‹ NelsonChapitre 3 sur 3 · XXVIII · texte numérisé non relu

XXVIII

Nelson s’entretint alors de son état avec son médecin, qui étudiait tous les symptômes de la vie ou

de la mort dans les sensations du blessé. « Je sens là quelque chose, lui dit Nelson en mettant sa main sur son cœur, qui m’annonce ma fin prochaine. — Souffrez-vous beaucoup? lui demanda le médecin. — Assez, répondit le blessé, pour que la mort me parût un soulagement; quoique cependant, ajouta-t-il d’une voix plus sourde * tout le monde désire de vivre encore un moment de plus ! Hélas! que deviendrait en ce moment la pauvre lady Hamilton, si elle pouvait savoir l’étal où je suis loin d’elle ?» Sa patrie, sa gloire, son fatal amour, se disputaient ses dernières pensées.

Un instant après, Hardy redescendit avec un visage plus rayonnant, et, prenant la main de Nelson, il lui annonça enfin la victoire incontestée et complète. 11 ne pouvait pas encore, toutefois, dire précisément à l’amiral combien de vaisseaux ennemis étaient les dépouilles de son triomphe , mais il . % pensait qu’il y avait au moins quatorze ou quinze bâtiments amenés. « C’est bien ! c’est beau ! s’écria . ' - Nelson ; cependant, reprit-il avec un certain regret, ' V et en faisant allusion à sa conversation du matin

* . avec Black wood , j’avais parié pour vingt! » Puis, élevant fortement la voix et précipitant les mots : « Jetez l’ancre, Hardy, lui dit-il; mouillez la flotte avant la nuit ! » Hardy lui laissa entendre que ce soin dépendait désormais de Collimvood, à qui son rang décernait le commandement de la flotte.

« Non ! non ! pas pendant que je respire encore, dit avec autorité l’amiral, et, en faisant un effort pour se soulever sur son séant. Suivez mes ordres, jetez l’ancre! l’ancre avant la nuit! Vous préparez-vous à jeter l’ancre?. . . » Il avait prévu, dés le matin, un coup de vent redoutable aux vainqueurs et aux vaincus dans la nuit suivante, et la pensée de mouiller la flotte en sûreté après le combat l’obsédait sans cesse.

« Ne jetez pas mon corps par-dessus le bord à la mer, dit-il encore à Hardy ; je désire reposer auprès des miens, dans le cimetière du village paternel ; à moins, ajouta-t-il, en pensant à la sépulture des héros à Westminster, qu’il ne plaise à mon roi et à mon pays de disposer de mes restes autrement. Mais surtout, mon cher Hardy, poursuivait-il avec une tendresse de passion que l’approche de la séparation éternelle semblait redoubler, oh! surtout, ayez soin de lady Hamilton, Hardy! Veillez sur l’infortunée lady Hamilton ! »

Après un moment de silence, et comme pour recevoir de son ami un gage de l’exécution de ses derniers vœux : « Embrassez-moi, Hardy, » lui dit-il. Hardy se pencha et baisa sa joue. « C’est bien, dit Nelson ; maintenant je suis en repos ; grâce à Dieu, j’ai fait mon devoir. « Hardy, voyant ses paupières se fermer, resta encore un moment à écouter la respiration pénible et pressée du mourant; il se

pencha de nouveau sur le lit, et baisa le front du héros. « Qui est celui-là? s’écria Nelson en rouvrant les yeux. — C’est Hardy qui prend congé de vous, lui dit-il. — Dieu vous bénisse, Hardy ! « balbutia-t-il en cherchant à revoir le visage de son ami à travers les ténèbres de la mort. Hardy remonta à son poste, et ne le revit plus vivant.

Le ministre de la religion priait au pied de son lit de mort ; Nelson le vit et lui fit un signe de reconnaissance. « Hélas! je n’ai pas été un bien grand pécheur, » lui dit-il avec un triste enjouement. Puis, après un long silence : « Souvenez- vous bien, répéta-t-il encore au prêtre, que j’ai légué la pauvre lady Hamilton et ma petite fille Horatia à ma patrie ! * Il tomba enfin dans une rêverie vague , pendant laquelle ses lèvres s’agitaient pour articuler des paroles inachevées ; ou les noms d’Emma , d’Horatia, de patrie, mouraient inachevés sur sa bouche. Puis, faisant un suprême effort, il répéta distinctement trois fois les derniers mots de son ordre du jour à la flotte , en se les appliquant glorieusement à lui-même : « Grâce à Dieu , j'ai fait mon devoir ! » et il expira fièrement en soldat , comme il avait vécu.

