‹ NémésisChapitre 18 sur 78 · LARCHEVECHÉ ET LA BOURSE · texte numérisé non relu

LARCHEVECHÉ ET LA BOURSE

Et tous ces bruits, frappant les sonores plafonds, Proclament le triomphe ou la chute des fonds.

C'est là que le Pouvoir créa sa métropole,

Son culte hérésiarque et son nouveau symbole.

La plume du comptoir, sur un obscur feuillet ,

Balance les destins du peuple de Juillet;

Un ministre banquier, en apurant son compte.

Ecrit dans son avoir ses recettes de honte ;

Sur les traites d'honneur qu'un grand peuple souscrtt

Il laisse subsister le protêt qui flétrit ;

Tout est dans ses bureaux affaire de commerce :

Il escompte le sang que la Pologne verse ,

Et pleurant ses deux fils comme une autre Rachel ,

Pour ses vingt mille francs pardonne à don Michel. '*

Oh ! plaignons le pays ! la jeune dynastie

A trouvé dans la Banque une autre sacristie;

Absolu comme lui , comme lui peu guerrier.

L'archevêque Quélen s'incarne dans Périer :

Périer , dans le sénat , d'un geste a fait éclore

Les trois cents de Villèle au masque tricolore ; Ceux-là, comme autrefois devant Rome à genoux, Pour voter ne vont plus consulter Frayssinous ; ^ Leurs lèvres, chaque soir, ne baisent plus l'étole, Ils ont changé de temple , ils ont changé d'idole ; Le spectre de la baisse , apparu devant eux , Détermine d'un mot leurs bulletins douteux. Pauvre France ! toujours sur l'écueil suspendue, A l'encan du parquet te voilà donc vendue ! Des choses de l'honneur le Pouvoir négligent A confié ta gloire à des hommes d'argent , A des croupiers , tailleurs de la passe et la manque , ^ Dont le cœur est ridé comme un billet de banque , Et qui tous font des vœux pour qu'à la fin du mois Varsovie en tombant fasse monter le Trois. Mais un espoir soutient la France , notre mère , Du règne des banquiers elle attend le brumaire ; Dès que la liberté saisira le timon , Le sceptre sortira des tribus de Mammon.

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Vous ne goûterez pas les fruits de Ta victoire , Tantales des combats , à l'héroïque vœu ! Le vent frais de ce fleuve où vous brûliez de boire N'a glissé qu'un moment sur vos lèvres de feu : Oubliez dans le Nord la liberté qui pleure ; Vers nos tristes foyers reprenez vos chemins :

Dès que votre haleine l'effleure , Le laurier triomphal échappe de vos mains.

D'armes et de soldats la Hollande épuisée Croyait d'une révolte étouffer le levain ; Les marchands du Texel , les fils du Zuiderzée Semaient leurs bataillons aux portes de Louvain. Déjà les cavaliers passaient au vol les fleuves, Les coursiers aspiraient la flamme des naseaux ,

Mais devant vos trois couleurs neuves , Ce peuple de castors est rentré sous les eaux.

Braves amis î qui sait où votre bond immense^ Qui sait où votre vol eût porté nos drapeaux ? Faut-il sitôt finir , quand si tard on commence , Sitôt vous endormir sur votre arme au repos ? 0 regret ! on dirait que le destin vous raille ! Le doigt à la détente et la mèche au canon ,

Vous auriez pu livrer bataille Le jour victorieux de Saint-Napoléon !

Eh bien L le frein glacé d'un vieillard diplomate ' Du coq , ami de l'aigle , a retenu le vol ; Talleyrand , Philidor d'une armée automate , ^ Vous a fait manœuvrer sur les cases du sol. Vous attendrez long-temps la fin de l'intermède ; Dans son cabinet froid l'égoïste au cœur sec,

Habile au jeu de Palamède , ^ A pris nos fantassins pour des pièces d'échec.

Du moins, votre valeur, en naissant étouffée, Laisse une trace encor sur le sol ennemi ;

Vos mains ont abattu cet insolent trophée Sous qui , pendant quinze ans , notre gloire a gémi. C'est bien ; à l'avenir l'orgueilleuse Angleterre Ne paradera plus devant ce grand tableau ,

Et de ce hochet militaire La chute a réjoui les morts de Waterloo.

