UN MOT DI L'AUTEUR
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La première livraison de la Némésis médicale surprit; l'essai parut hardi, téméraire; on s'attendait à voir chuter l'auteur hors d'haleine et découragé , quelles que pussent être son ardeur et sa ténacité. Sans me soustraire à la responsabilité de mon œuvre, il me sembla singulier d'assister incognito à cet enfantement, et d'être témoin inaperçu des investigations qu'il allait provoquer.
A la deuxième livraison, Y École et quelques person
xxx UN MOT DE L'AUTEUR.
nages étant seuls en cause, le Phocéen reçut l'honneur d'une deuxième annonce de la bouche perpétuellement académique de M. le secrétaire de la rue de Poitiers; mais vint la troisième satire, les demi-dieux étaient heurtés, le ridicule atteignait l'aréopage administratif ; on répondit par le dédain, et Némésis l'ut proscrite et reléguée dans l'antichambre , au coin le plus obscur des placards remplis par ces bouquins qu'on s'est payé si cher et qui valent si peu. On ne payait pourtant pas Némésis, elle arrivait gratuite, ne demandant qu'à être lue. Le Conseil dit : On ne la lira pas... Je répondis : On la lira,... on lit bien la Gazelle des hôpitaux, que vous proscrivez aussi; on lit bien mieux encore les plus mauvais ouvrages mis à l'index par de plus hauts seigneurs spirituels que vous.
Je n'avais promis que douze satires, j'en ai fait vingt-quatre, par esprit de contradiction peut-être ; on les a lues, et une seconde édition revue, corrigée, augmentée, illustrée , que sais-je ! est en marche:
UN MOT DE L'AUTEUR xxxï
tous les médecins et beaucoup de gens du monde connaissent cet ouvrage.
Est-ce un bien , est-ce un mal? je ne tire point vanité de cela; je comprends que quelques traits piquants suffisent pour donner des lecteurs, et je ne prends pas à la lettre les éloges que me distribue la bienveillance de quelques amis. Mes critiques d'ailleurs me semblent justes, elles sont consciencieuses; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour demeurer impartial, quoique passionné peutêtre; je n'ai pas fouillé aux lares domestiques , j'ai frappé haut et j'ai omis le faible et respecté l'innocent. J'ai ridiculisé de ridicules doctrines , tympanisé les charlatans de toute espèce, de tout rang, attaqué des abus vivaces, miné des institutions désastreuses, et je n'ai jamais reculé devant les menaces. Des horions m'ont parfois atteint , l'un d'eux m'a coûté mille francs , je les ai payés ; le fisc n'a pas eu, comme M. Gendrin, l'heureuse idée de les donner aux pauvres; c'était pourtant le seul moyen de m'ôter des regrets.
xxxii UN MOT DE L'AUTEUR.
Mes ennemis ont dit, sans le croire: il est méchant; mes amis ont répondu : il est malin; je ne sais vraiment pas trop ce que je suis; j'ai du plaisir à rabattre les amourspropres désordonnés , j'aime à déchirer à belles dents les réputations usurpées; je me fouetterais moi-même si j'avais commis une injustice ou un acte de mauvaise foi , et pourtant je ne suis pas jaloux de me faire du mal , pas plus qu'aux autres. J'oublie aisément les in jures quoique je n'aie jamais été partisan du précepte de l'évangile , et que je me trouve peu disposé à prêter mes joues l'une après l'autre à qui que ce soit.
Aussi ferai-je bien de ne pas essayer mon portrait et de laisser ce soin à Daumier et à Théodore Poupin. Que, grâce au crayon de l'un et à la plume de l'autre, on se décide à me relire sans ennui , et je suis satisfait.
[" SÉRtE.
... rmnquàm-ne reponam Vexatus totiès
JrVÉN\L
Sacombe avait vécu; du poète effronté Condamnant au repos le fouet ensanglanté , Sous le poids des abus prudente et sans réplique En de vains traits d'esprit s'essoufflait la critique , Et d'un voile imposteur habile à se cacher L'intrigue sourdement se hâtait de marcher.
