‹ Némésis médicale illustrée, recueil de satiresChapitre 21 sur 49 · M DCCC XL · texte numérisé non relu

M DCCC XL

Ab Jove principium.

Oh ! plus de rêve d'or, de riante pensée ; De la trêve de Dieu l'échéance est passée , Le Phocéen renaît ; six mois inoccupé , Dans un repos contraint son vers s'est retrempé ;

Ses nerfs endoloris, que Paris rhumatise , Sentent plus vivement l'injure et la sottise : Ses forces ont doublé par le contact du lit. De son arc dont jamais la corde ne mollit, Complet et menaçant s'échappe un second tome. Hâtez-vous, croyez-moi, de dormir votre somme, Vous tous depuis un an sur sa sellette assis, C'est demain sans retard qu'expire le sursis.

Demain... Quand j'ai levé la fatale bannière, Chacun me prédisait une courte carrière, Blâmait mon imprudence et déplorait mon sort; On me voyait vaincu, mourant! que dis-je? mort! Sur le crâne du nain qui bravait un colosse, De la présomption Gall eût trouvé la bosse. Eh bien ! dans cette lutte , où le fer s'est croisé , Quand la charge a battu dans le camp opposé ,

Suis-je demeuré seul ? est-ce donc moi qui croule? Brillant, majestueux, mon drapeau se déroule; Sur les nœuds de son bois richement incrusté, Lisez : Enseignement, réforme et liberté. Tous ceux que le progrès abrite de son aile , Qui sentent battre un cœur sous leur noble mamelle Qu'au chemin de l'honneur on retrouve d'aplomb, Grossissent le cortège , et le cortège est long.

Guerre donc , guerre ouverte et mort au privilège ! Mais les entendez-vous crier au sacriléçe, Ces pairs d'amphithéâtre à voix de sansonnet ? A sa robe appendu, huppé de son bonnet, De lauriers effeuillés ceignant sa tête chauve , Conseiller de boudoir et rossignol d'alcôve , Voyez, déjà l'un d'eux, posant avec fierté, Est prêt à revêtir sa triple autorité ;

2e SÉRIF. 2

Art, école, hôpitaux, tombent sous sa tutelle;

A sou char triomphal l'ambition s'attelle ;

Grâce aux liens de plomb dont on les a chargés,

Gravitent près de lui de chétifs agrégés ;

D'un astre sans éclat turbulents satellites ,

Cagniard 1 les aurait pris pour des aérolithes,

Qui. tombant entraînés par d'incessantes lois,

Ont pour marquer leur place à peine assez de poids '.

Ils en ont en intrigue où leur ruse est insigne ;

Par quelque initiale aussi qu'on les désigne,

Si le calque frappant n'a pas de nom au bas ,

Ils s'y reconnaîtront mais ne l'avoueront pas.

Parlez-vous espion ? à toi de prendre place ,

Dit l'un ; Beau fils? c'est toi, vois plutôt dans la glace ;

Valet, à qui de nous ce titre va-t-il mieux?

Est-ce à vous, est-ce à lui?... Ma foi, jeunes ou vieux,

On dirait à les voir, tant souple est la machine,

Qu'un fût de caoutchouc 3 forma seul leur échine,

Et que tout est réduit, os, viscères et peau,

A l'élasticité d'une corde à boyau.

Je ne leur en veux pas, je les plains; mais je blâme Ceux qui , les façonnant à ce commerce infâme , Firent un mou repos à leurs sens fatigués; Leur dirent : Laissez-là le travail, intriguez; C'est un métier d'enfer, le métier que vous faites; Essayez-vous plutôt au métier des courbettes ; Supputez sur vos doigts combien sont les amis Dont aux chocs du concours l'appui vous est promis.

Le concours, voyez-vous, est un jeu de bricole ; Eh ! ne savez- vous pas ce qu'on fait à l'école ! Nous sommes là vingt-cinq , l'un par l'autre tenus , Qui palpons tous les ans quatre fois mille écus ; Que l'on nous pende tous à ces hautes ogives ; Que le tendre aloyau déchire nos gencives ; Puissions-nous sous nos dents, qui les mâchent eneoi\ Jamais plus ne mâcher truffes du Périgord;

Puisse Strasbourg, enfin , mangeant sa dernière oie, Ne plus nous engraisser d'un seul pâté de foie; Aux coteaux bordelais, que Dieu transforme en roc, Puissions-nous voir couler et Latïitte et Médoe , Si dans le peloton qui chez Amette 4 émarge, Et ne rougirait pas d'emporter double charge, Plus de trois ont jamais d'une seule leçon , Appris à varier l'harmonie et le son.

A l'école où tout dort du sommeil de l'Archange, 11 est à peine un bras pour balayer la fange; Les couches de poussière ont sur les oripeaux Un droit imprescriptible à l'éternel repos. Point de mouvant plumeau qui follement agite Les flocons tourmentés que le vent précipite , Et la crasse imbibée en reluisants glacis, S'accumule sans crainte aux vitraux obscurcis.