Rassurez-vous ; bientôt on vous fera, justice ;

Il faudra bien un jour rappeler nos soldats ;

Ce baiser qui des rois consacre l'armistice

N'est entre eux aujourd'hui qu'un baiser de Judas.

Vous vengerez un jour la liberté flétrie,

Et quand vous reviendrez de l'Adige ou du Rhin ,

Vous aurez droit que la patrie Vous dresse, à votre tour, un monument d'aii'ain.

Notre colonne ici ne doit pas rester seule ; Celle qui , confiée aux aigles triomphans , Garde sur son airain la grande armée aïeule , Nous demande une sœur pour ses nobles enfans ;

Elle a raison ; il faut qu'un jour on vous burine Comme ces vieux héros tombés au Mont-Saint-Jean,

Et que la colonne Antonine Prenne place à côté de celle de Trajan !

L'affaire du cautionnement de Némésis a été ajournée pour la seconde fois; elle est renvoyée au vendredi 26 août, à la sixième chambre de police correctionnelle, où l'on juge les voleurs. Le renvoi a été demandé par le ministère public ; M^ Claveau et M. Barthélémy étaient prêts à parler.

Oh ! vous méritez bien toute reconnaissance , Ingénieux docteurs, qui dès notre naissance Infiltrez dans nos bras, sur la pointe du fer, Le bienfaisant poison recueilli par Jenner ; ' Vous , fléaux de la mort et des épidémies , Qui gardez nos santé^lans vos académies ;

ant^^nan

Qui, par de longs calculs, des mémoires savans,. Augmentez chaque jour le nombre des vivans, Et grâce à la vertu de vos électuaires , Frustrez de tant de noms les listes mortuaires! Honneur, gloire à vous tous qui pour le genre humain Consumez tant de nuits une plume à la main , Philanthropes rêveurs qui, poussés d'un beau zèle. Avez bâti pour nous la paix universelle ! Oh! qu'un dieu paternel récompense vos soins! Mais, hélas! que nous font quelques tombes de moins? Vous ne casserez pas la grande loi ; personne IS'ébrèchera la faux du spectre qui moissonne; La nature et la mort ensemble ont fait un bail : Celle-ci doit livrer tant d'hommes en détail ; Quand un siècle finit, et que dans son domaine, La nature, en comptant cette monnaie humaine, Trouve un gran,d arriéré dans le total promis , Elle appelle la mort , son oublieux commis : «Tu fais mal ton métier, lui dit-elle en colère; « D'où vient ce déficit au livre séculaire?

«Je devrais voir pourtant, à l'article trépas,

« Un million de plus que je ne trouve pas;

« Sais-tu bien qu'un retard dans la mort d'un seul homme,

« Qu'avant son temps prescrit la chute d'un atome ,

« Une goutte de moins dans le bassin des mers ,

« Qu'un rien peut, sur son axe, arrêter l'univers? »

Et la mort lui répond : « Ah! je n'ai pu mieux faire;

« On lutte contre moi dans le double hémisphère;

«L'homme se fait rusé, je crois, en vieillissant;

« Dans des veines de glace il réchauffe le sang;

« Il rajeunit les os; chaque jour il invente;

« Radoube, met à neuf sa carène vivante ;

«Et le temps arrivé, si je viens le saisir,

« Je le trouve bardé de baume et d'élixir;

« Chaque jour il enlève un sapin à mon trône :

« On fait des lazarets contre la fièvre jaune,

« Et la peste classique , esclave du savant ,

« A peine m'obéit dans un coin du Levant.

« Encor, si dans ces jours de cruelle disette,

« Je pouvais sur la guerre établir ma recette!

« Mais on ne se bat plus sur les deux Océans;

« Les peuples sont bénins et les rois fainéans;

« Je me meurs ; sous mes yeux la belliqueuse Europe

« Abjure son erreur et se fait philanthrope;

« Tous les fléaux mortels désertent mes drapeaux ,

« Et le gazon maigrit dans les champs de repos. »

Quand ces êtres puissans, suspendus sur nos têtes, Ont ainsi compulsé leurs archives secrètes ; Ils méditent long-temps quelque horrible projet Pour remplir d'un seul coup leur atroce budget. Imprimant à ses os un cliquetis de rage, La mort part ; elle va combler son arrérage ; L'Etre exterminateur a promis cette fois Que sa froide balance aura son juste poids. Jadis, elle appelait dans ces momens de crise, Tamerlan , Attila , Genseric ou Cambyse , Puissans dévastateurs qui, dans leur grand chemin Comme sous un marteau , broyaient le genre humain Et, poussant au hasard leur course vagabonde.

