VENDREDI SOIR. — SEIZE SEPTEMBRE
Non , tout était prévu , l'oracle était lucide. Qu'il tombe sur nos fronts le sceau du fratricide! Noble sœur ! Varsovie ! elle est morte pour nous ! Morte un fusil en main , sans fléchir les genoux ; Morte en nous maudissant à son heure dernière; Morte en baignant de pleurs l'aigle de sa bannière , Sans avoir entendu notre cri de pitié , Sans un mot de la France , un adieu d'amitié î Tout ce que l'univers, la planète des crimes. Possédait de grandeur et de vertus sublimes ; Tout ce qui fut géant dans notre siècle étroit A disparu ; tout dort sous le sépulcre froid ! Cachons-nous , cachons-nous ! nous sommes des infâmes ; Rasons nos poils, prenons la quenouille des femmes, Jetons bas nos fusils, nos guerriers oripeaux, Nos plumets citadins, nos ceintures de peaux; Le courage à nos cœurs ne vient que par saccades ; Ne parlons plus de gloire et de nos barricades ; Que le teint de la honte embrase notre front ; Vous voulez voir venir les Russes: ils viendront!!!
YARSOYIE.
Fenit summa dies et ineluctabile leiHjii
Les rois prennent le deuil quand les monarques meuren t, Tel est l'usage antique entre ces grands voisins; Us honorent ainsi, sans que leurs yeux les pleurent. Des hommes inconnus qu'ils nomment leurs cousins.
Simulacre obligé des tristesses humaines ! Ils règlent leur douleur par mois ou par semaines; Leur chagrin d étiquette a des termes subits ; Ils prolongent gaîment ces lamentables rôles .lusqu'à ce qu'un valet leur dise ces paroles : Sire, ne pleurez plus, voilà d'autres habits. Et nous, qu'a contristés une peine si forte, Quand notre sœur aimée est pendue à la croix , Quel deuil porterons-nous quand la Pologne est morte? Faut-il suivre aujourd'hui l'étiquette des rois? Quelle nuance attend notre sombre toilette ? Faut-il qu'elle soit noire , ou blanche , ou violette ? *' Quel symbolique fard teindra notre douleur ? Le rouge , mes amis : c'est le deuil militaire ; Rouge comme le sang qui jaillit d'une artère; Varsovie en mourant avait cette couleur.
Une douleur royale effleure l'épiderme,
.lamais chagrin de Cour n'a blanchi des cheveux;
'' Couleurs adoptées par l'étiquetlt; pour le deuil des Cours.
VARSOVIE. 32t
Mais la douleur d'un peuple est saignante et sans terme; Un père au lit de mort la lègue à ses neveux : C'est le deuil qui nous suit en pointes corrosives , L'entretien des travaux et des heures oisives , Le spectre qui s'éveille avec nous le matin , Qui fait tomber des pleurs dans nos coupes rougies. D'un verdàtre reflet couronne les bougies, Et met un catafalque au milieu d'un festin.
Non, le sang veut du sang! pleurer, c'est une honte! Le deuil même n'est plus qu'un appareil menteur; Ce qu'il nous faut, à nous, c'est la vengeance prompte. C'est un drame de guerre où chacun soit acteur. Eh! qu'importe l'hiver, temporiseurs timides? Avons-nous toujours eu le ciel des Pyramides ? C'est en hiver que l'aigle étouffa les Strélitz; La glace est notre pont sur la Meuse et la Sambre; Austerlitz rayonna sur nous le deux décembre, Le printemps ressuscite au soleil d'Austerlitz !
Voilà le cri du peuple ! il éclate , circule
Comme un dernier écho parti de la Vistule,
Et pour se faire entendre aux oreilles des sourds
L'émeute polonaise est dans nos carrefours.
0 noble Varsovie ! 6 sœur assassinée !
Ceux qui t'avaient d'avance à périr destinée ,
Que font-ils aujourd'hui ? pleurant le grand malheui'.
Parmi le deuil public ont-ils traîné le leur?
Les pieds nus, l'œil éteint, les tètes abattues,
Les a-t-on vus passer sur le pont des statues ?
Avez-vous entendu leurs cris de repentir ?
Ont-ils pleuré trois jours sur le peuple martyr?
De l'assassin tartare impassible complice,
Périer s'est-il couvert de cendre et de cilice ?
Justice est-elle faite ? et le froid Moniteur
A-t-il mis sur leurs noms le sceau réprobateur ?
