‹ Némésis médicale illustrée, recueil de satiresChapitre 36 sur 49 · Auteur du Traité de la Phrénologie humaine et comparée · texte numérisé non relu

Auteur du Traité de la Phrénologie humaine et comparée

NOTES

2J. M. Théodore Poupin , écrivain détalent qui a publié en faveur de la Phrénologie un ouvrage plein d'intérêt [C aractères phrênologiqnes et physiognomoniques des contemporains , G. Baillière) , et qui m'a été fort utile. Il eût été difficile à un antagoniste de la phrénologie de faire ressortir avec plus d'esprit le ridicule de cette prétendue science. Je dois beaucoup à M. Poupin.

T SRRIK.

Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens.

Oui, niais, M. Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorchcr les malades.

Molièrf,, Malade imaginaire

LES PHARMACIENS

Oui, du charlatanisme il faut se méfier ; Mais l'homme le plus probe a besoin d'un métier, Vivre est le droit de tous: une honnête industrie Met a prix le jalap comme I épicerie;

Au comptoir de Cadet et de Véro-Dodal Livre à tout acheteur l'axonge ou le céral, Et peut bien quelquefois pour attirer la vogue Comme on coupe un habit façonner une drogue.

Aussi ne viens-je point du fouet de Poquelin Flageller sans pitié tout obscur Vauquelin, Et comme un vil Cleeman, du surnom de Macaire Injustement flétrir l'artiste apothicaire , Qui, pour plaire à la foule au caprice incessant, Colle à chaque bocal un mensonge innocent , Et dans sa pharmacie aux allures coquettes Prodigue avec éclat un luxe d'étiquettes. Aujourd'hui rien n'a cours sous un mesquin décor Sans devanture ornée et de glaces et d'or, De Modemann 1 lui-même, oisif en sa demeure, Le bronze invariable en vain marquerait l'heure;

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A l'étalage obscur du modeste horloger Le public défiant n'oserait s'engager, Et mille balanciers au tic tac monotone N'appellent les chalands que si l'enseigne étonne.

Ah! lorsqu'on ne devrait obtenir le mépris. Qu'en trompant le public et surfaisant ses prix, Qui donc reprocherait à nos pédants d'école L'argent qu'en leurs goussets fait rouler leur paroi Si le sec parchemin qu'un doyen a coté Avait valeur égale à ce qu'il a coûté, Si leur amphithéâtre au foyer qu'il recèle Reluisait quelquefois d'une vive étincelle, Et s'il ne fallait plus hors des gonds du pouvoir A beaux deniers comptants acheter le savoir ? Au détaillant obscur d'un fonds de droguerie Qui donc reprocherait quelque forfanterie?

Quand sous un nom d'emprunt se déguise un julep ; Lorsque l'Allataïhm sort poudreux du salep ; Du féculant sagou qui pleut comme la manne Qu'un kaïffa d'Orient adroitement émane.

La part de l'homme est là qui donne au racahout Pour sa fraude innocente un long passe-debout . Et souffre que parfois pour des besoins d'alcôve Le cachundé s'unisse aux pâtes de guimauve.

N'arrachez point pourtant comme à d'impurs fouill Du palma-christi rance à des ricins vieillis; Ne mêlez point au rob à vingt francs la bouteille Une inerte racine à la salsepareille ; Comme une chicorée au café de Moka Ne livrez point le saule au prix du quinquina. Et n'allez pas, aspic déroulé sous la berge, Jeter de l'opium dans un sirop d'asper^v;

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Alors , soyez certains qu'en vos comptoirs assis Votre laboratoire échappe à mes lazzis ; Sans craindre ma critique et mes reproches rogues, De marchés en marchés portez en paix vos drogues De la halle aux bonbons 2 au faubourg aviné Pesez à poids égal la manne et le séné ; De rhubarbe et de casse empoisonnez la ville , Vendez tout Pelletier, donnez tout Quesneville ; Des capsules Mothès, orbes volumineux , Bourrez de copahu les flancs gélatineux , Dût votre arrière-gorge au passage barrée Ne s'en débarrasser qu à force d'eau sucrée 3 ! Je ne fais point la guerre à qui prône avec art Des filtres bienfaisants sous des noms de hasard, Aux larynx fatigués de jujube et de datte Présente adroitement un sirop qui les flatte, Et pour un rhume éteint qui renaît de nouveau A la calme Thridace unit le Mou-de-veau. Le malade soumis aux flueurs catarrhales A soin de varier ses liqueurs pectorales ,

Et clans chaque élixir, comme un toast de santé , Pour l'oubli de ses maux cherche une eau de Léthé ; Il mâcherait à cru la gluante limace, Et sans cligner de l'œil, sans hoquet, sans grimace, Piles dans un mortier et dissous dans le pot , Sucerait en bouillon le crabe et l'escargot. Une mousse amaigrie en un sable de lande Passerait a son goût pour du lichen d'Islande ; D'acres retours de bile un estomac aigri S'adresse avec ardeur au sucre de Vichy ; Pastilles de Brosson % qu'à tout prix il s'ingère; Plus il en a croqué, dit-il, mieux il digère. Cet autre en mannequin sur son grabat gisant , Ou traînant sur béquille un corps rhumatisant , Aux onctions à froid du Uniment tranquille Ne trouvant ni repos ni sommeil plus facile; Perdant comme l'ivrogne à caresser son broc Le temps à se lustrer de baume opodeldoch , Aux salons de Cornet que son regard discerne , Heureux de se fier à la Méthode externe ,

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Dépose en sautillant sur ses reins assouplis Sa vieille seiatique et son torticolis.

