A M. PERSIL
Depuis que Némésis , ta hautaine vassale , Du prétoire gothique arpente la grand' salle , Heurtant , à chaque pas , avocats généraux , Huissiers, juges, recors, présidens et bourreaux
Recevant des exploits ou payant une amende , Cette muse d'enfer quelquefois me demande , En causant avec moi dans un morne entretien , S'il existe un métier plus triste que le tien ; Comment, pour exercer ce que le peuple nomme La justice, il ait pu se rencontrer un homme; Et quel crime si grand il faut avoir commis Pour siéger sur la strade où le destin t'a mis. Je sais que dans le monde où l'erreur règne encore, Tout office abhorré d'un beau nom se décore : Que l'homme revêtu de ton funeste emploi Se dit pompeusement le tuteur de la loi, Le bras fort qui défend la morale publique , Et range au droit chemin le criminel oblique ! ÎMais celui qui voit clair dans le dédale humain, Qui perce l'àme et lit dans le creux de la main , De ces prétextes faux démêle l'artifice; 11 sait qu'en acceptant son odieux office, L'accusateur public, sympathique aux médians, Obéit, dans son cœur, à de mauvais penchans;
Qu'il peut, sous un manteau que le peuple vénère, Contenter, sans péril, son instinct sanguinaire, Et que, si trop timide il fuit les grands chemins, En guise de poignard le Code est dans ses mains. Histrions de morale aux faces hypocrites , Voilà des vérités qu'on n'a jamais écrites. Et qu'il faut dire enfin , car l'instant est venu Où le vice habillé doit être mis à nu.
Sans doute la justice est un mal nécessaire;
Sur le corps social il existe un ulcère
Oui finirait enfin par ronger le vivant
Si les gens du parquet ne le brûlaient souvent :
Contre l'être immoral qui tue ou qui dérobe ,
Il fallut susciter l'accusateur en robe,
Qui poursuit, par instinct, et garde enregistré
Le crime aux cheveux roux, à l'œil gris et vitré.
L'homme le plus obscur au parquet s'habitue :
Dans les halliers du crime on fait une battue.
Les coupables traqués passent sur son chemin ,
11 n'a plus qu'à tirer sur le gibier humain.
Eh bien ! soit : pour remplir ce triste ministère ,
Le parquet, je l'avoue, est encor salutaire,
Il applique les lois, prêche de longs sermons.,
Et protège nos toits, la nuit, quand nous dormons.
Mais qu'on fasse métier, qu'on accepte le rôle
De dénoncer l'écrit qui calque la parole ;
Qu'une brûlante main étouffe en sa primeur
La vérité qui sort fraîche de l'imprimeur;
Qu'on s'arroge le droit de dire à la pensée :
« Reste dans la prison que ma loi t'a tracée,
« Le prudent écrivain doit t'exprimer tout bas ;
« Ou s'il te jette, un jour, dans les publics débats,
« Qu'il reçoive aussitôt sa juste récompense :
«J'ai des cachots ouverts pour tout être qui pense. »
Qu'un homme ait accepté, sans qu'il en ait rougi,
Les emplois que jouaient Bellart et Marchangy ; '
Qu'il ajoute à son nom, comme un nouveau baptême.
Tous les noms exécrés qu'invente l'anathème,
Voilà ce que l'esprit ne saurait concevoir;
Pour croire à ce prodige il a fallu te voir !
Ne valait-il pas mieux, par ta vieille cautèle ,
Exploiter tous les ans ta riche clientèle ;
Dans les angles discrets des tortueux couloirs
A des procès sans fin aiguillonner les hoirs ,
Et dans les sourds tripots de cette vie errante
Harponner, à coup sûr, cent mille francs de rente ? *
Nul ne parlait de toi, ton nom était obscur,
Seulement au palais, sur l'affiche du mur.
Dans l'échoppe où Barbin tient ses bibliothèques ,
On lisait bien : Persil, Traité des Hypothèques ;
Mais ton livre, annoncé sur ce seul écriteau ,
N'avait jamais trahi ton large incognito.
Quoi ! des bas échelons de ta modeste histoire
Tu voulus te hisser au grand réquisitoire !
A peine le grand peuple eut-il été vainqueur.
L'ardente ambition satanisa ton cœur;
Des sanglans justiciers quand la place est vacante ,
* On estimait à cent mille francs le revenu annuel de M. Persil lorsqu'il n'était rien.
Au lieu d'un , au concours , on en trouve cinquante :
Tu fus choisi; ton nom parut au Moniteur ,
Le peuple des trois-jours eut son inquisiteur.
Moderne Hiéroclès nommé par ordonnance,
Sous le dais du prétoire assis en permanence.
Tu dis : « Défense à tous d'adorer d'autre dieu
« Que la sainte Doctrine et le juste-milieu. »
Chaque fois que, brisant ces idoles d'argile.
Les chrétiens de Juillet prêchent leur évangile ,
Tes farouches licteurs, debout à tes côtés,
Devant ton escabeau les traînent garrottés,
Et bientôt , au sortir de l'interrogatoire ,
Tu les jettes vivans aux bêtes du prétoire.
De ces œuvres de deuil , quoi ! rien ne t'a distrait !
Ton horrible devoir te trouve toujours prêt!
Cris de publique haine ou peur de ridicule,
Dans ton âpre chemin rien ne t'a dit : Recule !
