Xenopli., Memoi'ab., iv
3. Voir l'excellent morceau sur Némésis (Œuvres, tom. XXVll, pag. 365, éd. Carlsruhe, 1821), et surtout la page 403. Nous devons beaucoup à ce petit écrit, digne en tout point de son auteur. Le premier, à notre connaissance, Herder a bien fait ressortir la signification morale du culte de Némésis, quoiqu'il n'ait pas su lui-même se défendre de tout excès en combattant le préjugé qui faisait de cette déesse une personnification de la vengeaiu'o.
puisque nous avons touché aux questions qu'il suscite, nous ne saurions passer outre avant d'avoir énais une opinion sur le fond du débat.
Les préventions religieuses des Grecs contre l'industrie viennent de ce qu'ils ne savaient pas distinguer dans la nature les lois, qui sont invariables et sacrées, des choses, qui ne sont que des accidents sujets à un changement perpétuel, et qui composent ici-bas le véritable empire de l'aclivité humaine. Attenter aux lois qui gouvernent le monde, c'est là que serait le sacrilège, ou plutôt le délire: car nul homme jouissant de son bon sens n'a jamais entrepris de changer ce.
qu'il connaît par définition pour immuable.
Mais l'industrie ne peut commander à la nature qu'en lui obéissant. Loin de s'attaquer aux ressorts éternels dont le jeu maintient l'harmonie et le mouvement dans l'univers, elle est forcée, pour réussir, de s'en assurer le concours: tout son pouvoir n'est qu'un prêt de la Nature même, dépositaire de forces inépuisables au service de toute intelligence qui voudra la transformer.
Sans doute les exigences de l'ordre général, la faiblesse même de notre esprit, prescrivent h ces tentatives une limite infranchissable : il y a quelque part une digue où doit échouer la puissance humaine. Mais où est-elle, cette inviolable barrière, que nos descendants pas plus que nous-mêmes ne pourront jamais reculer? ISous
80 THÉORIE DE I,A JALOUSTl].
l'ignorons : voilà l'excuse de nos plus audacieux efforts. Venons-nous à nous heurter dans quei- ((ue entreprise ou quelque expérience contre un obstacle insurmontable : c'est l'avertissement qui nous avait manqué d'abord, ou plutôt, qui nous avait été épargné, afin que notre zèle pour le travail n'en fût pas diminué. Cet avertissement tardif est aussi tout à fait inopiné : rien au dedans de nous-mêmes ne nous l'avait fait pressentir; il nous surprend, il nous déconcerte. D'ailleurs, ce n'est point à notre conscience qu'il s'adresse : elle n'y démêle rien de sévère, pas plus que d'affectueux, aucun accent qui trahisse la voix d'un juge, ou celle d'un père. Nous ne sentons devant nous qu'un obstacle inerte qui nous arrête : et nous restons convaincus de notre innocence, soit que, désespérant dès lors du succès, nous renoncions à notre tentative, soit que nous recourions à la ruse pour éluder celte loi qu'il nous est impossible de transgresser de vive force.
La nature n'est point l'univers : les lois de la nature ne doivent pas davantage être assimilées aux lois morales. La théologie grecque ne distinguait qu'imparfaitement entre toutes ces choses : et tel est le vrai principe des erreurs qui viennent d'être relevées. Sans cette double confusion, Eschyle, mieux instruit, n'eût pas accusé Xerxès de sacrilège pour avoir jeté un pont sur le détroit d'Hellé : car il n'eût pas ignoré que
l'assistance de la Nature même est nécessaire au succès d'une telle entreprise; et la pythie eût laissé percer l'isthme de Cnide : car elle eût réfléchi que, si Jupiter avait fait les choses autrement, c'était peut-être pour que les Cnidiens les refissent ainsi.
Les mêmes raisons qui viennent d'être alléguées à la décharge de l'industrie, peuvent servir aussi à justifier la science et la philosophie. On peut attribuer à leurs efforts plus ou moins d'efficacité. Il suffit, d'autre part, de considérer l'intelligence qui nous est échue en partage, pour affirmer tout d'abord qu'elle n'est vraiment maîtresse que d'un espace circonscrit, et que, par delà un certain niveau, elle ne rencontre plus que l'incertitude ou l'erreur. Mais elle a beau toucher à ce niveau, elle a beau le dépasser : rien ne l'avertit de redescendre ou de s'arrêter. Ceux mêmes qui voient avec le plus d'inquiétude ces aventures de la recherche scientifique ne sauraient dire jusqu'où il lui est permis de se hasarder : tant il est vrai que l'esprit humain ne connaît pas ses bornes, et que, s'il vient à les franchir, ce ne peut être qu'à son insu. Mais cette ignorance même n'exclut- elle pas la faute? ne suffit-elle pas pour autoriseitoutes les entreprises de la pensée?