De sa crédulité si parfois on abuse , Que de ses propres maux Le peuple seul s accuse ; De larmes de regrets quand son lit s'est trempé , C'est qu'il cria bravo pour ceux qui l'ont dupé. Au théâtre voyez nos Grecs à courtes loges Faire queue au parterre en enviant les loges , Et les riches landaus pris par un fol aimant S'arrêter et piaffer près du seuil d'Hahnemann. Quand on vend à prix d'or une fausse parure , Chez Labarraque on va marchander le chlorure ; Et tel qui refusa de payer son docteur, Qui craint d'ouvrir sa bourse au Rob de Latfecteur, A pas accélérés apportant sa commande , Achète au prix qu'on veut l'eau-de-vie allemande ,

De ses bols d'Arménie appauvrit Charle-Albert, Ou s'empeste d'essence à l'arcade Colbert; Chez tous les Giraudeau de boutique et de place Recueille à folle enchère et réglisse et mélasse, Et blanchi de moutarde ou de blue-pills tanné , « Le corps vide de sang ou rempli de séné , » 11 reproche aux Boullay 5 jusqu'en leur officine Le peu d'ébranlement qu'a fait leur médecine , Et pose , comme preuve à leur mauvaise foi , Les cent flux d'intestin que lui donna Leroy : De ce nectar divin le goût seul le délecte.

Mais vous, vous, pharmaciens, allons, qu'on se respecte, Et qu'à bon droit encor par nous dépréciés , On ne vous trouve point, purgons associés, Comme des cordons bleus au fond de leurs offices, A l'abri d'un comptoir priser vos bénéfices.

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D'un argot de commande impassibles loustics.

Prêterez-vous la main à d'ignobles trafics?

Qu'il est beau , n'est-ce pas , pour la dignité d'homme.

De voir le médecin ravaler son diplôme ,

Mendier ses profits comme des droits d'auteur,

Barder de diapalme un bonnet de docteur ,

Et , selon le succès du double monopole ,

Palper le jeton d'or ou la modeste obole !

Opprobre à qui s'unit pour ce lâche métier!

Au plus vil des Plutus dévoué tout entier,

L'un des deux compagnons comme un larron de foire

Apprête les bouchons où l'autre invite à boire,

Et transforme aussitôt par un avis gratuit

Tout malade qui passe en casuel fortuit.

J'ai, dit le pharmacien, sous la main, Dieu vous garde,

La perle des docteurs , savant jusqu'à la garde ,

Qui veut bien chaque jour quelques heures ici

A mille maux divers faire crier merci ;

0 vous donc qui toussez , vous calculeux , podagres,

Qui portez pour tout bien pustules et mentagres,

Enti ez , c'est un prodige , et retenez-le bien ,

La perle des docteurs va vous guérir pour rien.

A de pareils appels la foule entre ébahie ;

Dans l'arrière-boutique est alors en saillie

L'homme noir affublé sur son maigre décor

Du ruban de l'empire ou de l'éperon d'or \

Il écoute un instant de tristes doléances ;

Sur un large papier , cahier des échéances ,

Inscrit en grosse lettre aux rayons élargis

Deux pages qui n'ont point à sortir du logis ;

Et d'un double paraphe il signe avec emphase

Au revers du feuillet le gracieux ukase ,

Que d'avides commis saisissent au comptoir

Mieux que filoux adroits ne tirent le mouchoir.

Pour deux écus sonnants, double ami qui vous quitte,

De son conseil gratuit le maître vous acquitte ;

Puis d'un ton bienveillant , prêt à vider les lieux ,

En vous mettant dehors il vous jette en adieux :

« Guéris , si tu veux bien , meurs , si tu le préfères ;

A d'autres , avec toi j'ai fini mes affaires. »

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Ainsi font s'entr'aidant, ou bourgeois ou portiers, Hippocrates à gage et Fourcroys boutiquiers; Du gain des travailleurs dévorantes chenilles , Aux clients souffreteux , aux blessés en guenilles Ils imposent plus cher qu'au banquier opulent L'aumône de conseils formulés sans talent ; Trop heureux, quand ils ont tari jusqu'à la source Les deniers clairsemés d'une modeste bourse , S'ils n'ont pour complément à leur rôle effronté A coups de formulaire ébréché la santé. D'autres mieux avisés, plus avides encore, Voulant apaiser seuls la soif qui les dévore , De leurs tristes clients ardents empoisonneurs, Docteurs à droits fraudés se passent de docteurs ; Qu'un enfant irrité se pâme de colère Et vomisse des flots de pituite ou de glaire, Du ver qui le travaille actif contre-poison, Son doux anthelminlique aura bientôt raison ; Son extrait rend le calme à des chairs convulsées, Et le débarrassant des étreintes passées,

Comme on glisse une ombrelle en un soyeux fourreau,

Au vase à mousses bords videra son carreau.

