour ma santé, qui me promet des années prolongées par le bonheur. Je ne changerais pas ma retraite contre le palais du roi d’Angleterre ! »

Lady Hamilton ne se paya pas de ces subterfuges de la tendresse embarrassée de Nelson; elle lui dit qu’elle lisait mieux que lui-même dans sa pensée, qu’il avait appris des nouvelles des flottes combi-

nées, qu’il regardait d’avance ces derniers vaisseaux de la France et de l’Espagne comme sa conquête légitime et comme la propriété de sa gloire , qu’il se rongerait d’envie et de regrets si un autre amiral que lui accomplissait ce triomphe, et qu’il regardait avec raison ces flottes comme le prix de ces deux années passées sur toutes les vagues de l’Océan , et comme la récompense d’une si longue et si glorieuse poursuite. « Cher Nelson , ajoutat-elle les larmes dans les yeux , quel que soit pour nous le déchirement d’une si cruelle séparation après une réunion si courte, offrez sans hésiter vos services à votre pays : ils seront acceptés ; vous recouvrerez la tranquillité de votre âme , et , après une glorieuse et dernière victoire, vous reviendrez être heureux ici , avec nous ! » Nelson s’attendrit lui-même jusqu’aux larmes à ces paroles d’une femme qui lui arrachait si doucement son secret, et qui ne voulait pas de bonheur, même au prix de la gloire de son héros! « Généreuse Emma! s’écria-t-il, tendre et magnanime Emma! ah! s’il n’y avait plus d’Emma, il n’y aurait plus de Nelson dans le monde ! »

Nelson partit dans la journée pour Londres. On l’y attendait. On lui donna le choix des vaisseaux,

des amiraux, des capitaines dont il formerait sa flotte. Les préparatifs eurent la promptitude de sa pensée. Il s’irritait de toute heure perdue qui pouvait donner à Villeneuve l’occasion de sortir de Cadix et de s’élancer vers les Indes ou vers les Antilles. Il fit mettre son pavillon d’amiral sur le môme vaisseau qui lui avait tant de fois porté bonheur pendant les années qu’il venait de passer à son bord. Au moment d’y monter, un glorieux ou funèbre pressentiment parut l’y saisir. Il fit appeler le gardien de ses meubles déposés à Londres, et il lui ordonna de faire graver son histoire dans une courte épitaphe sur le cercueil creusé dans le inàt du vaisseau conquis d’Aboukir, màt dont le capitaine Halvvel lui avait fait présent après la victoire : « J’en aurai besoin à mon retour, » dit-il d’un accent prophétique. L’image de la mort était devant lui ; il ne la redoutait pas pour lui-môme , mais il pensait au deuil de son vieux père et de lady Hamilton.

« J’ai quitté , cette nuit , ce cher et trois fois cher séjour de Merton , lit-on dans son journal , à la date du 14 septembre 1805, cette maison où je laisse tout ce qui m’attache à la vie, pour aller servir mon roi et ma patrie ! Puisse le grand Dieu, devant lequel je m’incline , me rendre digne des grandes choses que mon pays attend de moi ! S’il permet que je revienne ici après avoir accompli

mon devoir , mes actions de grâce devant le trône de sa miséricorde ne cesseront pas pendant que je vivrai ; si , au contraire , c’est l’ordre de sa bonne et sage providence d’abréger mes jours sur cette terre , je m’y soumets avec une complète résignation , plein de confiance dans l’espoir qu’il voudra bien protéger après moi tous ceux que je laisse en arrière! Que sa volonté s’accomplisse! Amen!

amen ! amen ! » On voit que les faiblesses et le désordre du cœur n’avaient point obscurci dans ce grand homme l’idée et le sentiment qui font la seule vraie grandeur de l’humanité, et que l’héroïsme et la piété se fortifiaient l’un par l’autre dans son cœur.

Son embarquement sur le Viclory, àPortsmouth, fut un triomphe. Le peuple de la côte lui fit un cortège d’un million d’hommes jusqu’à son vaisseau. Les applaudissements et les sanglots se mêlaient sur les vagues au bruit des saluls de la flotte à son chef. L’Angleterre tout entière, si grande parce qu’elle est reconnaissante , semblait avoir le double pressentiment de la victoire et de la perte de son héros. La gloire de Nelson était descendue, par les récits des matelots, jusque dans le fond des peuples : chaque Anglais croyait lui devoir son foyer, son champ, son orgueil. Sa popularité était

du patriotisme, son nom était le palladium de sa patrie. Thémistocle mutilé de l’Angleterre , chacun voulait graver dans sa mémoire, au départ , l’image du sauveur de son pays. Les troupes furent obligées d’employer les armes pour l’arracher à l’enthousiasme de la multitude qui le suivait jusque dans les flots.

