II
S'alignent nuit et jour dans leurs cerveaux étroits;
La vertu charitable , au concours condamnée ,
Escroque à Monthyon son prix de chaque année ;
L'autel de la pitié laisse éteindre son feu ,
Et n'a pour desservant que l'homme au manteau bleu ; '
On spécule partout sur le sale décime,
AJauri sacra famés est leur seule maxime.
C'est peu que le marchand , de ses doigts amaigris ,
Caresse de vieux sous hideux de vert-de-gris ;
Qu'au poids de sa balance où la fraude lésine ,
11 taxe d'un impôt la mansarde voisine ;
Mais quoi! le riche, l'homme idole des salons,
Celui dont les laquais sont zébrés de galons,
Celui qui peut, comptant, acheter à l'enchère
Un hôtel près la Bourse , avec porte cochère ,
Un beau parc dans les bois de Meudon ou de Sceaux ,
Va pincer les liards aux fentes des ruisseaux ;
Sous ses ongles crochus que l'avarice exerce
Tout, jusqu'aux brins de paille, est objet de commerce,
Et derrière la haie, en silence tapi,
Dans la moisson du pauvre il va glaner l'épi. Ceux que fit le destin pour être les Mécènes Des sciences, des arts et des lyriques scènes; Ceux qui sur l'industrie aux paresseux ressorts Devraient faire tomber l'huile de leurs trésors, Trouvent l'art d'échapper à la taxe commune ; On voit tel Député, libéral de tribune, Qui pour sauver six francs , qu'un poète paîra , Change un billet de Chambre en billet d'Opéra : Aux théâtres royaux , sur la rampe qui brille , Voyez ces publicains parés de leur famille , Environnés d'amis qui, rangés sur deux rangs. Pour garantir leurs yeux font tourner les écrans ; Eh bien ! le régisseur, pour eux et pour leur suite , Réserve chaque soir cette loge gratuite , Et du contrôle ouvert affrontant le commis, Dans le tronc de l'hospice ils n'ont jamais rien mis. Oh ! qui pourrait compter tous les tours de harpie Joués sous le manteau de la philantliropie! Quel cri d'étonnement si je livrais tout nus
as NÉMÉSIS.
Nos avares titrés à Molière inconnus !
Ils pullulent surtout dans notre aréopage; Je n'en évoquerai qu'un seul sur cette page : Aux prix des cinq cents francs par la loi dévolus. Traiteur hebdomadaire, il fête nos élus; Un jour, une Didon que ce tribun farouche Introduisait parfois dans sa morale couche , Aux portes du sénat, d'un geste menaçant, Réclama pour salaire un billet de cinq cent; L'orateur féminin ne voulait en démordre ; Que faire ? ne pouvant la rappeler à l'ordre, Ni calmer par la voix l'exigeante Didon, Dans le fond d'un couloir il lui glissa le don. Mais l'avare a toujours une ressource prête : Le budget supporta la dépense secrète , Et pour récupérer ce cadeau clandestin , La semaine suivante expira sans festin.^
Et ces honteux trafics, celte basse infamie. On ose les parer du nom d'économie!
Ah! depuU trois mille ans, un cahier à la main, De stupides rhéteurs prêchent le genre humain ; Ils frappent chaque jour d'un éclat de colère 1x8 prodigues enfans, les Cléon, les Valère, Ceux qui, d'un père avare oubliant les leçons. Dans les sillons publics rejettent leurs moissons; Tous les dissipateurs qui, sortant du notaire, Vont secouant partout le sac du légataire; Le grand crime! oh! plutôt, faisons de sages voeux Que le monde soit plein de fils et de neveux , Glorieux héritiers, qui, de leurs mains prodigues. Des fleuves paternels ouvrent toutes les digues ; Pour leur riche semence un sillon est partout , L'or même que leurs mains jettent dans un égoul, L'or qu'on donne aux Phrynés, l'orque le dé hasarde, Pour sauver l'indigent remonte à la mansarde. Les fléaux de l'Etat, cancers des indigens, Ce sont ceux que le monde appelle honnêtes gens , Ceux dont la main se ferme aux généreux services. Qui n'ont point de vertus et pas même des vices.