Tout était calme et froid au temple d'Esculape; Le Pactole y coulait en murmurante nappe , Et chaque favori, dans ses flots argentins, Y venait étancher sa soif tous les matins. La presse a ces élus n'était point importune; Heureux temps, jours de paix, de gloire et de fortune, Où l'on naissait grand homme, on passait professeur Comme aujourd'hui ministre, et jadis grand seigneur ! Complaisant avoué de trames infernales, Le scrutin se prêtait aux intrigues vénales, Et de ses flancs impurs à vil prix achetés Sortaient avec fracas les médiocrités.
Puis, la toque à la main, à l'École étonnée On se ruait par bande, on entrait par fournée % Et mieux que Bonaparte au conseil des Cinq-Cents, Mieux qu'un Abd el Kader n'égorge les passants, On chassait de ses murs une illustre cohorte3, On mettait sans pudeur neuf savants à la porte; D'une Charte nouvelle on bâclait en trois jours Les articles sacrés faits pour vivre toujours,
Et dont le bras du peuple, aux brillantes Journées, Allait saper d'un trait les courtes destinées 4.
En ces temps d'ineptie et d'intrigue à tout prix , Le savoir sans appui languissait dans Paris ; Irrité des affronts dont s'indignait la France, Des succès effrontés qu'obtenait l'ignorance, Et voyant travestir, dans un lâche abandon , Vauquelin en Guilbert et Dubois en Bougon , D'une sainte fureur mon âme fut saisie ; Je jurai guerre à mort à d'indignes Sosie, Je jurai de flétrir de stygmates brûlants Le front déshonoré des Thouret 5 indolents.
Un homme alors conçut une pensée immense ;; Profane qu'enhardit sa noble indépendance , D'Épidaure il voulait, fatigant les échos, Poursuivre jour par jour les faits des hôpitaux. Au frein de la raison soumettant sa pensée , Je ralentis à temps sa course trop pressée;
Et de deux en deux jours, dans ma soif de succès, On me vit des abus instruire le procès, Et sans craindre des sots la vengeance impuissante, Frapper à coups pressés leur tourbe menaçante; Heureux, je l'avouerai, quand mon hardi journal Aux récifs de l'intrigue attachait son fanal ! Sept ans déjà passés, ardent et sans relâche, J'ai soutenu mon œuvre et poursuivi ma tache ; Des monstrueux abus qu'alors je découvrais, Quelques-uns sans retour sont tombés sous mes traits. Des tartuffes du jour démasquant l'imposture, Je tournais à plaisir mon fer dans leur blessure : Je flétrissais leur choix, au sifflet importun Mon courroux sans pitié les livrait un par un; Guilbert, Bougon, Fizeau, de leur gloire passée Ont exercé ma plume et ne l'ont point lassée ; Bougon, Fizeau, Guilbert... ils sont morts à jamais; Dans leur tombeau vivant qu'ils reposent en paix. Mais d'autres ont surgi, d'autres plus redoutables , D'autres, du vrai savoir singes inimitables.
Qui, des plumes du paon artistement ornés,
Aux luîtes des concours trop souvent couronnés,
Y savent du talent revêtir l'apparence,
Et vernir de mémoire une habile ignorance;
Et dont l'intrigue et l'art, qu'ils font mouvoir de front.
Trop souvent des sifflets amortissent l'affront.
Sans qu'ils aient su rougir, de ma prose pudique
Je leur ai prodigué le miroir véridique ;
Mais las de vains efforts, il faut que l'avenir
D'un vers austère et franc garde le souvenir.
Et si ma verve enfin égale mon courage,
Que Sacombe épuré revive en cet ouvrage.