KEVEIL. — L'ECOLE.

Dix heures ont sonné , la porte s'ouvre et crie ; A ce bruit quelquefois s'éveille la pairie; Elle arrive en dormeuse , et d'un pas mesuré Du secrétariat monte chaque degré.

Les uns, lourds de paresse et non de conscience , Succulents de beef-steaks à défaut de science, Des cours que leur mémoire a dix ans ressassés Lassent l'amphithéâtre et ne sont point lassés. En vertu d'un contrat sans doute aléatoire,, Dix curieux sans plus forment leur auditoire; Mobile draperie , Aubusson dernier choix , Qu'un caprice nouveau variera chaque fois. Cinq de nos ergoteurs, dès qu'une heure est sonnée Des arguments de thèse épuisent la fournée ; Non, certes, qu'on les voie au froid, à la chaleur. Ou souffler dans leurs doigts ou sécher leur sueur ; Fait-il chaud ! la buvette a son choix de bouteilles ; On y coupe à son gré l'orgeat ou les groseilles;

Partout l'appariteur, avec un soin exquis, Sous les rideaux flouants ménage un vent coulis. Fait-il froid ! sous les pieds la douce chaufferette Entretient mollement une chaleur discrète; Et pour mieux réchauffer le tribunal divin , Martin y brûlerait tout son esprit de vin.

REVEIL. — L'ÉCOLÈ. 15

A trois heures enfin , la cohorte hénie , L'aréopage sort, la besogne est finie ; L'auditoire s'écoule, et les pairs radieux Sur les francs- tenanciers laissent errer leurs yeux. A l'un, que flatte peu cet avantage insigne , Ils jettent en passant un salut froid et digne ; ïl n'est minauderie, il n'est ton assez bas, Qu'ils ne prennent pour plaire à qui ne sourit pas. Bras-dessus, bras-dessous, jadis et vaine et fière . Leur pose est depuis peu prudemment familière, Ces gestes, ces saluts, ce ton aux spectateurs Semblent dire : C'est nous qui faisons des docteurs. Ah ! que ne pouvons-nous , ce penser nous chagrine , Nuit et jour nous appendre au moulin a farine ! Pourquoi faut-il que l'eau qu'il attend tous les jours Trouve parfois encore un obstacle à son cours? Tout homme a ses désirs , ses vœux , son utopie ; Les nôtres sont des vœux purs de philanthropie ; Dussions-nous chaque nuit, pour tripler nos jetons, Courir sus aux bonnets, sans lumière, a tâtons,

Quelquefois à l'envers vêtir même nos robes , Nous bosseler la tête après nos garde-robes, Et modernes Dandins, narguant le préjugé, Manger, boire et dormir où nous avons jugé; Dût la France en émoi compter par myriades Autant de médecins quelle aurait de malades ; Sans vous interroger, et même sans vous voir, Nous espérons un jour, amis, vous recevoir.

Quant à cet étourdi qui ment à l'horoscope, Chaud encor des bischofs que lui versa Procope , Perroquet mal appris qui reste muet là Comme un chimiste bâille aux leçons d'Orfila; Si, malgré cet ami qui le souffle sous cape, Il ne peut fournir même une première étape , Hélas! nous l'ajournons; heureux qu'en ce malheur Quelque soulagement reste à notre douleur,

Trente francs de jetons, de leur insuffisance N'ont payé qu'à demi notre droit de présence; Mais des chances du soi t qui ne sait se garer ? Chez nous de bons enfants font métier d'assurer , Les débours sont légers et modique est la prime ; Courez, inscrivez- vous chez ces maîtres d'escrime, Ils vous diront comment un vote est acheté. Comment on lait assaut à fleuret moucheté. Grâces à leurs conseils plus d'examen qui rate , C'est lutte de mémoire et simple accord de date; Tel jour, tel professeur!... l'écho porte le son Du jour de l'examen au jour de la leçon. Là, bien mieux qu'au piquet, où le hasard écarte , Vous avez certitude à garder votre carte; Et vous pouvez choisir avec un sort pareil ; La prime du phénix vaut celle du soleil.

2' SÉlilK.

Mais que l'un d'entre vous, par une audace impie, Cite Lisfranc, ou Double, ou Serre, ou Magendie; Sur de larges étais qu'il ose s'appuyer ; Il n'est pas de rigueur qu'il ne doive essuyer. A la société d'estime mutuelle, Hommage-lige en tout, redevance annuelle; Magendie est d'ailleurs l'effroi des bons chrétiens ; C'est un vrai cœur de roc, c'est le bourreau des chiens. Qu'importe qu'il ait fait avancer la science, Que son but soit pa tent dans chaque expérience ; La science n'a plus d'élans embarrassés, Richerand et Bérard écrivent, c'est assez. Double est un orateur a verve académique ; Il n'a jamais écrit qu'un livre hippocratique.