Les escadres anglaises qu’il rallia sur sa route et la flotte de la Méditerranée, dont il venait prendre le commandement , le reçurent comme le peuple de Portsmouth l’avait perdu, avec des frénésies d’enthousiasme. Il portait la victoire dans son nom. Arrivé le 22 septembre devant Cadix , Nelson apprit avec des transports de joie que Villeneuve y était encore ; il croisa avec son armée à une distance suffisante des terres pour que sa flotte ne fût pas aperçue des côtes d’Espagne, et pour encourager par une mer vide la sortie des flottes combinées.

En attendant cette grande heure de sa vie , Nelson entretint ses équipages dans des émotions d’impatience, de patriotisme et de gloire qui devançaient le combat. Il inspira pour toute tactique son âme à sa flotte ; il ne donna pour ordre de bataille que l’ordre de-marche ordinaire de ses vaisseaux : sa flotte sur deux lignes et une avant-garde de huit bâtiments.

La seule manœuvre recommandée à ses capitaines était de couper en deux la ligne ennemie à la hauteur du dixième ou du douzième bâtiment de Villeneuve , vers l’extrémité , pendant qu’il fondrait lui-même sur le centre et que son avant-garde combattrait la tête. « Mais comme la fumée des bordées, ajouta-t-il dans son ordre du jour, pourra dérober les signaux et les ordres , chaque capitaine sera sûr de bien faire en s’attachant au Vaisseau ennemi qui se trouvera en face de lui ! » Nelson ordonnait à la fin de ses instructions qu’on lui communiquât à l’instant les noms de chaque officier, soldat ou matelot tué ou blessé dans le combat , afin que ces noms, envoyés par lui à l’Angleterre, y fussent l’objet des prières et de la reconnaissance de la patrie!

Le 20 octobre, à l’aurore * les frégates échelonnées par Nelson sur la mer , depuis les côtes d’Espagne jusqu’à la flotte anglaise, que ces frégates servaient à la fois à éclairer et à masquer, annoncèrent par leurs signaux que la flotte combinée sortait de la rade de Cadix. D’heure en heure, elles lui signalaient la marche ou les bordées de cette armée navale , qui paraissait indécise encore si elle se dirigerait vers le détroit ou vers l’Océan. Le soir , un vent lourd du sud-ouest parut contrarier

sos mouvements et la faire virer de bord pour rentrer à Cadix. Dans tous les cas, il était évident que la flotte combinée voulait garder libre derrière elle la mer de Cadix, afin d’avoir sa retraite assurée dans la rade. Nelson passa tour à tour de l’espoir au découragement, à la réception de ces signaux. La nuit lui déroba son mystère.

Debout sur le pont de son vaisseau avant la première aube du jour, les premiers signaux de ses frégates qu’il put apercevoir lui apprirent que la flotte combinée tenait encore la mer et qu’elle faisait route vers le nord. Il frémit d’ardeur, et lança lui-inême toutes ses voiles un peu obliquement vers le môme point de l’horizon.

Au lever du soleil , le commandant de l 'Eurijale, Blackwood, ami particulier de l’amiral, lui fit le signal télégraphique d’un changement de direction dans la marche de Villeneuve. La flotte combinée paraissait revenir au sud et au détroit. « C’est ce que je ne lui permettrai pas de faire, si cela est au pouvoir de Nelson , » écrivit l’amiral sur son journal en rentrant dans sa galerie.

Quelques minutes plus tard, le soleil, qui se levait sur un horizon moite mais serein , frappant sur les voiles hautes de l’escadre combinée, les fit émerger une à une de la brume. Le jour montra à Nelson et à ses équipages l’immense ligne de mâts chargés de voiles des quarante-deux vaisseaux et

des huit frégates de Villeneuve. Huit lieues de mer séparaient à peine les deux armées ; un vent maniable et doux enflait les voiles. Une mer creuse et lourde, à longues lames , mais sans écume, battait les flancs des bâtiments avec des murmures qu’allaient couvrir bientôt les mugissements des bordées. C’était la matinée du 21 octobre, jour augurai fêté dans la famille de Nelson. Ce même jour et à la même heure, son oncle et son protecteur, le capitaine Suckling, avait signalé sa carrière militaire par un combat naval dont quatre vaisseaux français avaient été le prix. Nelson avait la superstition de tous les grands hommes. Ils sentent mieux que les autres la disproportion entre leur faiblesse réelle et les grandes choses qui s’accomplissent par eux ; ils attribuent avec raison , les uns à la fortune , les autres à la Providence , d’autres plus follement à des retours périodiques de jours heureux ou malheureux , une influence occulte sur leur destinée. Les anniversaires , pour les grands hommes, sont la reconnaissance forcée de l’action supérieure de Dieu dans les choses humaines. Nelson avait cette religion des héros ; il ne > douta pas de la victoire en s’apercevant que le hasard lui présentait la bataille dans un jour si heureux pour son nom.

no

Pendant que la flotte anglaise déployait toute sa toile pour dévorer l’espace entre elle et la flotte combinée, Nelson sur la Victoire , en tête de la colonne de droite , Gollingwood sur le Boyal- Souverain , en tête de la colonne de gauche, Nelson, redescendu dans sa chambre, prit la plume et répandit son âme devant Dieu. Il écrivit d’abord sur son livre journal la prière suivante :

