CHAPITRE PREMIER
A l'époque où nous sommes parvenu, la Grèce sort à peine des agitations qui signalent ordinairement la naissance de la liberté politique. Des usurpations, des bannissements, des proscriptions, des expulsions de tyrans; des familles ennemies ;, des factions rivales, se succédant dans l'exil; des meurtres, des spoliations, la violation de tous les droits : tels étaient les exemples, pour ainsi dire, domestiques, et encore prochains, qui, de toutes parts, appelaient la pensée des Grecs sur l'instabilité des choses humaines. Ces pays étrangers qu'Hérodote devait leur faire mieux connaître, étaient encore plus fertiles en pareils enseignements. Crésus, Polycrate, Apriès, Psamménit, Cambyse, tous ces noms rappelaient aux Grecs des fortunes royales suivies de ruines terribles, des empires écroulés, des vainqueurs,
m THÉORIE DE LA JALOUSIE
des conquérants, des monarques riches et orgueilleux surpris au faîte de leur élévation par la mort, le malheur ou la servitude. Ailleurs ils voyaient des cités entières, jadis florissantes, succomber à des revers incroyables; les Phocéens contraints d'aller chercher au delà des mers une autre patrie; Sybaris détruite; Sardes livrée aux flammes; Milet saccagée. L'Orient surtout paraissait le théâtre de toutes les grandeurs et de toutes les catastrophes humaines : frappant les yeux par un luxe éblouissant, des constructions gigantesques, des armées formidables, des empires sans limites; et, d'un autre coté, les attristant par des chutes inouïes qui confondaient la raison. Que sera-ce quand Darius, quand Xerxès, viendront heurter contre la Grèce, si petite et si faible, leur puissance dénies urée^ et que le Grand Roi, chassé par une poignée d'hommes, quittera en fuyard ce lambeau de terre qu'il était venu conquérir? La Grèce elle- même paya cber tant de gloire. « Après le décc part de Datis, » dit Hérodote, « Délos éprouva « une secousse, à ce que m'ont dit les Déliens, la cf seule qui s'y soit fait sentir jusqu'à mon temps. « Par là, sans doute, la divinité voulait avertir « les hommes des malheurs qui se préparaient. « Car, sous Darius, fils d'Hystaspe, Xerxès, fils c( de Darius, Artaxerxès, fils de Xerxès, ces trois « générations durant, la Grèce eut plus de maux « à souffrir que durant vingt générations d'à-
« vaut Darius, soit de Ja part des Perses, soit « par suite des guerres que les grands se fai- « saient entre eux pour le pouvoir. Aussi n'est-il « pas étonnant que Délos, jusqu'alors immobile, « ait tremblé ^ . »
Ainsi tout semblait inviter les Grecs à s'interroger sur le principe surnaturel des malheurs humains. Or leur théologie, pour résoudre ce problème, avait une réponse toute prête, qu'il suffisait de dégager du mystère des fables et de la confusion des vieilles idées. C'était aux yeux ■ d'Eschyle une opinion très- ancienne, que le malheur est fils de la prospérité - . Très-ancienne en effet : mais c'est seulement au siècle même d'Eschyle que nous la trouvons revêtue de sa formule définitive. Le principe surnaturel de tous les maux dont ne rendent compte ni la liberté humaine, ni la justice divine, s'appela dès lors jalousie des dieux.
La première mention explicite et certaine de ' la jalousie des dieux se rencontre dans le plus ancien hymne de Pindare dont la date nous soit connue, la X^ pythique, composée en 498 ^ . Dès *