Non ; rien n'a secoué leur coupable inertie ;
Frappez sur le caillou de la diplomatie.
Il n'en jaillira point d'étincelles de feu;
Là tout est calculé jusqu'au poids d'un cheveu;
Pour qu'un cabinet pleure il faut un protocole ; Bien plus! comme un régent d'une mutine école, Plus hardi que jamais, Périer, le lendemain , Vint siéger au sénat la férule à la main ; L'orgueil, prêt à quitter l'hôtel des Capucines, A poussé plus avant ses profondes racines : Ils sont venus tous deux sans pleurs pour nos héros , Sans haine pour le Czar , sans fiel pour les bourreaux ; Et quand d'un peuple entier la tombe est assouvie , Ils ont dit froidement : L'ORDRE EST A VARSOVIE ! * Ils l'ont dit ! et les murs du saint temple des lois N'ont point sué le sang à travers leurs parois ; Et les claqueurs payés , par qui tout se décide , Ont tous battu des mains à ce grand homicide ; Et les dieux du budget , demain reconnaissans , Acquitteront en or tout ce fétide encens ! Ah ! si la baïonnette à leur voix accourue N'eût imposé silence aux conseils de la rue ; - Si les longs roulemens des obstinés tambours N'eussent couvert la voix qui parlait aux faubourgs ;
Si Périer, pour s'ouvrir de périlleuses traces.
N'eût fait autour de lui galoper les cuirasses,
Et devant le sénat, à la place des gonds,
N'eût sous le péristyle incrusté deux dragons ;
Sans doute, mitigeant sa crise de colère,
fl eût mieux respecté la douleur populaire,
Et sans justifier un honteux abandon,
Son orgueil eût peut-être imploré le pardon.
Certes ! quand la tribune érigée en prétoire
Cita le ministère à l'interrogatoire ,
Elle nous présageait de plus nobles efforts :
Que n'a-t-elle écouté le jury du dehors ?
Le crime était flagrant et les preuves précises,
Il fallait le juger à ces grandes assises;
Le fort de Ham est vaste , et pour les trahisons
Il peut encore ouvrir de nouvelles prisons.
Mais non, grâce aux douceurs du ton parlementaire.
Le procureur du peuple a fini par se taire,
Et les deux Scipions sortis tout radieux.
Montant à leur voiture ont rendu grâce aux dieux.
Ainsi , de tout destin notre France maîtresse
IV'a donc pu secourir une sœur en détresse !
Varsovie était loin : un compas à la main,
Les froids calculateurs ont toisé le chemin ,
Car pour se faire entendre à leur charité morte ,
11 faut que le malheur pleure assis à leur porte.
Ah ! depuis neuf longs mois que nos frères proscrits
Fatiguent l'univers de lamentables cris,
S'ils eussent étalé leur misère profonde
A quelque peuple assis aux limites du monde ,
A ces hommes cuivrés des lointains archipels
Qui répondent toujours aux belliqueux appels.
Et qui sur leurs bras nus gravent par des entailles
Les services rendus sur les champs de batailles ;
Ces peuples généreux n'auraient pas calculé
Si la voix de douleur part d'un sol reculé .
Ni compris qu'au-delà de telle latitude
L'homme civilisé s'absout d'ingratitude ;
Mais, saisis tout à coup d'un électrique élan^
Des îles du Cancer aux flots de Magellan .
Ils auraient réveillé tout le peuple insulaire; Et de là, l'œil tendu vers l'étoile polaire, Troublant la vaste mer de chants de mort joyeux ^ Emportant dans leurs mains les os de leurs aïeux , Ils auraient eu le temps, avant son agonie, D'arriver par Tilsitt dans la Lithuanie, Et contre l'aigle noir que l'été fatigua Le peuple océanique eût défendu Praga.
Et nous , nous leurs voisins, nous qui, sous le grand règn e, Avons de notre sang rougi la même enseigne. Quand tous ces naufragés, les yeux vers nos climats , Hissaient leur pavillon à la pointe des mâts , Qu'ont fait nos citoyens pour leurs compagnons d'armes? Us se sont cotisés pour verser quelques larmes ; Puis, sur leur front chagrin resserrant le bandeau, Ils ont laissé la vague engloutir le radeau.
