CHANT DEUXIÈME
Mystérieux asile où l'espoir le conduit.
Il voit des vases saints et des urnes pieuses ,
Des vierges, des martyrs, dépouilles précieuses.
Delille, V Imagination.
Pendant qu'ainsi maître Orfila s'admire , Et qu'au cristal de ses verres rincés Complaisamment sans témoins il se mire; Que les jugeurs accourent empressés; Un bruit soudain du plus lugubre augure S'épand au loin comme un vague tocsin ;
Les travailleurs ont voilé leur figure; De leurs succès ils ont prévu la fin.
Ah ! du concours l'auréole est sacrée , On le croyait, et cependant demain Un potentat à science tarée Ose y porter sa sacrilège main.
Dans sa Lancette effroi du saint-collége , Fabre l'a dit, et nul ne le dément ; Plus de concours, faveur et privilège, Son excellence en a fait le serment.
Serment fatal , imprudente parole !
A peine , hélas ! les a-t-on hasardés , La terre tremble , et les murs de l'École Craquent déjà largement lézardés.
Mais quelque part une vile cohorte Est aux aguets, prompte à tout soutenir;
L'ORFIL AIDE.
Que dis-je? hélas! ils ont forcé la porte Et leurs complots me font déjà frémir.
Oui, dit le chef, sous un masque d'élève , Adroitement a distance espacés.
De nos sifflets que L'orage s élève .
Dès qu'à leur rang juges seront placés; En calme plat, en dédains compassés Il ne faut pas que ce concours s'achève. Des vieux lauriers envieux et jaloux.
Rappelez-vous Corbière et Frayssinous ; Pomme de terre et châtaigne moisie.
Ont à l'École un droit de bourgeoisie:
Et de leur suc. que l'on dit aigre-doux. D'adroits Breschet tireront l'ambroisie.
Il faut du bruit et des volets cassés: Comme au mortier les carreaux concassés En cris aigus sillonneront la terre.
Par votre zèle aiguillonnés . hors d'eux , Eperonnés de la pomme de terre.
Les jeunes gens qui ne sont pas peureux,
<t* SÉRIE.
Vrais écoliers , imprudents et novices, Ne tarderont à fournir leurs services; Tout à l'École est sens dessus dessous. Je sais alors, je le dis entre nous, De me trahir, compagnons, gardez-vous; Je sais où sont les trente garde-robes; Vous me suivez , je vous livre neuf robes ; C'est convenu ! — Neuf, dit l'autre surpris; Mais , compagnon , ces robes ont un prix , Je crains Justice , et gare à nos oreilles.
— Pauvre innocent! ces neuf robes sont viei Du taffetas dont les plis sont usés La corde sort en bourbillons frisés; On nous sait gré, c'est un fonds de boutique , Dont ne veut plus la horde scolastique. 11 en est une en ces loques de prix ,
L'ORFILAIDE.
(C'est la plus belle à de petits esprits),
Qui, sur l'École, agit comme un sarcasme;
Elle a couvert le dos de deux Érasme;
Et dans sa toque au radieux foyer
Sont deux grands noms : Dupuytren, Sabatier
Quand il la voit , Roux bredouille de honte ,
Au front Velpeau sent le rouge qui monte ,
De son jargon Cloquet cherche le fil,
Et tous les trois ont perdu leur babil.
Déchirons-les ces insignes baroques ;
Que craignez-vous ? les ridicules toques ,
L'hiver prochain , quand le froid sera dur,
Et que le temps , si perfide anx coquettes ,
Aura de poil dénudé nos casquettes,
Nous défendront contre un brouillard impur.
— Mais qui paîra , dit l'autre , ces dommages
Qui? Le budget, les élèves peu sages
Que l'on verra , moins légers que des daims „
Tomber à plat sous nos pesants gourdins;
Et les Débats chanteront notre gloire.
A nous , amis , l'honneur de la victoire ,
Et le profit.... Qui sait même si, là.
Nous n'aurons pas à sauver Orfila ! . . .
Le poltron seul donne un prix à nos places ;
Plus on a peur et plus on nous rend grâces.
Allons, amis, le dialogue est clos.
A ce discours saupoudré de sarcasme , La horde entière a soif d'enthousiasme , Et chez Xavier 4 la bière coule à flots Pour apaiser la soif de nos héros.
L'ORFILAIDE. 325
Traînés à deux par deux rosses jumelles, Entrent alors Marjolin etMoreau; Dubois arrive en léger tombereau ; L'une après l'autre on voit les haridelles A pas boiteux déposer dans les cours Juges boiteux du plus boiteux concours.
La foule suit , foule agitée , immense; Elle prend place, et plus d'une heure après, La toile s'ouvre et la scène commence ; Juges, public, agitateurs sont prêts.
Mais avant tout, cher lecteur, par malice. Daigne souffrir qu'au conseil je me glisse; On s'y dérobe à mes vers indiscrets; J'aime pourtant les comités secrets.
J'entre avec peine.... Enfin, coûte que coûte, Du lapis vert j'ai soulevé le coin ,
Sous cet abri je me cache avec soin;
Je ne puis voir, mais mon oreille écoute.
J'ai remarqué, devant que de m'asseoir.
Des plumes d'oie adroitement taillées ,
Autant qu'ils sont de juges teints en noir ;
Des encriers à faces émaillées ,
Papier- Weynen frais sorti du tiroir :
Et d'un éclat qui fait plaisir à voir,
Le cabaret au cristal respectable ,
Juste au milieu de la savante table,
Briller sans crasse et clair comme un miroir ;
Les carafons qu'a rougis la groseille ,
Et d'un vieux rhum la poudreuse bouteille ,
Dominent tout Il ne manque, ma foi !