Ah ! quand j'ose emprunter son nom à Némésis, Fidèle à des devoirs que d'autres ont trahis , Loin de moi l'impudeur d'un lâche servilisme ! Inhabile aux calculs de l'iscariotisme, De Marseille affligée apaisant les douleurs, Puissé-je voir tarir la source de ses pleurs 7 ! Non que des grands du jour ma satire ennemie
Aspire à signaler l'incessante infamie ;
Mon théâtre est moins large et mon but plus borné;
Au cercle médical d'avance condamné ,
J'attends et moins de lucre et moins de renommée.
Aussi, moins enivré d'une vaine fumée,
Si, dans mon cadre obscur, utile quelquefois,
Je soutiens le talent d'une énergique voix;
Au cœur d'un intrigant si j'imprime la crainte;
Si je m acquitte ainsi de ma mission sainte,
Mes vœux seront remplis. Ah! lorsque le concours.
Par trois ans d'un combat soutenu tous les jours.
Vient de sortir vainqueur de toutes les intrigues 8,
Faut il donc redouter de nouvelles fatigues;
Et, d'un premier succès follement enivré,
Cessant de surveiller un bien mal assuré,
Laisser l'arène libre aux attaques sans nombre
Que chaque jour encore on lui porte dans l'ombre !
Le concours! On me crie, il est trop imparfait; Le bien qu'il a produit cède au mal qu'il a fail ;
Le concours!... C'est un champ ouvert à la mémoire:
Dites... depuis quatre ans qu'a-t-il fait à sa gloire?
Que de fois n'a-t on pas d'un concurrent hardi
Vu par les auditeurs le babil applaudi ?
Que de fois entassant et des noms et des pages ,
D'un savoir qu'il n'a point décevantes images,
Un perroquet humain n'a-t-il pas arraché
Le prix qu'au seul mérite on croyait attaché ?
lr SÉRIE.
Sans doute... Mais le Temps corrige toute chose;
Le perroquet se perd quand trop souvent il cause;
Qui ne juge aujourd'hui l'école de Béclard,
Et qui ne sait par cœur le talent des Bérard ?
C'est au concours lui-même à guérir ses blessures;
Lui seul, modifié, vengera nos injures;
Les hommes d'avenir dont il nous a dotés
En sa faveur aussi doivent être comptés ;
Bouillaud, Gerdy, Rostan, et tant d'autres encore
Que l'Ecole a trahis , que leur défaite honore ;
Sanson , dont la clinique appelle le talent ,
Velpeau l'universel, magasin ambulant }.
Et si de ces concours où la faveur conspire ,
Nous remontons d'un trait aux concours de l'empire :
Les vaincus étaient Roux , Capuron , Marjolin ,
Les vainqueurs avaient nom Désormeaux, Dupuytren ! !
Qu'on oppose à ces noms quelques choix favorables ,
Des débris du concours souvenirs mémorables,
Et que de la faveur on vante les effets !....
Je saurai bien compter tous les maux qu'elle a faits;
Je dirai comme en bloc l'ignorance appelée
A l'ait dégénérer l'École mutilée ,
Et la remercîrai de ce brillant cadeau
Qui commence à Guilbert et finit à Moreau.
Eh ! pourrait-on cacher qu'à l'École appauvrie , Dix fainéans sur vingt dorment dans l'incurie, Et de leur embonpoint de tout temps ont pesé Sur dix de ces fauteuils dont le cuir est usé ! Mais sur le vert gazon qu'un jardinier arrose, Au soleil tôt ou tard quelque fleur est éclose ; Cet arbre qui s'abreuve aux fraîcheurs de la nuit , Sur son front élevé porte enfin quelque fruit ; Eux , sans fruits et sans fleurs , d'une bouche maudite Ils sucent nuit et jour leur sève parasite; Escomptent en dédains à l'élève irrité , L'amour qu'il, leur montra, l'or qu'il leur a compté! Peut-on cacher qu'au sein de nos Académies , Pullulent à grands frais baladins et momies, Qui, fiers de faire nombre en un troupeau dormant,
S'attellent par derrière au char du mouvement , Gâtent tout, troublent tout, partout trouvent à mordre, Et de leurs cris de paix font naître le désordre ! Et tous les écumeurs de nos grandes cités , Du bipède bétail guérisseurs brévetés, Qui dans les hôpitaux, et dans leurs officines, De leurs cures sans fin affichent les ruines; Sait-on combien de sang et combien d'ossement A leur hideux triomphe a servi de ciment !
