‹ Némésis et la jalousie des dieux [microform]Chapitre 37 sur 180 · Xenoph., Cyrop., V · texte numérisé non relu

Xenoph., Cyrop., V

neiît quelquefois la déconcerter. Sans doute nous employons à chaque instant ces expressions sans adhérer à l'idée qu'elles représentent. Chacune d'elles, pourtant, est l'indice d'une croyance qui a eu son jour et sa place sur la terre : et il n'est pas d'âme si forte chez qui le malheur n'ait réveillé parfois quelqu'une de ces antiques superstitions. Le préjugé de la jalousie des dieux est une chimère du même genre, qui a laissé' moins de traces peut-être, comme plus opposée encore à l'esprit des religions modernes, mais qui répondait originairement au même besoin :. celui de chercher au dehors et au-dessus de nous la cause de nos maux.

On aimerait à croire avec quelques commentateurs ^, trop ingénieux à excuser les défaillances de l'esprit humain, que la jalousie divine des Grecs ne différait pas au fond de la justice divine ou de la providence rémunératrice et vengeresse. Mais trop de textes piouvent le contraire: et il faut se résigner à mettre au compte de l'anthropomorphisme une extravagance de plus. A la vérité, une pure absurdité ne saurait se maintenir aussi longtemps dans la foi d'un peuple : et il faut croire que cette théologie qui nous révolte déguisait une idée vraiment leligieiise. Mais à combien d'esprits laissait-elle apercevoir ces profondeurs? Jusque

1. Par exemple, Baehr, dans son édition d'Hérodote, toin. IV, p. 109 (Coninientatio, pag. 12).

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chez ces génies éiiiinents qui nous en onl transmis la formule, ne nous apparaît-elle pas comme entourée de ténèbres qu'ils n'essayent n.ulle part d'éclaircir? Sans doute, au-dessus de cette justice que l'homme conçoit et qu'il met eu Dieu par un instinct de sa conscience, il soupçonne, il devine chez cet être dont l'essence lui échappe par tant de points, une justice dont il n'a pas la connaissance, et qui n'est autre que la loi même qui régit le monde, que ce système de convenances mystérieuses qui fixe les rapports des êtres, assigne à chacun sa place et sa fonction dans le monde, et circonscrit l'espace ouvert à la liberté humaine dans les limites d'un cercle à jamais sacré. Sans doute, c'est encore la justice que ce principe d'équilibre auquel l'univers doit sa conservation. Mais cette justice se règle sur des rapports dont nous n'avons pas l'idée; ses lois, que l'expérience seule nous révèle, ont des motifs que noire raison ne peut saisir: et nous n'y vovons de saint que leur nécessité, conclue par nous de leur permanence, il n'en est pas ainsi de cette providence morale t|ui récompense le juste et punit le méchant : la loi qui dicte ses arrêts est gravée dans nos cœurs; et nous sommes si assurés de la connaître, que nous croyons nous juger comme nous juge Dieu lui-même. Cette Z^/cr/, pour parler comme les Grecs, cette déesse assise dans la conscience de l'homme, comme sur le trône de Jupiter, est

autre que Théniis % la divinité aux conseils innpénétrables, qui juge avant les temps et avant les hommes; qui ne compte avec la liberté que pour lui ménager sa place; qui n'a pas à statuer sur les égarements du libre arbitre, mais à déterminer, d'après des raisons qui nous échappent, l'ordre entier du monde pour l'éternité.

Si la jalousie divine participait en quelque chose de la justice, c'est évidemment de celle que rappelait aux Grecs le mot Tliémis , et non de celle qu'ils invoquaient sous le nom de Dicé. On peut même se demander si les actes de la jalousie divine ne paraissaient pas aux Grecs eux-mêmes contraires à l'équité : et rien n'empêche de l'admettre. Il est également certain, et que les Grecs croyaient à la justice des dieux, et qu'ils ne croyaient pas cette justice infaillible ni absolue.

Sans relever ici les blasphèmes que les tragiques prêtent souvent à des héros malheureux, il suffira d'invoquer l'autorité de Théognis, fortifiée par celle d'Hérodote. Théognis n'a rien d'un sectaire. Sa religion est celle de son pays et de son siècle. Mais c'est un mécontent, partant un misanthrope : et la violence de ses récriminations ne s'arrête pas même devant le trône de Jupiter, dont la connivence laisse vivre et prospérer les méchants. Les biens lui

1. Ce sens paraît d'ailleurs attaché principalement à l'emploi abstrait du mot 9é(j.tç.

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semblent mal répartis ici-bas : c'est le roi des dieux qu'il somme d'en justifier l'inique distribution : a Bon Jupiter, je t'admire : tu règnes « sur tous les hommes , seul dépositaire de la « royauté et delà puissance souveraine. Tu sais a lire dans l'esprit et dans le cœur de tous, et « ton autorité suprême s'étend sur tout, ô roi. (c Comment donc, fils de Saturne, ta sagesse « ose-t-elle tenir le même compte des méchants « que du juste, soit que tes regards se tournent « vers la vertu, ou vers les forfaits des hommes « séduits par l'iniquité ^ ? » L'ir nie ajoute ici à l'audace du blasphème : et pourtant Théognis n'est point un impie. Le mot d'Euripide^, «Si « les dieux commettent l'injustice, ils ne sont « plus les dieux, » n'est donc qu'une hardiesse philosophique à l'adresse de la mythologie :loin d'être l'expression de la croyance populaire, c'en est, au contraire, la négation.

Théognis croit, avec toute l'antiquité orthodoxe, que les dieux punissent quelquefois les coupables dans la personne de leurs enfants : il le croit, et le trouve mauvais^. Nous ne comprenons guère, avec nos idées modernes, cette protestation delà conscience à côté de cet acte de foi. Cependant, aux yeux des Grecs, il n'y avait pas là d'inconséquence. C'est ce que prouve

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