« Puisse le grand Dieu, devant lequel je m’anéantis en adoration, accorder à mon pays, dans l’intérêt général de l’Europe opprimée, une grande et glorieuse victoire , et puisse-t-il , par sa grâce , ne ternir cette victoire par aucune faute d’aucun de ceux qui vont combattre et triompher ! Puisse l’humanité, après la victoire, être le trait dominant de la flotte britannique ! Quant à moi personnellement, je remets ma vie à celui qui me l’a donnée. Que scs bénédictions reposent sur ce que je vais entreprendre pour servir fidèlement mon + pays ! Je confie et j’abandonne à lui seul moi et la juste cause qu’il a daigné me charger en ce jour de défendre! Ainsi soit-il! ainsi soit-il ! ainsi soit-il ! •

Après cette invocation et cette résignation de sa vie à son créateur, Nelson, revenant par la pensée unique et obstinée de sa vie à celle qui en avait fait à la fois le charme et le remords, mais dont l’image se plaçait encore en ce moment entre la mort et lui , écrivit sur son journal la note suivante , en forme de testament ou de dernier vœu à son pays :

« 22 octobre ISO. 1 », en vue des flottes combinées de France et d’Espagne, et à environ dix milles de distance entre nous.

« Considérant que les éminents services d’Emma Hamilton, veuve de sir William Hamilton, ont été les plus grands que je connaisse rendus au roi et au pays, sans qu’elle en ait jamais reçu aucune récompense ni de son pays ni de son roi :

« La première fois, quand elle obtint communication de la cour de Naples, en 1796, d’une lettre menaçante du roi d’Espagne à son frère le roi de Naples, et que la communication de cette lettre confidentielle au ministre anglais lui fit prendre les mesures nécessaires au salut de* l’Angleterre contre l’Espagne;

« La seconde fois, quand elle obtint, par son ascendant sur la reine de Naples, pour la ilotle

anglaise que je commandais, les secours, les vivres et les munitions sans lesquels cette flotte n’aurait jamais pu faire voile de nouveau pour la côte d’Égypte et détruire à Aboukir l’armée navale de Bonaparte.

« S’il eût été en ma puissance de récompenser dignement de tels services, je l’aurais fait moimême, et je n’aurais pas invoqué pour elle la munificence de ma patrie ; mais , comme cela est audessus de ma puissance , je laisse Emma Hamilton à mon pays et à mon souverain comme un legs à acquitter, afin qu’ils lui fassent une convenable munificence pour maintenir son rang dans la vie.

« Je lègue aussi à la munificence de mon pays ma fille adoptive Horatia Nelson , Thompson , et je désire qu’elle ne porte à l’avenir que le seul nom d’Horatia Nelson.

« Voilà les seules grâces que je demande à mon roi et à mon pays, au moment où je vais combattre leurs ennemis !... Que Dieu bénisse mon roi et ma patrie, et tous ceux qui me sont si chers sur la terre! Quant à ma famille, je n’ai pas besoin de la recommander ici ; elle sera, je n’en puis douter, l’objet de la plus éclatante libéralité! »

Nelson , après avoir signé cette note , appela le capitaine de la Victoire , Hardy, et le capitaine Blackwood , de YEuryale , et les pria de signer ce

monument de sa tendresse et de ses vœux après lui, afin de constater l’authenticité de cette page de son journal. Ses deux amis signèrent selon ses désirs.

Horatia Nelson , dont il parlait dans ce testament comme de sa fille adopjive, était son enfant; elle était âgée de cinq ans, et vivait à Merton sous les soins de lady Hamilton , sa mère. Les dernières minutes du séjour de Nelson à Merton avaient été employées par lui en prières à genoux devant le berceau de sa fille endormie. Il associait dans sa passion l’enfant et la mère; il les pleurait d’avance ensemble en s’approchant de sa dernière heure. Semblable à Antoine entouré des statues de Cléopâtre, ou au maréchal Berthier agenouillé sous sa tente devant l’image de la belle Italienne qu’il adorait, Nelson suspendait dans sa chambre à bord le portrait en pied de lady Hamilton; il en portait un autre en miniature sous son uniforme , contre son cœur. Son amour, comme celui des chevaliers du moyen âge , était une religion délirante de la beauté. Au moment où l’on arrimait les meubles du vaisseau pour le combat , et où ses serviteurs détachaient des parois de sa galerie le portrait de lady Hamilton pour le descendre , à l’abri des boulets, sous l’entre -pont : « Prenez bien garde à

mon ange gardien ! •> leur dit-il en regardant une dernière fois cette image.