Voilà donc les forfaits qu'il me faudra poursuivre , Les abus qui long-temps me permettront de vivre , Qui dans l'Académie et dans les hôpitaux Trouvent d'impurs étais et de hideux tréteaux. Aux sommités du jour insoucieux de plaire , Je m'attends aux dégoûts, aux haines pour salaire: Mais impassible et sourd à tout éclat de voix, Quand l'un, enregistrant de burlesques exploits. Me transmit par huissier les foudres de l'École , Qu'un autre crut d'un mol garrotter ma parole.
J'ai de ces imprudens, que je pris en pitié,
Respecté la douleur, bravé l'inimitié;
Et tenace au travail , sourd à la violence ,
Nul n'a pu condamner ma critique au silence.
Jamais un mot grossier n'a sali mes écrits;
De l'injure jamais revendiquant le prix ,
Quel que soit le champ-clos où mon ardeur se joue,
On ne m'a vu chercher mes rimes dans la boue,
Et pour unique peine à chaque saleté
Je garde le fléau de la publicité.
Ainsi, de mois en mois, de quinzaine en quinzaine,
Némésis, fatiguant les abus de sa haine,
Tour-à-tour fouettera de ses vers déchirans
La ruse des petits, l'injustice des grands;
Et dans l'Académie ainsi que dans l'École,
Poursuivant sans pitié l'hydre du monopole ,
Ministres, chambres, roi, pour moi tout sera \h :
Ma charte est le concours, mon despote Orfila.
NOTES
1. Sacombe, accoucheur connu par ses vifs débats avec Baudelocque , et par son poème intitulé : La Luciniade , dont j'ai taché d'imiter la verve, et d'éviter avec soin les excès.
2. La fournée introduite à l'École, le 2 février 1823, par MM. Corbière et Frayssinous, se composait de MM. Laënnec, Clarion, Pelletan fils, Guilbert, Fizeau, Cayol, Landré-Beauvais, Bougon et Deneux.
5. Les neuf professeurs éliminés étaient : Chaussier, de .lussieu, Desgenettes , Deyeux, Dubois (Antoine) , Lallement , Leroux, Pelletan père et Vauquelin , institués de force honoraires le 21 novembre 1822.
4. Les ordonnances des 2 février 1825 et 21 novembre 1822, abrogées de droit par la révolution de juillet, l'ont été de fait le 6 octobre 1850.
5. Thouret, sous le Directoire, a été direcleur de l'École de santé, ei
16 NOTES
a contribué à la nomination des neuf professeurs éliminés en 1822 ; il est mort doyen de la Faculté de médecine.
6. Cet homme est M. Lami, avec lequel j'ai fondé en 1827 le journal la Clinique des hôpitaux ; malgré sa conduite envers moi, je me plais à rendre ici à sa mémoire un hommage que je crois mérité : M. Lami se laissait facilement influencer par des intrigans, mais son caractère était franc et loyal ; il est mort en 1850 des blessures reçues en combattant pendant les trois jours.
7. Ces vers m'ont valu une note malveillante dans une nouvelle édition de la Némésis de M. Barthélémy; dans cette note, mon compatriote me refuse tout mérite poétique; il aurait mieux fait de prouver que ce passage contenait une injustice ; je l'eusse retranché avec joie dans celte édition, que me fait entreprendre le succès obtenu par la première publication de mes satires.