LE GHOLERA-MORBIIS. 269

Rendaient à leur insu l'équilibre à ce monde. Mais le siècle n'est plus où , comme des volcans Des monts Himalaya, sortaient les Gengiskans; Le casque d'Attila, comme une armure usée, Ne trouve plus de tète et dort dans un Musée : Partout la vie abonde, et les peuples voisins Pullulent, sans frémir, au nom des Sarrasins. N'importe; pour avoir son bien qu'elle réclame, L'ingénieuse mort ravive un Abdérame, Un exterminateur, dont le corps immortel Se rit des Marins et des Charles-Martel. Oh ! cette fois , honneur au tout-puissant squelette , Son génie est fécond, et son œuvre est complète! De ce fils dévorant le monde parlera; Sa marraine d'enfer l'a nommé Choléra ! Tous les autres fléaux , ces vieilles renommées , La peste, le typhus, ne sont que des pygmées, Que l'octroi de la mer tient vingt jours en arrêt, Qu'un commis emprisonne aux murs d'un lazaret; Monstres dégénérés, sans vertus homicides.

Qu'on étouffe en naissant dans un vase d'acides. Mais lui, le Choléra, ne connaît de prison Que les cercles du pôle où s'éteint l'horizon ; Dans le Gange et l'Indus sa retraite est choisie; Le voyez-vous bondir du plateau de l'Asie, Immense réservoir aux gouffres inconnus, D'où les grands ravageurs de tout temps sont venus ; Il vient, comme un condor d'épouvantable augure, De ses ailes sans fin déployant l'envergure, Troublant avec ses pieds l'eau d'un double bassin, L'un dans la mer Baltique et l'autre dans l'Euxin. Pour tomber sur le Nord et franchir le Caucase, 11 a bravé du Czar l'impérial ukase ; Comme des ornemens il suspend à son cou Les dômes du Kremlin et les croix de Moscou ; Sans crainte, cette fois, que Sobieski vienne, Il remplace les Turcs sous les remparts de Vienne ; Dévore les Baskirs, les cavaliers du Don, Qu'une loi sanitaire éparpille en cordon ; Il chasse tous les rois; entre ses mains fatales

Il tord les intestins des villes capitales ;

Il brûle tout au feu de ses exhalaisons ,

Trace la croix de sang sur toutes les maisons,

Charge les tombereaux et les noires litières

De cadavres portés aux étroits cimetières;

Puis, quand il s'est repu, quand devant chaque seuil

11 a fait dérouler la tenture de deuil ,

Quand il ne trouve plus que des demeures vides.

Quand il a desséché, sous ses lèvres avides,

Tout ce qu'une cité peut contenir de pleurs ,

Il s'éloigne en riant et va jouir ailleurs.

Qui l'eût dit! par ses fils à peine soutenue, La Pologne a battu des mains à sa venue; Ce lamentable camp, par l'Europe oublié, Bénit le Choléra, son unique allié :

Dans ses remparts infects la noble Varsovie, Grâce au fléau qui tue, a prolongé sa vie; L'auxiliaire impur , ô bizarre destin !

Au milieu de sa cour étouffe Constantin ;

Sans le douteux appui d'un agent subalterne, Sans un bras de Judith il égorge Holoplierne, Et l'autre Béthulie, étreinte par le Nord, Pousse des cris joyeux sous son linceul de mort.

Où va-t-il ce géant que le monde redoute ? Qui connaît le secret de sa carte de route? Errera-t-il long-temps sur les Cercles germains ? 0 terreur ! de ce globe il sait tous les chemins ! Agent mystérieux, accablant phénomène.

