‹ Némésis et la jalousie des dieuxChapitre 35 sur 181 · Théognis, v. 731 sqq · texte numérisé non relu

Théognis, v. 731 sqq

la réflexion inspiiée à Hérodote par un exemple de ces inexplicables délais de la vindicte c(''leste ' : « Cet événement, » dit-il, « me paraît d'une « nature tout à fait divine, lui effet, que la co- « 1ère de Tallli\l)ius se soit appesantie sur les " messagers, et ne se soit pas calmée avant d'an voir- eu satisfaction, rien de plus juste (ou de « plus naturel , ^ixaiov) : mais qu'elle se soit u exercée sur les enfants de ces honnues. il est « clair pour moi que c'est là un fait tout di- « vin. »

Ainsi , à côté de la justice, il y avait place dans la nature des dieux pour un principe supérieur et, en un sens, opposé. A cette deiiiière portion de l'essence divine appartenait tout ce qui en elle surpassait et confondait la raison humaine. La jalousie y entrait nécessairement, comme contraire à ce que les lumières naturelles nous apprennent de l'écpiité suprême : par cela même elle participait , pour suivre l'idée d'Hérodote, de ce (pi'il y a de plus divin dans la nature des dieux; et un préjugé antliropon)orphique devenait, dès qu'on essayait de le concilier avec le leste de la religion, un dogme mystérieux et incompiéhensihle.

1 Herodot., vil, i37. — Par là est résolue, selon nous, la question que M. Naegelsbach (Aacfifwmeri.se/ie Théologie, pag. 41, note) se borne à jjroposer, à savoir, si, ■< lorsque le (irec a\ait une fois rtcoiuiu quelque chose pour un chfttiiiient divin, il jMJUvait, en même temps, y trouver de l'injustice. »

DES DIEUX. fij

En lésiiMic-, la jalousie des dieux n'avait rien de cotnniini, à Toiigine, avec la justice (|iii réj^il le monde moral : el par conséquenl, si ces deux idées ont été souvent, comme on le veria plus bas, rapprocliées, pres(|ue confondues, par ceux mêmes qui les distinguent ailleurs si nettement, si les dieux ont été représentés maintes fois par eux connue fraj)panl dans leur colère, non la prospérité, mais Toigueil qu'elle engendre chez les méchants, ce n'est là (|u'un adoucissement apporté après coup à la doctrine ({ui vient d'être exposée dans sa rigueur primitive. Si maintenant, dans une sphère plus haute et toute de spéculation, l'on peut considérer la jalousie divine comme la sanction des arrêts de Thémis, c'est-à-dire d'une justice incompréhensible, régulatrice de l'univers, supérieure à Dice même, comme un monan|ue l'est à un de ses ministres, c'est là une interprétation fjue les témoignages anciens souffrent plutôt qu'ils ne la suggèrent, et (|ui ne saurait, en aucun cas, jeter un doute sur la signification si nettement établie par les textes les plus sins : à savoir l'attrdjution de la jalousie à la divinité avec tous les caractères propres à cette passion, et une efficacité due au pouvoir dont les Grecs la supposaient naturellement et généralement douée.

lue telle croyance choquait tiop manifestement la conscience et la raison pour demeuier sans amendements. Elle en reçut en effet, et cela dans le temps même où on la trouve exprimée pour la première fois, c'est-à-dire dès le commencement de la période à laquelle nous sommes arrivé. La religion giecque plaçait à la fois cliez les dieux la justice et la jalousie : il s'agissait de faire disparaître la contradiction qui existait entre ces deux attributs. Un troisième attribut, celui de némcsis^ fut l'intermédiaire qui servit à cette conciliation difficile.

L'excès, l'abus, avons-nous dit, voilà l'objet propre et constant de la némésis. Mais il ne faut pas oublier que cette forme du sentiment moral avait tenu chez Homère la place du sentiment moral lui-même : et il devient dès lors assez malaisé d'expliquei' comment cette image, quelque imparfaite cpi'on la juge, de ce qu'il v a de plus pur dans la nature humaine, pouvait rappelei' par quehpies traits la jalousie. La désappiobation des excès que nous vovons commettie estelle en effet acconq»agnée d'un retoui* chagiin sur nous-mêmes, et d'une comparaison pénible

entre ce que d'aiilres se permetleul cl ce (|ue nous nous inleidisons? Celle di'faveur que rencontre chez nous une j)arole inspiiée pai- l'orgueil ou une action (jui contrevient à la niesuie, vient-elle réellement de ce que, à nos yeux, quiconf|ue soit de sa place empiète nécessairement sui' la nôtre? Est-ce avec une arrière-pensée d'inléièt que nous aimons la modestie et la modéialion cliezautrui?Yoici,surlasolution donnée pail'esprit grec à ces questions délicates, un témoignage précieux, celui d'Aristote : " La némésis^y» dit-il, « est un intermédiaire entre l'envie et la « joie causée par le malheur d'aulrui. Ces deu\ « derniers sentiments sont également répré- « hensibles : la nnnésis, au contrai le, est un « sentiment louable. C'est le chagrin que nous « inspire l'excès de biens chez les autres, quand « l'indignité s'y joint. L'homme porté à la né- « mésis est donc celui qui, en de telles circons- (f tances, sera affecté péniblement : le même, en « revanche, s'affligera encore, s'il voit quelqu'un a atteint d'une infortune imméritée. C'est ainsi (f qu'on peut définir la //c'mé'j/j et l'homme enclin « à ce sentiment. Il faut dire le contraire de l'en- « vieux : car, dans tous les cas. que l'homme « heureux soit digne ou indigne de sa prosj)é- « rilé, il en éprouvera du chagrin. De même, « l'homme qui se réjouit du mal aimera à voir « les autres mallieuieux, soit qu'ils le méritent (i ou lion. Il n'en est pas ainsi de 1 liDinme poilc

64 THEORIE i>K I.\ .Ui.OlîSIE

« à la ncDu'sis : ce senlinienl lient, poui' ainsi <( dire, le milieu entre les i\Q\\\ autres '. »

On ne saurait mat(|uer avec une piécision plus rigoureuse, à la fois, l'affinité et la différence (pie les Giecs apeicevaient entre la jalousie et le sentiment de la désappiobation. ]\éamnoins, il est clair qu'Arislote rétiécit un peu la signification qui ressort de l'origine et de l'emploi général du mot nénuKsis, pour faire entier une vertu de plus dans le cadre symétrique de son svstème moral. Plutarque rapproclie la définition péripatéticienne de l'acception populaire, en la modifiant ainsi qu'il suit : « La némésis « s'attache à ceux {|ui sont heureux contraire- « ment à ce qu'ils méritent, lorsque, dans l'eff fervescence du délire el de l'orgueil, ils ne sa- « vent plus se maîtriser ^. » En effet, dans ce |)assage, la némésis, au lieu de tenir, comme dans la disposition un peu artificielle d'Aiislote, le juste milieu entre deux extrêmes, est mise en regard du terme qui, en vertu de l'étvmologie comme dans l'usage, en représente le véritable corrélatif : Xexcès^. Mais ce sont là des définitions plii!riso|)liiques : le langage populaire s'en tient laicment à cette ])récision. Dès le siècle de Péiiclès, le rappoit iiidi(|ué par Aiislole avait abouti dans la coutume à une véritable confu-

Page 1