L'IDÉE DE NÉMÉSIS DANS LA MYTHOLOGIE
gardiennes de l'ordre moral , semblent aussi quelquefois chargées de veiller au maintien de l'équilibre établi dans l'univers^. Enfin la jalousie ou envie ((pôovoç) était invoquée dès le temps de Sophocle =. Mais, entre tant de noms fabuleux ou allégoriques, celui qui paraît avoir été en possession, dès le temps de Pindare, de représenter aux esprits les deux idées que les monuments du même âge nous ont montrées partout réunies, c'est celui de cette déesse Némésis au sujet de laquelle nous n'avons pu recueillir jusqu'ici que des témoignages suspects.
Si nous avons rejeté comme apocryphe le plus significatif de tous, celui de la Théogonie^ ce n'est pas que la pure allégorie, les inventions person,nelles, les fictions arbitraires, ne jouassent
1. «Le Soleil, disait Heraclite," ne sortira pas de ses bornes : sinon les Erinnys, ces agents de la Justice, sauront bien l'atteindre. » (Heracl. ap. Plutarch., De Sxsilio, tom. II, pag. 604 A, édit. Paris, 1624. cf. Eurip., fragm. 775, collect. Didot.) Dans VIliade, les Erinnys font taire la Toix prophétique du cheval Xanthus (XIX, 418). Ce sont elles encore qui, chez Apollonius de Rhodes, punissent le devin Phinée d'avoir fait connaître trop clairement à des lioromes tout ce qui devait leur arriver (II, 220 sqq.). Dans tous ces endroits, les Erinnys jouent un rôle tout à fait équivalent à celui de Némésis. Ailleurs, elles sont confondues avec les Kères ou avec les Parques, autres agents de la destinée (Hesiod., Theog., v. 217; Soph., Œd. Tyr., v. 472; Eurip., Elect.,v. 1252; Solon ap. Gnom. Grfiec, édit. Tauchnitz, V, v. 30; Orphie, hymn. LXIX, v. 12).
2. SophocL, Philoct., v. 776 sqq. Cf. Eurip., Troad., v. 768; H'ppothoon. ap. Stob., Floril, XXXVIir, 15 ; Dio. Cass., LIX, pag. 653 A, éd. 1606 On pourrait joindre à cette liste la Piété ('Octot) d'Euripide {Bacch., V. 370 sqq.), divinité ailée qui parcourt la terre, et dont l'oreille toujours ouverte ne laisse échapper aucune parole orgueilleuse ou blasphématoire.
sans doute un rôle déjà considérable dans le travail primitif d'Hésiode. Mais cette mythologie de seconde formation qui a pour objets, non plus les forces naturelles, mais les idées, les êtres de raison, et qui tient aujourd'hui une si grande place dans la Théogonie, est, au moins en partie, l'ouvrage des siècles suivants. Un grand nombre de dieux nouveaux vinrent à leur tour chercher leur consécration dans le panthéon qu'Hésiode avait érigé. Son livre resta longtemps comme un registre ouvert, protégé par le respect public contre les ratures, mais non contre le hasard des inscriplions nouvelles, et livré sans contrôle au caprice des interpolateurs, qui purent ainsi grossir la foule des dieux d'un nombre illimité de personnages allégoriques.
Quant au récit, évidemment imaginaire, que nous a fourni Suidas, si nous avons cru devoir en tenir quelque compte, c'est uniquement à cause de la mention qu'il renferme d'une trèsancienne statue de Néraésis, mention qui suppose un culte également ancien, et qu'à cet égard nul autre renseignement ne pourrait suppléer. L'histoire des cultes en général, mais surtout celle des cultes grecs, intimement liée à celle des arts, lui doit ses plus vives lumières. La poésie avait pu créer des dieux : mais il iie lui appartenait pas de les faire adorer. Cette tâche fut celle de la slatUairCj qui, par làj devint à son tour l'art religieux par excellence. 11 lui fut
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donné de couronner l'œuvre de l'antbropomorphisme, en rendant visibles et palpables les fictions de la poésie, et en affranchissant ainsi la religion grecque du lien d'origine qui la raltacbait, soit au naturalisme primitif des Pélasges, soit à l'allégorisme des âges suivants. Les grandes et vivantes images que l'épopée avait tracées des dieux laissaient encore çà et là reparaître le pur symbole. IL leur manquait d'ailleurs, pour se graver dans les esprits en types distincts et ineffaçables, ce relief sensible que la poésie ne peut donner à ses créations. La statuaire les épura, les acheva, les fixa. Considéré de ce point de vue, un tableau des premiers essais de la sculpture grecque offre un spectacle intéressant ; on croit voir, de progrès en progrès, la divinité, enfermée dans le monde par la religion pélasgique, sortir péniblement et par degrés de sa prison, dégageant de la matière brute^ d'abord une tête informe^ puis des membres enfin dis-* tincts. C'est l'enfance de l'art : c'est aussi celle de l'anthropomorphisme. La personne divine n'existe pas véritablement j tant que le ciseau chargé de la figurer hésite encore à copier la beauté, le mouvement et la vie.