Il détruit tout calcul de la science humaine : En vain veut-on trouver le monstre aérien , L'œil se perd dans la nue, il n'y rencontre rien. Le mal est sous son vol une horrible merveille ; Il dément aujourd'hui ce qu'il a dit la veille; Ce qu'il fera demain l'homme ne le sait pas : Tantôt en droite ligne il marche pas à pas; Puis , changeant tout à coup sa tactique de guerre , Comme un cheval d'échec il bondit en équerre ; Il aime à déjouer les systèmes de l'art;

Si l'on dit : Ce fléau respecte le vieillard. Sur l'heure, au même jour, le Choléra s'avance, Etouffe le vieillard et respecte l'enfance; Prouvez-vous que le Nord «arrête ses progrès ? Il s'installe à Dantzick sous cinquante degrés : Sous des cieux opposés le monstre s'acclimate ; Né sur le sol heureux qu'embaume l'aromate , Il s'ébat volontiers, dans ses horribles jeux, Au bord des lacs infects et des marais fangeux. Mais qu'il révèle bien l'infernale pensée Par qui sur les humains sa rage fut poussée , Quand il punit de mort, sur l'heure du délit, L'imprudent qui se rue aux voluptés du lit! Le Choléra jaloux, dans son brûlant passage. D'une teinte verdàtre empreint son frais visage. Il glace ses pieds nus, brûle ses intestins, D'horribles visions trouble ses yeux éteints. Suspend des longs baisers la nocturne harmonie. Et change un cri d'amour en râle d'agonie. Oh! s'il est un pouvoir à qui tout est soumis, I. 18

Une voix qui commande aux fléaux ennemis; Si l'antique devise, aux jours de la souffrance, Nous annonce que Dieu protège notre France, Reposons-nous sur lui dans un noble abandon; Il étendra d'en haut son céleste cordon : Car la France doit vivre et doit être sauvée; Le ciel qui l'aima tant ne l'a pas réservée Pour servir de pâture à l'hyène des airs, Pour que ses sillons d'or se changent en déserts; Elle a d'autres destins : sa féconde lumière Entre les nations doit marcher la première; C'est bien assez pour elle et pour ses tristes fils D'avoir les sept fléaux exportés de Memphis,^ Politiques vautours, indigènes convives Qui trouvent leur festin dans ses entrailles vives. Endémique typhus, contagieux poison Qui depuis douze mois charge notre horizon. Oui, ne repoussons pas cet espoir prophétique 1 Emporté par le Rhin aux flots de la Baltique, Le fléau de l'ïndus, l'effrayant Choléra,

Sans toucher notre sol près de nous passera;^ Que vers le nord, suivant l'inclinaison polaire. Sur des peuples obscurs il verse sa colère; Pour aller de Drontheim aux huttes des Lapons, Son gigantesque pied n'a pas besoin de ponts; Pour regagner l'Indus, sa grande métropole, Le passage est pour lui tout ouvert sous le pôle, Et bien mieux que Parry , le Colomb de ces mers , ^ Il franchira Bering sur ses glaçons amers. Laissons-le sur l'Asie en tous lieux habitée, Replier mollement son aile ensanglantée; Qu'il se plonge à loisir dans les deux Océans, Ces bains que le soleil chauffe pour les géans ; Que ravi cette fois de son pèlerinage.

Il ne repasse plus les grands flots à la nage; Intrus dans notre Europe, il n'avait pas le droit De désoler, un an, ce pays trop étroit; Qu'il dessèche, en versant le feu de ses narines. Ce flottant archipel de planètes marines, Les Maldives, ces rocs qui scintillent de loin;

Qu'il infecte Ceylan où coule le benjoin, C'est son lot; de Wishnou le formidable archanj^e A^our son lieu d'exil la presqu'île du Gange, Et pour cloison la mer, dont l'horizon sans fin S'étend du pôle sud aux glaces de Baffin. Puis, s'il faut à la mort son funèbre équilibre. Viennent les Attila sur notre France libre; Nos soldats, repoussant les Barbares du nord. Leur feront bien payer ce contingent de mort. Oui, puisque cette loi qui gouverne le monde Décime, à temps réglé, la terre trop féconde. Qu'au moins du Choléra la guerre tienne lieu : La France ne doit pas mourir à l'Hôtel-Dieu !

