‹ NémésisChapitre 38 sur 78 · QU'EST-CE QU'UN PAIR · texte numérisé non relu

QU'EST-CE QU'UN PAIR

Chaudement cuirassé dans une castorine, Armure de Ternaux qu'ennoblll un cordon; Jl a pour casque un feutre élargi sur son aile. Pour sa cotte-de-maille un tissu de flanelle , Et bivaquc sur l'édredon.

Oh ! si de grands périls troublent la monarchie , Il se présente armé de sa tête blanchie ; A de beaux dévoûmens son âme se résout ; 11 dit, en enfonçant sa ducale couronne : Je mourrai pour mon roi sur les marches du trône Comme les Suisses du dix-août. ^

Le dix-août vient : alors il maudit la pairie. Claquemure à l'étroit sa pâle seigneurie Dans un antre ignoré de son noble faubourg; Comme Pierre, il renie un infortuné maître, Et quand on l'interroge, il dit ne pas connaître L'homme qu'on embarque à Cherbourg.

Puis, quand la rue est calme et la ville sereine, Le noble chevalier redescend dans l'arène, Il vient au Luxembourg maudire nos exploits, Il pleure sur les lis dont la tige est coupée . Et jette fièrement le poids de son épée Dans la balance de nos lois.

Voilà le Pair! Venez, amis du ministère, Soutenir en plein jour cette ombre héréditaire. Prêtez-lui le secours de votre forte main, Guizot, Roy er-Collard, Jars, Dupin, Beaujour, Teste; - Car si ce fort pilier sous la voûte ne reste L'Etat va s'abîmer demain.

En vain votre éloquence au sénat s'évertue ; Voilà l'hérédité qui s'écroule abattue ; Hélas! des trois pouvoirs se dissout le faisceau; C'en est donc fait; il faut que la France périsse . Puisqu'on ne verra plus la main d'une nourrice Fouetter la Pairie au berceau !

Et moi , long-temps aussi , vieuxFrançaisd'un autre âge, Au seul nom des Anglais je sentis un outrage; D'enfantins préjugés l'œil encore obscurci , En pleurant Waterloo je songeais à Crécy;

Chaque page où l'histoire exaltait l'Angleterre

Aigrissait mon venin de haine héréditaire :

Un jour dans l'arsenal, assis sous le hangar ,^

J'entendis Cosmao maudire Trafalgar. *

Un jour, j'étais bien jeune alors, mais dans mon ànie

Ces grands tableaux de mer vivent en traits de flamme ,

En suivant ce chemin que dentellent les eaux ,

J'arrivai dans Toulon, la ville des vaisseaux :

Je vis le Romulus , rasé comme une tombe,**

Ramenant dans le port sa sanglante hécatombe;

11 rentrait pesamment avec son pont troué,

Avec son pavillon au cabestan cloué ,

Avec ses mâts flottans sur l'eau , ses galeries ,

Ses barres de timon par le boulet meurtries,

Et tous ses aspirans, si braves et si beaux.

Le vice-amiral Cosmao , un des plus héroïques officiers de la marine impériale. Ce fut lui qui aurait presque réparé le désastre de Trafalgar, sans la tempête qui brisa sur les rivages de Cadix nos vaisseaux qui s'étaient repris.

** Le Jiomu'us, vaisseau à deux ponts, célèbre par le tombal quil soutint contre trois vaisseaux anglais.

Devant le banc de quart écharpés en lambeaux ; Quel deuil ! quelle clameur s'élança de la ville Jusqu'au sommet du roc oiï repose Tréville!* Sur les dalles du môle aux populeux abords , Sur le flanc des vaisseaux étages de sabords. Sur Lamalgue et Faron, protecteurs de deux rades. ** On entendait ce cri : Vengeons nos camarades! Et puis l'on racontait la nuit de trahison. Cette nuit de frimaire au rougeâtre horizon . ' Où l'Anglais, embrasant nos richesses rivales. Fuyait à la lueur de ces torches navales ; Et ma jeune mémoire, ardente à retenir. S'incrusta ce tableau pour un long avenir. Vingt ans après, rêveur au bord de la Tamise, Nourrissant dans mon sein la vengeance promise. Vers Chatam, arsenal de mâts et de canons, Des vaisseaux ennemis j'interrogeais les noms;

