‹ NémésisChapitre 2 sur 78 · PRÉFACE. V · texte numérisé non relu

PRÉFACE. V

vant, Barthélémy avait trente rimes à trouver, trente hémistiches à subir, trente alexandrins à engendrer corps et âme, sens et mots. Or, calculez que tous les jours ne sont pas bons, qu'il y a pluie et soleil dans l'atmosphère poétique, que l'inspiration n'est pas de commande, que l'enthousiasme n'est pas à l'heure, que, plus souvent qu'un autre, le poète a des digestions fausses, des névralgies étourdissantes, de paresseux abandons, des tracas de vie privée; calculez encore que s'il tient la diète ou garde le lit, s'.étend sur un sopha ou court à ses passions, sa tâche ne s'en déroule pas moins incessante et régulière comme l'étoffe qui s'allonge sous le cylindre d'une machine à vapeur. Ainsi, somme toute, et compensation faite des jours perdus, une tâche de cent vers au moins a dii s'affecter aux jours remplis.

C'est effrayant.

A voir Barthélémy ainsi courbé sur son œuvre, j'ai souvent éprouvé pour lui des vertiges et des saisissemens. Il me faisait l'effet d'un voyageur suspendu à pic sur un précipice, d'un couvreur qui longe les dernières ardoises d'une toiture, d'un

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aéronaute qui plon^je dans l'air sur la foi de son

parachute.

Lui-même, il faut le dire, comprenait bien sa position, et ne s'abusait pas sur les écueils avec lesquels il paraissait se jouer. «Je suis, nous disait-il «un jour, comme un acrobate qui a épuisé son «programme. Il a tout fait, saut périlleux, ascension M sans balancier, course vers le cintre à vol d'oiseau. « Le public a battu des mains aux premières repré- «sentations, puis il est revenu froid et blasé, car il «sait son homme. Alors celui-ci se ravise. — Je vais, «dit- il, voltiger sans corde. — C'est impossible, in- «terrompent les spectateurs, cela ne s'est jamais «vu. Et si l'acrobate réalise l'impossible, s'il voltige «sans corde, on battra des mains une fois encore, «deux fois, trois fois, mais on s'habituera à l'impos- «sible, et l'on finira par dire : N'est-ce que cela? « Ainsi en sei'a-t-il pour Némésis. »

Sans recourir à d'autres motifs, celui-ci peut suffire à expliquer pourquoi, au bout de sa traite d'un an, Némésis a fait une halte et s'est condamnée au repos.

Qu'une feuille se fonde politique ou littéraire, qu'elle jelle un titre, un simple litre au public et

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dise: Je durerai; sans doute elle durera, si les abonnés lui sont propices; car cet être de raison que l'on nomme un journal se compose d'autant d'êtres réels que son importance et sa caisse le comportent. Il aura dix, vingt rédacteurs; il remplacera ceux qui meurent, changera ceux qui s'usent : vieux, il se rajeunira, comme Eson, en aspirant des sucs jeunes et vivaces; riche, il raccolera pour son service la science , la verve et le talent. Et pourtant ce sera toujours lui, lui le journal avec son titre stéréotypé, lui avec son nom que sait la foule, lui le Constitutionnel, le Courrier Français, le National , le Temps , le Journal des Débats. Dix générations de rédacteurs passeront ignorées, et le nom de la feuille restera connu de tous, retentissant, prononcé avec haine ou avec amour.

Pouvait-il être ainsi de Nêmésis , de cette satire hebdomadaire que signait Barthélémy? Non, car l'auteur était lié à l'œuvre; A i^me'-yw ne pouvait changer de main sans changer d'allures. Sous les doigts du maître, c'était une littérature, une création; exploitée par d'autres, elle deveilait, et nous l'avons vu. un calque et une parodie.

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Némésis était donc une œuvre essentiellement temporaire, ne pouvant durer plus que l'haleine d'un homme; c'était une gageure à vider; un défi jeté aux difficultés du rhythme; une expérience dont le poète voulait avoir le cœur net.

L'œuvre restera pourtant, non comme étude, non comme modèle à imiter, mais comme tour de force, et comme phénomène littéraire. Ce titrei de durée suffirait à Némésis , quand elle ne serait pas l'écho de nos colères politiques et la date d'une époqucjpassionnée.

