Sopii., Aj., V
nier attribut se confondait avec le premier. Mais ce qui prouve qu'il en demeurait dislinct aux yeux des Grecs, c'est qu'ils lui réservaient, à l'exclusion de toute autre puissance veui^eresse, le droit d'infliger certains châtiments, par exemple la putréfaction du corps et la cécité'.
Un caraclèie particulier d'excès dislingue d'ailleurs, à défaut de ce critérium, toutes les fautes dont la répression est spécialement dévolue à la ncrnésis ou jalousie. En commettant ces fautes, on semble oublier ce qu'a d'inférieur, de frajîile, de précaire, la condition assignée à l'humanité. L'orgueilleux, l'impie, l'homme qui se laisse emporter au delà des bornes par la passion de la vengeance^, celui qui insulte les morts ou les malheureux, montrent également qu'ils ont perdu le sentiment de leur faiblesse et de
1. En ce qui concerne le premier de ces châtiments, la remarque est lie Bopttiger {OpuscuU. latt., pag. 199, nol.), qui cite plusieurs exemples de OoptuTat rongés des vers. J'y joins la ct-cité, sur la loi des textes suivants : Hora., //., II, 599; VI, 139; Herodot., I, 174; II, 111 ; cf. id., VII, 17; char. Lampsac, fr. 12, éd. Did.; Apollon. Rhod., Il, 178 sqq. (cf. Schol.) ; et ib., 311 sqq.; Pau.^an., II, 33, 3 ; Suid. voc. Eîti ffavTtô TYiv <j£>,yivir)v xaOéXxet;. Cf. Plat., Gorg., 513 A; Theodecl. fragm. ap. Tragic fragm., pag. 114, éd. Didot. — Il faut ranger encore parmi les châtiments préférés de la nnnésls l'aveuglement d'esprit ou le délire, â-i] (voir la légende d'Antiope, chez Pausanias, IX, 17, 4; celles des filles de Prœtus, de Penthée et des Ménades ; l'histoire même de Xerxès dans Hérodote, etc.); la langueur ( Hijimi. Homer. Yen., v. 189), et enfin la mort subite, dont les armes prêtées aux dieux, la foudre de Jupiter ( fable d'Ksculape, etc.), les flèches d'Apolon et de Diane (fable de ISiobé), jont les instruments ordinaires.
2. Voiries remarquables histoires ce Phérétime et d'Antiope (Herodot., IV, 20j; Pau.'ian., IX, 17, 4).
leur dépendance vis-à-vis des dieux et de la fortune. En s'abandonnanl à ces ressentiments iniplacal)les , à ces pensées hautaines, dont la divinité veut avoir le privilège, en abusant contre les aulies de Tinipuissance où les réduisent les chances communes ou la fin nécessaire de l'existence des créatures, ils manquent au piemier précepte de la morale religieuse : ils se méconnaissent eux-mêmes; hommes, ils ne pensent pas en hommes : et c'est par là qu'ils encourent la jalousie des dieux. Mais ce qui est surtout remarquable, c'est que les Grecs aient fait rentrer dans la même catégorie de fautes les actions qu'ils considéraient, les unes avec raison, les autres à tort, comme des infractions aux lois providentielles, des attentats à l'ordre établi dans la nature.
On conçoit jusqu'où une pareille idée pouvait les conduire, ef quelles précieuses conséquences leur morale en pouvait tirer. Elle en a tiré, en effet, quel<jues-unes. Ainsi la punition de l'inceste paraît avoir été attribuée à la iié~ nïésis^. Mais, au lieu d'épuiser dans l'intérêt de la vertu le beau principe dont on reconnaît ici
1. V. Virgil., Cir., v. 237. — Platon impute à la (iêptç le vice qu'il caractéri>e déjà par les mots Ttapà «pûuiv {Legg., 636 C; Phicdr., 2il A). In poète disait de même :
' rêpi; xàô', o'jyi Kûirpiç, ÈÇcpyii^eTai
( Trngic. fragm.^ anonyni., fr. 166, éd. Didotj. Au môme emploi du mol •J6pi; se latlaciif la signification de son dérivô hybridn.
Tapplicalion, la théologie grecque n'a pas ciaiiil de s'en autoriser contre les plus légitimes efforts de l'activité liuujaine. Lexposilion de (|uelquesuues de ces conséquences (|ui regardaient la pratique, et restèrent pourtant dans la théorie, nous servira de transition pour passer de la doctrine qui précède aux formes qu'elle revêtit et à l'influence qu'elle exerça.
Les victoires de l'industrie humaine sur les obstacles que lui oppose la matière ont de tout temps, sans doute, excité l'enthousiasme des hommes. Un beau chœur de Sophocle ' prouve que les Grecs ressentaient comme nous l'énjotion que fait naître ce grand spectacle : seulement ils s'v abandonnaient avec moins de confiance. Des dieux jaloux pouvaient-ils rester indifférents aux conquêtes par lesquelles une créature rivale étend peu à peu son empire sur la nature? F^n leur prêtant une telle tolérance, la religion grecque se fût démentie elle-niême. Mais déjà le mythe de Prométhée a témoigné que, sur ce point encore, elle était conséquente à ses principes; et ce qui va suivre montrera