Oh ! de combien d'affronts seize mois t'ont couvert !
Figaro sur ta robe a brisé son bois vert ;
Ton nom est tout criblé sous le feu du Corsaire ;
Le théâtre t'a pris pour son bouc émissaire, Et vingt fois Philippon cloua tes traits maudits Au poteau que sa main dresse tous les jeudis.- Ainsi, dans le chemin où ton pied s'embarrasse, Tu vas parodiant l'homme juste d'Horace, L'homme tenace et fort qui, sans être abattu, Accomplit jusqu'au bout une œuvre de vertu. Sous ton marteau de plomb qui partout nous oppresse, Nous regrettons déjà l'heureux temps de la presse Où tes prédécesseurs, de par le droit divin, A peine dans un mois frappaient un écrivain : Aujourd'hui, grâce à toi, sur tout ce qu'on imprime , Journal fait au crayon, gravure, prose, rime. Fables de La Fontaine , œuvres de Philippon , * La saisie affamée applique son harpon ;
* Rien ne prouve mieux l'acharnement systématique du pouvoir contre la presse que les fréquentes saisies qui ont frappé les fables si ingénieuses de M. Eugène Desmares. On s'indigne de penseiqu'aujourd'hui , avec noire législation si vicieuse, et de plus si mal interprétée, La Fontaine serait saisi chaque semaine et serait forcé de payer cautionnement ; car on sait qu'il publiait ses fables par
Nul homme mieux que toi, dans ton triste domaine, N'appliqua la torture à la pensée humaine ; Desmortiers qui, drapé de son large manteau, Traverse, au point du jour, la place du poteau, Arrive et reconnaît en toi son digne émule A l'aspect des dossiers que ton zèle accumule ; Ce magistrat carliste appelle à son secours Les substituts à jeun qui flânent dans les cours; Il les harangue tous, donne à chacun son rôle. Leur prescrit fièrement de porter la parole , Lui-même de sa main aiguise leur scalpel Pour l'ignoble police ou la salle d'appel. Toi, dans cet autre enfer, comme Astaroth, tu planes ; Des ailes de ta robe agitant les membranes, Ta griffe anime tout, et ton souffle, en passant. Attise la chaudière où gémit l'innocent.
livraisons périodiques. La même rigueur est exercée contre une des plus spirituelles créations de l'époque , la Caricature. On a même fait un procès à son courageux éditeur , M. Philippon , pour un dessin représentant des poires : c'étaient des fruits de la pensée , on les a saisis.
Et quels sont les damnés que tenaille ta haine, Ceux que tes substituts conduisent à la chaîne .* Ce sont... et nos enfans, après cinquante hivers, Du mensonge historique accuseront ces vers ; Ce sont ceux dont la main , sans relâche occupée , Quinze ans tint une plume et trois jours une épée, Et qui , tout radieux d'une double vertu , Savent écrire encor quand ils ont combattu ; Ce sont ceux qui t'ont mis au fauteuil où tu sièges ; Ceux qui de la faveur déjouant tous les pièges, Qui de l'or corrupteur toujours se préservant, Voulurent rester purs et pauvres comme avant. Malheur à tout journal qui, libre sans licence, Garde depuis Juillet sa robe d'innocence, Qui grave sur le front de chaque numéro Pour devise : Vitam impendere vero !
Malheur à qui l'écrit ! malheur à qui le signe ! Il est noir à tes yeux , fût-il blanc comme un cygne ; Le sbire qui pour toi le commente et le lit Est forcé chaque soir d'y trouver un délit;
Vainement les jurés, dans de justes balances, Pèsent à leur valeur les mandats que tu lances ; L'écrivain courageux qu'on acquitte le soir Revient le lendemain aux mêmes bancs s'asseoir; Au sortir de prison un autre arrêt l'écroue ; La presse est Ixion sur l'éternelle roue , Qui tourne sous le fouet de tes lâches suppôts ; Dans l'enfer du parquet il n'est point de repos. 11 en est quelques-uns que ton caprice injuste Semble appliquer, par goût, sur le lit de Procuste; Oui , par le noir huissier cités à tout moment. Servent à tes vautours d'éternel aliment; Toujours les mêmes noms subissent la torture : Philippon, Juvénal de la caricature, L'impérial Lennox, journaliste des camps, Desmares, Belmontet, Marast, Thouret, Bascans,'^ Soldats aventureux, hommes de forte race, Qui sur nos premiers rangs se battent sans cuirasse, Et qui, prophétisant un plus pur horizon. Retrempent leur courage à l'air d'une prison.
Et tu crois follement, dans tes mains de pygmée, Etreindre, sans retour, la presse inanimée, Etouffer le volcan des généreux écrits, Menotter notre zèle et bâillonner nos cris ! Ecoute , pèse bien ton dangereux office : La presse est le pilier qui soutient l'édifice; Les afficheurs publics , sur ses bords anguleux , Peuvent coller parfois des feuillets scandaleux ; Les cyniques passans écrivent sur sa pierre Des mots qui font baisser la pudique paupière, Qu'importe ! ce pilier est le ferme soutien Qui fait notre salut et doit faire le tien ! Et si , nouveau Samson , aveuglé de délire , Tu sappes ce pilier où le peuple vient lire, La poutre des lambris qui se démoliront Sur le pavé du temple écrasera ton front !