‹ NémésisChapitre 19 sur 78 · MÉDITATION POLITIQUE · texte numérisé non relu

MÉDITATION POLITIQUE

Ouvrons ce bulletin. — 16 août. — De Varsovie! Que nous révèle-t-il ? ou sa mort ou sa vie ? Quel est ce nouveau deuil que ma terreur pressent ? Le timbre est noir; la lettre a passé dans le sang;

* Je proteste d'avance contre toutes les perfides insinuations qu'on pourrait tirer de ces vers, au moyen de citations isolées et tronquées ; je proteste encore contre cette tactique si vieille , si absurde, et pourtant encore en vogue dans les journaux légitimistes et ministériels.

29i NÉMÉSIS.

J'ai lu. — Frémissons tous au fond de nos entrailles! Ce sang n'a pas coulé dans de saintes batailles; C'est le sang du poignard que les cachots étroits, La nuit, ont vu couler sur leurs tristes parois. Il a donc pu frapper des coups illégitimes, Ce grand peuple! il s'est fait juge de ses victimes;' Oh! ce sang sur ma chair fait courir les frissons! Détournons nos regards du crime, gémissons. Et s'il est vrai ce bruit que la haine propage, D'une si belle histoire arrachons cette page. Maintenant libre à vous d'éterniser vos cris; Au ban des nations appelez ces proscrits; Allons ! nommez le Peuple un tigre aux mille têtes, Exhumez contre lui vos vieilles épidiètes; Dites qu'il est rebelle à tout juste pouvoir, Qu'il a l'instinct du sang. — Je ne veux pas savoir De quel nom exécré votre haine le nomme; Voulez- vous définir le Peuple? — C'est un homme- Cel homme défendait Varsovie aux abois; Le tonnerre du Czar éclatait dans ses bois;

Le choléra clans l'air, la famine à sa porte,

Au dedans, au dehors, toute espérance morte;

Un horizon de deuil tombait autour de lui,

L'inévitable jour du désastre avait lui;

Agent mystérieux de la diplomatie,

La trahison vendait son sang à la Russie;

Il fatiguait la France et le ciel de clameurs.

Et le ciel et la France avaient répondu : Meurs !

Alors, tout pantelant d'une fièvre subite.

Roulant un œil de feu dans sa sanglante orbite,

Cet homme au désespoir, oubliant sa raison.

Pour se guérir du mal a mangé du poison.

Et broyant sous ses pieds des espérances vaines,

D'une main délirante il s'est ouvert les veines.

Oui, le sang a coulé; la paille des cachots

L'a bu, fumant encor sous les cadavres chauds;

Mêlant l'assassinat à l'insulte grossière,

La vengeance a traîné ces corps sur la poussière;

Le peuple justicier, aux implacables mains,

A voulu reviser les jugemens humains;

I 29(î NÉMÉSIS.

* Aux tribunes du club sur les barreaux groupées.

Une main a jeté quelques têtes coupées; C'est horrible ! ! ! Fermons les yeux pour ne plus voir; Éloignons-nous, le pied glisse dans l'abattoir;

I Un frisson glacial erre dans chaque membre:

La nouvelle à Paris en vint LE DEUX SEPTEMBRE !

Oh! voilà bien l'histoire! elle n'invente pas; Dans les sentiers connus elle marche au compas; Telle est la loi : le temps, comme tout nous l'indique, Donne aux crimes humains un cours périodique; Aous avons nos forfaits, chaque peuple a les siens. Eh ! que connaissons-nous encor des temps anciens ? Quelques pages vers nous à peine sont venues; Les vieux siècles sont pleins de landes inconnues; Si nous pouvions savoir tout ce qu'avant Cyrus En caractèi^s d'or gardait le papyrus; Tant d'histoires sans nom en Orient semées, Ces antiques trésors des saints rois Ptolémées;

Toutes les vérités que l'esclave thébain Jeta devant Omar à la flamme du bain;^ Avec moins de terreur nous lirions nos annales, Car toutes les cités ont eu leurs saturnales; Dans tout livre de peuple un sanglant numéro Signale un noir feuillet écrit par le bourreau.

Sans doute il est aisé, quand rien ne vous agite, Quand un calme bonheur règne dans votre gîte. Quand l'oisiveté d'or, mère des doux ennuis, Ne vous laisse penser qu'aux voluptés des nuits, Et qu'au Forum muet aucun cri de discorde De l'arc des factions ne fait vibrer la corde; Sans doute il est aisé sur un moelleux fauteuil De juger hardiment les époques de deuil ; De flétrir sans pitié ces sublimes courages Qui naquirent pour vivre au milieu des orages; Ces hommes inspirés, seuls juges de leur temps, "^ Qui croyaient leur mémoire absoute après cent ans, En offrant chaque jour, sur la Grève indignée.

Comme un acte de foi leur tête résignée,

Ou qui souvent mouraient, lisant dans l'avenir

L'arrêt immérité qui devait les punir.

Ainsi, du noir passé respectant la barrière,

Jamais nous ne jetons nos regards en arrière;

INous nous plaisons à voir, sous un prisme qui ment,.

Les choses d'autrefois par les yeux du moment;

11 faut un grand effort de lucide pensée

Pour se créer acteur d'une époque passée,

Pour se faire vivant quand on ne vivait pas,

Et pour juger alors à leur juste compas

Des orageux acteurs d'un siècle qu'on ignore.

