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Némésis médicale illustrée, recueil de satires

Du jour où la société fut régulièrement constituée 9 des esprits intelligents, des cœurs passionnés surgirent de son sein de toutes parts; la passion lit éclore en eux l'enthousiasme , et de l'enthousiasme naquit la poésie. Ossian , dans les climats glacés de l'Ourse , n'eut pas plus de maître qu'Orphée dans les champs de la ïhrace, ou le bramine Bilpay sur les rives de

vi PRÉFACE.

rindus. Les poètes, selon leur nature, se partagèrent le domaine de la poésie. Inspirés par le sentiment de la vénération, exaltés par ce mystérieux penchant qui pousse l'âme intelligente vers la recherche de Tinconnu (instinct charmant que la phrénologie honore du nom barbare de merveillosité) , ceux-ci chantèrent les exploits des héros et la gloire des dieux. D'autres, esprits satiriques, malicieux, frondeurs, s'attachèrent, comme le Grec Archiloque , comme Aristophane , comme Horace, Ju vénal, Tacite et Perse, à la critique des personnages et des événements de leur siècle.

En France et en Italie, la poésie héroïque et la satire ont constamment marché de pair. Les premiers maîtres dans ces deux genres furent les ménestrels , les troubadours, plus tard les trouvères :

Ils parcouraient toutes les cours Pour célébrer toutes les belles.

PRÉFACE. vu

Aux rois, à la beauté fidèles.

Amants, poètes et guerriers, Leur Muse à des fleurs immortelles Mêlait le myrte et les lauriers.

Sous le règne de François 1er , la satire et la poésie prirent des allures plus régulières, plus enjouées. On lira toujours avec plaisir les spirituelles épigrammes de Clément Marot ; peu de productions de ce genre sont plus originales, mieux touchées que ce quatrain qu'il adressait à maître Grenouille, rimailleur fat et ignorant; le Phocéen lui-même, parlant de M. Orfila, ce type qui inspira toujours son éloquence moqueuse, n'a pas mieux fait :

Bien ressembles à la Grenouille, Non pas que tu sois aquactique ; Mais comme en l'eau elle barbouille.

Si fais- tu en l'art poectique.

L'avocat Vauquelin de la Fresnaye passe à bon droit

vin PRÉFACE

pour le premier versificateur qui se >oit occupé spë eialement de la satire; ses œuvres, un peu diffuses, ne manquent pourtant ni d'esprit ni d'intérêt.

Passerai, visage sombre, esprit aimable . verve la cile, abondante, docteur sans pédantisme et sa van I sans morgue,

Dont \r vers bien ou mal dit toujours quelque chose .

composa vers cette époque, avec Kapin , le grand-pré vol de la connétablie, l'immortelle Satire Menipper.

Qui ne connaît l'épitaphe que se fit à lui-même Ré gnier, ce poète sans façon , philosophe aimable, l'es prit et l'estomac les plus remarquables de l'époque où ils florissaient :

l'ai \écu sans nul pansement, Me laissant aller doucement

PRÉFACE. ix

A la bonne loi naturelle.

Et je m'étonne fort pourquoi La mort daigna songer à moi.

Qui ne songeai jamais à elle.

Soixante ans environ après la mort de Régnier, Boileau,

Fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier, Pouvant charger son bras d'une utile liasse, Boileau loin du palais erra sur le Parnasse ; Sa famille en pâlit et vit en frémissant Dans la poudre du greffe un poète naissant.

âme honnête . compagnon franc et sincère , Boileau , l'ami de Corneille, de Racine et de Molière, ce grand roi de la critique, Boileau prit en main les verges de la satire et s'en servit si bien, si juste, si fort, que le duc de Montausier , qui avait, comme M. Orfila , de justes sentiments d'aversion pour les critiques , de-

x PREFACE

mandait sérieusement qu'on l'envoyât ramer sur les galères du roi, le front couronné de lauriers.

Voltaire, qui a écrit quelque part que la critique est le poison de la littérature , a lui-même égayé l'Europe des fusées légères de sa philosophie satirique.

Gilbert quitte un jour Fontenay-le-Château , portant pour bagage et pour toute fortune son début poétique . Pauvre enfant! persécuté par la philosophie , méprisé par les protecteurs qu'on lui avait fait espérer, abreuvé de douleurs, de dégoûts, poussé au désespoir

Par ce petit rimeur de tant de prix enflé, Qui sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé, Tout froissé des faux pas de sa muse tragique. Tomba de chute en chute au trône académique,

Gilbert meurt à vingt ans , après avoir traîné une vie

PRÉFACE. xi

non moins misérable que celle de ses frères en poésie, Chatterton, Shéridan etGoldsmith (1).