* L'amiral de Latovichc-Tréville , mort à Toulon , fut inhumé sur la montagne qui domine les deux rades. Une colonne marque son tombeau-

** Noms (le deux forts de Toulon

J'y vis ceux dont la proue, au repos condamnée, Couvrit de tant de deuil la Méditerranée ; Et ceux qui, pour venger la cause des Bourbons, Dans le port toulonnais laissèrent des charbons; Et ceux qui , crénelés dans une anse fatale , Brûlèrent d'Aboukir la flotte orientale ; Et ceux de Trafalgar, que Nelson au cercueil Couvrit, à leur retour, de victoire et de deuil ; Ceux, enlin, plus connus aux yeux de mon enfance, Ces flottans guichetiers des côtes de Provence, Qui vinrent démolir, sous un immense effort, Ce même Romulus qui rentra dans le port : Alors j'aurais voulu, sur ces poupes hautaines, De la profonde cale aux pointes des antennes. Souffler de ma poitrine un ouragan de feux. Et changer en tisons d'incendiaires vœux.

Et bien! oublions tout, deuil, trahison, défaite, Confondons notre histoire, et que la paix soit faite; Juillet sur nous et vous n'aura pu luire en vain.

AU PEUPLE ANOLAIS. :}f

Et l'air d'un peuple libre épure tout levain.

Rougissons des vieux temps de nos tristes querelles,

L'Océan tout entier a ruisselé sur elles ;

De Calais à Brighton, les arts, depuis quinze ans.

Transvasent chaque jour de mutuels présens;

Au crible du malheur, sur ce double rivage.

Les peuples ont poli leur àpreté sauvage;

A travers le détroit ils se donnent la main ,

Et le gouffre de l'onde est pour eux un chemin ;

Et surtout aujourd'hui que le nœud populaire

Unit au continent File triangulaire,

Que l'Etna de Juillet, - dans sa cuve d'airain ,

Va de Londre à Paris par un pont sous-marin ,

Et que sur la Tamise une orageuse scène

Sous le pont d'Iéna fait bouillonner la Seine.

Oui, nos Chartes sont sœurs, filles du même droit; Nos liens sont communs : au milieu du détroit La grande liberté tient sa balance austère. Un plateau sur la France et l'autre en Angleterre ;

Et le glaive ennemi qui romprait ses chaînons Allumerait d'un coup nos fraternels canons. Qu'on l'avoue : à travers cette brume épaissie Que pousse en Occident le vent de la Russie, Deux peuples qu'uniront de politiques nœuds Allument aujourd'hui leurs phares lumineux; Ils s'élèvent autant sur leurs voisins d'Europe Que le pin du Carmel au-dessus de l'hysope; Ils ont seuls une histoire, un livre à mille plis Où s'entassent aux yeux leurs travaux accomplis. Incomparable histoire où la page première Nous éblouit déjà comme un trait de lumière. Qui, loin de s'affaiblir aux jours que nous voyons. Astre contemporain , agrandit ses rayons. Eux seuls , après mille ans , fiers de leur droit d'aînesse , Etincellent encor de vie et de jeunesse; Pour élever le trône où leurs pieds sont placés Ils ont pris pour gradins tous les siècles passés ; Eux seuls ont retrouvé, par une oeuvre assidue, La primitive loi que l'homme avait perdue.

Et délivré, bien mieux que sur un parchemin , Des lettres de noblesse à tout le genre humain.

Aussi, craignant pour eux un pacte populaire, Tous les princes groupés sur le ceixîle polaire Regardent en tremblant comme un astre fatal L'étoile qui se lève au ciel occidental Les trois Mag€s du Nord, sortis de leur royaume, Cherchent la Liberté sous un berceau de chaume; Mais cette fois , glacés de prodiges récens , Ils ne lui portent pas la myrrhe ni l'encens ; Avant qu'en leur palais sa pique ne les blesse Ils veulent étouffer la naissante déesse.

L'étouffer! lions-nous par les nœuds les plus saints, Peuple anglais ! d^ouons ces infâmes desseins ; Qu'avec le continent votre île se fédère. Car nous avons commis un crime solidaire; Coupables tous les deux d'avoir senti nos droits, Nous sommes assignés au tribunal des l'ois :

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