Mais que sert de nourrir de poignantes pensées ? Ce désastre a pris rang dans les choses passées, Varsovie a vécu ! ses murs sont démolis
Et les peuples du Nord ont leur Nécropolis. Qui sait? peut-être à l'heure où le chagrin me navre, Le Grand-Duc donne un bal dans la cité-cadavre; La Fête est ravissante aux lueurs des flambeaux ; De longs tapis de Perse ont caché les tombeaux ; Les fleurs et les parfums sont semés sur la fosse : Les voilà tous rangés autour du chef Molosse , Tous ces feld-maréchaux , tous leurs aides de camps. Soldatesque difforme échappée aux Balkans; Aux grincemens aigus des grossières cithares, Ils dansent; voyez- vous leurs petits yeux tartares? Ne se donnent-ils pas les grâces de Paris, Avec ces fronts kalmoucks platement équarris , Ces faces de mandrille aux saillantes narines Et ces gésiers hideux qui gonflent leurs poitrines ? Sentez-vous autour d'eux cette odeur de bétail ? 0 de nos douces mœurs grotesque épouvantail! Gentillesses d'ours blanc, walses d'hippopotames! Ils agitent le sabre et demandent des femmes ; Des femmes ! il leur faut celles d'un noble sang ;
Ils meurtrissent leurs chairs d'un contact flétrissant ;
Puis, quand ils sont repus des blondes Scandinaves,
Ils les poussent du pied aux mains de leurs esclaves,
Et l'estomac brûlé de lubrique alcool,
Les sauvages Baskirs hurlent un chant mogol.
Hélas ! ce n'est pas tout : à ce jeu sacrilège,
La triste Varsovie a fourni son cortège;
Traîtres dont l'infamie a gangrené le cœur,
Ils sont venus lécher la botte du vainqueur.
Ces hommes du milieu dont la bouche impunie
Au peuple polonais prêchait l'ignominie ;
Ils sont enfin sortis de leurs caveaux profonds
Tous les Dupins du Nord, tous les lâches bouffons;
A l'exécrable bal où le Czar les invile
Ils viennent égayer le hibou moscovite.
Et du sang fraternel fumant sous ces lambris
Au prince impérial ils demandent le prix.
Et cependant, la nuit de cette horrible fête, Sans guide, sans abri pour reposer leur têfe.
D'héroïques soldats, exilés de leurs toits, S'enfoncent au hasard dans le désert des bois. Varsovie a brisé sa couronne murale, Ce n'est plus aujourd'hui qu'une ombre sépulcrale, Un spectre qui conduit sur des steppes sans fin Des soldats décimés par la guerre ou la faim....
Oh ! si nos bras n'ont pu sauver leur sainte ville , Allons tous au-devant des modernes dix mille ! Que du moins nos vaisseaux, tutélaires abris. Partent pour recevoir d'héroïques débris. Les vaincus de Praga courent vers la Baltique ; Comme les compagnons de Xénophon antique , Sans doute ils trouveront leur chagrin moins amer Quand d'un long cri de joie ils salueront la mer."" L'aigle de Frédéric, fermant son bec rapace, Laissera le champ libre au grand malheur qui passe. Et s'il le réclamait sur la rive du port,
Xénophon raconte que, dans rimmortelle retraite, ses dix mille poussèrent un lonff cri de joie rn apercevant la mer.
Nous irions à Berlin prendre son passeport; C'est un chemin connu, Berlin est le domaine Que la France a pour but quand elle se promène. L'Angleterre, vaisseau de cent mille canons^ Elle qui pleure aussi sur de sublimes noms, Avec sa voix d'airain qui porte l'épouvante , Dirait : u Laissez passer la relique vivante, « Place aux soldats du ciel ! Autriche, je le veux ! « Et malheur à qui touche un seul de leurs cheveux ! » La sainte colonie arrivant sur nos côtes Retrouverait partout des cœurs compatriotes ; Au foyer de la France elle viendrait s'asseoir, Elle aurait une coupe à nos tables du soir, Et chez notre bon peuple où tant de vertu brille , Chacun d'un nouveau fils accroîtrait sa famille ; Et puis , pour adoucir leur noble adversité , Sur le fleuve voisin une jeune cité, S'improvisant aux yeux de la France ravie , Adopterait ce nom : Nouvelle Varsovie.
Heureux imitateur, l'art qui sait tout saisir.
Qui partout sous sa main sait créer un plaisir,
De mensonges bâtis bordant le cours du fleuve.
Tromperait leur exil dans une Praga neuve :
Ils reverraient encor les champs par eux semés.