PROSPECTUS-SPECIMEN

NÉMÉSIS !!!... qu'à ce nom, lancé par intervalles, Thémis n'augure point de sentences rivales; Je ne viens pas monter, en fronçant le sourcil, Sur l'estrade pompeuse où déclame Persil; ' I. 1

D'un conflit de pouvoirs bannissons toute crainte : Vous donc qui du Palais peuplez le labyrinthe, Vous qui, de l'avenir affrontant les écueils. Siégez, grâce à Dupin, sur d'éternels fauteuils, - - Magistrats! aujourd'hui sous le Roi populaire Comme sous Charles-Dix gagnez votre salaire; Vous avez le tarif : par le droit du plus fort. C'est à vous de pourvoir la Grève ou Rochefort; Voilà tout le métier de la justice humaine. La justice !... il est temps d'agrandir son domaine : Il n'a pas tout prévu votre Code pénal; La vindicte publique invoque un tribunal ; Lui seul pourra juger le crime insaisissable Qui passe et disparaît comme un pied sur le sable, Les complots de boudoir, les forfaits de salon Que n'a jamais ferrés l'argousin de Toulon. ' Némésis leur promet de lentes agonies ; C'est elle qui, vengeant des trames impunies. Sur les pièges d'état, sur les hauts guet-apens. Agitera sa torche et son fouet de serpens.

PROSPECTUS-SPECIMEN. 3

Dans la voix du poète elle trouve un organe; Ce que le Code absout, ce juge le condamne ; Aux assises du peuple il traduit le pouvoir : Quand Tliémis est aveugle, ou feint de ne plus voir, Pour le Parquet nouveau s'ouvre une tâche immense; Où s'arrête la loi, la satire commence.

Telle est son œuvre : au front des accusés tremblans ,

Qu'elle imprime la honte en distiques brûlans,

Qu'aux yeux des citoyens, en lui montrant la plaie.

Elle traîne le crime étendu sur la claie.

Sans doute le poète, en ce raide sentier.

Souvent heurte de front le genre humain entier;

Qu'importe! il brave tout, pour lui tout est profane;

Un siècle corrompu veut un Aristophane.

Les temps sont loin de nous où des frondeurs bénins

Décochaient leurs longs vers sur des poètes nains :

A quoi bon agiter la cinglante lanière.

Sur un pauvre Cottin, sur un obscur Linière,

Ou, sous des noms d'emprunt masquant nos ennemis,

Flageller un Périer sur la peau d'un Damls! Non, non! je n'aime pas de pseudonymes voiles, J'ignore l'art menteur des points et des étoiles; Quand la satire frappe un coupable, elle doit L'extraire au grand soleil et le montrer au doigt; Au carcan installé sur la place publique, D'un inflexible bras c'est peu qu'elle l'applique; Pour diffamer la tète attachée au poteau, Elle imprime son nom sur un large écriteau.

Eh bien! j'ose m'offrir pour ce rude service; Au métier de bourreau je ne suis point novice : Depuis sept ans entiers, opérateur brutal. J'ai bie^souvent dressé l'infamant piédestal; De Montrouge au pouvoir j'ai flétri les mystères;* J'ai pris mes condamnés dans tous les ministères : Ces idoles d'alors qu'on servait à genoux, Villèle, Peyronnet, Corbière, Frayssinous, Franchet et Delavau, son compagnon de chaîne.

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Bourmont qui doit ouvrir la campagne prochaine; * Juges, pairs, députés, prélats, princes romains. En masse ou tour à tour ont passé par mes mains. ** lis sont tombés : crédule encore à cette époque, Je rejetai bien loin les verges d'Arclii loque. Et dans le siècle d'or du royaume à venir, Je n'entrevis pas même un délit à punir. Mais puisqu'en moins d'un an notre nouvelle histoire Déroule à la satire un si long répertoire; Que sur les vieux tréteaux fraîchement redressés Pullulent tant d'acteurs, l'un par l'autre chassés; Puisque le coq gaulois, honteux et traînant l'aile, N'estplusqu'untristeeunuqueauxmainsdenosVillèle, Et que, livrant le trône à de graves hasards. Le parti doctrinaire a fait son treize mars; ^ Hàtons-nous : trop long-temps ma haine fut oisive; f

Les journaux carlistes ont nommé Bourmont généralissime des émigrés.