8. Je crois pouvoir , sans présomption, attribuer au moins en grande partie à mes efforts soutenus dans la Clinique d'abord , et ensuite dans la Gazette des Hôpitaux, le rétablissement, en 1850, du concours pour les chaires des Facultés de médecine. Si l'opiniâtreté de la presse à soutenir cette institution si utile tant que nous aurons des Facultés avait été moins grande, le concours serait probablement de nouveau aboli.
9. Depuis que j'ai écrit ces vers, MM. Bouillaud, Gerdy, Rostan, Sanson et Yelpeau ont été nommés professeurs. Sans l'opposition juste et énergique de la Gazette des hôpitaux, l'intrigue aurait plus souvent prévalu, et plusieurs de ces messieurs seraient peut -être eneore agrégé* !!.'
J'aime l'École , et j'avoue à ma honte , Quelque pédant que soit un professeur, Fût-ce un Scapin, un Tartufe, un Géronte, Fût-ce Adelon, formaliste assesseur, Dès qu'en longs plis sur son dos se dessine La souquenille à revers éclatant, Dès qu'une toque aplatie en bassine Revêt son chef que la fierté distend, J'en deviens fou... Malheur à qui peut rire Quand un doyen, troublé dans ses repas, Heurte en tremblant la poignante satire Dont Némésis enchevêtre ses pas.
Chantons-la donc cette École bénie, Où l'indolence eut toujours des autels..
L'Orfilaïde, chant Ier
La France avait passé sous un niveau de sang; Nobles, bourgeois, vilains, groupés sur un seul rang, Victimes qu'on dévoue à la même ruine , Sans cesse alimentaient l'affreuse guillotine ,
Dont un an parmi nous on entendit crier D'un tranchant sans repos l'infatigable acier. L'heure était loin encore , où , vengeurs de nos pères , Supputant de sang-froid le prix de ces misères, Nous devions, le front haut, les yeux moins abattus. De leurs crimes hardis absoudre nos Brutus , Éclaircir du tableau les teintes rembrunies, Arracher tout sanglants leurs corps aux Gémonies , A l'étranger vaincu répondre avec fierté Par les cris immortels : Victoire et liberté!
La guerre cependant décimait nos armées , De mille points divers à la hâte formées; Aux fiers républicains indoctes à souffrir Il suffisait alors de vaincre ou de mourir, Et de l'art bienfaisant qui guérit ou soulage Le secours paraissait inutile au courage.
Sans relâche et sans peur s élançant aux combats, Tous nos étudiants s'armèrent en soldats;
Les ronces, les rochers déchirant les pieds nus,
Et le typhus des camps, aux traits si bien connus,
Au teint hâve et flétri, fils aîné de la peste,
Remplirent tous les cœurs d'une terreur funeste;
Armée et citoyens éperdus , éplorés ,
En foule se pressaient sur nos parvis sacrés...
Il fallut réparer les désastres d'Hygie,
Non point comme en ces temps de pédantesque orgie ,
Où, jaloux tour à tour de l'encens des mortels,
Hippocrate et Paré s'arrachaient ses autels,
Et, rivaux l'un de l'autre, en leurs scènes bornées,
Voyaient surgir parfois des luttes acharnées.
La révolution , de son bras redouté ,
Avait fait taire, alors, toute rivalité;
Des arguments poudreux la source était tarie ,
Et de l'hôtel Saint-Côme 8 à l'hôtel Bucherie 3
Tout s'était englouti dans un même chaos ;
Les deux temples fermés ne rendaient plus d'échos '.
LÉCOLE. 23
Saint-Côme seul s'ouvrit : d'une nouvelle vie, D'un éclat tout nouveau brilla la chirurgie ; Noble comme sa sœur, égale en dignité, Avec elle formant l'École de santé 5.