« J'ai la, vous disent-ils, comme doux miel de ruche,

Un sirop infaillible aux toux de coqueluche,

Qui coule dans la bouche et sans peine descend;

J'ai pour toute blessure un emplâtre , un onguent. »

A contre -sens ainsi prodiguant ses remèdes,

Baladin d'un théâtre à jeux sans intermèdes ,

On le voit hardiment sur les gueux d'alentour

A coups d'ongle et de bec fondre comme un vautour ;

Déposer sur leurs chairs des empreintes faciles ,

Dévorer jusqu'aux os les patients dociles ,

Et dans son escarcelle engloutir avec bruit

Des nocturnes labeurs le légitime fruit.

Tel ce jeune apprenti , Sangrado sot et rêtre,

Héritier des écrits de son illustre maître ,

Qui prompt à bourdonner de ses ailes de taon ,

Geai maladroit paré des dépouilles du paon ,

Prenait dans les rouleaux de formules écrites,

Autant de bulletins qu'il faisait de visites ;

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Et fouillant au hasard dans son large gousset, Que sans cesse vidé sans cesse il remplissait , Comme un malade allant à Plombière, h Bourbonne, Se disait à part lui : Dieu te la baille bonne.

Non, ce n'est point ainsi , l'ignorance en sautoir, Qu'un pharmacien habile agit clans son comptoir; Comme on doit compatir à ses peines ardues, Et comme bourrelé de veilles assidues , Il faut au bien public un dévouement entier , Pour descendre sans honte au rang de boutiquier!

Savez-vous quel produit enfantait sa mémoire Quand vous l'avez distrait de son laboratoire ,

2* SÉIU15. 28

218 VIJNGT-UNIEJV1E SATIRE

Qu'il lui fallut peser sur un double plateau De l'antimoine éteint dans quelques onces d'eau ? Sur dix carrés égaux du papier blanc qu'il taille Ranger l'un après l'autre en ordre de bataille , Comme des pèlerins au pied du Mont-Carmel, Quatre grains d'opium et vingt de calomel? D'un emplâtre arrondi, poudré de cantharides, La spatule à la main dissimuler les rides, De bocal en bocal chercher , je ne sais où, Le licopode inerte ou l'agissant garou , Et de ciseaux adroits a coupe prompte et netle En élégants festons découper l'étiquette? Tel on voit un walseur pirouetter au salon, Tel il fait au mortier tournoyer son pilon, Tel d'un onguent broyé qu'il recueille à la hâte Sur des cartes à plat distribuant la pâte , De ses agiles doigts il la roule en paquets; Puis de toute commère écoulant les caquets,

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Savant dépaysé qu'on livre aux Saturnales, Il descend pour leur plaire au langage des halles. Encor si là du moins finissait sa douleur : Mais victime parfois d'une innocente erreur,

D'inattentifs commis qu'il a quittés à peine Le moindre égarement lui mérite une peine. Pour un grain d'arsenic imprudemment vendu , Son renom est flétri, son avenir perdu; Tandis qu'impunément, si l'on est las de vivre, Le droguiste voisin le vendrait à la livre.

Ainsi sont établis deux mesures, deux poids; Ainsi telle est pour nous l'exigence des lois; Docteurs in ulroquè que leur rigueur accable . Pour vous tous, en tout temps, Thémis fut implacable, Et l'on ne doit attendre , en s'égarant ici, Ni regard indulgent, ni pitié, ni merci. Mais quand l'honneur nous ofïre un abri sous son aile. Tendons-nous l'un à l'autre une main fraternelle: Et suivant sans regrets des sentiers différents, Soyons prêts à toute heure à confondre nos rangs;

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D'un esprit vaniteux à fierté mal placée, L'humanité gémit, la science est faussée, Médecins, pharmaciens, point d'indigne reb Et marchons tous égaux à notre noble but.

NOTES

1. Horloger du Palais Royal qui se fait distinguer par L'élégance et la richesse de son étalage

2. La rue de la Verrerie, entrepôt général des bonbons et des drogues.

5. Je fus accosté un jour dans la rue par un de mes amis, qui me força de le suivre dans un café où je lui fis boire coup sur coup plusieurs verres d'eau sucrée pour faire passer une de ces capsules qui s'était arrêtée au gosier.

4. MM. Brosson frères, fermiers des eaux de Vichy, fabriquent des pastilles digestives de ce nom , dont le dépôt est chez un pharmacien , M. Aticelin.

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