"* Le moi n'est ici qu'une abréviation ; je suis bien loin de m'ai rogpr la part de mon ami, M. Méry.

e NÉMÉSIS.

Il faut que désormais mon encre corrosive , Dans le sein d'un pouvoir qu'épargna ma torpeur, A force de scandale inocule la peur. ^

En vain, comme autrefois, vigilant sagittaire, J'ajusterais ma flèche au front du ministère; D'une lente brochure inutiles efforts!

Mon trait désappointé n'atteindrait que des morts. Tels qu'on voit le matin installés par séries Souvent ne couchent pas dans leurs hôtelleries; Ils passent au pouvoir sans effleurer le sol : On ne peut les toucher qu'en les tirant au vol. Me voici! l'arme est prête : assaillant secondaire, J'essaîrai d'accomplir cette œuvre hebdomadaire; Journaliste d'hier, puissent nos vétérans M'accueillir sans dédain au milieu de leurs rangs, Et souffrir que, marchant pour une même cause, Je joigne quelques vers a leur logique prose! Comme eux je défendrai, fort de soutiens pareils. Notre arbre, populaire éclos sous trois soleils;

PROSPECTUS -SPECIMEN

On me verra, comme eux, de Cadix à Bruxelles, Sur la poudre qui dort semer des étincelles, Et percer chaque jour des pointes du remords L'égoïsme couvert du sang des peuples morts. Avec la même ardeur, je poursuivrai d'office Ces hommes qu'au pouvoir attache un maléfice. Ministres sans diplôme, astucieux Sinons, Dont le peuple candide ignore encor les noms, Fabricateurs de dol, machinistes de drame. Oui de l'Hôtel-de-Ville écornent le programme. Us me sont tous connus : dans mon crible de fei' Nul ne fera défaut; qu'il soit député, pair. Ministre, magistrat, sous le froc ou l'hermine, ils passeront tordus à la même étamine.

Mais c'est peu d'explorer de mes regards subtils Paris où de la France aboutissent les fils; De saisir sur le fait et de rendre notoire L'alchimique secret du grand laboratoire; Sur tous le points du cercle, arrivant du milieu.

s NÉMÉSIS.

Dans le dernier canton, dans le moindre chef-lieu, Il faut que je pénètre, et que mon œil rayonne Du Rhin au Morbihan, de Dunkerque à Bayonne. Ils n'échapperont pas aux coups de Némésis, Ces maires, ces préfets, que Guizot a choisis; Ceux qui des fédérés coagulent le zèle : Paulze-Ivoy dans le Rhône et Sers dans la Moselle ; ^ Douaniers, publicains, hauts et bas employés. Par le roi d'Holyrood en secret soudoyés. Aux lieux les plus lointains, des frères patriotes M'écriront les méfaits de ces Iscariotes, Et ma main, sous les yeux d'un jury sans appel. Dans le corps du délit portera le scalpel.

D'autres fois, désertant l'arène politique. D'accusateur public je deviendrai critique; Sur la littérature où plane le soupçon, Rigoureux contrôleur, je mettrai le poinçon; Distinguant avec soin la fausse de la vraie. Le stras du diamant, le bon grain de l'ivraie;

PROSPECTUS- SPECIMEN

Au poids de ma balance, aux arrêts de mon goût.

L'homme ne sera rien, et l'œuvre sera tout.

Au sein des deux partis demeuré toujours neutre.

Je n'ai point arboré de cocarde à mon feutre :

Qu'un vers soit de Dumas, qu'il vienne de Soumet,

Au prestige d'un nom aucun ne mp soumet,

Et sans intervenir entre les deux écoles ,

L'équitable bon sens dresse mes protocoles.

Ma critique promet aux théâtres rivaux.

Ou ma part de sifflets ou ma part de bravos :

Tantôt sacrifiant une heure solitaire ,

J'entrerai dans le vide habité par Voltaire; '

Tantôt j'inspecterai la salle Ventadour

Où le ténor Ponchard se grime en troubadour;

Le harem où Véron , * de ses mains protectrices.

Raccourcit à huis clos la jupe des actrices;

Le théâtre d'Arnal et de Bernard-Léon ;

La tombe où gît Bossange** et le triste Odéon.

* Directeur de l'Opéra.