Bientôt cédant encore aux vœux de son aînée , Un autre changement suivit une autre année ; L'École de santé reprit son ancien nom , Et l'on vit Bonaparte, alors Napoléon, Pour mieux en relever la récente origine Disjoindre les deux mots école et médecine, Et sous le nom pompeux, mais vain de Faculté, La livrer en esclave à l'Université 6; A l'Université non point fîère et sans chaîne , Non point de ses enfants tutrice souveraine , Fille aînée et superbe et grande de nos rois, Qui sous sa volonté voyait fléchir les lois , Défendait pied à pied d'immenses privilèges , Et gouvernait en reine au sein de ses collèges ; Mais faible, sans ressort, toujours prompte à ployer, Exerçant en revanche un pouvoir tracassier,
Des ministres du jour adorant la puissance , Kiche de leurs faveurs et de sa complaisance, Ardente à s avilir, effrénée en ses goûts, Et qui ne sait combattre et marcher qu'à genoux.
D'un pareil protecteur la Faculté fut digne. Aussi n'attendez pas que sa vertu s'indigne , Lorsqu'après deux essais, nobles, majestueux, Où le concours brilla d'un éclat fastueux, Un ministre insolent 7 vint fermer la carrière, Au talent imposa la faveur pour barrière, Et dit à vingt valets silencieux , surpris : Obéissez , votez, la robe est à ce prix. De cet accord sept ans aucune ignominie N'a troublé la douceur, dérangé l'harmonie; En tout bien , tout honneur , en toute liberté , Sous l'aile du pouvoir ces messieurs ont voté. Bientôt, sans coup férir, lâchement désarmée, L'École applaudissait à se voir décimée 8,
Et pour mieux s'abaisser, dès qu'ils sont apparus.
Elle offrait a l'envi des sièges aux intrus;
Esclave abandonnée aux liens politiques ?
Elle osait refuser d'entr ouvrir ses portiques
A ceux que le pouvoir ombrageux et jaloux
Signalait en aveugle à ses aveugles coups 0 ;
Et d'un dépit mesquin sottement animée
De la gloire abhorrant jusques à la fumée ,
Telle que ces Lais aux décevants atours,
Que Paris voit errer dans tous ses carrefours,
Qui, les jarrets tendus et la robe froissée,
Du fumet de Bacchus la face vernissée,
Fidèles au parfum du cigare odorant ,
Aux vendanges du coin grimacent en entrant;
Telle la Faculté, nulle pour la science,
Sans amour d'elle même et sans intelligence,
Repousse avec dédain le génie effronté
Qui court sans son visa vers l'immortalité ,
Et se plaint des reflets que sur sa triste histoire
Peut jeter en passant une importune gloire.
rr SÉRIE. 4
Ainsi dix ans entiers Broussais a de nos jours De la vie en son sein interrompu le cours ; Oui, l'École dix ans, dans un lâche silence, A de ses traits mordants souffert la violence ; Dix ans nous l'avons vue, immobile et sans voix, D'un sectateur hardi subir en paix les lois ; Et pendant ces dix ans de mépris et d'offense . A Chomel , à Fizeau confier sa défense ; Et pendant ces dix ans d'irréparable affront , Quelques hommes épars °, osant lever le front, Jouteurs inaperçus, rêveurs d'hippocralisme , Pour enrayer le char du physiologisme , De leur calme cerveau qu'ils disaient inspiré, Pensaient faire jaillir le feu pur et sacré; Comme si dix flatteurs courbés sous sa parole Suffisaient de nos jours pour fonder une école î Comme si nous voulions, de vingt ans en vingt ans, A l'âge du progrès recommencer le temps! î... Pour être chef d'école ayez une autre force , Ayez un fonds plus ferme , une plus rude écorce ;
Paracelse ou Broussais , en des combats hautains Couronnez votre front de triomphes certains ; Pétrissez vos pamphlets de haine et de sarcasme , Enivrez la jeunesse à votre enthousiasme ; Qu'en un théâtre obscur à grands cris révolté , L'écho de votre voix tonne à la Faculté; Amoncelez partout décombres et ruines; Renversez, renversez de fragiles machines, Étançons vermoulus d'une antique splendeur , Qu'Hippocrate a maudits, qui n'ont qu'un dieu :1a Peur. Suivi des flots pressés d'une foule idolâtre, Sortez même en fureur de votre amphithéâtre, Et d'un bâton noueux menacez en passant 1 ' Le seuil abandonné de leur temple impuissant.