Il était quatre heures et demie du soir, et le der-

nier coup de canon de poursuite retentissait sur la mer ; une salve emportait son âme du champ de bataille , et le saluait dans la postérité qui commençait pour le héros.

La nuit et la tempête se chargèrent d’achever sa victoire , mais la mer lui en disputa le prix. Six vaisseaux sans voiles , sans mâts et sans agrès , «

comme ceux des Espagnols et des Français, portaient dans leurs membrures mutilées et dans leurs équipages décimés l’expiation de leur triomphe. Ils pouvaient à peine se remuer sur la houle qui montait avec le vent au coucher du soleil. L’amiral Collingwood , qui avait pris le commandement de ces débris et couvert ses vaisseaux du deuil qu’il portait en son âme , au lieu de mouiller la flotte, comme Nelson mourant l’avait prophétiquement recommandé, employa le reste du jour à amariner les dix -sept vaisseaux rendus pendant le combat et à poursuivre le reste. La tempête et les ténèbres le surprirent pendant cette recherche des dépouilles. La mer, le vent, la foudre, les écueils rendirent cette nuit, le jour suivant et la seconde nuit après la bataille, plus terribles que la bataille elle-même. Les éléments soulevés se jouèrent pendant soixante heures de ces trois flottes qui couvraient, la veille, l’Océan de leurs pavil-

Ions. Une partie des vaisseaux pris par Nelson, séparés par la toute-puissance des vagues des vaisseaux anglais qui les escortaient enchaînés à leurs câbles, rompirent ces câbles et s’enfuirent, ou se laissèrent dériver aux lames sur les écueils du cap Trafalgar. Le Bucenlaure est pulvérisé sur les rochers de la côte en y touchant; l’ Indomptable , arraché pendant la nuit de ses ancres, éclaire luimême de ses fanaux allumés sur son pont sa course funèbre vers la côte, et sombre avec son équipage tout entier, dont on n’entend qu’un seul cri, sur le rocher appelé la Pointe-du- Diamant. Collingwood , craignant de perdre tous ses trophées, incendia lui-même en mer la Sainte-Trinité , le plus grand bûcher flottant qui eût jamais brûlé sur la mer. Il jeta dans ce même bûcher les .trois vaisseaux à trois ponts espagnols le Saint-Augustin , Y Argonaute et le Santa- Anna ; le Berwick sombra de lui-même avec tout son monde. Les autres flottèrent au hasard et allèrent s’échouer de baie en baie sur les côtes d’Afrique ou d’Espagne. L’amiral anglais ramena péniblement le reste à Gibraltar, enchaînés au cercueil de Nelson. Les voiles de sa patrie régnèrent seules pendant de longues et tristes années sur l’Océan et sur la Méditerranée. Pendant que Napoléon conquérait l’Europe continentale à ses armes , Nelson avait assuré le monde maritime à sa patrie.

L’amiral de Villeneuve, captif en Angleterre, trembla devant la grandeur du désastre. Sous prétexte d’étudier la structure du corps humain pour occuper le loisir de sa prison , il étudiait froidement, sous un homme de l’art, la place et l’organisation du cœur. Quand il fut sûr du coup, il se perça le cœur d’une longue épingle patiemment enfoncée entre les côtes. Il expira comme Sénèque, d’une mort lente , savourée et volontaire. Il prouva par cette mort , comme il l’avait prouvé dans la bataille , que ce qu’il avait redouté le plus dans les rencontres inégales, ce n’était pas la mort pour luimême, mais la défaite pour son pays.

