IX, 79.-2. IX, 100, 101 (cf. ib
3. Cette remarque est de l'abbé Geinoz (Mémoire cité, pag. 213).
jusque dans sa maison. L'historien s'y transporte avec elle : il s'attarde à nous tracer le tableau des malheurs qui, dès lors, viennent désoler tour à tour cette famille royale de Perse, victime de sa prospérité et de Forgueil de son chef : et il ne termine son livre que sur ce dernier et frappant exemple.
Une telle unité d'impression et d'enseignement ne se conçoit guère dans une histoire sans un peu d'artifice. La vérité seule a-t-elle fourni tous les éléments d'un si beau récit? ou bien ce que nous y sentons de grandeur épique doit-il être considéré par nous comme un avertissement d'avoir à y faire la part de l'invention? Cette question ne peut être qu'indiquée ici : faute du loisir nécessaire poui- suivre la critique dans le contrôle minutieux et approfondi du détail, on ne saurait prétendre à la résoudre définitivement. Cependant un point peut être regardé désormais comme éclairci : c'est que , dans plusieurs endroits où il fait parler longuement ses personnages, Hérodote n'exprime en réalité que sa propre pensée. Evidemment les discours de Soîon, de Crésus, d'Artaban, doivent être mis au compte de cette licence heureuse, de cette convention féconde en chefs-d'œuvre oratoires, que le sévère Thucydide, à son tour, et tous les grands historiens de l'antiquité après lui, devaient autoriser par leur exemple, et éri-
ger insensiblement en loi du genre historique. Dès lors, que, pour insérer dans la suite des événements ces morceaux qui en renfermaient, selon lui, l'interprétation, Hérodote ait fait quelquefois un choix arbitraire entre les traditions diverses qui étaient arrivées à sa connaissance, on peut le croire, sans douter d'une véracité qui n'avait pas besoin de la confirmation des découvertes modernes poui' gagner la confiance de tout lecteur attentif. iNe disons pas qu'Hérodote a fait violence à la vérité des faits pour les accorder à un système préconçu : on ne peut supposer qu'il ait sciemment falsifié l'histoire ; et sa naïveté nous la raconte certainement telle qu'il la savait ou croyait la savoir. Mais convenons qu'il a pu être quelquefois entraîné par ses idées religieuses à croire vrais, sans preuves suffisantes, les faits qui lui paraissaient propres à les confirmer; que ce n'est pas toujours sa critique qui a choisi entre les traditions, mais quelquefois aussi, sans qu'il s'en doutât, ses préjugés. Son goût pour le surnaturel a pu, en certains cas, déterminer sa créance à la façon d'un parti pris. Un cachet d'utilité morale ou de vraisemblance philosophique a pu lui faire illusion sur la valeur de certaines légendes douteuses. Considérant la jalousie des dieux comme le grand ressort de l'histoire, porté par conséquent à en voir partout des effets, il a pu faire dans quelques récils la part des vicissitudes
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plus grande qu'elle ii'avail élé réelleiiienl. C'en est assez pour juslifiei' un soupçon : et quiconque \eut apprécier l'autorité du témoignage d'Hérodote doit tenir comple de celte prédilection de son esprit, comme d'une séduction secrète qui a pu à certains moments égarer sa bonne foi.
Il faut en tenir compte encore, pour se rendre parfaitement raison du charme attaché à la plusattiayante liistoiie que nous ait léguée la littérature ancienne. Sans doute, en faisant passer sous nos yeux les différentes parties de ce monde barbare, que les journées de Marathon et de Saiamine devaient mettre tout entier aux prises avec la Grèce, Hérodote ne s'écarte pas de son sujet. Mais, en dépit du lien historique qui rattache entre elles toutes les pièces de ce vaste ensemble, en dépit même d'un talent de narration qui n'a point été surpassé, tant de digressions ne fatigueraient-elles pas quelquefois l'intérêt, si une même pensée partout présente ne faisait reconnaître partout l'organisation et la vie; si l'idée d'un pouvoir également supérieur et attentif à tout ne communiquait aux plus petits incidents une certaine majesté : si enfin l'historien ne se plaçait partout, pour juger les faits qu'il raconte, à un même point de vue, celui de la divinité?
Ce caractère d'élévation religieuse est un des traits par lesquels Hérodote se distingue le mieux
il ANS LA LITTÉRATURE. ilA
de Tile-Live. La divinilé, chez l'hislorien de Ki grandeur romaine, paraît avoir perdu le secret de cette politique d'équilibre, à laquelle le conteur grec avait attribué une si grande pari dans les événements de ce monde ^ Ne cherchons pas non plus dans les Décades ce respect religieux de la faiblesse, inspiré par l'idée des vicissitudes communes à tout ce qui est humain. L'humanité même, ce sentiment dont Hérodote a si clairement conscience, et qui se révèle déjà dans les plus anciens monuments de la littérature grecque, semble ici comme absorbée dans le culte exclusif de la patrie. Rapportant tout à Rome, devenue la ville unique [Urbs] , comme si Rome seule méritait d'occuper la Providence, Tite-Live n'est que l'interprète et l'apologiste de ces dures maximes héréditaires qui avaient fondé l'Empire. Sa morale est celle des conquérants ;
Tu regere imperio populos. Romane, mémento.