Tel on vit Mirabeau, tribun du Jeu-de-Paume , Bravant la royauté comme un frêle fantôme , Renvoyer à Louis son valet Dreux-Brézé Pâle encor du dédain dont il fut écrasé.
Tel le fougueux Danton , Mirabeau-populaire , De ses juges ardents persifflant la colère , Sur la sellette obscure accusé triomphal , Fit de son œil de feu pâlir le tribunal.
Voulez-vous follement bardé de confiance Hasarder une passe et lenter quelque chance? N'attendez pas surtout que le temps en son cours Ait recruté l'École aux luttes du concours ; Prêts à rompre la lance, et de dangers avides, Sur les tertres glissants de vigoureux Alcides, Dès long-temps façonnés aux combats corps à corps ; Vous feraient payer cher vos imprudents transports, Et, l'haleine épuisée, inhabile à combattre, Meurtri, vous renverraient à votre, amphithéâtre. Ah! que la Faculté, fille de la faveur , Se prêtera bien mieux aux succès du vainqueur ; Là vous ne trouverez, dans vos faciles luttes, Ni triomphes sanglants, ni défaites, ni chutes;
Là s'offrant à vos traits, Baillou 12 du boutiquier.
Vous aurez bon marché d'Hippocrate-Fouquier.
Pour peu que l'exigeât votre verve comique ,
Lui-même, en holocauste offrant sa noix vomique 3,
Vous laisserait sans peine arracher à son cours
Les quatorze auditeurs qu'il endort tous les jours.
Qu'importe que Chomel , en stralégiste habile ,
Modérant par l'ennui l'ardeur de votre bile,
De ses fièvres, hélas! ontologue encroûté,
Ait pris pour 'bouclier l'indigeste Traité ,4;
Que changeant à la lois d'armes et de système,
Pareil à 1 écolier qui fait un double thème,
Il ail localisé sur un plan tout nouveau
Sa fièvre typhoïde en lourd in-octavo M î
Parfois Chomel , aidé du zèle qui l'anime ,
Dans son amphithéâtre a droit à votre estime ;
Mais que deviendrez vous si comme un sac de plomb
Sur vous tombe jamais l'éternel Adelon;
Si ce Cujas nouveau , ce Bartole en goguette ,
En dépit du bon sens vous attend et vous guette !
D'ordonnances, de lois et dédits hérissé,
Si de ses arguments il vous tient oppressé !
Partout de règlements la vue embarrassée ,
Vous verrez s'obscurcir la plus simple pensée ;
Du reste des mortels désormais séparé ,
Je vous tiens pour battu , pour mort , pour enterré ! . . .
Peut être espérez-vous que le doyen se place ,
Entre Adelon et vous, assesseur efficace;
Mais au mortel ennui que prodigue Adelon ,
Orfîla connaît-il quelque contre-poison?
Ah ! que de cet Aaron l'impuissante magie
Emprunte à Barruel sa toxicologie ,
Et qu'il ne craigne rien pour des emprunts nouveaux,
Barruel, en mourant, lui légua ses fourneaux;
Sa longue complaisance en proverbe est passée ,
D'un posthume larcin il avait la pensée '%
Tout modeste savant sait qu'on le volera ,
Que sur son édredon un doyen ronflera;
A moins que Kicherand sur son vide auditoire ' 7
N'essaie en bredouillant son pénible grimoire :
Heureux, si des obus qui sifflaient aux trois jours, Il craint les ricochets et les fâcheux retours : S'il craint le choléra qui désole la ville: Qu'à ses champs bien-aimes il demande un asile, Et que pour se sauver de quelque choc fatal Il déserte deux fois l'école et l'hôpital ! Alors s'il veut se taire et s'il ne fait qu'écrire . Vous-même à votre tour consentez a le lire !\ Je ne vous parle point de l'aigrelet ftforean Et de quelques vieillards, inutile fardeau; Du loyal Dumeril . à la probe parole .