Et la jaune Vistule et ses jardins aimés.
De tout ce qui fut grand ces heureuses copies
Ne s'écrouleraient plus sous le fer des impies.
Car on verrait debout sur les remparts chéris
Le lancier de Pologne et l'enfant de Paris.
Pour jeter son obole à ce grand édifice
Quel cœur reculerait devant un sacrifice ?
Qui ne porterait point, par l'exemple excité,
Son atome de sable au mur ressuscité ?
Et si l'or nous manquait pour finir l'œuvre sainte,
Pour couronner Praga de sa quadruple enceinte,
Il faudrait étaler dans un nouveau bazar
Le linge ensanglanté des victimes du Czar,
Et vendre au monde entier, sur nos places publiques,
Des martyrs polonais les augustes reliques.
Là, pour se disputer ces restes d'une sœur,
Tout l'univers connu serait enchérisseur, Tout homme qui pleura sa dolente agonie Sans doute applaudirait l'heureuse simonie,* Et nos femmes en deuil , brûlan.t d'un zèle égal , Vendraient à ce bazar leur anneau conjugal.
0 rêve de bonheur qui fonderait une ère ! Hélas ! nous bâtissons la ville imaginaire , Nous tentons d'échauffer l'égoïsme des (x)urs; Vain espoir! pour sentir ces chaleureux discours, Pour féconder le plan que Némésis projette, Il faut le cœur d'un homme et l'âme d'un poète î
* Simonie, rente des choses saintes.
Du jour où Némésis fonda sa nouvelle ère, Six mois n'ont point tari son trésor de colère; Née avec le printemps sous la lune d'avril , Elle doit suivre encor son sillon de péril , Pareille à ce vaisseau sorti du carénage Qui, l'hiver révolu, se replonge à la nage.
Trompe tous les écueils, et jusqu'au bout de l'an
Conserve la vigueur de son premier élan.
Protecteurs de mes chants , grâces vous soient rend ues !
Vous avez versé l'huile à mes veilles ardues ;
A chacun de mes bonds dans la lice où je cours,
Vos battemens de mains m'ont servi de secours ;
En face d'un pouvoir dont la voix m'injurie
Vous avez salué l'équitable furie ,
Et béni, chaque fois, l'hippogriffe sans frein
Qui de mes vers promis vous porte le refrain.
Eh bien ! en vérité je vous le dis encore : Ma grande mission à peine vient d'éclore, Je n'ai levé qu'un coin de l'immense rideau; Du sentier où je marche avec mon lourd fardeau Il n'est point temps encor que mon pied se retire : Procureur général de l'ardente satire, J'ai là, dans mes dossiers, de hideux prévenus Qui, sur les bancs publics, seront bientôt connus; Bien que six mille vers aient vengé tant de crimes.
Pour des forfaits nouveaux j'inventerai des rimes, Et si des mots français j'épuise le butin, Je ressusciterai l'iiexamètre latin.
Malheur aux ennemis que ma constance blesse ! Ils croyaient que, vaincu par l'humaine faiblesse, Dans un accès de rage , à mordre trop ardent , Sur l'acier du pouvoir j'allais rompre ma dent ; Qu'aveuglément saisi d'une fièvre soudaine , Ouvrant à plein canal mon écluse de haine. J'épuisais dans un jour mon œuvre d'avenir; Rassurez-vous, ma course est bien loin de finir : Je me sens dans le foie et je garde à ma plume Tout ce que l'Océan renferme de bitume. D'autres ont dit encor : Pour tous ses numéros Comment trouvera-t-il un texte et des héros ? Sans que jamais son pas fléchisse ou se modère, atteindra-t-il toujours le but hebdomadaire? Le poétique feu, si souvent indécis, Viendra-t-il sans retard à des termes précis ? Oh ! calmez un souci que l'amitié présage :
Des poètes passés je ne suis point l'usage ; Je n'invoque jamais le fantasque Apollon; On ne voit point de lyre aux murs de mon salon ; Mais à défaut de Muse à ma voix accourue , Quand je veux m'inspirer, je descends à la rue : Là , que le ciel soit pur ou qu'il soit orageux , Je fais jaillir des vers de nos pavés fangeux ; J'abandonne aux faiseurs des champêtres idylles Les coteaux, les vallons, les fleuves semés d'îles; Mon Hélicon à moi, c'est le forum glissant, C'est le trottoir usé sous le pied du passant , C'est le sénat du peuple où l'ignorance opine, Où le fiom de budget ennoblit la rapine; C'est l'enclos des Chartreux où des Pairs moribonds Vivent d'un dernier souffle émané des Bourbons; C'est l'hôtel où Périer, pâle devant son ombre, Solde, pour le garder, les Suisses de Delombre;*