Ces soins donnés à ceux qui devaient lui survivre, Nelson, entouré de ses compagnons de guerre les plus dévoués, remonta sur le pont pour ne plus penser qu’à l’ennemi. On n’observa en lui qu'un calme et un sang-froid intrépides, qui contrastaient avec son ardeur impatiente et enjouée au début d’une action. Ce n’était plus l’homme brûlant d’enthousiasme d’Aboukir, et répandant le feu de son âme au milieu du feu de ses bordées.

On voyait la flotte combinée s’avancer en ordre serré de bataille avec une résolution et une rapidité qui raccourcissaient à chaque vague la distance, et qui ne laissaient plus douter de la bataille.

Nelson ne paraissait pas douter ni de la victoire pour son pays, ni de la mort pour lui-même ; il en augurait d’avance les résultats avec ses officiers : « Combien de ces vaisseaux rendus ou coulés vous paraîtront-ils un témoignage suffisant pour nous d’une grande victoire? dit-il en plaisantant à son ami Blackwood. — Douze ou quinze , répondit Blackwood.— Ce n’est pas assez, répliqua Nelson, je ne serai pas content à moins de vingt vaisseaux. »

Un peu avant que les deux flottes fussent à portée de boulet, Nelson, qui réservait pour le moment suprême la harangue concise qu’il avait coutume d’adresser à ses équipages, fit élever au sommet du mât de la Victoire le mot d’ordre de la journée, attendu de tous les matelots. Cette harangue , immortelle dans la mémoire des marins , ne contenait que les trois mots qui mènent les braves à la mort : la patrie, la confiance, le devoir : « L’Angleterre compte que chaque homme fera son devoir. »

Un cri d’admiration et d’enthousiasme salua de vaisseau en vaisseau ces simples mots portés de mâts en mâts à travers les airs à toute la flotte. L’âme de Nelson , que le devoir seul avait arraché à son repos , faisait appel , avec une mâle simplicité, à ce sentiment dans les autres. Il fut compris et répondu ; l’image de la patrie, la voix du devoir, la confiance dans le chef, passèrent dans l’âme des marins. L’histoire a conservé cette harangue militaire comme un modèle de la langue des héros avec celle de Bonaparte en Égypte. Le génie des deux armées et des deux chefs se caractérise dans les deux allocutions : « Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent! avait dit Bonaparte à ses soldats. — L’Angleterre compte que chaque homme fera son devoir, « disait Nelson à ses marins. On sent à la différence d’accent et

d’émulation donnée aux deux peuples que l’un pense à la gloire et l’autre aux foyers. La gloire de l’Anglais, c’est sa patrie; celle du Français, c’est le monde. La renommée enivre l’un , le devoir suffit à l’autre : la postérité distribuera selon les mobiles et selon les œuvres.

« Et maintenant , dit Nelson , au bruit des acclamations qui accueillaient son ordre du jour avant la bataille , je ne puis rien de plus ; que le grand dispensateur des événements fasse le reste selon sa volonté et selon la justice des causes. Je lui rends grâce de cette grande occasion de faire moiméme mon devoir! »

Il portait sur son uniforme ordinaire de généralissime les quatre étoiles des décorations dont il avait été gratifié à l’étranger et dans sa patrie. Ces décorations le signalaient au feu des tirailleurs dont les Français couvrent les haubans, les hunes et les mâts, dans les combats de mer, pour éclaircir les rangs de l’ennemi. Sur le pont, les officiers de Nelson, tremblant pour la vie de leur chef, qui se posait ainsi lui-méme en but aux coups prémédités de l’ennemi, se communiquaient à voix basse leur inquiétude sur une existence qui les résumait toutes. Ils s’encourageaient à voix basse les uns les autres

à conjurer l’amiral d’enlever ou de couvrir ces insignes. Nul ne l’osa; on se souvint que, dans une autre circonstance , il avait résisté avec indignation à la pensée de s’effacer ainsi devant la mort. « Non ! - non! avait-il répondu, j’ai gagné en honneur ces signes du brave, et en honneur je veux mourir avec eux ! »

On le pria seulement de songer à son rang de général en chef, de ne pas s’engager le premier, comme un vaisseau d’avant-garde, avec la masse serrée des vaisseaux de la flotte combinée , et de permettre , en diminuant ses voiles , au vaisseau le Léviathan, qui suivait le sien, de le dépasser et de recevoir le premier feu des Français : » Je le veux bien, répondit-il en souriant; que le Léviathan passe avant moi, s’il le peut ! » Mais en même temps il ordonna au commandant Hardy, son capitaine de pavillon , de forcer de voiles , et il fondit comme un ouragan sur la ligne française. Ses capitaines quittèrent alors le pont de la Victoire pour retourner chacun à son vaisseau. En les congédiant au bord de l’échelle de poupe, il serra tendrement la main au capitaine Blackwood , qui le félicitait d’avance de la victoire : « Adieu, Blackwood, lui dit-il tristement en serrant sa main ; que le Tout- Puissant vous bénisse ! Je ne vous reverrai plus. »