Bordeu du Muséum. Daubenton : de l'Ecole: D'Andral dont la fortune a caressé les jours . Dont le professorat tut digne du concours: De Platon-Alibert . qui sons ses v^rts platanes Semble au loin detier les <:»redles profanes, Fait mouvoir en tout sens ^es héros en haillons, Des lèpres, des cancers guide les bataillons, Et de lazzis heureux égayant la pensée. Voit dans son hôpital revivre le lycée.
Faut-il aux bancs déserts de leurs cirques étroits
Y relancer Cloquet, Berard ou Paul Dubois?
Ma verve que parfois leur éloquence opprime.
Trouverait aisément une mordante rime;
Mais l'École enhardie à leur témérité,
Répond , qu'elle leur doit un lustre mérité ;
Qu'en eux de l'avenir repose l'espérance ;
Qu'ils sont les perroquets les mieux appris de France ,
El que pour criailler en public quatre fois
Ils n'émargent, hélas! que mille francs par mois !
Et voilà vos héros ; oui , voilà cette École , Don l au moins la moitié, fille du monopole, Monopolise encor d'un air patriarcal , Et prétend régenter le monde médical , Vide d'enseignement, prodigue de parades. Rachetant à regret ses élans rétrogrades , Prête à sacrifier l'aurore de beaux jours , Et prèle à renier sa gloire : le Concours !
Mais vous le subirez , héros de coterie ;
Vous subirez le siècle , il s'avance , il vous crie :
Encor quelques saisons, peut-être quelques ans,
On verra s'élargir vos cadres fainéants ;
Vous-même on vous verra de vos mains suicides
Aux inutilités ouvrir les invalides;
Et, nommés pour cinq ans, vos professeurs nouveaux,
Jeunes , des longs progrès renouer les anneaux ;
Vieux, aux étudiants que leur zèle interroge,
Accorder le bonnet ou refuser la toge ;
Mais jamais revêtus de ce double pouvoir,
Jamais maîtres d'étude et juges du savoir.
Vous subirez encor, j'ai foi dans ma parole,
Dût de votre gousset s'échapper quelque obole ,
Des collègues nombreux ou des adjoints payés ,
Qui, d'un libre public librement défrayés,
Sauront, en lui rendant la science moins fière ,
Combler un déficit et remplir une chaire.
Et les forums nouveaux , et les enseignements
Que Double promettait à nos départements 21 ,
Que votre jalousie accablait d'anathèmes ,
Et qu'Orfila toisait de ses dédains suprêmes;
Les jurys d'examens de vos jurys tarés
Remplaçants électifs, oui vous les subirez ,
Sinon de vos abus l'élève tiendra compte ,
Et s'il ne peut en prendre une vengeance prompte,
La justice infaillible aux pas fermes et lents
Bientôt saura punir vos refus insolents;
Au glaive menaçant qu'un cheveu seul arrête ,
Vous tenterez en vain d'arracher votre tête ,
Et sur un sol où rien ne peut vous soutenir ,
Votre chute imminente égaiera l'avenir.
1. Qu'on nous passe cet anachronisme; la satire sur Y École a paru bien avant Y Or fildide , mais la réimpression de celte satire, une de celles qui étaient épuisées, nous a permis de faire cet emprunt à posteriori. (Note du deuxième tirage de la première édition.)
2. L'École de chirurgie était alors à l'hôtel Saint-Côme , où se trouve aujourd'hui la Faculté de médecine.
5. C'est dans la rue de la Bucherie qu'était la Faculté de médecine.