* Delombre, capitaine des gavdes-Péiier ; il a été nommé à la suite de cette comédie jouée sur la place Vendôme entre M^ Périer et des factieux si timides et si polis. Ce secret de prétendu péril est
C'est le temple où Tliémis a sali son bandeau ; La Bourse où vient régner la faillite en landau ; C'est tout Paris, enfin, océan de murmures. Où le peuple entre et sort par vingt mille embouchures; Voilà mon Hélicon , mon immense butin ; Là, ma faim poétique a toujours son festin; Quand on a pour glaner un si vaste domaine, On peut faire sa gerbe une fois par semaine : L'éternel frottement de tant d'hommes pervers Fait jaillir de mon front l'étincelle du vers; Ces acteurs ont beau fuir dans le chaos du drame, D'un regard de Melmoth je transperce leur âme; Chaque lieu, chaque objet que mon œil peut saisir. Enfonce dans mes chairs le dard du déplaisir. La voyez- vous passer cette ignoble noblesse , Qu'à l'aide d'un ruban le Pouvoir tient en lesse ?
aujourd'hui connu de tout le monde ; il fallait une garde à M. Périer, et il a eu recours à une de ces vieilles ruses de dictateurs poltrons qui s'improvisent des dangers imaginaires pour se garantir contre les dangers réels qui peuvent survenir. Cette tactique à la Pisistrate révèle chez M. Périerune grande pauvreté d'imagination.
Les nouveaux chevaliers qu'a flétris cet affront Portent sur leurs habits la rougeur de leur front ; Ils passent, à pleins bords, dans la rue étonnée; Par la noain de d'Argout leur croix fut profanée ; 11 a jeté l'honneur comme l'orge aux pourceaux, Dans l'égout de l'intrigue il l'a vidée à seaux : * Puis, dans ce tourbillon de rouges boutonnières, Sous les chars cahotés dans les noires ornières , A travers cet essaim d'intrigans corrompus . De stupides valets, joyeux, dorés, repus, Regardez l'homme pur, architecte d'un trône. Qui vit depuis un an du bouillon de l'aumône. Et qui voilant sa croix, pâle, me tend la main , A moi dont l'avenir n'a pas de lendemain. Voilà mes Apollons ! vous qui daignez me lire , Croyez-moi; ce sont là les cordes de ma lyre: Mon luth est ce long cri par la foule excité,
* Sans doute il y^ a quelques honorables exceptions dans ce.-; 4,000 nominations de chevaliers que le ministère a faites dans un an ; mais pour quelques noms difjnement décorés, comme pashasard, quo df noms inconnus ou fl(''tris ! •
Qui vibre incessamment dans la ^jrande cité. Avec les élémens de ce chaos immonde , C'est peu d'une satire, on peut bâtir un monde, Et sous le choc fiévreux que partout je reçois. Je transforme en trépied la borne où je m'asseois.
Qui donc ébranlera mon solide Parnasse ?
Le Pouvoir? je me ris de sa faible menace :
Le temps, grâces au ciel, n'est pas encor venu
Où sur un hémistiche on marche sabre nu.
Périer peut au Cadran grossir sa voix tonnante ;
Mais dans nos journaux purs l'émeute est permanente ,
Non celle qui se tait devant un alguazil.
Celle que perce à jour la pointe d'un fusil,
Celle qui va cherchant si son heure est sonnée;
Mais l'émeute d'esprit, l'émeute raisonnée.
Celle que le bon sens calcule de sang-froid ,
Et qui , toujours assise aux limites du droit .
Sans qu'une main trop vive en son chemin la pousse .
Au bonheur qu'elle implore arrive sans secousse.
Son espoir d'avenir ne sera pas trompeur. C'est l'émeute légale, et j'y reste sans peur. Aussi , pour ébrécher mon glaive poétique , Ils ont craint le duel d'un procès politique; Persil n'est pas venu , par un cartel loyal , Sur mon fer roturier croiser son fer royal; Mes félons ennemis m'ont désigné pour lice L'insidieux terrain de l'ignoble police; Ils ont enchevêtré mes rapides élans De trappes, de réseaux, de glu, de nœuds-coulans; Les chats-huans du fisc, à l'heure où je m'inspire. Ont empreint sur mon front leurs ongles de vampire ; Eh bien ! j'ai tout bravé : qu'ils reviennent demain Me demander la bourse et barrer mon chemin , Toujours sûr d'arriver au terme de ma course, .le sauverai mes vers en leur jetant ma bourse.