La joie de la plus grande victoire navale de l’Angleterre fut consternée à Londres par le deuil de la mort de Nelson. La domination exclusive des mers parut à peine aux Anglais une compensation égale à la perte de leur grand marin. Les couleurs du deuil couvrirent tous les vaisseaux, tous les ports et toutes les chaumières de l’Angleterre ; son cercueil fut le char de triomphe de la mort. La multitude qui assista au débarquement de ce ccr-

cueil rapporté par la Victoire pulvérisa en morceaux la première enveloppe de chêne qui entourait la couche de plomb , et s’en distribua les reli- 1 ques comme celles du dieu mortel de la patrie.

Des funérailles nationales lui furent décernées ; 1

des monuments impérissables lui furent votés. Ses 5 statues s’élevèrent dans toutes les grandes villes du royaume. La nation entière assista à ses obsèques 5 et fit cortège à ses mânes depuis Greenwich jusqu’à Westminster. Les sanglots contenus de deux millions d’hommes sur son passage furent les acclamations de ce triomphe des regrets. La Tamise elle-même parut couvrir ses flots de deuil. Des milliers de barques pavoisées de noir , suivant celle de son catafalque flottant , s’avançaient lentement aux coups mesurés de rames revêtues d’é-

toffes noires, maniées par des matelots vêtus de noir. La musique funèbre était interrompue par le canon des funérailles. Les canonniers de la Victoire le portèrent sur leurs bras entrelacés jusque dans

le caveau de son immortalité, sous les voûtes de

Westminster. Au moment où, suivant l’usage des obsèques des amiraux, on descendit sa bannière avec son corps dans la tombe , les matelots de la Victoire se précipitèrent sur cette bannière , la déchirèrent pieusement en mille pièces , et se les partagèrent pour les conserver à jamais dans leurs familles comme un talisman de la patrie. La recon-

* NELSON. ttl

naissance des peuples est l’émulation de l’héroïsme. La Grande-Bretagne, plus grande en cela qu’Athènes et Rome, multiplie ses grands patriotes en les honorant. Elle vota au frère chéri de Nelson un titre de noblesse et un patrimoine de six mille guinées de revenu , dix mille guinées de rente à ses sœurs, cent mille guinées consacrées à l’acquisition d’un domaine national pour sa famille. Lady Hamilton et sa fdlc Horatia furent oubliées dans ces munificences et dans ces honneurs. L’Angleterre n’accepta du testament de son héros que ce qui pouvait honorer sa vie. Moins indulgente et plus religieuse que la France, qui célébra dans Henri IV et dans Louis XIV les faiblesses de ses grands hommes autant et plus que leurs vertus, l’Angleterre ne sépare pas complètement dans ceux qui la servent , l’homme privé d l’homme public ; elle ne popularise pas les vices de ses héros populaires, elle en rougit et elle les voile. La renommée de Nelson lui-même expia et expie encore en Angleterre les torts de sa vie. Le patriotisme et la décence de cette nation ont laissé deux taches sur la mémoire de Nelson ; une tache de honte dans le meurtre de Carraciolo; une tache d’immoralité dans son amour pour une favorite, à laquelle il avait donné les droits et la publicité d’une épouse. Nul n’a. tenté de laver ces taches, et elles éclatent d’autant plus qu’une plus grande

gloire y attire davantage les yeux de la postérité et les reproches de la conscience.

Lady Hamilton, réprouvée par tous comme la cause et l'inspiratrice des torts et des crimes de Nelson , se perdit , après sa mort, dans l’obscurité d’où sa beauté seule l’avait sortie. Elle tomba de la splendeur du vice dans l’indifférence, et de l’opulence dans la misère. Un jour, vingt ans après la mort du meurtrier de Naples et du héros de Trafalgar , on apprit qu’une femme- inconnue , douée des vestiges d’une admirable beauté survivant à l’âge et aux larmes , venait de mourir sur la terre étrangère, dans une chaumière des environs de Boulogne, en France, où elle était venue quelques années avant chercher, à un prix modique, une obscure hospitalité. Ses papiers apprirent après sa mort à ses hôtes que cette femme indigente et inconnue était lady Hamilton, la veuve d’un ambassadeur, la favorite de la reine de Naples, l’amante de Nelson! Elle fut ensevelie par la charité publique. Nelson, en la nommant dans son testament, ne lui avait légué que le scandale de son amour et la colère de sa patrie.

Cette biographie de Nelson est extraite du Civilisateur.

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