Qui montrent en public un visage ingénu , Qui soldent leurs billets quand le terme est venu : Ils ont soumis leur vie au joug mathématique ; La probité du Code est chez eux en pratique ; Un pauvre va mourir devant leur porte, eh bien 1 Qu'il meure, disent-ils, nous ne lui devons rien.
Vous ne lui devez rien, il est vrai, c'est justice :
Qu'au coin de votre seuil sa plainte retentisse;
Sans doute, pour avoir sa part de votre pain.
Il n'a pas un billet signé de votre main :
Mais prenez garde, il est une lettre de change
Que tire l'homme à jeun sur l'homme heureux qui mange,
Elle est au point d'échoir, escomptez-la; l'huissier
Qui doit la présenter a le geste grossier.
Mais non, vous attendrez jusqu'aux dernières heures,
Nul cri ne trouble encor vos sereines demeures,
Et tant que le péril n'est pas dans vos salons,
Vous ajournez l'aumône à des termes plus longs.
Quand le journal du soir, par un triste message.
Uefoule dans vos cœurs tout le sang du visage ;
Quand par le désespoir le pauvre suscité
Ensanglante le sol d'une grande cité,
Alors développant vos bourgeoises tactiques,
Vous cherchez à ce mal des causes politiques ,
Vous voyez tour à tour dans votre optique étroit,
Le club républicain et l'école-de-droit;
Nul doute, dites-vous, que le mal ne provienne
De l'enfant d'Holyrood ou de l'Homme de Vienne;
Vous accusez le maire et le préFet du lieu ,
Le parti radical ou le juste-milieu 1
Oui, le juste-milieu, ce Typhon doctrinaire.
Est bien des maux présens la cause originaire ,
Et si de nos beaux jours le dernier avait lui,
Je pourrais hardiment n'en accuser que lui;
Mais un forfait plus noir fait siffler mes couleuvres :
La misère publique est fille de ses œuvres;
La misère ! voilà le formidable agent
Qui change en révoltés tout un peuple indigent;
Ainsi de nos malheurs le grand secret s'explique; Les chances de l'Empire ou de la République, Les rêves du moment ne font pas le danger ; L'énigme a quatre mots : Le Peuple veut manger!
i*^' JANVIER 1832.
L'ESPAGNE ET TORRIJOS.
A FERDINAND VIÎ.
Coiiinie ces citoyens qui, dUspcndu:» au gibet pat ordre ilii proconsul de Sicile, tournaient, en mourant , Iei:rs regards accusateurs vers cette Rouie puissante qui les délaissait.
(J. J. RoL'SSEAti. )
Voilà ce roi chrétien que sa mère appelait Ferdinand cœur de tigre et tête de mulet ; Bercé par les deux mers qui bordent sa presqu'île. Dans ses assassinats le Bourbon dor-t tranquille ;
C'est le type incarné de l'absolu pouvoir, Le bras inquisiteur qu'un moine fait mouvoir; Esclave et souverain de toutes les misères, Il porte autour du cou la chaîne des rosaires , Et d'an clergé despote orgueilleux mannequin , 11 pare le gibet du cordon franciscain.
0 terre généreuse où tant de soleil brille, Qui donc a fait tomber tes deux tours de Castille ? Quelle main musela tes deux nobles lions ? ^ Quel souffle dans la mer plongea tes galions ? De tes siècles éteints souvenir illusoire ! Feuillet pâle et flétri d'une héroïque histoire ! Où sont tes chevaliers, tes Maures, tes tournois? Qu'est devenu ce temps où le marin génois^ Jetait à son retour quelque Espagne nouvelle. Comme un joyau de femme aux genoux d'Isabelle ? Rien, plus rien, tout est mort; un silence de plomb Pèse sur le pays du Cid et de Colomb ; À peine si l'on voit sur un sol si vivace
L'ESPAGNE ET TORRIJOS. 15;
Quelque vieil aqueduc que le lichen crevasse,
Et ces biens naturels qu'on ne peut lui ravir,
Ses îles de rosiers sur le Guadalquivir,
Ses frais ruisseaux courant le long des rocs arides.