La raison a tort : trois juges de Ciiarles X viennent de le décider hardiment. Némésis a été déclarée journal politique. M. Barthélémy, qui a publié impunément deux cent quatre-vingt mille exemplaires de brochures satiriques sous Villèle, a été condamné à un mois de prison et deux cents francs d'amende après la révolution de juillet ; son crime est de n'avoir pas payé cautionnement pour publier des poèmes. M. Barthélémy jure sur l'honneur qu'il est de toute vérité qu'un pareil jugement a été rendu le 27 août, à 10 heures du matin, en plein soleil, à six pas de la Sainte-

Chapelle et du Lutrin; un beau drapeau tricolore flottant sur la tour du Palais.

Appel a été interjeté sur-le-champ.

Némésis vivra dix ans encore, s'il le faut, en satires, en brochures, en sonnets, en rondeaux, en poèmes épiques, avec ou sans cautionnement, comme il lui plaira. Et cela pour l'éternel malheur de M. Dupin.

M. Dupin peut se constituer inamovible sur son trône magistral ; mais il y siégera , grâce aux verges de Némésis, comme le Thésée du Tartare.

Infelix Theseus sedet œternànique sedebit. Ce sera l'inamovibilité de l'enfer.

ou

LA MALÉDICTION DES V4NGT-0UATRE HEURES. '

Sous ce brouillard de plomb, bandeau de cécité, Comment appelez- vous cette île de la Seine, De tant de corps impurs entassement obscène, Qu'un Copyte bourbeux étreint? — C'est la Cité.

El ce dôme ardoisé d'un gothique édifice, Cet immense perron d'où tombe un peuple noir. Ce vieux phare étouffé sous un triple éteignoir,* Son nom? — Le Palais-de-Justice.

Ile de pleurs, de cris, de deuil et de forfaits! Noble Paris, voilà ton origine immonde, Voilà ta vieille mère ; en te mettant au monde Elle garda sa honte et son arrière-faix. Horrible Muséum de toutes les misères, Cette île infecte tout de son exhalaison; Et le fleuve innocent s'imbibe du poison En baignant l'ile des ulcères. -

Tout est là: les égouts des modernes Truands, Les caveaux des festins aux livides murailles, Où le peuple affamé dévore des entrailles, Et les gouffres sans nom |)leins d'escaliers gluans;

Les trois tourelles aigut-s qui bordent le Palais ont la forme de trois éteif^noirs gijTantcsques.

Puis l'Hôtel-Dieu gisant sur la pâle civière, Le cachot du départ que l'espérance fuit, Et la Morgue au teint vert qui jette chaque nuit Son hameçon dans la rivière.

0 Paris , voilà bien ton antique blason ! * Ta ceinture de quais s'arrondit en bordages. Tes ponts, qui sont roidis comme autant de cordages, Retiennent ta carène aux rives de gazon. Ton balcon est ce parc où se brise la lame; Ta poulaine est un roi de bronze; cet amas D'aiguilles, de maisons, c'est ton lest; et tes mâts Sont les deux tours de Notre-Dame.

Puisses-tu quelque jour, soulevé par les eaux, Ton drapeau d'amiral hissé sur ta misène, Atteindre, en descendant la pente de la Seine,

11 est inutile de rappeler i^ue Pans porte un vaisseau dans ses armes; cette ëtymolofrie héraldique s'explique naturellement par la forme de l'île de la Cité, berceau de la grande capitale.

282 INÉMÉSIS.

L'Océan Atlantique où nagent les vaisseaux. Vomis ce lest impur, levain de ta naissance; Libre de ce contact, virginal et léger Que Paris une fois se montre à l'étranger Avec la robe d'innocence.

Ainsi disparaîtrait, dans ces deux Océans,

Ce vieux palais bâti par les rois fainéans,

Et qui même aujourd'hui, parfumé de tristesse,

Etouffe les enfans de la bonne Lutèce!

Qui sait même! la mer, dont le flot ronge tout.

Sur quelque îlot voisin le laisserait debout;

En vain ses dents de sel, ses limes de bitume.

Sa colère qui monte en panache d'écume ,

Heurteraient l'édifice et sa grille de fer:

Dans ces greffes béans il rongerait la mer.

