‹ Némésis et la jalousie des dieux [microform]Chapitre 112 sur 180 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

coop d'oeil rétrospectif sur la question de l'origine DU MAL dans les ÉCOLES ANTÉRIEURES A SOCRATE.

Des deux parties, l'une métaphysique, l'autre morale, dont se compose, ainsi qu'on a pu le voir, la doctrine de la jalousie des dieux, la première, au fond, se réduit à une explication de l'existence du mal. Dans ce système, le mal métaphysique, c'est-à-dire l'imperfection nécessaire, est expliqué par la limitation primitive ([xoîpa). Le mal physique dérive en partie de la même cause, en partie des rigueurs, soit arbitraires et dictées par les passions, soit fondées en justice, de la divinité envers les hommes. Le mal moral enfin consiste essentiellement dans l'effort téméraire et sacrilège de l'homme pour franchir les barrières prescrites à son activité par la Providence. On peut donc dire, en résumé, que la source de tous les maux humains selon la religion grecque, c'était la rivalité des dieux et des hommes. ,

L'étude que nous avons entreprise resterait incomplète, si nous ne rechercliions comment la philosophie grecque a résolu de son côté le même prolDlème. En effet, si elle finit par avoir raison de la théologie sur ce point comme sur les autres, la concurrence qu'elle lui fit, en répondant autrement qu'elle à la même question, dut évidemment contribuer pour une bonne part à cette victoire.

Le problème du mal a reçu jusqu'ici de la philosophie trois solutions principales. La plus simple n'est, à vrai dire, qu'une tautologie : en faisant du Mal un principe coéternel à celui du Bien, les dualistes se dispensent d'en éclaircir l'origine. A cette même question : Pourquoi le mal existe-t-il? une autre école répond par cette fin de non-recevoir : Pourquoi n'existerait-il pas? Si, pour les dualistes, le problème du mal se résout par une affirmation pure et simple du fait à expliquer, pour les panthéistes, la question même n'a pas de raison d'être. Restent les philosophes qui croient à la providence d'un dieu distinct du monde, unique et tout-puissant:

concilier la justice et la bonté qu'ils lui attribuent avec l'existence du mal, c'est la tâche qu'ils se proposent, c'est l'œuvre de l'optimisme. La philosophie grecque n'en vint à celte dernière solution qu'après avoir fait l'épreuve des deux autres : si bien qu'il suffit de parcou-

rir son histoire jusqu'à Sociale et Platon, pour se faire une idée exacte des erreurs de l'humanité sur le point qui nous importe.

La plus ancienne secte de philosophes que la Grèce ait produite, la secte physicienne d'Ionie, partie de la considération de l'univers, en était arrivée du premier coup, avec Thaïes, à réduire tous les éléments à un seul. Cette école téméraire et grossière à la fois, qui ne connaissait d'autre hase scientifique que les données des sens, ni d'autre méthode que l'hypothèse, n'était capable à l'origine ni de poser, ni, à plus forte raison , de résoudre une question métaphysique. Si une sorte de dualisme paraît s'y être introduit de bonne heure, l'impossibilité, bientôt reconnue, de rapporter à un seul élément l'existence de tout ce qui se voit et se louche ici-bas, fut certainement la seule raison de cette infidélité à l'enseignement de Thaïes. C'est ainsi qu'Anaxiraandre, à côté de la matière indéterminée oi^i il voulait ramener l'origine de toutes choses, prit sur lui de faire une place dans le monde au mouvement, sans lequel il désespérait d'expliquer la production. 11 y distinguait aussi des contraires : mais rien ne prouve qu'il rangeât le bien et le mal dans cette catégorie. De même, si A.naximène, qui vint ensuite, fit du froid qui condense les corps, de la chaleur qui les dilate, les conditions de la génération, un tel

système rappelle, à la vérité, le dualisme des théogonies, mais n'a rien de commun avec celui qui nous intéresse, et que nous cliercherions en vain dans l'école ionienne jusqu'au temps d'Heraclite. La solution panthéiste est la seule qu'on puisse prêter avec quelque vraisemblance aux devanciers de ce philosophe^.

Mais sans doute la tradition, si répandue bien

• que suspecte^, des larmes d'Heraclite, Wient de ce que, le premier, il osa poser et résoudre la question, sur laquelle nous avons vainement consulté ses prédécesseurs. (Nous voyons du moins qu'il assignait pour empire au mal la ré-

V gion sublunaire ^,j c'est-à-dire la nôtre: et, tout en admettant, avant Anaxagore, un principe intelligent que d'ailleurs il confondait encore avec le feu, avant Empédocle, quoi qu'en ait dit Âristote^, il paraît avoir représenté le monde comme le théâtre d'une lutte incessante entre deux agents opposés, la guerre et la concorde ^ : tels étaient les deux moteurs du fatal et perpétuel

1. V. Aristot, De Anima, I, 5 ; Diog. Laert., I, 27 ; Stob., Ed., 1,56. — Les textes dont l'autorité confirme cette analyse et les suivantes se trouvent, pour la plupart, dans un recueil auquel nous renvoyons une fois pour toutes : Historia philosophiœ Graecse et Romanse ex fon-

• iium locis contexta, par Ritter et Preller, 9." édit; Nous nous sommes servi aussi, le plus qu'il a été possible, de la Réfutation des hérésies du prétendu Origène, comme d'une source où l'on peut puiser quelques

« renseignements nouveaux, sinon toujours bien sûrs.

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