‹ NémésisChapitre 53 sur 78 · AUX ÉGOÏSTES · texte numérisé non relu

AUX ÉGOÏSTES

Fiant aures tuœ intendentes in vocerri deprecalionis meœ.

(Psalm. )

Comme les deux Gracchus , ces énergiques frères , Je ne viens point ici prêcher les lois agraires. Ni , dans les longs versets d'un mystique sermon , Convertir l'homme riche aux lois de Saint-Simon.

Le temps viendra peut-être où , du grand héritage , L'équitable raison refondra le partage; Les lois proclameront, après de longs retards, Que le sol maternel n'a point d'enfans bâtards , Et la première Charte octroyée à la terre Sur les points inégaux passera son équerre. Mais, pour nos en fans seuls, sous un Code nouveau , Ce siècle d'or promis prépare son niveau ; Laissons mûrir des temps la sagesse profonde ; Si les vieux pilotis qui soutiennent le monde Étaient changés d'un coup par une brusque main , Ce monde crevassé s'écroulerait demain ; Aujourd'hui, cependant, que sa base chancelle. Il faut qu'on se prépare à l'œuvre universelle. Que l'égoïsme froid, si long-temps imploré. Prête au vieil édifice un étançon doré. Méditez bien ceci , riches ! l'heure est venue De donner une veste à la pauvreté nue, A la faim , un pain noir ; à ce prix seulement Gardez votre manteau, mangez le pur froment.

L'ÉMEUTE UNIVEÏ^SELLE. 143

Hommes qui jouissez devant l'homme qui souffre. Pour sauver le vaisseau que demande le gouffre, Hâtez-vous de jeter à ce flot mugissant Votre lest superflu , dans la cale gisant ; De ce que vous donna le caprice céleste Démembrez un lambeau , vous sauverez le reste ; Faites comme les rois : tant qu'ils peuvent l'avoir. Dans leurs rétives mains ils gardent le pouvoir; Cramponnés jusqu'au bout sur un gothique trône. D'une Charte moderne ils refusent l'aumône ; Puis, quand ils sont forcés dans leur dernier rempart , De leurs droits absolus ils cèdent une part; Contraints de diviser une puissance intacte, En face du péril ils souscrivent le pacte , Et charmés d'obtenir un règne de sursis, Sur le bord du fauteuil ils demeurent assis. Soyez prudens comme eux; sur un écueil placée, La royauté de l'or est aussi menacée ; La faim , que si long-temps l'égoïsme exila , Vous présente aujourd'hui sa Charte, signez-la;

Laissez-lui ramasser les miettes des centimes : A ce prix, tous vos biens vous seront légitimes; Vous garderez encor vos chevaux, vos laquais , Vos châteaux dans les bois , vos hôtels sur les quais , Vos tapis d'Aubusson , vos couches paresseuses , Vos loges d'Opéra que lorgnent les danseuses; A vous l'or et l'argent , aux pauvres les deniers ; Grâce pour la fourmi qui hante vos greniers ! Même en jetant l'aumône à cette plèbe vile, Vous n'épuiserez pas votre liste civile. Hâtez-vous ; l'horizon est sombre et menaçant : Ne soyez pas trop fiers d'un triomphe récent ; Sans doute , dans Lyon , que la terreur comprime , Le geste de la faim est puni comme un crime ; Dans le Nord, dans l'Ouest, ^ ou sur tout autre point, Le désespoir vaincu meurt en serrant le poing ; Long-temps à vos canons je promets la victoire; Mais ne vous targuez pas d'un succès transitoire , Ecoutez aujourd'hui mon prophétique vers. Ceci n'est point un songe, et mes yeux sont ouverts:

En vain la loi triomphe , en vain le sang ruisselle,

Rien ne comprimera l'émeute universelle;

D'un bout du monde à l'autre elle étend ses chaînons ;

Ceux-ci n'invoquent pas de politiques noms ;

Pour des soins plus pressans ils dressent leur supplique ;

Que leur font l'Empereur, le roi, la république.

L'orphelin de l'Ecosse ou Napoléon-Deux ?

Que leur font les partis ? ils n'attendent rien d'eux :

Ils ont faim, et voilà le complot qui les pousse.

Explorons les cités, toutes ont leur Croix-Rousse ; -

Des affamés partout, voilà le genre humain.

Ils sont mille contre un et nous tendent la main.

Point d'espoir!.... rien n'émeut la stupide opulence,

Même devant la mort elle reste en balance;

Un atome d'argent peut encor les sauver;

Non, pour garder le tout ils veulent tout bravei'.

La peur de l'avenir à peine les effleure.

Eh ! comment espérer une époque meilleure !

De sordides calculs sur le cinq et le trois

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