La recherche philosophique est donc innocente : quelque objet qu'elle poursuive, elle est sujette à s'égarer, mais elle ne peut devenir cou-
pable. Si son domaine est borné, c'est par une impossibilité, et non par une prohibition : son pouvoir est restreint, mais son droit ne l'est pas. La doctrine que nous examinons était par conséquent en faute sur ces deux points : d'ail- Jeurs ces erreurs, quelque décourageantes qu'elles fussent, ne causèrent aux progrès du génie grec aucun retard sensible. La défiance supeislitieuse dont la navigation parait avoir été l'objet n'empêcha point Athènes d'entretenir une puissante marine. A l'exemple de ces téméraires explorateurs du désert dont il semble lui-même réprouver l'entreprise, Hérodote aventura sans scrupule en pays lointain son infatigable curiosité. La mauvaise renommée des Telchines n'effraya point la statuaire, jalouse de renouveler leurs prodiges : le marbre retrouva sous le ciseau de Phidias la vie merveilleuse qu'avait su lui communiquer Dédale. Si Parménide croit devoir s'autoriser encore d'un sauf-conduit de la Justice pour pénétrer dans le palais de la Vérité, bientôt Platon, Aristote, n'en demanderont la clef qu'à leur propre raison. Ainsi, c'est en vain que la théologie de l'anthropomorphisme semblait condamner le peuple grec à celte résignation apathi(jue où le fatalisme a précipité des nations moins heureusement douées. Il croyait à sa religion : mais il aima mieux obéir à son sénie.
Le danger auquel a échappé la civilisation
grecque est encore bien moins à craindre pour la nôtre. Si donc les scrupules du paganisme n'ont pas encore perdu tout empire parmi nous, il serait pusillanime de s'en alarmer; mais, d'autre part, il serait peu philosophique de pousser la sécurité jusqu'au dédain : car, si une telle erreur procède pour une bonne part de l'ignorance, il y entre aussi de la religion. Il est trop vrai que l'homme est sujet à s'oublier lui-même, à méconnaître sa condition; et rien n'est plus propre à faire naître en lui ces illusions fatales, que les grands succès par lesquels il se prouve à lui-même sa puissance et son génie. Tel est le péril attaché à l'industrie, à la science même, et l'on doit savoir gré à la religion grecque de l'avoir signalé. Non qu'il faille envier au philosophe cet innocent orgueil qui est l'aiguillon de la pensée ; non qu'il faille défendre à l'industrie de se complaire dans ses efforts pour le bien de l'humanité : n'est-il pas juste qu'un peu de joie récompense une ambition utile et légitime, que la Providence même encourage par la perspective d'une carrière infinie ? Mais, s'il ne nous est pas donné de connaître la mesure prescrite à nos progrès, il n'en est pas ainsi de la mesure de nos pensées. Cette mesure est celle qu'indique notre condition même : « Mortel , pense « en mortel, » disaient les Grecs ^ Présumer de
1. Aristot., Elhic. Nicom., X, 7, 8; id., Rhetor., l\, 21, 2. Cf. Eiirip,, Bacch., v. 395 sqq.; Soph., Âj., v. 759.
l'humanité au point de lui attribuer, même dans l'avenir, un empire absolu sur les éléments, une connaissance complète de la vérité, ce serait l'abuser et s'abuser soi-même d'une erreur bien pire que la superstition qui prétendrait mettre un frein au travail. Cette mauvaise pensée ferait aux hommes un mal que nulle découverte, nulle invention, nul accroissement de science ou de bien-être ne pou irait compenser. Réduite à ces termes, la doctrine grecque n'a rien perdu de sa force. Oui, s'il fallait sacrifier aujourd'hui tout ce que les efforts de nos pères ont assuré jusqu'ici d'allégements et de consolations aux misères de notre vie terrestre, tout ce que le monde peut attendre encore des nôtres et de ceux de nos descendants, ou voir disparaître d'ici-bas cette vertu modeste, mais tutélaire, cette crainte salutaire de l'excès, dont Tliéognis déplorait un peu prématurément la fuite', insensé qui pourrait reculer, dans ce péril des âmes, devant la rançon de leur sauvegarde! Laissons au paganisme ses superstitions qui défigurent la divinité pour effrayer les hommes 5 aimons et honorons le travail, qui rachète à la longue ceux qui y sont condamnés : mais songeons qu'il a besoin ] ui-même de la sanctification des bonnes pensées. Croyons qu'il y a ici-bas quelque chose de plus désirable que le bien-être du corps, que les