ET LA FABLE DE PROMÉTHÉE
la mort est-elle arrivée pour cet Hector qu'il aime, pour Hercule, pour Sarpédon, ses fils? La Loi a parle : il hésite pourtant, il délibère, il consulte les autres dieux. Quand il cède enfin, c'est à leurs remontrances, ou à celles de sa propre raison; sa soumission est libre comme la été sa résistance : absolue en ce sens seulement qu'elle est formelle et immuable, qu'il n'appartient ni aux dieux ni à personne d'y rien changer, la loi qu'il exécute l'a obligé sans le contraindre ^. D'ailleurs, des associations et des confusions fréquentes entre les noms donnés à la loi et ceux des dieux, qui en sont les ministres =*, en beaucoup de cas un usage indistinct, une véritable synonymie^ attestent que la religion grecque, à l'origine, considérait le monde comme soumis à un seul pouvoir.
Dans quelle mesure ce pouvoir s'exerce-t-il sur riionmie ? Et, d'abord, connait-il une mesure? est-il oppressif? est-il illimité? La théologie primitive paraît axoir enseigné généralement le contraire ^. La loi de partage fixe le
1 . On peut dire en effet que le mot jj.oïpa représentait à l'esprit des Grecs les motifs moraux du gouvernement divin comme de la conduite humaine.
?.. La volonté de Jupiter, le lot, le loi et la divinité, le lot de la divinité, de Jupiter ou des dieux.
3. L'affirmative peut se conclure de certains textes, surtout d'un passage de Vllirule (VI, 487 sqq.); mais la négative est, pour le moins, mieux établie, et cela nous suffit. — M. Louis Ménard, dont nous avons connu tardivement la belle thèse intitulée la Morale avant les p/iilosoii/im, a développé avant nous, et quelquefois dans les mêmes
r, r.A LOI DE PARTAGE
conimencenient et le terme de chaque carrière; (le loin en loin elle en resserre l'espace, de manière à ne plus laisser au passage qu'un défilé inévitable; enfin elle l'enclôt de tous cotés. Par là, elle gêne l'action de riiomme, elle n'anéantit pas son libre arbitre. Quelquefois même, elle lui laisse le cboix entre deux carrières différentes et de longueur inégale '. Enfin, elle lui permet d'exercer son activité entre les bornes prescrites, de déployer sa puissance et de l'accroître : elle ne lui ôte pas plus le pouvoir que la liberté.
Mais, en même temps qu'elle laisse subsister le pouvoir de l'iioumie, elle circonscrit son em- |)ire. Elle est avare, connue l'indique un de ses noms latins : en donnant la vie, elle met en réserve l'immortalité ; en donnant l'intelligence, elle en retranche la prescience; en donnant le bonheur, elle en refuse la perpétuité; en donnant la pui.ssance, le génie, elle mesure son bienfait en vue de l'équilibre général. L'homme ne peut faire effort pour sortir de son domaine, pour de\enir plus heureux, plus intelligent, plus puissant <[ue sa condition ne le comporte, sans rencontrer les barrières ([u'elle lui oppose.
Mîiinlcnant, ces barrières sont-elles absolument infranchissables? T a-t-il chez Ihomme une iMca])acité essentielle de transgresser la loi
IfiiiiP»;, ropiiiioii (iiif novis cxpriiiions i(;i au sujet tic la (l('^till»'•(> IkiiuiTi<iut'.
I //., ix. 'lin sii<|. oïl., XI, 1 10 si|i|. ; \ii, i;;: ^iy\.
i:t ]a fable de promethée. 7
suprême sanctionnée par la volonté des dieux ? On le croirait, si une locution familière à Homère ' ne témoignait clairement (ju il a eu lidée d'une pareille infraction ; si ses dieux n'en exprimaient assez fréquemment la crainte dans leur sollicitude à s'v opposer; si lui-même, enfin, parlant en son propre nom, n'en faisait mention, dans tel endroit, comme d'une chose possible, dans tel autre, comme d'un Hiit accompli ^.
Ainsi la théologie grecque, à la prendre, autant qu'il est possible, à sa source, reconnaît l'existence et le pouvoir du libre arbitre : elle n'est pas fataliste. Non - seulement elle fait l'homme libre; mais encore elle le met aux prises avec ce pouvoir supérieur de la loi de partage ou des dieux qui le domine sans l'asservir, et qui réclame son respect sans l'obtenir toujours. Ce pouvoir, borné lui-même par celui qu'il limite, est efficace et souverain dans les conditions ordinaires, grâce à la faiblesse des hommes, à la
1. 'riîc'pu.osov ou OTiÉpaoça, qui a pour équivalent ÛTtsp ai^av,
2. //., Xvi, 780. Cf. ib. II, l.)j; XVII, 321 ; XX, 30, 300, 336; XXI. ol5. Odyss., I, 36, 37; V, 436. — Parmi les textes moins anciens, nn peut voir la prédiction de Bacis dans Hérodote flX, 43); VAlceste d'Euripide (en particulier les vers 69.> et 939) ; Pausanias (IV, 21, 4). L'infraction est représentée dans le premier de ces passages comme future, mais certaine; dans le deuxième comme passée et accomplie. — Le pour et le contre, sur toutes ces questions, se trouvent dans les deux ouvrages classiques de M. Na'gelsbach, où sont réunis , classés et interprétés les textes qui intéressent l'histoire de la théologie grecque jusqu'au temps d'Alexandre (//omfrwcAe Théologie, 2«^ édition, Nuremberg, 18GI; yac/ihomeiisc/ie Tlieohxjie, ib., 1857).