11 garderait encor la forme satanique

D'un juge qui prononce une sentence inique;

Ses lucarnes de plomb, rondes au front des tours. Ressembleraient de loin à des yeux de vautours : Ce serait un écueil de puissante racine. Plus affreux que Carybde aboyant à Messine; Là, viendraient s'engloutir, sous un noir corridor. Les vaisseaux du Pérou chargés de mines d'or, Et ceux de l'Inde anglaise avec leur riche cale. Qui portent à Brigton les trésors du Bengale : Tous les rochers voisins, périculeux abris, Blanchiraient d'ossemens et d'horribles débris. Et le sage nocher fuyant ce promontoire. Lui donnerait pour nom : Roc du Réquisitoire.

Hélas ! où m'ont conduit ces chimériques vœux î

Il pèsera long-temps sur nous et nos neveux

Cet édifice noir garni de ses tourelles,

Ce forum glapissant de nos tristes querelles î

A jamais éternel dans sa caducité.

Il est inamovible autant que la Cité,

Autant que ses deux tours, ce grand numéro onze

Qui vomit tant de sons de ses gueules de bronze.

Jamais l'édit royal venu du Carrousel,

Sur le sol du Palais ne sèmera du sel;^

Jamais nous ne verrons sur l'autre bord du fleuve,

Dans les quartiers polis de la Lutèce neuve,

Thémis, transfuge enfin de ses hideux caveaux,

S'inaugurer un temple aux portiques nouveaux.

Là, depuis Chilpéric, rien n'a changé de face,

C'est encor le chenil de la seconde race;

Aussi , voyez ce juge en toque de velours .

Qui marche gravement sous les pilastres lourds.

Qui raye avec ses pieds la poussière des dalles;

L'esprit tout obsédé d'images féodales,

Peut-il, devant le siècle abaissant ses genoux.

Croire qu'un beau Juillet étincela sur nous?

Si le temps marche ailleurs, là, rien ne le rappelle;

Regardez le cadran de la Sainte-Chapelle :

Le temps a fait tomber ses aiguilles de fer.

C'est le frère éternel du cadran de l'enfer.

Un jour nous avons cru (c'était encore un rêve)

LA MAGISTRATURE. 28r,

Que le parfum de poudre exhalé de la Grève

Dans le palais voisin entrant avec l'éclair,

De sa fétide cour devait assainir l'air;

Que les juges vendus aux royales Gomorrhes,

Et dont l'iniquité suait par tous les pores,

De la vertu proscrite effrontés assassins.

Ne remonteraient plus vers les prétoires saints;

Vain espoir! aucun vent de salubre atmosphère

N'a purgé ce manoir, sentine pestiféré.

Et ces hommes pervers dont Satan sait les noms ,

Sortis de leurs caveaux , se sont dit : « Revenons ;

«Remontons sur nos bancs, nous jugerons encore

« Ces odieux amis du signe tricolore ;

« Nous pourrons les pîoijger vivans dans nos cachots,

« Nous voterons contre eux la Grève et les fers chauds ,

«Et le Trésor royal, au jour des échéances,

«Comme sous Charles-Dix, soldera nos séances.»

Ils sont donc revenus dans cet auguste lieu

Ces Judas, et leur vue a fait reculer Dieu!

Succombant cette fois à tant d'ignominie,

Le Christ a retrouvé sa première agonie.

Et devant les sermens de ces liommes impurs

Tous les saints crucifix ont déserté les murs.

Ils sont donc revenus! Moi, candide poète,

Je les croyais encor sous la voûte secrète

Où j'aurais pu, TROIS JOURS, mieux que je ne le fais.

Fouetter impunément leurs quinze ans de forfaits.

Venez les voir : c'est l'heure où leur salle est ouverte :

Leur triste amphithéâtre est une table verte

Où quatre opérateurs, d'un œil inattentif,

Sous le scalpel des lois dissèquent l'homme vif;

A l'ignoble chantier où Dupin les convie

Ces manœuvres hideux vieyn^nt gagner leur vie;

Un squalide recors range sur l'établi

Le Code où la raison est vouée à l'oubli,

La plume criminelle et la fausse balance;

Déjà l'huissier criard, dieu bruyant du silence.

Entonne le verset d'introït: CHAPEAU BAs!

.\ l'aspect des Dagons étranglés de rabats.