Quelques instants après, la tète de colonne de • l’amiral Collingwood , son second, qui débordait par l’obliquité de la marche d’un demi-mijle la colonne commandée par Nelson lui-mème, fendit la ligne de bataille des Espagnols et des Français. Le vaisseau le Royal - Souverain , monté par Collingwood , se précipita sur le vaisseau espagnol à trois ponts le Santa- Anna, et, s’attachant flanc contre flanc à ce vaisseau, le couvrit de son feu, de ses boulets et de sa fumée. « Brave Collingwood , s’écria Nelson en montrant cette trouée de flamme

dans le centre de l’ennemi ; voyez comme il lance

son vaisseau dans le feu , sans regarder ni devant , ni derrière , ni à côté de lui. Voilà la route ouverte, prenez tous le vent ! »

Pendant que Nelson s’écriait ainsi sur la dunette de la Victoire, Collingwood, ivre déjà du feu au milieu de ce foyer de foudres , s’écriait de son côté, en montrant du geste à son capitaine de pavillon Rolherham le tourbillon de fumée qui les enveloppait : «« Ah! que Nelson serait heureux, s’il était ici ! »»

Il n’allait pas tardera s’y jeter lui-même. Déjà les

boulets de sept vaisseaux de la flotte combinée passaient sur sa tète, déchiraient ses voiles et pouvaient sur le pont de la Victoire. Le premier qui tomba frappé de mort uses pieds fut son secrétaire Scott, qui causait avec le capitaine de pavillon Hardy. Pendant qu’on le relevait pour éloigner le cadavre des yeux de l’amiral, un boulet ramé coucha huit hommes coupés en deux sur le pont.

• Cela est trop vif pour durer longtemps, » dit-il au capitaine Hardy. Le vent d’un boulet lui coupa la parole et emporta un groupe de matelots entre le capitaine et lui. Mais la Victoire , encore muette, réservait son feu en avançant toujours. Elle était foudroyée à portée de pistolet à la fois par le vaisseau français le Redoutable , monté par le capitaine ’ Lucas, par le Rucentaure , vaisseau à trois ponts, monté par l’amiral Villeneuve lui-même, enfin par le vaisseau espagnol la Sainte-Trinité, de cent cinquante canons, la plus vaste forteresse llotlantc qui eût jamais pesé sur la mer. Hardy demanda à l’amiral lequel de ces vaisseaux il fallait aborder corps à corps pour enfoncer cette ligne de feu et pour frayer la route à sa colonne. « Le plus rapproché, lui répondit Nelson ; peu importe ; choisissez vousmême ! « Hardy ordonna au timonier de diriger la Victoire sur le Redoutable , et de se coller sabord contre sabord à ce vaisseau. Les deux vaisseaux, après avoir vomi l’un contre l’autre toute la mitraille

de leurs flancs , se heurtèrent d’un choc retentissant, aggravé par la houle, comme pour s’éventrer par l’abordage. La force du coup et celle du vent qui s’engouffrait à la fois dans celte masse de voiles confondues fit reculer le Redoutable et entraîna avec lui la Victoire. Les vaisseaux qui suivaient Nelson passèrent par l’ouverture que ce vide laissait dans la ligne de bataille, et, se divisant après, les uns à gauche, les autres à droite, séparèrent en groupes confus les tronçons de la vaste ligne formée par la flotte combinée. La rapidité de leurs mouvements, la sûreté de leurs manœuvres , le sang-froid et l’intrépidité de leurs marins, l’agilité de leurs voiles, les multipliaient à leur gré et en un clin d’œil partout où ils voyaient un vaisseau ennemi à foudroyer, un vaisseau anglais à secourir : la mer et le vent„ rebelles aux autres , semblaient d’intelligence avec ces maîtres de l’Océan. Nelson s’en fiait maintenant à leur instinct de la victoire, et ne combattait plus que pour lui-même.

Villeneuve, déjà brisé dans sa ligne et écrasé au centre par Nelson et ses quinze vaisseaux, appelait en vain par des signaux répétés sur ses frégates les dix vaisseaux de son escadre de réserve, imprudemment annulés pour le combat. Ces vaisseaux, immobiles et comme pétrifiés par la stupeur, contemplaient à distance l’extrémité de leur général et de leur armée , faisant de vains efforts pour rega-

gner le vent; d’autres, en grand nombre, détachés de la ligne , se laissaient dériver à la lame hors du champ de bataille , tirant de loin des bordées perdues, et ne sachant, faute d’habitude et d’àme commune, risquer ou accomplir aucune de ces témérités de manœuvre qui ramènent des vaisseaux souventés au combat.

Cependant quelques vaisseaux héroïques, animés par des commandants au cœur de bronze , soutenaient seuls le choc de Collingwood et de Nelson.