Ses verts jardins où croît l'arbre des Hespéridcs,
Ses buissons étoiles de jasmins espagnols,
Et ses acacias aimés des rossignols.
Triste peuple, cadavre empoisonné d'ulcères, La vermine du cloître a rongé ses viscères ; L'étranger qui le voit sur la terre gisant, D'un pied injurieux le repousse en passant; Sous le fardeau du deuil son âme s'est brisée , Il est aux yeux du monde un acteur de risée; Comme un pauvre îionteux qui reste sur le seuil , Au congrès de l'Europe il n'a point de fauteuil : Espagne abâtardie! à peine si Ton daigne, Par pitié t'abaisser au rang de la Sardaigne ; Le moindre petit duc aligné sur le Rhin i\e se troquerait pas contre ton souverain;
Dans l'océan de l'Inde autrefois à la ^êne,
Ta flotte n'est qu'un brick mouillé sous Carthagène,
Et les banquiers hébreux, par ton clergé maudits,
Ne te prêteraient pas quatre maravédis.
Qu'un hardi citoyen , rêvant un nouvel âge ,
Parle d'une voix libre aux enfans du Pelage ,
Au nœud de la potence il expire étouffé.
Le culte politique a ses auto-da-fé ;
Là, jamais le bourreau n'accorde aucune trêve;
L'Espagne est pour l'Europe une place de Grève
Où sur les premiers rangs, muets, nous contemplons
Un gibet éternel aux sanglans échelons;
Chose horrible! on dirait que depuis neuf années,
Comme sur des gradins, assise aux Pyrénées,
L'Europe , par plaisir, contemple avec effroi
La liberté qui meurt sous les griffes d'un roi.
Et nous, pour admirer ce long martyrologe.
Nous nous sommes placés dans la première loge .
Comme si l'on jouait quelque drame imioceiil
Où l'acteur égorgé n'épanche point de sang.
jtdESMS..
L'ESPAGNE ET TOHRUOS. 157
Si la France, autrefois de l'Espagne complice, Put rester immobile aux bancs de cette lice. Du jour où pour fermer le cratère voisin Le Bourbon de Paris secourut son cousin , ^ Aujourd'hui , que nos cœurs sentent battre leurs fibres Pour nos frères en deuil qui veulent être libres, Que, par un pacte saint, les peuples sont unis, Quelle honte pour nous de laisser impunis, De la mer catalane au rivage atlantique, Tant de forfaits commis par un roi fanatique ! Quoi! l'Autriche lointaine, à l'aide d'un Frimont, Etend son bras puissant jusque dans le Piémont! Quoi ! les deux Cours du Nord dictent leurs lois altière« Même aux peuples assis aux bords de nos frontières ; Et nous, nous peuple fier qui, sous le grand drapeau. Chassons les rois mauvais comme un lâche troupeau; Nous, avec nos soldats et nos agiles flottes. Nous ne pouvons sauver nos frères patriotes , Qui, sous d'autres Verres, en mourant sur la croix. Tournent leurs yeux vers nous et maudissent les rois;
Nous qui pouvons si bien leur tendre une main forte , Nous souffrons qu'on les pende au seuil de notre porte, Et les pieds convulsifs de ceux qui vont mourir Sont comme les marteaux qui nous disent d'ouvrir ! Ce n'était point assez que , dans ses tristes fêtes , L'Espagne eut abattu tant d'héroïques têtes , Eût versé la ciguë à tant d'hommes vaillans, Eût étranglé Riégo , le Ney des Castillans , Et peuplé de Ceuta les fétides galères De ce qui lui restait de Cortès populaires; Aujourd'hui le spectacle est encor plus hideux; On ne les traîne plus à la mort deux à deux , L'abattoir est plus ample et l'œuvre plus fréquente : Le royal Minotaure en exige cinquante.