Que les jugeurs qui comptent peu sur moi.
Ciel ! j'oubliais l'urne sacramentelle, Qui de papier reçut tant de chiffons.
Qu'on la dirait , en regardant le fonds , Déchiquetée en vrai nid d'hirondelle ; Ou , si Ion veut, taraudée en dentelle.
L'ORFILAIDE. 327
Messieurs , le roi ! mais non , c'est le doyen ; Facile erreur du massier d'Hippocrate , Dont , pour ma part , je ne l'accuse en rien ; A son ton haut , à sa pose autocrate , On le dirait, et certes , je le crois , Fait du limon dont on pétrit les rois. Le doyen dit : Avant que je m'assisse, Vous plairait-il que je vous rafraîchisse ? Martin , un verre ; et toi , massier , ce plal , J'ai fait rouler un peu de chocolat ; Vous plairait-il ce fruit amer d'Espagne ? C'est un pays , croyez-moi , de Cocagne ; Ménétriers, trouvères vagabonds, Poussent là-bas comme vrais champignons.
Pour eux toujours un riant horoscope ; Fournissez-nous vingt Écoles par mois, El dans vingt jours je vais , à votre choix , De vingt doyens empoisonner l'Europe.
Le bon vieux rhum coule alors à foison Des flancs poudreux de l'ardente bouteille; De la carafe est parti le bouchon , Et l'eau glacée où juta la groseille A verres pleins est promenée en rond ; Mais à l'appel personne ne répond :
Ils ont ouï le mot fatal , poison , Et chacun d'eux , père de ses entrailles , Les yeux fixés sur un pan de murailles , Dit : Je n'ai soif qu'en la froide saison.
Eh bien , alors , sans perdre contenance , Dit le doyen , s'il fait trop chaud cncor, De mes discours reprenez souvenance.
Les concurrents dont j'ai pris la défense Ont tour à tour tari mon éloquence 3 J'aime Bérard et Blandin vaut de l'or ;
L'ORFI LAIDE.
Le Chassaignac irait bien à l'École .
Michon, Laurent de science ont relui .
De Lebaudy Yipse dissecui Aie plait encor. . . mais Broc est mon idole ; Certe , après Broc il faut faire la croix ; Le pauvre diable a bien regret , je crois , D'avoir à moi , cancre de la chimie , Pu dédier sa belle anatomie ; Je lui pardonne un semblable travers , Béclard l'eut bien en me donnant son vote De Broc , d'ailleurs , j'ai su punir la faute , Et ses in-huit que je n'ai point ouverls Sur mes rayons sont tournés à l'envers ,:.
Ce ton naïf fait sourire les juges.
Au long silence a succédé bientôt Un brouhahah où chacun place un mot ;
2* SFR H
330 YINGT-CINQUIÈME SATIRE
De vingt jargons se croisent les déluges , C'est un chaos à ne plus y voir clair, Où la lumière a peine à percer l'air.
A quelque orage il fallait bien s'attendre , Quand un bruit sourd au loin se fait entendre, Et des fauteuils l'unanime sursaut Met malgré moi mon oreille en défaut.
Hâtons-nous donc , dit une voix tremblante , Car l'auditoire, hélas ! s'impatiente , Malheur à nous , je crains un pot pourri.
Ce mot fatal fait frémir le jury.
Au premier tour , c'est par trois que Ton compte , Au second, mieux et d'un cran Breschet monte. Puis ballottage à deux fois résumé ; Le sort est juste et Breschet est nommé.
L'OKFILAIDE
Rom cependant s'attend à maigre chère Ouel trait affreux vient de jouer le sort! Je suis perdu ! je suis un homme mort ! Apprêtez-moi , collègue, une civière.
Le malheureux croit entrevoir sa bière.
Et le frisson . précurseur du trépas .
Dans le couloir l'ait vaciller ses pas. Marrons divins, saintes pommes de terre! Ajoute Roux, arriverai-je au but El palissant a l'aspect du parterre.
A reculons se hissant sur la chaire :
Messieurs, dit-il. après un long salut.... ( )n m'a chargé... — Le parterre a dit chut. Chut de colère... — Et Roux salue encore. On m'a chargé de vous taire savoir.
Que le scrutin est quelquefois bien noir;
Que dans cet œuf l'ignorant peut éclore.
— Oh! oh! bravo, dit l'auditoire en chœur... Roux se ranime... Ah ! messieurs, j'ai bien peur.
— Nous le voyons , répète l'auditoire.
Votre frayeur est juste et méritoire.
— Salut profond. — J'ai peur que notre choix Auprès de vous reste léger de poids... , Quoique bien lourd;... enfin il faut le dire, De moi , surtout, gardez -vous de médire;
J'y suis pour rien,., je vide mon sachet, Oui, je le vide .. et je verse... Breschel!
Au vin tiré qu'on veut forcer de boire , Il fallait voir grimacer l'auditoire :
Les hi , les hu , pleuvent comme grêlons , On regrettait de manquer de poêlons; Ces gens alors à funestes colloques ,
L'ORFILAIDE. 333
Gens prévoyants et qui pensent à tout ?
Font circuler de l'un à l'autre bout
Le tubercule ennemi-né des toques.
Le pauvre Roux . dans la chaire glacé ?
De ses deux mains , de ses plongeons de tète,
Se gare mal de l'horrible tempête.
Le jury fuit , non sans être froissé ,
Et tout contrit dans le couloir se glisse, Doux et coulant mieux que jus de réglisse Et le public dit , âpre comme un roc : A bas l'élu ! vivent Blandin et Broc!