Le capitaine du Redoutable, Lucas, digne de se mesurer avec un héros , avait couvert de morts et de mourants le pont de la Victoire avant de recevoir son choc. Forcé de fermer ses batteries basses du côté où Nelson l’écrasait de son poids, parce que la convexité des deux vaisseaux , les faisant se toucher à la base , ne laissait entre eux, au sommet, qu’un intervalle à travers lequel on pouvait presque se combattre corps à corps, Lucas se préparait à l’abordagè, et armait ses plus intrépides marins pour fondre à la première ouverture sur le bord de Nelson. Le carnage ainsi rapproché entre ces deux vaisseaux inondait de sang les deux ponts. Une fumée lourde, que le vent n’avait plus la force de dissiper, enveloppait les vaisseaux et les combattants eux-mêmes. On tirait au hasard dans une nuit en plein midi, entrecoupée seulement par les éclairs de la fusillade et par le tonnerre des bordées.

Mais, au moment où le capitaine français jetait déjà ses vergues sur les deux bords des deux vaisseaux pour en faire un pont et des échelles d’abordage contre les flancs de la Victoire, un vaisseau anglais, le Téméraire, commandé par le capitaine Harvey, accourait au secours de son amiral, et, se plaçant sur le flanc du Redoutable, le démolissait

de tous ses canons. Nelson , s’écartant alors d’une demi-encàblure, croisait son feu avec le feu du Téméraire contre le Redoutable , emportait son pavillon et éteignait trois fois le feu de ce vaisseau dans le sang des Français. Mais le Redoutable, après un instant de silence, reclouait d’autres pavillons à ses mâts et rouvrait son feu , comme un mourant qui ne veut ni pitié ni grâce. Ses tirailleurs, dispersés sur ses haubans et sur ses vergues, tenaient à distance ses vainqueurs.

Villeneuve, pendant ce duel entre Nelson et ses plus intrépides vaisseaux, combattait lui-même à quelques vagues de là sur le Bucentaure. Le mât de beaupré du Bucentaure , engagé au commencement de l’action, par un accident de mer, dans la galerie de poupe du colosse de la flotte, la Sainte - Trinité , faisait de vains efforts pour s’en dégager. Foudroyé dans cette immobilité terrible par la Victoire d’abord et par quatre vaisseaux de Nelson ensuite , ces deux vaisseaux, armés ensemble de cent soixante pièces de canon et de trois mille combattants, écar-

taient , par des explosions de leur double flanc , les vaisseaux qui les écrasaient à distance. Villeneuve, retrouvant dans le désespoir de sa situation et dans l’ardeur du champ de bataille la résolution qu’on lui reprochait de n’avoir pas trouvée dans le conseil , égalait Nelson en sang-froid et en défi à la mort sur la dunette de son bâtiment. Le feu de ces quatre vaisseaux semblait l'illuminer et le grandir sur cet écueil de la Sainte-Trinité. Il frémissait de ne pouvoir se détacher pour aller porter lui-même à ses vaisseaux inertes le reproche et le courage de leur général. En vain il conjura l’amiral espagnol commandant de la Sainte-Trinité de faire un appel suprême au vent pour extirper son beaupré du flanc de la poupe qui le retenait, au risque d’emporter sa propre proue. La Sainte-Trinité, dont les mâts rasés par les boulets ne pouvaient plus porter de voiles, restait, comme un tronc démembré, le jouet de la houle et le but de la mitraille. Villeneuve voyait tomber autour de lui tous ses officiers et six cents hommes de son équipage; ses mâts eux-mêmes tombaient un à un , entraînant avec eux les haubans, les hunes, les vergues, les cordages et les dernières de ses voiles, linceul troué de cette carcasse de bâtiment. Une bouffée de vent plus forte déchira un instant le nuage derrière lequel le malheureux amiral ne pouvait que conjecturer le reste du combat. Il aperçut la moitié de scs vais-

seaux, immobiles spectateurs de la lutte désespérée de leur escadre; il leur fit le signal de voguer au feu : ces vaisseaux étaient assez nombreux pour changer le désastre en triomphe. Ils ne comprirent pas, ou au moins n’obéirent pas au geste qui les appelait , et continuèrent à dériver presque au hasard au gré des brises et loin du champ de bataille. Villeneuve, voyant le Bucentaure démembré, rasé comme un ponton , prêt à s’engloutir, demanda en vain un canot à son équipage et à celui de la Sainte- Trinité pour voler lui-môme à sa réserve et pour la ramener au combat; les canots suspendus à la poupe, percés de boulets, sombraient en touchant aux vagues; son vaisseau, muet, ne rendait plus que de la fumée au lieu de bordées par ses sabords. Une chaloupe du vaisseau anglais le Mars s’en approcha impunément pour sauver l’équipage et pour recevoir l’amiral. Villeneuve, qui n’avait pu trouver un boulet pour lui dans cette grêle, et que le malheur réservait au suicide , se rendit quand il n’eut plus ni un canon sous la main ni une planche sous les pieds. Les Anglais le reçurent en ennemi désarmé , avec respect pour son infortune et pour son courage. Le vaisseau amiral espagnol la Sainte- Trinité, abandonné aussi par les sept autres vaisseaux de la même nation, se rendit après quatre heures de combat intrépide mais solitaire. A l’aspect du pavillon anglais arboré sur ce colosse, l’es-

cadre espagnole se laissa dériver à la brise vers les côtes de l’Espagne.