Et puis, je me complais aux débats orageux. Ils sont à mes ennuis aussi doux que des jeux; S.oin de moi la paix triste et les douceurs du gîte!
Je dois sur le rameau que la tempête agite; Il faut pour faire joie au poète rêvant L'orchestre de la foudre et les orgues du vent ; Brisé depuis long-temps par la fortune adverse. Ma vie est un hamac où le malheur me berce. Et maintenant venez avec votre courroux M'effrayer par le son des clefs et des verrous , Tout est prison pour moi dans Paris; que m'importe D'entrer par un guichet ou bien par une porte ; D'avoir à ma fenêtre un châssis de vitraux Ou le gril vertical des lugubres barreaux? Depuis qu'à Némésis ma vie est condamnée. Je me suis écroué, moi, pour toute l'année; Et l'air inspirateur de la rue et du bruit Que je vais un instant humer avant la nuit , Je le retrouverai dans l'enceinte élargie* Où bourdonne l'ennui de Sainte-Pélagie.
Bien plus, en respirant cet air ferrugineux. Au satirique fouet j'ajouterai des nœuds;
Le bâtimenl neuf. aiijt)ui<rhni affcclé aux déliti poliiiquos.
Sur les reins des méchans j'aime qu'il retentisse;
Je ne pardonne pas à l'humaine injustice :
On dit que dans vingt jours les magistrats d'appel
Vont de nouveau sur moi promener le scalpel;
D'être absous aujourd'hui quel écrivain se flatte ?
En sortant de Caïphe on tombe chez Pilate ;
Mais, quel que soit l'arrêt, ma plume est sans émoi;
Fussent-ils vingt, rangés en cercle autour de moi.
Si dans le tribunal leur main me crucifie.
Je leur promets à tous une biographie :
Puis , vienne la prison ! à l'heure d'en sortir
Ils verront si mon vers chante le repentir.
S'ils ont pu m'écraser sous le poids d'une amende ,
Si j'ai besoin de l'or que la loi me demande,
S'ils peuvent, torturant le Digeste pénal.
Soumettre Némêsis à l'impôt d'un journal.
Dédaignant de ces nains la risible sentence.
Elle raffermira sa vivace existence ,
Et, malgré le Pouvoir qui torture mes vers.
Je renaîtrai vingt fois 80us vingt titres divers.
Quand j'aurai desséché mon encre satirique.
Je teindrai mon vélin d'acide sulfurique,
Et si Némésis cède à des coups oppresseurs.
Je donnerai sa place aux infernales Sœurs,
C'est leur métier; et puis, quand dans leurs hautes-œuvres
Elles auront usé la peau de leurs couleuvres,
Je mettrai dans leurs mains, du sein de ma prison.
Des faisceaux de boas tout gonflés de poison.
Après, quand ils croiront avoir clos ma paupière,
Etouffé Némésis sous un dôme de pierre ,
Quand ils croiront aussi couronner leurs exploits
En émoussant mes dards sous le ciseau des lois,
Oh! je leur garde alors un hymne de clôture
Qui n'aura pas de nom dans la littérature .
Un éclat volcanique , un Vésuve inédit .
Qui lancera sa lave à plus d'un front maudit ! ! !
L'exotique aloès, mystérieuse plante,*
Au rapport d'Aristote, Théophraste , Ctésias, on assure qu<' l'aloès, après un certain nombre d'années d'un accroissement insea-
Traîne dans nos jardins une jeunesse lente;
Le despote des fleurs, sous un bloc de cristaK
Etouffe en souriant le noble végétal ,
Et croit, sans soupçonner un foudroyant prodige,
Avoir flétri l'élan de l'épineuse tige ;
L'arbre subit, vingt ans, cet odieux affront :
Tout à coup, à minuit, il redresse son front.
Et, d'un choc imprévu pulvérisant le verre.
Il grandit de vingt pieds dans un coup de tonnerre.
sible, grandit subitement de douze à quinze pieds, et que ce phénomène est accompaffné d'une forte détonation.