** Le théâtre des Nouveautés.

Qui, ravivant sans Fruit la ti'agi-coméclie, l\e peut se récliauffcr que par un incendie; Et ces temples joyeux semés au boulevart , Du grand Cirque-Olympique à la salle Favari.

Telle est ma tâche entière : une fois par semaine, Je dois tout visiter dans ce vaste domaine ; Fort de mon unité, seul, libre de soutiens, Je ne suivrai de but, ^e conseils que les miens. De mes futurs combats faut-il donner- un gage? Eh bien! j'invoquerai mon antique langage, Ma guerre de sept ans sous un joug détesté, Et douze mille vers tout chauds de liberté. Aujourd'hui même, pur d'une molle prudence, Je n'ai point dépouillé ma vieille indépendance; D'aucun pouvoir du jour je ne suis le vassal; [Vul 'palais, nul hôtel ne m'a pour commensal; Chez Guizot ou Collard, auditeur débonnaii'C, Je n'ai jamais froissé le sopha doctrinaire, '^ Ni par des mains de femme, au milieu d'un salon,

PROSPECTUS-SPECIMEN. Il

Pollué sans pudeur mon viril Apollon.

Nul souci, nul regret, ne coupe en sens oblique

Ma ligne de devoirs pour la chose publique.

Prolétaire affranchi des cotes du foncier,

Refoulé par la loi plus bas que l'épicier, .

C'est peu que sans pâlir je livre ma personne;

Il n'est aucun des miens pour qui mon cœur frissonne :

Jamais le Moniteur, manne tombant du ciel.

Ne descendit sur eux en texte officiel.

Qui donc peut m'arréter, rendre ma plume esclave?

L'indigence? je l'ai; la prison? je la brave!

Au bureau du Journal, quand même un alguazil

Viendrait notifier un mandat de Persil;

Quand même du jury le verdict unanime

Tor'drait mes vérités pour en extraire un crime;

Toujours prêt au signal, je dirais sans effroi :

Marchons, qu'on me ramène au guichet de Leroy ;*

Pour moi, dans les cachots de cette autre Bastille,

* Directeur de Saiiile-Pélajjie.

Les blessés de Juillet seront une famille;

J'aurai quelque plaisir à retrouver encor

La porte aux longs verrous, la cour, le corridor.

La pistole qu'on paie à l'avare régie

Et ma place encor chaude à Sainte-Pélagie.

A des jours assignés, à des heures précises.

J'ai promis d'installer mes publiques assises;

La séance est ouverte : en ce jour solennel,

De grands noms vont sortir du dossier criminel.

Tandis que, pour grossir sa pénale série,

Desmortiers va fouiller à la Conciergerie, ^

Moi je puise au milieu d'un plus grand réservoir,

Et rAlmanach royal a soin de me pourvoir. Là, tout est détrôné de sa hauteur factice. Tout, à part un seul nom, ressort de ma justice ; De nos droits mesurés par le pacte nouveau La tète d'un seul homme excède le niveau, Philippe! notre loi lui réserve un hommage, Car de calleuses mains ont pétri son image, Car l'ampoule de Reims n'a pas oint ses cheveux. Et le Peuple aux trois-jours a crié : Je le veux! Mais auprès de ce Dieu qu'a fait notre évangile. Rien ne doit protéger des idoles d'argile, Et de la royauté respectant le cimier, Je puis porter la main sur CASIMIR Premier. -

C'est l'heure du Conseil : près de Thôlel Grenelle

Un peuple curieux étreint la sentinelle

Et semble consulter d'un œil intelligent

Le noir appariteur aux longs chaînons d'argent.

Eh bien! puisqu'auprès d'eux jamais tu ne pénètres^

Souverain de Juillet! sache quels sont tes maîtres; -

C'est à toi de juger dans ces hauts courtisans

Les services passés ou les titres présens ;

Leur politique histoire est là pour qu'on l'explo're:

D'Argout incendia le drapeau tricolore; ^

Louis, toujours habile à taxer nos revers,

A su calculer tout, même le prix. d'Anvers. *

Du trésor amaigri c'est le vivant emblème :

Naguère, l'œil plus creux, la joue encor plus blême .

Il parut à la chambre où le budget grossit.

Comme un chiffre ambulant qui marque un déficit. .

Rigny siège à sa droite : ambitieux Neptune,

Il louvoya long-temps autour de la fortune;

Charles-Dix le jugea digne de ses complots;

Connu des gens de terre et peu des matelots.