Lisfranc n'est qu'un géant, un arbre de haut fût;

Serres... un froid savant, un homme d'Institut. En vain leur citez- vous la méthode ectrotique ,;, D'innombrables succès, et la séméiotique 7, Et des écrits brillants et d'heureuses leçons, Et le succès de cours que nous applaudissons ;

L'école ou faculté tient à son ossuaire ; Ne croyez pas, impie, entrer au sanctuaire Sans fléchir votre dos, sans vous rétracter net : Adelon verbalise, ôtez votre bonnet.

Pourtant dans sa fierté l'école affirme encore Que chaque étudiant la chérit et l'honore î ... On a beau l'accuser d'un perfide dessein ; Les odieux serpents qui déchirent son sein , Où sont-ils?... au dehors... c'est cette presse iniàme. Qui médit tous les jours et tous les jours diffame 5 De nuire tous les jours cherche un nouveau moyen: Aujourd'hui c'est, lisez : mensonges du doyen; Demain : soufflets donnes a quelque académie . Demain : notre hôpital ou notre anatomie ; Puis : nos appointements qu'on appelle un abus !.. Que sais-je, il en est tant qu'on ne s \ connaît plus.

Ah! que nouveau Fieschi, dans sa fureur vénale. Elle braque sur nous sa machine infernale, D'un sympathique élan nous serons secourus; Émus des chauds dangers que nous avons courus , A défaut de ces lois douces, de complaisance, Dont septembre aurait dû nous léguer la puissance , Guizot , Thiers et Persil , peut-être dès demain Prendront notre salut et notre honneur en main : A ses trousses lâchant estafiers et gendarmes, De l'infâme trio concasseront les armes; Au foyer de discords qu'au carrefour Condé , Presque en face de nous, Fabre a, dit-on, fonde. Qui tous les jours reluit des brandons qu'il recèle, Gisquet étouffera la dernière étincelle , Et nos étudiants , troublés , se tenant coi , Y laisseront passer la justice du roi.

Et nous, payés, choyés, et joyeux et tranquilles. Flanqués d'adulateurs, coulant des jours faciles. Nous pourrons sans secousse et sans soin désormais. En chaire, aux examens nous assoupir en paix.

Jeunes gens , ce repos est un défaut de vie ; C'est la mort, et la mort ne me fait point envie; J'aime à sentir mon cœur où bat un sang nouveau , Dont le jet rutilant soulève mon cerveau. Ma loi c'est le travail, et ma lyre fragile Jamais n'aura, je crois, chanté d'autre évangile. Oui , lorsque tout repose en l'immense cité , Quand partout règne l'ombre et dort la faculté , Le labeur me surprend aux heures avancées ; La clarté de ma lampe avive mes pensées, Et mon feu qui pétille a, d'un éclat mouvant, Vingt fois illuminé mon calepin vivant.

Qu'importe qu'un loustic à pesante parole D'un ris quelque peu jaune aille égayer l'école ; Sous un cuir mal tanné que la bile distend , Que de son corps raidi, malheureux arc-boutant, Au torrent écumeux , à la lave brûlante Il prétende opposer la carcasse branlante ! Ces hommes à forceps , à tir toujours nouveau , S'amincissent souvent à chaque in-octavo;

Et plus sur leur foyer s'épaissit la fumée ,

Plus s'évapore au loin leur frêle renommée.

Aux gros mots qu'on m'apporte, aux sobriquets divers.

J'oppose mes lazzis et réponds par mes vers ;

Que l'un m'appelle oursin , un autre ame damnée ;

Celui-ci chat sauvage, et cet autre araignée...

J'accepte tout, oui tout : gare aux griffes de l'ours;

Chat, je ne leur fais point la patte de velours;

Damné, vite en enfer, l'intrigue à pleine voile:

Araignée!... à l'ouvrage, et je tisse ma toile:

En dépit du balai, ma soie et mes outils

De la trame bientôt ont renoué les fils,

Et le réseau fatal à la mouche rebelle ,

Dilacéré vingt fois, vingt fois se renouvelle.

Désertez cette école à partage mesquin , Écho des sons criards du cornet à bouquin ;

Pour tout vol littéraire à deux baitants ouverte , Féconde en plagiat, stérile en découverte, De mots vides et creux continuel afflux , C'est la poule aux œufs d'or qui couve et ne pond plus. Ouvrez la, dans son sein plongez vos yeux avides, Ses ovaires sont nus et ses entrailles vides, Et du cadavre impur qu'on respecta long- temps Les vers rongent déjà les restes rebutants.

NOTES

1. M. Cagniard-Latour, physicien qui a cru voir tomber des aérolithea dans son jardin.

2. Nous croyons inutile de faire ici des exceptions , que nos lecteurs auront faites avant nous.

5 Gomme élastique.

Page 1