Faut- il s'en étonner? Il n'avait entrevu les pénibles commencements de la Fille éternelle qu'à travers les mensonges de la légende et les illusions du patriotisme ; il n avait pu qu'en pressentir le déclin. Les révolutions qui agitèrent son temps, laissant intacte la grandeur de
l. la jalousie divine est cependant l'objet d'unj mention, au moins, chez Tite-Live (V, 2i )> et dune allusion (X, 13}.
Rome, ou se passant loin de ses murs pour tourner ensuite à son profit, devaient ne lui paraître que des accidents passagers dans la vie de V Empire sans fin. Il ne trouvait rien, dans une fortune aussi soutenue, de cette instabilité désespérante, qui provoque l'esprit à chercher hors de cette terre un fond solide oii il mette son appui. Cet immobile rocher du Capitale, où venaient s'inscrire tour à tour les noms des rois vaincus, suffisait plus que jamais à tromper ce besoin, à fixer, à retenir à terre cette inquiétude religieuse qui avait égaré si haut la sagesse mélancolique d'Hérodote. La prédilection constante de la divinité pour une ville, tel semblait être le sens du spectacle offert alors par le monde. Aussi, des leçons de politique et de discipline, voilà presque toute la moralité que Tite- Live a su tirer de l'histoire. Je cherche dans son livre une autre divinité que celle du culte public, une Providence agissante et vivante : je ne trouve que le Sénat.
Ce n'est donc pas à Tite-Live qu'il faut demander une intei'prétation des faits historiques par la religion, à rapprocher de celle qui vient d'être exposée ; ce n'est pas davantage à Thucydide ou à Poiybe, à Salluste ou à Tacite, aucune histoire païenne n'a donné de nouveau ce spectacle, d'un esprit à la fois croyant et libre, cherchant au-dessus de la sphère humaine la raison des grands événements. Pour rencontrer quelque
chose qui rappelât l'esprit du livre d'Hérodote, il faudrait sortir de l'antiquité, il faudrait arriver au christianisme; et si l'on voulait trouver ce trait de ressemblance dans une œuvre digne d'ailleurs d'être mise en parallèle avec celle du Père de l'histoire, ce ne serait pas trop se hâter peut-être que d'aller droit a Bossuet.
Sans recourir a un terme de comparaison aussi éloigné, on voit assez tout ce qui manque à la théorie d'Hérodote, Frappé de ce qu'offre d'uniforme le spectacle des révolutions, il a cru que cette uniformité prouvait une règle : et il a demandé à sa religion de lui expliquer ce dont la force et la prudence humaines ne pouvaient lui rendre compte. Grâce au même secours, il a su ramener ces volontés d'en haut dont les intervalles font la durée des fortunes terrestres, sinon à une loi générale, du moins à un mobile permanent. Mais il s'est trompé, ou plutôt il a été trompé sur la question de savoir quel est ce mobile : et celte erreur ravale en somme à un précepte de crainte servile la moralité de son œuvre. Arbitraire divin ou Fortune, Némésis ou Fatalité, c'est toujours l'impiété sous le costume de la théologie. L'homme le plus modéré dans ses désirs et dans son amour-propre n'est pas sûr encore de ne pas encourir la haine des dieux, s'il est riche ou puissant: le sacrifice même d'une partie de ces prospérités dont l'excès les irrite n'est pas un moyen infaillible de les
désarmer. Une résignation passive à la nécessité, une humiliîé ciainlive et soumise, pour tout dire, une demi-religion, voilà le dernier mot de l'éciivain le plus religieux de l'antiquité.
Hérodote conserve pourtant, même à ce fitre d'écrivain religieux, une gloire qui pourrait suffire à riionneui- d'un notn : c'est d'avoir entrevu le rôle de la Proviciecice dans l'histoire, et, dans sa tentative j)our concilier la puissance divine avec la libellé de l'homme, d'avoir gardé un certain milieu entre les excès qui sacrifient l'une à l'antre. Ajoutons qu'il faut laisser cette gloire à son vrai jour^ et ne pas prêter à Hérodote les vues d'un autre temps. Ce (ju'on appelle /?^//osophie de l lus loir c était certainement fort loin de sa pensée. Le point de départ d'une telle science ne peut être que l'étude métbodique des faits: elle suppose l'histoire positive, tandis que l'interprétation théologicpie d'Hérodote l'a précédée. Cette naïve explication des choses par ce qui est et doit rester inexplicable, ne dérive point de la science : elle lui est au contraire antérieure, et supplée provisoirement à son défaut. L'ignorance des causes humaines, le dégoût qu'inspire à des esprits encore tout épris de merveilleux, une étude si conipliquée, avant qu'un Thucydide ait su en tirer la substance et, pour ainsi dire, la moelle même de l'histoire, tel est le vrai princij)e de ces spéculations pré-
matinées. Gaidotis-nous donc d'étal)lir aiicnn rapprochement, entre la conception toute religieuse d'Hérodote, et cette science nouvelle, moins modeste, qui parle de prédire. L'effort du vieil historien pour remonter à la raison surnaturelle des révolutions n'en est (jue plus intéressant, parce qu'il j)rovient d'une croyance et non d'une ambition, et témoigne naïvement de l'instinct qui porte l'ignorance humaine à reculer tout d'abord loin de sa portée les causes de tout ce qui l'étonné ici-bas.