Après la reddition des deux vaisseaux amiraux , les Anglais fondirent avec leurs vaisseaux libres et victorieux sur le reste de la ligne du centre, égale encore en nombre et en canons à l’ennemi. Ils la rompirent de nouveau par des manœuvres plus impétueuses, et, les séparant en groupes d’un ou deux bâtiments contre trois, ils livrèrent autant de

combats qu’il y avait de vaisseaux encore en bataille. Là chacun des commandants de ces bâtiments, n’ayant à prendre conseil que de sa faiblesse ou de son désespoir, se signala isolément par des timidités ou des exploits qui, en ternissant ou en illustrant son nom , ne servaient plus au salut mais à la gloire de la journée. Le Fougueux , commandé successivement par trois officiers tués tour à tour sur leur dunette, ne se rendit que quand son pont fut couvert de quatre cents cadavres; le Pluton, commandé par le capitaine Cosmao, avait abordé le Mars, vainqueur du Bucentaure, et allait délivrer Villeneuve, prisonnier sur ce vaisseau, quand ses deux mâts s’écroulèrent sous les boulets de trois autres bâtiments accourus au secours du Mars. Le contre -amiral Magon,

Achille de la flotte combinée, voguant au-devant des Anglais quand sa ligne fléchissait ou fuyait à leur approche , précipitait son vaisseau sur le Tonnant, de quatre-vingts canons, plongeait son beaupré dans les haubans du grand mât du Tonnant , et s’élançait de là sur le gaillard de son ennemi , quand les bordées de deux autres vaisseaux attachés aussi à ses flancs le couvrirent de mitraille, et le forcèrent à se retirer sur sa dunette derrière un rempart de cadavres. Trois fois, la hache d’abordage à la main , il refoula les Anglais qui avaient envahi la moitié de son pont, trois fois il les rejeta de ses bordages dans la mer. Frappé d’un biscaien au bras gauche, il combattait encore du bras droit. Un autre biscaien lui fracasse la jambe, on l’emporte sous l’entre-pont pour étancher son sang; mais les déchirures des flancs du Pluton laissaient passer la mitraille jusque dans cet asile des blessés : une balle lui perça la poitrine et l’étendit mort entre les bras de ceux qui le soutenaient. Son vaisseau ne se rendit que sur son cadavre. Huit autres succombèrent comme lui.

L’amiral Gravina , commandant en chef l’escadre espagnole, est frappé du coup mortel en défendant , avec le sang-froid de sa race , le vaisseau le Prince-des- Asturies et l’honneur du nom espagnol. L’équipage de Y Achille, le dernier des vaisseaux de Villeneuve qui combattirent jusqu’au désespoir ,

avait laissé prendre le feu pendant le combat à ses ponts supérieurs ; uniquement acharné à lancer la mort à l’ennemi par ses batteries rasantes, il ne s’occupait pas de la mort qui grondait sur sa tête et des flammes qui dévoraient scs ponts et ses mâts. L’explosion était imminente ; les vaisseaux anglais se retirèrent d’horreur et d’effroi pour en éviter les débris. Les matelots de Y Achille tiraient toujours, et, jetant à la mer quelques débris flottants de leur vaisseau, ils attendaient la dernière minute pour se précipiter eux-mêmes aux flots sur ces débris. L 'Achille éclata comme un volcan dans le vide laissé autour de lui, tombeau volontaire de cinq cents braves. Les Anglais, fidèles à l’ordre du jour de Nelson , ne laissèrent pas la haine survivre au combat, et recueillirent en foule l’équipage submergé dans leurs chaloupes. Ce coup de tonnerre finit la bataille au centre de la mêlée.

Le contre-amiral Dumanoir, qui pouvait la ranimer, et peut-être la disputer ou l’honorer encore, se replia lentement avec ses quatre vaisseaux de haut bord , tête de ligne qui n’avait pas tiré un coup de canon ; il se contenta de prolonger à distance la ligne des vaisseaux anglais à demi désemparés eux-mêmes, et de les saluer de quelques bordées en se retirant intact et sans gloire du champ de bataille. Il n’eut pas même la fortune de sauver les vaisseaux qu’il espérait ramener ainsi à Brest :

l’escadre de Cornwalis en fit sa proie avant qu’ils eussent doublé le cap de Bretagne.