On ordonne soudain de fermer les croisées, Car ils craignent de voir les maisons pavoisées. Et le drapeau ilottant qui jette ses couleurs Sur le marché voisin, mosaïque de fleurs.^ Les sbires pourvoyeurs, limiers de bonne race. Présentent pour fournée au tribunal vorace Des grappes de filous que, par amusement. Quatre juges distraits égrènent en dormant; Puis, ces forbans de nuit que la famine ronge, Qui , dans tous les forfaits , boivent comme l'éponge ; Ces immondes cliens des repaires vineux, Que vingt fois la menotte a flétris de ses nœuds, Innombrable bétail que Desmortiers rallie,^ Qu'une grande cité garde comme une lie. Locataires sans bail des cachots de Paris, De vomitives chairs, de mets hideux nourris. Qui. sans rien prélever de leurs peines futures. Préludent à l'arrêt par six mois de tortures. Leur histoire est écrite en un simple dossier; En entendant leurs noms que décline l'huissier.

Le juge, coudoyant ses trois dormeurs intimes, Condamne en un clin d'œil les banales victimes.

Tout à coup, du milieu de ce fangeux levain, Surgit un homme pur, populaire écrivain, Poète citoyen, qui depuis sept années Maigrit en combattant pour nos lois profanées; Lui qui, sous les Bourbons, chanta les trois couleurs, Vient pour se disculper sur le banc des voleurs! Malheureux! sais-tu bien que ceux à qui tu parles Sous un autre drapeau sont les juges de Charles, Et qu'ils vont condamner tes innocens délits Comme au temps où leur salle avait ses fleurs-de-lis ! Tu crois que, pour juger, leur âme se recueille. Insensé! mets la main dans leur noir portefeuille. Et tu vas y trouver l'arrêt qui te proscrit Par leurs iniques mains depuis trois jours écrit; Tais-toi; ne parle pas à ces hommes de fraudes, Ne va pas devant eux jeter les émeraudes;*^ Ta langue harmonieuse est de glace pour eux.

Ou tinte comme un son dans leurs cerveaux si creux;

Ces quatre juges noirs, que tu ne vois qu'en buste,

Sache que leur aspect épouvante le juste.

Qu'ils sont de la raison l'inamovible effroi :

Le Minos du milieu, ce vieillard, c'est Jouffroy;

Prends garde! son sourire est d'un funeste augure.

Il se grime en bon homme et ment à sa figure;

Crains aussi ce Duret, au sourcil monacal.

Pâle comme un fœtus qui sort de son bocal;

Jarry, qui ramassa la robe de son père,

Et Danjan marqueté de taches de vipère.

Cadavéreux limon pétri par Belzébuth,

Leur nom seul dans ma bouche engendre le scorbut ;

Le vert-de*gris royal est sous leur étamage;

Us sont tels que Dupin les fit à son image !

Ils s'étaient engloutis sous le trône vaincu, Mais Satan a soufflé sur eux, ils ont vécu! L'esprit mystérieux qui sous ces voûtes plane. Le hibou du Palais aux ailes de membrane, I. 19

Dupin a protégé ces funèbres oiseaux Quand le peuple sur eux étendait ses réseaux. Et devant ces horreurs qui brûlent l'épiderme, Mon vers s'adoucirait , ma main serait moins ferme i Comme nos bons aïeux j'irais en vers badins, Poète de salon, chansonner nos Dandins!

Quand leur griffe de fer me vole et m'assassine, J'ajouterais un acte aux Plaideurs de Racine! Non , je veux en rentrant sous ma noire prison , Que ma satire en feu brûle comme un tison; Equitable bourreau d'une infâme justice, Je veux que sur les toits mon arrêt retentisse; Jls sont mes criminels, et si je les maudis, C'est qu'ils m'ont fait asseoir au siég^ des bandits; C'est qu'ils ont extorqué l'honorable salaire Que porte à Némésis l'obole populaire; C'est qu'ils ont abattu mon poétique essor Sous les doigts desséchés des goules du Trésor!'

0 Cambyse! ô grand nom d'éternelle épouvante!

Toi qui fis écorcher l'iniquité vivante; Que ne peux-tu venir dans ce hideux palais Pour détacher le masque à ces visages laids ! Moi-même je voudrais, secondant ton office. Recevoir de tes mains le fer du sacrifice, Et portant au prétoire un salutaire deuil, De la peau de mon juge étoffer son fauteuil!

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