Hommes libres ! fuyez ce rivage , ce port
Où l'hospitalité s'achète par la mort,
Où la vertu n'a plus de bras qui la soutienne ;
L'Espagne est aujourd'hui la Tauride chrétienne,
Refuge désastreux où tous les naufragés
L'ESPAGNE ET TORRIJOS. 150
Aux autels de Tlioas succombent égorgés.
Cinquante sont venus, dans une heure fatale,
Respirer un instant l'atmosphère natale,
Le traître Gibraltar les avait fait partir;
Ils avaient avec eux Torrijos le martyr,
Ame de vieux soldat à la guerre endurcie
Et neuf ans retrempée aux cachots de Murcie ;
Un de ces vaillans Cid que Castille et Léon
Suscitèrent cinq ans contre Napoléon,
Et qui de leur sang noble épuisé sur leur route
N'avaient pour l'échafaud réservé qu'une goutte.
Eh bien ! ils sont tous morts, sans ployer les genoux,
Morts en nous appelant, morts à deux pas de nous;
Pour cortège ils ont eu la populace vile,
Qu'un moine fait sortir des égouts d'une ville;
Comme pour assister aux courses des taureaux ,
Elle inondait l'arène où venaient les bourreaux ;
Le clergé radieux préparait le calice
Pour recueillir le sang attendu dans la lice ;
Avant leur jugement le supplice était prêt;
L'Hérode catholique avait dicté l'arrêt,
Et seule, avec ce front que l'esclave révère,
La liberté mourut sur ce dernier Calvaire.
Et quel est donc le dieu , le Baal espagnol ,
Pour qui fume ce sang répandu sur le sol ?
Quel est l'homme assez fort pour que dans ses domaines
On recrute pour lui des victimes humaines?
Eh bien ! connaissez donc le monarque puissant
Qui reçoit en tribut l'holocauste de sang.
C'est un Bourbon qui suit ses aïeux à la trace ,
Imbécile héritier d'une stupide race.
Un roi capuchonné qui , dans une oraison,
Mêle un verset d'église avec la pendaison;
Comme Charles son père, en hurlant, il dévore
Les bœufs amoncelés qui palpitent encore;*
* Les Bourbons sont des rois mangeurs. On sait quelle énorme consommation de viandes faisait en Angleterre Louis -le -Désiré. Charles IV a surpassé par sa voracité tous les rois de sa race. Nous l'avons vu à Marseille et nous avons même assisté à ses repas : au moment où l'on apportait sur la îaMe les filets de bœuf saignant ,
L'ESPAGNE ET TORRIJOS. 101
Il hume à plein gosier, dans ses ennuis profonds , Ces parfums de caserne imprimés aux plafonds ; Signe de son instinct, il a sous un front chauve Le cerveau déprimé , comme une béte fauve ; Sa grossière ignorance a toujours méprisé Ce qui charme partout l'homme civilisé:
Les lettres , les beaux-arts , dont l'utile commerce Egayait les tyrans de Sicile et de Perse. Devant un livre ouvert son œil s'appesantit ; Il ne suit qu'un instinct, qu'un brutal appétit; Dans son lit conjugal, tombeau de ses épouses ,^ Il se plaît à broyer les belles An Jalouses, Et pâle , le matin , dans son royal salon , Il vante aux Hidalgos ses vertus d'étalon. Roi fangeux , que le ciel pétrit dans sa colère ! Voilà pourtant celui que l'Europe tolère ! Dans les jours solennels, courbé sur son chemin ,
il s'agitait avec convulsion sur son fauteuil et poussait des rugissemens rauques comme ceux du tigre. Son fils Ferdinand n'a pas dégénéré : il conserve encore ce royal appétit.