On n’apercevait plus de fumée qu’au-dessus du groupe de sept vaisseaux où le Formidable luttait en désespéré contre le Téméraire et contre le vaisseau de Nelson, la Victoire. On a vu que le capitaine Lucas, du Formidable , attaché flanc contre flanc à la Victoire et canonné en proue et en poupe par deux autres bâtiments ennemis, ne pouvait faire feu de ses batteries de côté, où la Victoire le serrait de ses murailles , et que le combat presque corps à corps était devenu entre ces deux bâtiments un feu à bout portant de mousqueterie. Le pont du Formidable , plus élevé d’un étage que celui de la Victoire , dominait d’une batterie le pont de Nelson ; les Français , de plus , avaient dispersé un groupe de tirailleurs sur leurs hunes, sortes de planchers suspendus à demi-hauteur des mâts, d’où l’on peut se couvrir en visant comme d’une meurtrière ; les biscaiens et les balles , choisissant de là les victimes, pleuvaient sur l’équipage anglais, et surtout sur le groupe des officiers désignés à la mort par leurs insignes. Le capitaine Hardy venait d’ètre blessé après deux cents autres. Nelson, signalé par ses décorations et par les or-

dres qu’on venait recevoir de lui , avait les pieds dans le sang de ses compagnons , quand un coup de feu, éclalant au bord de la dune d’artimon du Formidable , l’atteignit entre l’épaule et le cou , et le précipita, comme par l’impulsion d’une main invisible, sur le pont, le front dans le sang. Trois matelots et le capitaine Hardy, qui le couvraient de leurs corps, se précipitèrent pour le relever, et lui-même, s’aidant de la seule main qui lui restait, se relevait sur un genou en regardant Hardy : « Je suis mort, mon ami, lui dit-il ; celte fois les Français en ont fini avec Nelson ! — J’espère que non , répondit son ami. — N’espérez rien, répliqua Nelson ; la balle m’a percé l’épine dorsale. « La contention de l’esprit et le feu de l’action concentraient tellement la vie dans sa pensée après le coup mortel, qu’il continuait de donner des ordres à Hardy et aux officiers rapprochés de lui pendant qu’on le transportait par l’échelle de poupe dans sa chambre , et que , s’apercevant que les cordes qui font manœuvrer le gouvernail, emportées par la mitraille, n’avaient pas été replacées, il ordonna d’en replacer de neuves. En passant sous l’entrepont rempli de ses marins, il se couvrit lui-môme le visage d’un pan de son habit, de peur que sa mort ne décourageât son équipage. L’entre-pont était jonché de blessés et de morts , sur les corps desquels on fut obligé de frayer passage à l’amiral ;

on le déposa sur un lit de camp, dans le logement des aspirants de marine. La blessure , sondée , ne laissa pas d’espoir aux chirurgiens. On déroba néanmoins à tout le monde, excepté au capitaine de pavillon Hardy, cette triste certitude, pour ne pas frapper la flotte, pendant la bataille, du coup qui frappait son chef et son àme. Convaincu lui-même, par la sensation de la mort dans le coup , que les secours de l’art lui étaient superflus, il ordonna aux chirurgiens de l’abandonner à son sort, et de réserver leurs moments et leur zèle pour ceux à qui les secours pouvaient profiter : « Pour moi , dit-il , vous ne pouvez plus rien ! » On se borna à éventer son visage et à désaltérer, par quelques gouttes d’eau , la soif ardente qui le consumait. H était étranger à ce qui se passait en lui et autour de lui ; il n’était attentif qu’aux bruits et aux événements de la bataille, dans laquelle son esprit combattait eqcore de son lit de mort; il en demandait sans cesse les progrès et les circonstances. A chaque vaisseau ennemi qui se rendait , l’équipage

de la Victoire poussait une acclamation triom-

phale , et , à chacune de ces exclamations , un éclair de joie brillait dans ses yeux , un rayon de gloire illuminait et colorait son visage mourant. Le capitaine Hardy était remonté sur sa dunette pour commander le feu et les manœuvres. « Où est Hardy ? répétait Nelson ; pourquoi ne vient-il pas ?

Sans doute il est frappé comme moi, et on me cache sa mort. » Hardy redescendit enfin, après une heure d’absence, auprès du lit de mort du héros. Ils se regardèrent les yeux humides , et se * ' serrèrent les mains dans un long silence. « Eh bien! Hardy, dit Nelson à son capitaine, comment se déclare la journée? — A merveille, répondit le commandant de la Victoire .-dix vaisseaux ont’déjà amené leur pavillon; les autres combattent un à un ou se dispersent. Cinq seulement paraissent vouloir revenir sur nous et menacer la Victoire (c’étaient ceux de Duinanoir) : j’ai rappelé, en votre nom, cinq ou six des nôtres pour les écraser. — J’espère, dit Nelson, que pas un de mes vaisseaux n’a amené son pavillon ? » Hardy lui répondit que l’honneur de la flotte victorieuse était à l’abri d’un tel désas- • ' tre. Tranquille alors sur la victoire, Nelson fit un retour mélancolique sur lui -môme : « Je suis un homme mort, Hardy, lui dit-il ; je m’en vais à grands . pas; avant peu d’instants, c’en sera fait de Nelson ! » ♦;

Son ami lui donna encore quelques fausses lueurs d’espoir, et, lui serrant de nouveau sa main déjà froide , remonta , le cœur brisé, à son poste sur le pont.

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