Il a de la fciveur atteint le promontoire.

Et vit depuis quatre ans sur son tiers de victoire. *

Mais qu'a fait ce visir qui, seul dans le Conseil, ''

Lève un front vertical pour toiser le soleil ?

* En 1810, M. Louis présulail , à Amsterdam, 1p conseil de lirfiii dation.

Ce qu'il a fait! aux jours de la grande bataille,

11 a désavoué la sublime canaille;

Quand Dupin, reniant un périlleux mandat, N'était plus député, lui n'était plus soldat. Depuis, éternisant sa halte dans la boue, Aux soufflet^ de l'Europe il présente la joue. Oubliant, chez les rois, pour parler en vainqueur. Qu'aussi haut que la tête il faut porter le cœur. Ah! puisqu'on vit de honte à la diplomatie, Éloignons-nous; allons au duc de Dalmatie, Car celui-là, du moins, jamais sourd au cartel, Donne à l'honneur français un coin dans son hôtel. De l'erreur d'un moment que le souvenir dorme! L'encens avait terni son ancien uniforme. Le cierge avait coulé sur ses paremens d'or; '^ Mais la poudre et le feu les lustreraient encor. Sept mois ont retrempé cette âme militaire : Comme sous une tente il campe au ministère; Pour sa paupière d'aigle il n'est plus de sommeil, D'un second Austerlitz elle attend le soleil;

Vain espoir! la doctrine a, de sa main jalouse, Kncloué le canon qui défendit Toulouse; Elle étouffe au berceau des triomphes tout prêts. Et Casimir Périer tient la gloire aux arrêts.

Le voici ! qu'à nos yeux enfin il se révèle Qj^e prince de la paix de la France nouvelle : * Au comptoir, au Conseil, despote tracassier, Il traite un sous-ministre à l'égal d'un caissier; Va-t-il parler? il semble, avant qu'il se décide, Mâcher entre ses dents une parole acide; Qu'un seul geste, qu'un mot en passant l'ait froissé, Sur sa lèvre amincie erre un dépit glacé; Il se tord sur lui-même, et ce corps si débile Bondit, galvanisé par un accès de bile. Rappelez-vous le jour où cet homme nouveau Apparut comme un astre au journal de Sauvo : **

* Ceci fait allusion à l'ancien prince de la Paix , en Espafjne , Godoï , actuellement à Marseille.

" * Rédacteur du Moniteur.

18 NfiMÉSIS.

Les ciaqueurs du milieu, mercenaire auditoire, Chargèrent de bravos l'avenir de sa gloire; Guizot prophétisa dans son règne naissant, L'embonpoint progressif du maigre trois pour cent Metternich tressaillit de plaisir, et Pilate* Si blême d'habitude en devint écarlate.

Eh bien! homme pétri d'un sublime limon! Depuis que ta main roide a saisi le timon, Qu'as-tu fait? radoubant ta carène disjointe. De l'archipel d'écueils as-tu franchi la pointe? Pilote fanfaron! tu dors sur le danger; Dans la route banale habile à t'engager, Tu viens nous répéter votre adage vulgaire: « La France veut la paix et ne craint pas la guerre. »

Vante-nous donc le fruit d'un système hautain ; De ton règne d'un mois lis-nous le bulletin;

* Rédacteur lie X Observateur Autirchien.

Kcoufons : tu nous dis qu'à ta voix disparue

T^a révolte nocturne a déserté la rue.

Que les forçats cachés dans les g^roupes obscurs

Du palais-citoyen n'étouffent plus les murs;

Il est vrai : chaque soir les soutiens de la France

Bi vaquent dans la cour en pantalon garance.

Sous ton palladium le château dort sans bruit :

C'est bien ;maisce repos pour nous qu'a-t-il produit ?

Déjà pour saluer ta fraîche présidence,

La Bourse a de six francs jjrevé sa décadence;

La faillite effrontée en assiège le seuil ,

Et ce temple des Juifs est tapissé de deuil.

Voilà ta paix. Perdue avec ton faux système, La patrie a voulu se sauver elle-même; Et contre l'étranger armant un bras haineux. D'un piacte fédéral elle serra les nœuds. Sacrilège complot! au feu de ta colère Soudain tu rallumas l'ardente circulaire. Foudre administratif qui, frappant droit au bu(.