La statue qui avait primitivement représenté Némésis dans le sanctuaire de Rhamnunte, si toutefois le témoignage de Suidas a quelque valeur, loin qu'elle put rappeler aux yeux Vénus ou toute autre divinité, n'était sans doute ^
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comme ces premiei's monuments de l'art grec, qu'une ébauche à peine dégrossie, vague indication de la figure humaine, sans ressemblance et sans mouvement, à plus forte raison sans aucun trait caractéristique. La statue mutilée qu'on a retrouvée de nos jours aux lieux mêmes que désigne le récit de Suidas, et dans laquelle Otfried Mûller ^ voit une reproduction en pierre de l'image de bois précédemment adorée, sans être aussi grossière, n'était pas sans doute plus expressive ni plus reconnaissable. D'ailleurs les restes du petit temple dorique de Rhamnunte, qui était consacré, selon toute apparence, à Némésis, portent certainement dans leur architecture la marque d'un temps reculé *. Le culte de Némésis avait donc précédé l'âge que nous Faisons commencer à Pindare : mais l'objet de ce culte n'était pas mieux caractérisé par la sculpture qu'il n'était défini par la poésie.
Dans la période même que nous considérons ici,la renommée de la déesse de Rhamnunte paraît circonscrite encore dans de fort étroites limites. Le Thébain Pindare ^, avant l'Athénien Sopho-
1. otf. Mijller, Archseol. der Kunst., édit. W^elcker, § 69, fin de note. — cf. Antiquités inédites de l'Atlique, trad. Hittorf, chap. VII, planche I, fig. 2.
2. Otf. Muller, Archxol. der Kunst., § 53, note 2 ; Antiq. inédites de VAltique, ch.VI et vil. Ce petit temple était construit en blocs polygonaux. Voir à ce sujet, comme pour tout ce qui concerne la Néluî-iis de Rhamnunte, le \\° Il de notre appendice.
;'.. Pindar., Vylh., X, v. 07; Olijmp., Ylll, v. 113.
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cle^, parle, il est vrai, deNémésis : l'hymne où nous trouvons la jalousie des dieux nommée pour la première fois, est aussi le plus ancien monument où se rencontre une mention incontestablement authentique d'une déesse Némésis, conforme à l'idée que l'on peut s'en faire d'après ce qui précède, et à celle que la poésie et l'art des Grecs y ont définitivement attachée. Mais deux auteurs très-fortement pénétrés de la croyance à la jalousie divine, Eschyle et Hérodote, ne paraissent pas connaître cette personnification, bien que l'un fût d'Athènes, et que l'autre y eût séjourné. H faut donc admettre que le culte de Némésis, avant d'être adopté par la Grèce entière, demeura longtemps comme enseveli dans le coin de l'Attique qui avait été son berceau, à moitié connu des Athéniens eux-mêmes et de leurs plus proches voisins.
A la même époque, les images qui servaient à ce culte n'avaient pas encore, du moins sur le continent grec, ime forme précise ni consa^ crée. Le type n'en était pas encore trouvé au temps de Phidias, ou du moins n'était pas dès lors assez bien arrêté, même dans ses traits principaux, pour qu'il ne fût pas loisible à l'artiste d'y déroger au gré de son caprice ou de sa convenance. C'est, du moins, ce qui paraît résulter de la plus vraisemblable des légendes répandues