Depuis Gilbert, les poètes critiques n'ont pas manqué ; seulement, météores éphémères, ils ont laissé

(1) Le charmant historien du ministre Wakefield avait envie de voyager. Il prit une flûte : c'était tout ce qu'il possédait; il visita ainsi la Belgique, la Suisse, et une partie de notre pays. Il marchait tout le jour; le soir il s'arrêtait dans un village, à l'entrée d une maison, il jouait de sa flûte ou il chantait; le paysan l'invitait à entrer, le jeune poète s'asseyait sans façon au foyer de la famille, et il oubliait sa fatigue, tantôt pour réjouir ses hôtes par ses récits de voyage , tantôt pour les faire danser. Après avoir ainsi parcouru une partie de V Europe , il retourna en Angleterre plus pauvre, plus ignoré que jamais Pour pouvoir vivre , il se mit à travailler dans le laboratoire d'un pharmacien; peu à peu, cependant, il se révéla au public , d'abord par quelques spirituels articles de journaux, puis par ses vers : mais il s'était distingué comme poète, sans savoir la valeur qu'on attachait à ses œuvres. Un jour, un libraire lui donna cent livres sterling pour son poème du Pillage abandonné. Goldsmith, qui de sa vie n'avait eu tant d'argent, emporta avec des transports de joie celte somme, qui était pour lui une fortune A moitié chemin il rencontre un de ses amis à qui il raconte le bienheureux marché qu'il vient de faire. « C'est beaucoup pour un si petit livre, lui dit son ami. — Vous avez raison, s'écrie le poète, le malheureux libraire y perdrait,» Et le voilà qui reporte à l'éditeur les cent livres sterling.

xii PRÉFACE

peu de souvenirs de leur passage. Plusieurs satiriques ont, dans ces temps-ci, fixé l'attention publique: Barthélémy, Destigny, Barbier et le Phocéen; les premiers ont plié, dit-on, sous le faix d'une si longue tâche : seul, le Phocéen a résisté à toute fatigue comme à toute séduction :

. . . Ardent au travail, sourd à la violence, Nul n'a pu condamner sa critique au silence.

Certes il a fallu à M. Fabre, je veux dire au Phocéen, une forte dose de résolution, de courage et de prudence pour mener à bonne et prompte fin, à travers tant d'écueils et d'aussi odieuses taquineries (1),

(1) En époque désastreuse du choléra, où le journal quil rédige a rendu les plus grands services, où lui-même , le premier, avait publié une monographie sur cette épidémie, on osa le priver de la modeste médaille de bronze offerte aux médecins parla ville de Paris! L'Institut, d'un mouvement spontané, et comme pour réparer cette injustice, lui décerna en décembre 1855. sur les fonds Monthyon , une médaille d'or de mille francs.

Th. P.

PRÉFACE. xni une entreprise hardie qui devait blesser cruellement de hautes et intraitables susceptibilités , humilier de folles vanités, fomenter des haines sourdes mais vivaces.

Quels pénibles soucis et quels affreux tourments D'un auteur satirique assiègent les moments!

Lafresnaye, Passerai , l'insouciant Régnier et Boileau lui-même ont maudit plus d'une fois cette puissance impérieuse qui les poussait à la satire ; nous savons de bonne part qu'il en a coûté beaucoup au Phocéen pour se décider à entreprendre la périlleuse tâche de fouetter, ainsi qu'il l'a fait, de son vers mordant, des abus trop long-temps respectés; ce n'est pas à la légère que M. Fabre a attaqué les parasites de l'École, les célébrités de pacotille, si ambitieusement drapées dans leur mince savoir ; mais une fois entré dans le sentier glissant de la critique , le Phocéen ne devait-il pas y marcher hardiment, ne devait-il pas

xiv PRÉFACE.

tenter ce qu'il a accompli avec tant de bonheur; ne devait-il pas, ainsi qu'il l'a fait, plonger le scalpel dans les profondeurs de ces plaies administratives que nul n'avait osé sonder avant lui, et que lui seul peut-être pouvait explorer et cautériser avec succès ? — Glorieuse et périlleuse mission qui faillit plus d'une fois compromettre son repos et son avenir!

Laissons parler M. Germain Sarrut :

« L'animosité puissante que M. Fabre a soulevée contre lui, par son courage a signaler les erreurs de quelques hommes de l'École , prit une nouvelle force à l'occasion du blâme sévère dont il a frappé le voyage politico-médical de M. Orfila à Blaye ; elle fit explosion en 1836. Le 9 juillet , après un concours dans lequel, de l'opinion unanime, il était resté au-dessous de plusieurs concurrents, M. Breschet fut nommé professeur d'anatomie à l'École; cette nomination fut accueillie par le bruit discordant d'innombrables sifflets.

PRÉFACE. xv

Une émeute eut lieu, quelques vitres brisées, quelques robes de professeurs déchirées furent imputées à crime à M. Fabre , que l'on accusait d'être le moteur de ces désordres, et qui dès-lors se vit l'objet de sourdes et mesquines tracasseries. M. Fabre s'en vengea par un Lutrin médical en trois chants intitulé VOrfilàide ou le Siège de l'École de médecine, dans lequel, comme on le pense bien, M. Orfila, le nouvel élu, et l'École ne furent pas épargnés, et qui obtint en peu de temps les honneurs de plusieurs éditions.»

Il fallait punir tant d'audace , il fallait se venger de cette émeute des étudiants qui a amené un des plus brillants épisodes de la vie à jamais illustre du doyen, la lacération des vieilles robes , innocente parade que le poète a rendue en vers si comiques qu'on les dirait tombés de la plume de Gresset. Quelle verve, quel entrain et quelle vérité! Qui ne rirait avec le Phocéen des ébats joyeux des disciples de Saint-Corne , de ces

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