Comme si , sous nos pieds , le sol tremblait encore. *

Moi, l'esprit tout saisi par l'exemple donné, Du bulletin du jour je suis moins étonné :

11 est évident pour tout le monde , excepté pour la malveillance intéressée, que ces éloges ne .s'adressent pas aux septembriseurs , mais aux jeunes et héroïrpies Conventionnels qui donnaient leur vie en garantie de leur conviction politique.

Oui, quand un peuple en deuil touche à son agonie, Des révolutions le sinistre génie, Adoptant pour appuis le meurtre et l'échafaud, Prononce avec horreur le terrible : Il le FAUT ! Puis du glaive des lois il arme la vengeance, A des poignards rouilles donne l'intelligence; U brouille dans la nuit de son chaos épais Les principes du bien, si beaux en temps de paix; Il sait que, faisant trêve à leurs droits légitimes, Les peuples quelquefois se sauvent par des crimes : Si l'heure sonne, alors apparaissent debout Ces types monstrueux et les mêmes partout, Ces hommes effrayans, contempteurs du salaire. Qui servent, pour du sang, leur maître populaire. Et marchent l'infamie écrite sur le dos ; Ces orages vivans formés de chair et d'os Qui, purifiant l'air, laissent voir dans l'espace Le rayon qui console et le malheur qui passe. Ce génie inconnu qui trace leurs chemins. Désigne ces fléaux avec des noms humains.

Tels que ceux de Maillard et de Billaud-Varenne :

Cherchez-en aujourd'hui sur la publique arène;

Il est bien loin ce temps où le peuple en courroux ,

Effrayant magistrat, vint lever les écrous,

Et forçant des cachots la ténébreuse issue,

Mit sur son tribunal le sabre et la massue.

Eh bien ! si le destin, même après quarante ans,

ÏSous ramenait encor les périls de ce temps ;

Si des princes ligués les milices lointaines

Venaient pendre leur tente aux sapins des Ardennes ;

S'ils arrivaient, ces rois que retient vers le Nord

Le puissant choléra sur ses ailes de mort;

Si, portant avec elle Holyrood et la peste,

La Prusse, de nouveau, lançait un manifeste;

Si le vieux royalisme, habile en trahisons.

Jusqu'au sein de l'armée infiltrait ses poisons;

Si la Provence en feu, par la croix secondée.

Tendait sa main carliste à la chaude Vendée ;

Si Paris affamé ne trouvait plus son pain;

Si, pour dernière horreur, les juges de Dupin,

Déroulant des complots l'interminable liste, Renvoyaient innocent le crime royaliste : Alors viendrait cette heure où l'homme se résout A ce grand désespoir qu'on appelle un Seize Août ; Le génie inconnu qui régit nos tempêtes Irait frapper du pied à des portes secrètes. Et les mêmes acteurs reparaîtraient ici , La massue à la main , en criant : Nous voici ! Eh quoi ! ministres vains dont le bras nous gouverne, Vous tremblez au seul nom d'un Septembre moderne, Jusqu'à l'ongle des pieds vous sentez des frissons ! Ah I plutôt méditez sur ces grandes leçons ! Allez, ne chargeons pas du poids de la colère Ces manœuvres obscurs , écume populaire ; La fange de la rue est sans pensée ; il faut Arriver jusqu'à l'âme et remonter plus haut. Tous ces nains du Pouvoir aux formes rachitiques , Ces hommes de calcul, ergoteurs politiques, Ces sophistes du jour, ces froids temporiseurs , Voilà les assassins et les septembriseurs.

Si notre France en deuil, généreuse patrone. Au tronc de Varsovie eût jeté quelque aumône; Si les Machiavels qui règlent nos destins Eussent porté l'espoir à nos frères lointains; Non, l'aigle polonais, qu'un seul coup peut abattre, Jamais n'aurait terni son plumage d'albâtre; Jamais, dans les prisons, d'effroyables excès N'eussent adjoint un frère au Septembre français. C'est le juste-milieu qui, dans sa faible Chambre, A greffé le seize août sur notre deux septembre ; Cet holocauste impur , aux impurs nous l'offrons ; Que tout le sang versé retombe sur leurs fronts. Oui, si jamais sur nous l'aube écarlate brille, ' Si la terreur revient , elle sera leur fille. Du poète qui parle entendez tous la voix ; ^^i.;! j; j Je vous l'ai déjà dit une première fois : * lavÎTrA Sur la cendre du sol mes pieds sentent la braisCiîoT

* Cette opinion a .déjà été exprimée clans la satire : ^ux Electeurs du juste-milieu ; c'est cette satire qui h soulevé contre Némésis tant de récriminations et de calomnie».

Vous avez fait un pacte avec quatre-vin^jt-treize. Que me fait ce reproche exhumé des vieux temps , De répéter sans fin mes oracles constans ? Qu'importe que vingt fois Némésis récidive? Jonas se répétait quand il prêchait Ninive. Je veux, puisque le ciel vous accorde un sursis, Parler de pénitence à vos cœurs endurcis ; Vous dire mille fois , de ma voix de prophète : Si la terreur revient, c'est vous qui l'aurez faite; Et qu'éternellement, au creux de votre sein. Le bourdon de mes vers gronde comme un tocsin !

MOSAÏQUE NÉMÉSIENNE.

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