Du Conseiller-d'Etat fond sur le Substitut

Gloire à vous, qui portez cette récente marque,

Laborde, Aymé, Barrot, S tourm, Bouchotte, Lamarque,

A vous qui préférez, dans vos cœurs insoumis,

Le rang de citoyen au titre de commis!

Gloire à tous les vengeurs de nos libertés saintes 1

La France embrassera dans les mêmes étreintes

Le courage guerrier, l'héroïsme civil,

Les martyrs de Juillet et les blessés d'avril.

Triomphe, Casimir! tes soutiens légitimes Vont sortir épurés du complot des centimes; Par ce nouveau visa confirme le brevet Des préfets de Guizot et de Montalivet; Dans leurs départemens où l'audace conspire. Il est temps que des lois tu rassures l'empire; Holyrood est partout : depuis plus de sept mois Le carlisme impuni poignarde les Nîmois; Aux clochers vendéens la ligue monacale Plante en face du maire un lambeau de percale;

Le grossier Bas-Breton, royaliste idiot.

Laboure pour nourrir Lahoussaye et Diot; * Alais meurt pour la croix, Poitiers se fleurdelisé, Le verset pour Philippe épouvante l'Eglise ; Des paquebots suspects croisent devant Calais, Et Marseille proscrit le chant des Marseillais. Mais ce n'est rien encor : prends ta carte d'Europe, Vois ce réseau de fer qui déjà t'enveloppe; Sur les monts du Jura, sur le long cours du Rhin, Arpente pas à pas tous les plis du terrain; Que d'acteurs convoqués pour ce drame tragique ! La Prusse va bondir en trouant la Belgique ; L'aigle de Pétersbourg, qu'un long vol fatigua, S'est posé sur la cendre où fume encor Praga : Dès demain vers son but il volera plus vite : J\'entends-tu pas hurler l'Attila moscovite ? Sur un sol ravagé rêvant d'autres débris, Un pied sur la Vistule, il tient l'œil sur Paris.

Chefs de la nouvelle Chouannerie dans la Vendée et la BvelaffQP.

Plus |)iè8 de nous, aux bords de la gi'aude rivière^ Paraîtront les soldats de Saxe et de Bavière, Tandis que vers le sud par de hardis chemins Metternicli poussera d'innombrables Germains: 0 douleur! ils viendront par cette grande voie Qu'ouvrit Napoléon dans les monts de Savoie, Et d'un houia barbare effrayant nos échos, Passeront devant nous les lauriers aux schakos.

Et toi, jouet honteux de la diplomatie, Quandlestroissœursdunord, Prusse, Autriche, Russie, Vont dans l'ombre étendant leur immense cordon , Pour un peuple français tu demandes pardon ; 11 le faut à tout prix une paix, une trêve : Tantôt d'un lourd tribut ta lâcheté nous grève; Tantôt pour la rançon de la France aux abois. Aveugle gaspilleur, tu veux vendre ses bois, f.e budget annuel, aspirante sangsue, A pompé dès long-temps ce que le peuple sue. Pour acheter la paix mendiée à genoux,

Il ne nous reste plus un denier; fouille-nous:

Car, sous la branche aînée ou la branche cadette,

11 a fallu nourrir le gouffre de la dette.

Si, pour toi, demander est un besoin pressant.

Demande des soldats, emprunte-nous du sang;

Tu n'adresseras pas une supplique vaine ;

Nous donnerons nos fils et nous tendrons la veine.

Que faut-il? des canons? des uniformes bleus?

Eh bien! rappelle-toi ces jours miraculeux

Où l'Europe assiégeait la France encor moins riche :

Songe que pour répondre à la Prusse, à l'Autriche,

Pour vaincre, pour sauver ses lignes du dehors,

La République pauvre inventait des trésors :

Les toits des vieux châteaux , le plomb des cathédrales

Dans son ardente main se transformaient en balles;

Sublime dévoûment si jamais il en fut!

Le bronze des clochers s'allongeait sur l'affût,

La forge où s'entassaient les sabres et les piques

Haletait nuit ^t jour sur les places publiques;

La France avec trois mots répondait aux défis: ^Uic armes f citoyens! et convoquant ses fils Aux frontières du sol par la ligue entamées, Tomb^iit devant les rois avec quatorze armées.

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